‹ Le CentavreChapitre 3 sur 39 · L'ENCHANTEMENT DES LARMES · texte numérisé non relu

L'ENCHANTEMENT DES LARMES

par Pierre Louys.

A Jacques-Emi le Blanche.

Et Amaryllis, entre les trois jeunes femmes et les trois philosophes, conta, comme à de petits enfants, cette allégorie fabuleuse :

« Des voyageurs que j'ai connus et qui sont allés en Carie, ayant remonté le Méandre plus loin qu'on n'est jamais allé, ont vu le Dieu du fleuve endormi, au bord des eaux ombragées par les joncs. 11 avait une longue barbe verte et son visage était ridé comme les rocs de ses berges grises d'où pendent des herbes pleurantes. Ses antiques paupières semblaient mortes sur ses yeux à jamais aveugles. 11 est probable qu'aujourd'hui, ceux qui voudraient le voir encore ne le retrouveraient plus vivant.

« Or, c'est lui qui fut le père de Byblis, s'étant uni à la nymphe Cyanée ; et voici, je vous dirai l'histoire de l'infortunée Byblis. »

Dans la grotte originelle d'où sourdait mystérieusement le fleuves la nymphe Cyanée accoucha de deux enfants à la fois. L'un était un fil. qu'elle nomma Caunos ; l'autre une fille, et ce fut Byblis.

Ils grandirent tous deux sur les bords du Méandre, et parfois Cyanée leur montrait, sous la lumière de la surface, la divine apparence de leur père, dont l'âme agitait les flots fugitifs.

Ils ne connaissaient du monde que la forêt où ils étaient nés. Ils n'avaient jamais vu le soleil qu'à travers le tissu des branches. Byblis ne quittait pas son Irère et le prenait par le cou quand ils marchaient ensemble.

Elle portait une petite tunique que sa mère lui avait tissée clans les profondeurs du fleuve, et qui était bleue et grise comme les premières lueurs de l'aube. Caunos n'avait autour des reins qu'une ceinture de roseaux d'où pendait une étoffe jaune.

Dès que le jour était assez clair pour qu'on pût marcher dans les bois, ils s'en allaient tous deux très loin, jouer avec des fruits tombés ou chercher les fleurs le^ plus grandes, et qui avaient le meilleur parfum. El le^ trouvailles de l'un étaient toujours pour l'autre et ils ne se disputaient pas, et a cau^e de cela leur mere les vantait près des autres nymphes ses amies.

Or,

Or, quand douze années se furent écoulées depuis le jour de leur naissance, leur mère se prit d'inquiétude et les suivit quelquefois.

Les deux enfants ne jouaient plus, et quand ils avaient vécu tout un jour dans la forêt, ils ne rapportaient rien à la main, oiseaux ni fleurs, ni fruits ni couronnes. Ils marchaient si près l'un de l'autre que leurs chevelures se mêlaient. Les mains de Byblis erraient sur les bras de son frère. Parfois elle le baisait sur la joue : alors tous deux restaient silencieux.

Quand la chaleur était trop forte ils se glissaient dans les branches basses, et là. couchés sur la poitrine à travers la mousse odorante, ils se parlaient et s'adoraient et ne se désenlaçaient point.

Alors Cyanée appela son fils à l'écart et lui dit :

(( Pourquoi es-tu triste? ))

Caunos répondit :

« Je ne suis pas triste. Je l'étais autrefois, de rire et de jouer. A présent, tout est bien changé. Je n'ai plus besoin des jeux, mère, et si je ne ris plus, c'est que je suis heureux. »

Et Cyanée lui demanda :

« Pourquoi es-tu heureux ? »

Et Caunos répondit :

« Je regarde Byblis. »

Et Cyanée lui demanda encore :

« Pourquoi ne regardes-tu plus la forêt ?

— Parce que les cheveux de Byblis sont plus doux que les herbes et plus chargés de parfum ; parce que les yeux de Byblis... )) .Mais Cyanée l'arrêta :

« Enfant ! Tais-toi ! o

Et. espérant le guérir de sa passion défendue, elle le conduisit aussitôt chez une nymphe de la montagne, laquelle avait sept filles d'une beauté plus merveilleuse que les mots ne le sauraient dire.

Et toutes deux lui parlèrent, s'étant concertées :

« Choisis. Celle qui te plaira. Caunos, sera ta femme. »

Mais Caunos regarda les sept jeunes filles d'un œil aussi indifférent

que

14 BYBLIS

que s'il eût vu sept rochers, car l'image de Byblis seule emplissait toute sa petite âme, et il n'y avait pas de place en lui pour une tendresse étrangère.

Pendant un mois Cyanée ainsi conduisit son fils, de montagne en montagne et de plaine en plaine, mais sans réussir une fois à le détourner de son désir.

Enfin, devinant qu'elle ne vaincrait jamais cette obstination passionnée, elle se prit à haïr son fils et à l'accuser d'infamie. Mais l'enfant ne comprenait point ce que lui reprochait sa mère. Pourquoi, entre toutes les femmes venait-on lui refuser justement celle qu'il aimait ? Pourquoi les tendresses qu'on lui eût permises dans les bras importuns d'une autre devenaient-elles criminelles dans les bras adorés de Byblis ? Pour quelles mystérieuses raisons un sentiment qu'il savait tendre et bon. capable de tous les sacrifices, était-il jugé digne de tous les châtiments? Zeus, pensait-il, a bien épousé sa sœur, et la Dionide Aphrodite a bien osé tromper avec son frère Arès son frère Héphaïstos. Car il ne savait pas encore que les dieux seuls se sont donnés une morale intelligente, et qu'ils inquiètent la vertu des hommes par d'incompréhensibles lois.

Et Cyanée dit à son fils :

(( Je te renie pour mon enfant. ))

Et elle fit signe à une centauresse qui s'en allait vers la mer, et elle la fit enfourcher par Caunos, et la bête rapide détala.

Quelque temps, Cyanée les suivit du regard. Caunos effaré se retenait aux épaules et parfois il s'engloutissait sous la monstrueuse chevelure. La centauresse galopait par bonds allongés et puissants ; elle s'enfuyait en droite ligne ; elle diminuait dans le lointain vert. Bientôt elle tourna derrière un bouquet de bois, puis reparut, mais petite comme un point qui semblait ^e déplacer à peine. Et enlin Cyanée cessa de la distinguer.

A pas lent^. la mère de Byblis s'en retourna vers la foret. Elle était triste, ficre aussi, d'avoir sauvé par une séparation violente

lente la destinée de ses deux entants ; et elle remerciait les dieux de lui avoir donné l'énergie qui permet d'accomplir le devoir déchirant.

(( -Maintenant, pensait-elle, Byblis restée seule oubliera son frère sacrifié. Elle s'éprendra du premier qui la saura séduire demain, et une lignée demi-divine sortira, comme il convient, du lit d'un mariage régulier. Bénis soient les dieux immortels ! »

.Mais, lorsqu'elle rentra dans la grotte, la petite Byblis n'y était plus.

Quand Byblis s'était retrouvée seule sur le petit lit de feuilles vertes où elle dormait, côte à côte, avec son frère, toutes les nuits, elle avait en vain cherché le sommeil; les rêves, ce soir-là, ne la visitèrent point.

Elle sortit : la nuit était douce. Une respiration tranquille enflait et affaisait lentement les masses profondes de la forêt. Elle s'assit sur une pierre et regarda l'eau couler.

« Caunos. pensait-elle. Caunos. Pourquoi n'est-il pas rentré? Qui l'attire et qui le retient? Qui l'éloigné de moi, mon père? ))

Et en disant ces derniers mots, elle se pencha sur la source..

« Mon père! répéta-t-elle. Mon père! Où est Caunos? Révèle-moi... ))

Un murmure des eaux répondit :

ci Loin »

Byblis effrayée reprit vivement :

fl Et quand reviendra-t-il ? Quand reviendra-t-il ici?

— Jamais...., répondit la source.

— Mort' 11 est mort!

— Non...

— Où le reverrai-je?

I Jà source ne parlait plus. 1 .e glissement léger du ruisseau était redevenu monotone. Aucune apparence divine ne vivait dans l'eau très pure.

Byblis

Byblis se releva, courut. Klle connaissait le sentier par où Caunos était parti avec sa mère. C'était un passage étroit qui tournait d'arbre en arbre en s'enfonçant dans la forêt. Elle ne le prenait pas souvent, car il traversait un bas-fond qui était infesté de serpents et de bêtes méchantes. Cette fois son désir fut plus fort que sa crainte et elle marcha en tremblant, de toute la vitesse de ses petits pieds nus.

La nuit n'était pas obscure; mais les ombres de la lune sont noires, et. derrière les arbres trop larges, Byblis n'avançait qu'à tâtons.

Elle parvint à un endroit où le sentier se séparait en deux. Quel chemin choisir et comment savoir? A genoux elle chercha longtemps si une trace pouvait la guider. La terre était sèche. Byblis ne vit rien. Mais comme elle levait la tête, elle aperçut, cachée dans le feuillage d'un chêne, une hamadryade aux seins verts qui la regardait en souriant.

(( Oh! s'écria Byblis. Par où a-t-il passé? Si tu Tas vu, dis-le moi... »

L'hamadryade étendit vers la droite un de ses longs bras de branchages, et Byblis la remercia d'un regard reconnaissant.

Elle marcha encore longtemps, cette nuit-là. Le sentier continuait toujours, à peine distinct sous les feuilles tombées ; il allait, sans cesse détourné, au hasard du sol et des arbres, il montait, il descendait, dans l'ombre, interminablement.

Enfin, épuisée de fatigue, Byblis tomba sur la mousse et dormit.

En s'éveillant, le lendemain, sous le soleil déjà haut, elle sentit une étrange douceur le long de sa main étendue. Elle ouvrit les yeux : une biche blonde la léchait avec lenteur. Mais, au premier mouvement de Byblis, la délicate bête sauta sur ses pattes fines et releva les deux oreilles, en fixant tout à coup devant elle ses admirables yeux humides, noirs et brillants comme l'eau des roches.

« Biche, dit Byblis, à qui es-tu ? Situ es à la déesse Artémis, guidemoi, car je la connais. Je lui donne, à la pleine lune, des libations de lait de chèvre et elle m'en sait gré, biche, elle m'aime bien. Si donc tu 3 es

1 8 BYBLIS

es de son cortège, exauce-moi dans l'angoisse où je suis, et sache que tu ne déplairas pas à la bonne Chasseresse de la Nuit. »

La biche parut comprendre ; elle partit en avant, d'un pas assez mesuré pour que l'enfant pût la suivre.

Toutes deux, elles traversèrent ainsi un grand espace de forêt et même deux ruisseaux, que la biche sauta d'un bond, mais que Byblis ne put franchir qu'en entrant dans l'eau jusqu'aux genoux. Byblis était pleine de confiance. Elle était sûre, maintenant, d'être dans le bon chemin ; sans doute, cette biche lui avait été envoyée par la déesse ellemême, en gratitude de sa dévotion, et l'animal divin la conduisait à travers bois vers le frère bien-aimé qu'elle ne quitterait plus. Chaque pas l'approchait du terme où elle reverrait Caunos. Elle sentait déjà contre sa poitrine l'étreinte affectueuse du fugitif. Un peu de son haleine semblait avoir passé dans l'air et enchanter la brise attiédie.

Soudain, la biche s'arrêta. Elle coula sa longue tête entre deux jeunes arbres où apparut en même temps le profil cornu d'un cerf, et comme si elle avait atteint le but qu'elle se proposait, elle se coucha, les pattes sous le ventre, et posa le menton sur l'herbe.

(( Caunos ! »

Byblis appelait.

« Caunos, où es-tu? ))

Pour toute réponse, le cerf fît deux pas vers elle et la menaça de ses terribles cornes qui se tordaient comme dix serpents bruns. Et Byblis comprit alors que cette biche avait été, comme elle, à la rencontre de son amant, et qu'il est peut-être inutile de compter sur les bons offices de ceux qu'une passion intime absorbe déjà tout entiers.

Elle s'en retourna; mais elle était perdue. Elle prit un nouveau sentier qui descendait rapidement vers une vallée invisible. Ses pauvres petits pieds las se heurtaient aux pierres, s'accrochaient aux racines, glissaient sur le tapis brun des fuyantes aiguilles de pins. A un tournant de chemin irrégulier qui suivait le cours d'un ruisseau, elle B arrêta devant un couple divin.

C'étaient

C'étaient deux nymphes, d'essences différentes, Tune d'elles présidant aux forets et l'autre aux eaux printanières. L'oréade avait apporté à la naïade les fraîches offrandes reçues des hommes, et toutes deux se baignaient dans le courant, ondoyantes et embrassées, a Xaiade, dit Byblis, as-tu vu le fils de Cyanée ?

— Oui. Son ombre a passé sur moi. C'était hier, au coucher du soleil.

— D'où venait-il ?

— Je ne sais plus.

— Où allait-il ?

— Je ne l'ai pas regardé. )) lïyblis poussa un long soupir.

« Et toi, dit-elle à l'autre nymphe. As-tu vu le fils de Cyanée ?

— Oui. Loin d'ici, dans la montagne.

— D'où venait-il ?

— Je ne l'ai pas su.

— Où allait-il ?

— Je l'ai oublié. »

Puis elles reprirent, se dressant au milieu des eaux rapides : « Reste avec nous, jeune fille, reste. Pourquoi songes-tu encore à celui qui n'est plus là.- Xous avons en trésor pour toi l'infini des joies présentes. Il n'y a pas de bonheur futur qui vaille la peine d'être poursuivi. ))

.Mais Byblis ne trouva point que la nymphe eut bien parlé. Quoiqu'elle ne sût pas exprimer les idées de sa petite âme. elle ne concevait pa< d'autre joie que de souffrir en persévérant à la recherche du bonheur. Pendant la première journée de son inutile voyage elle avait compté sur l'aide et sur le zèle des inconnus. Quand elle les vit, insouciants de favoriser sa destinée, elle ne compta plus que sur elle-même, et quittant le sentier tournant, elle pénétra au hasard dans le labyrinthe des bois. -

Cependant les deux immortelles répétaient leurs sages paroles : « Reste avec nous, jeune fille, reste. Pourquoi songes-tu encore à

celui

20 BYBLIS

celui qui n'est plus là. Il n'y pas de bonheur futur qui vaille la peine d'être poursuivi. )> - j '

Et longtemps, longtemps après, l'enfant qui gravissait toujours la mystérieuse montagne, entendait, dans le lointain, deux voix claires ensemble appelant :

(( Byblis ! »

Pendant une nuit et un jour, Byblis marcha dans la montagne. Elle interrogea anxieusement toutes les divinités des bois, celles des arbres, celles des clairières et celles des antres assombris. Elle contait sa douleur avec des confidences interminables ; elle suppliait, elle tremblait, elle tordait ses petites mains. Mais personne n'avait vu Caunos.

Elle alla si loin en montant, que le nom sacré de sa mère n'était plus connu là où elle passait, et les nymphes indifférentes ne savaient pas ce qu'elle voulait dire.

Elle voulut retourner sur ses pas, mais elle-même s'était perdue. De toutes parts, une colonnade confuse de pins énormes l'entourait. 11 n'y avait plus de sentiers. Il n'y avait pas d'horizon. Elle courut dans tous les sens. Elle appela désespérément.

Il n'y avait même plus d'écho.

Alors, comme ses paupières lasses se fermaient d'instant en instant, elle se coucha sur la terre, et un songe qui passait lui dit d'une voix lente :

« Tu ne le reverras plus, ton frère, tu ne le reverras plus. )) Elle s'éveilla en sursaut.

Ses mains s'étendirent, sa bouche s'ouvrit, mais avec une telle angoisse qu'elle.n'eut pas la force de crier.

La lune s'était levée, rouge comme du sang, derrière les hautes lignes noires des pins. Byblis la distinguait à peine. Il lui semblait

qu'un

qu'un voile humide s'était posé sur ses longs yeux. Un silence éternel dormait dans les bois.

Et voici qu'une larme gonflée emplit le coin de son œil gauche.

Byblis n'avait jamais pleuré. Elle crut qu'elle allait mourir, et soupira, comme si un soulagement divin la secourait mystérieusement.

La larme s'accrut, trembla, s'élargit, puis soudain coula sur la joue.

Byblis resta immobile, les yeux fixes, devant la lune.

Et voici qu'une larme gonflée emplit le coin de son œil droit. Elle s'élargit comme la première, glissa sur les cils et tomba.

Deux autres larmes naquirent, deux gouttes brûlantes qui allongèrent la trace humide de la joue. Elles atteignirent le pli de la bouche ; une amertume délicieuse enivra l'enfant accablée.

Ainsi jamais plus sa main ne toucherait la main aimante de Caunos. Jamais plus elle ne reverrait la lumière noire de son regard, sa chère tête et ses jeunes cheveux. Jamais plus ils ne dormiraient côte à côte sur le même lit de feuilles, enlacés. Les forêts ne savaient plus son nom.

Une explosion de désespoir fît tomber le visage de Byblis dans ses mains ; mais une telle abondance de larmes vint mouiller ses joues enflammées, qu'il lui sembla qu'elle sentait une source miraculeuse entraîner toutes ses souffrances comme des feuilles mortes sur l'eau d'un torrent.

Les larmes naissaient doucement en elle, montaient à ses yeux, flottaient, débordaient, glissaient en nappe chaude sur ses joues, inondaient sa poitrine étroite, retombaient sur ses jambes serrées. Elle ne le- -entait plus perler une à une entre ses longs cils : c'était un ruissellement continu et doux, une affluence intarissable, l'effusion d'une onde enchantée.

Cependant, réveillées par le clair de lune, les immortelles de la Forêt étaient accourues de toutes parts. L'écorce des arbres devenue transparente avait laissé voir la figure des nymphes, et même les naïades frissonnantes, quittant leurs eaux et leurs rochers, s'étaient répandues dans les bois.

Et

BYBLIS 23

Et elles se pressaient autour de Byblis. et elles lui parlaient, effrayées, car le cours des pleurs de l'enfant avait tracé dans la terre une ligne sinueuse et foncée qui gagnait lentement le chemin de la plaine.

.Mais Byblis déjà n'entendait plus rien, ni les voix, ni les pas, ni le vent de la nuit. Son attitude devenait peu à peu éternelle. Sa peau avait pris sous le flot des larmes la teinte lisse et blanche qui est celle des marbres baignés par les eaux. Le vent n'aurait pas dérangé un de ses cheveux le long de son bras. Elle se mourait en pierre pure. A peine une lueur obscurcie éclairait encore sa vision. Tout à coup elle s'éteignit; mais les larmes plus fraîches n'ont pas cessé de couler.

Et c'est ainsi que Byblis fut changée en fontaine.

AUTOMNALES

par André Lebey.

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AUTOMNALES

C'est le désir d'aimer et l'espoir de revivre Qui dans ces jours déserts évoquent l' autrefois. Rien n'aurait-il suffi? Suis-je donc encore ivre Pour souhaiter toujours ce qui 71' est qu'une fois?

Ah! Que la chambre est vide à qui n'a rien trouvé Malgré la solitude et son vœu d'être fort! Qu'importe à mou ennui s'il s'enfuit délivré Du songe oit mon orgueil implore eu vain la mort!

Laissons cha/iter la vie et sans autre tristesse Essayons un bonheur quoique un peu mensonger Sans craindre le réveil de la trop courte ivresse Par quoi nos deux cœurs s'efforceront d'oublier.

Si c'est r illusion, qu'elle soit au moins balle, Et soyons ingénus dans notre duperie ; L'amour peut refleurir et prendre sous sou aile Ceux dont l'âme ici-bas ne fut qu'inassouvie;

Regarde autour de nous les arbres s'effeuiller : Nous connaîtrons comme eux la vieillesse et l'automne, Mais avant ce futur oh nous devrons quitter La suprême sple?ideur que le temps abandonne,

Ecoutons la chanso?i de notre espoir qui pleure D'être loin des jours bleus où nous favofis maudit Et, pèlerins pieux de l'antique demeure, Échangeons nos anneaux dans l'ombre, avant la nuit,

LE CENTAVRR

Voici mon cœur saignant comme tin oiseau blessé Dont les passants bourrus auraient coupé les ailes • Le veux-tu dans tes mains pour qu'aux clartés nouvelles Il redevie7ine jeune et libre du passé ?

La splendeur du soleil sur les épis dorés, Vit dans tes cheveux blonds au vent en éclairs d'or... Ai-je tort de t' aimer ? Peux-tu m' aimer ejicor ? Je ne suis qiCun tombeau plein de débris brisés.

Les palais d'autrefois que, songeur patient, Je bâtissais afin d'y cloîtrer mes ennuis, Pour être merveilleux n'ont été que maudits : La ruine elle-même est cendre maintenant .

Ceux que dessine au loin par des contours de brume Mon esprit inquiet d'un avenir plus beau Sont trop vagues, voilés par le prochain tombeau Dont l'ombre éteint là-bas tout soleil qui s'allume.

Seul donc et fatigué d^être si seul e?icor, Morne de n'avoir vu V amour qu'en mascarade Je mène à toi mon vœu comme on mène en la rade Le vaisseau ballolé qui cherche un nouveau port.

Je ne sais si tu dois répondre à ?na détresse y Mais le gouffre est trop noir qui dans mon cœur se creuse, lit je ne veux savoir que ta beauté rêveuse Pour rêver auprès d'elle un rêve de tendresse.

AUTOMNALES

Le jeu fut dangereux, mou cœur devint sincère; En voulant rire je n'ai pu masquer qu'un pleur, Et le désir d' avoir un autre et vrai bonheur N'a fait de celui-ci qu'un mensonge éphémère.

Je te voulais aimante et songeuse, ô frivole! Dont le rire était seul selon la vérité ; J'aurais du sacrifier mo?i rêve à ta gaieté, Heureux de t' avoir même auprès de moi si folle.

Mais la lune versait tant de ??iélancolie Sur les bois que le soir emplissait de mystère, Et la voix du passé, si langoureuse et chère, fêtait un tel appel vers l'époque abolie,

Que l'éter?iel souhait d'être aimé plus longtemps, Sans la science, hélas! d'une qui sait tromper, Réveilla les échos du val oh pour ai?ner J'avais bâti jadis un château pur d'antan.

Et j'ai laissé mon âme au rythme de ces chants Contempler V envergure au loin de sa chimère Qui, loin des palais bleus oh Vabritait sa mère, Fée e?itrevue au fo?id des brumes des couchants,

Heurtait de son vol d'or les obstacles surgis El prenant notre amour endormi sous ses ailes, Par-delà les azurs calmes des paradis Lui découvrait l'aspect des terres éternelles.

Ma bouche rouge encor de ton dernier baiser Garde la saveur de tes lèvres sensuelles -, Et dans mes cheveux noirs tes cheveux blonds restés Sont comme les Jîls d'or des aurores nouvelles.

Te souvient-il du soir oit dans le crépuscule, Au bord du chemin Vun contre r autre appuyés. Nous n'écoutions rien que l'amour qui recule Pour d'autres horizons celui des voluptés?

Le soleil épanchait au-dessus des vallées Les suprêmes adieux de sa splendeur vermeille, Et, derrière les bois lourds de lueurs pourprées Dressaient en laves d'or un site de merveille.

Que ta tête était douce à la mienne si lasse D'avoir dormi partout sans jamais reposer ! Que tes yeux étaient bleus, dans leur lumière ou passe L'éclair des paradis où , jeune, s'oublier!

Je ne sais plus les mots dont j'ai bercé nos âmes Heureuses de s'enfuir libres vers les clartés Où des barques d'azur sans un secours de rames Voguent sur les courants lents des éternités,

Mais j'ai gardé la tristesse de ce baiser Où, sans futur, pleurant d'avoir du nous connaître Puisque nos deux deslins devaient flOUS séparer, Nous mîmes tout l'amour qui ne pouvait pas être.

AUTOMNALES

Après l'apaisement des heures moissonnées, Las d'un bonheur douteux et trop vite vécu Dans / 'inconscience d'une joie étonnée De se sentir enfin ce qu 'elle avait voulu,

Le passé revenu hante nos destinées Craintives de survivre à l'extase et tremblantes Devant les fleurs ici déjà toutes fanées Loin de la rosée des aubes bienfaisantes.

Dans le frissonnement muet du crépuscule C'est comme un concert ou glissent en vai?i des voix Il semble qu'au couchant le passé qui s'annule Ête?ide son refet iuie dernière fois.

Et tandis que tu cours fugitive et sereine Le long des sables d'or ou se marquent tes pas Vers la maison d'où s'envole la chanson vaine Dont je berce mon rêve en attendant tes bras,

fe vois une ombre noire entre nous deux errer Me désignant du doigt la demeure de deuil Où, solitaire ama/it pour avoir trop aimé,

f 'ensevelis l'amour dans l'ombre du cercueil.

Mais le présent est maître et chasse l' autrefois Et l'heure à cueillir rit de l'heure moissonnée, lit tu me souris sans me demander pourquoi Mon baiser est farouche à ta bouche étonnée.

Nous rêvions la vie au fond de vieux châteaux Loin des chemins connus et des terres réelles Pour vivre l'infini de nos amours fidèles Dans le simple décor de nos désirs jumeaux.

V extase d'être deux sans vouloir autre chose Que d'être toujours tels et deiie vouloir rien, Fiers d'être l'un à l'autre un même et seul soutien, Eût fait fleurir nos vœux comme un massif de roses.

fe laissais le passé disparaître à ta voix Prometteuse d'espoirs qu'elle sentait perdus, Trop heureux d'écouter ce qu'il n'attendait plus Depuis le jour fatal où l'on railla sa foi.

Mais je sais aujourd'hui trop ta légèreté Pour accepter encor ce qui n 'est qu 'un vain jeu ; Si mon cœur s'est donné c'est qu'il crut to?i aveu D'être selon lui-même et sa sincérité.

Va demander ailleurs ce qui n'est plus ici, Mais ne sois pas si longue à me tendre la main, Car, à me penser sans ton sourire demain, fe sens monter en moi l'angoisse de la nuit,

lit souhaite ??wurir sous to?i regard trop beau Pour qu'un regret mouillant l'ombre de ta paupière Te fasse me promettre à cette heure dernière De venir quelquefois pleurer sur mon tombeau.

AUTOMNALES

Tu fus trop bonne et douce et j'ai rêvé t' aimer Malgré tout le mensonge écrit en tes yeux clairs^ Et j'ai voulu ton âme éparse avec ta chair

Comme on veut un joyau pour dans l'ombre éclairer.

Que ?fai-je été plus simple et jeté tout mon rêve, hiutile fardeau dont la splendeur attire? f aurais su calme 7ie souhaiter qu'un sourire Sans étendre là-bas l' après de l'heure brève.

Loin de toi maintenant qui près d'autres sans doute Portes ton ignorance et ta jeunesse, o folle, Triste d'avoir été sans un mot qui console Et voulant résister à mo?i cœur qui s'écoute,

Seul sur cette falaise où si souvent le soir

L'un et l'autre rêveurs nous conduisions nos pas,

fe pleure en appelant ce qui ne sera pas,

Bien que mon cœur crédule attende u?i peu d'espoir.

fe sais qu'il vient un jour oie l'âme moins fidèle Retourne e?i se raillant à son indifférence, Mais la mienne a connu de trop longues souffrances Pour vers un autre amour développer ses ailes.

Et deva?it cette mer éternelle et tranquille fe songe au temps, hélas ! maître de nos folies, Qui, reprenant un jour ce qui fut notre vie, Ne fait de nos douleurs qu'une ce7idre inutile.

Suis le chemi?i douteux ou ton rire se plaît Et retourne là-bas te mélanger aux ombres De celles qui déjà tefttèrent mon cœur sombre Sans que l'une devînt celle-là qu'il voulait.

Demeure sans compre?idre et raille ma douleur De ne te voir que belle et sans l'autre beauté Qui permet l'infini dans toute volupté Et seule sait offrir quelque réel bonheur.

Je t'aime trop encor pour pouvoir te blâmer Mais t'aime trop aussi pour t' aimer étrangère ; Puisque tu ne sais rien qu 'une joie éphémère, Je préfère être seul et tâcher d'oublier.

Le souvenir renaît de ton départ tranquille Lorsque tu m' écoutas douteuse et étonnée ; Voici le banc d'alors sur le bord de l'allée D'où je te regardais retour?ier à la ville...

Une cloche au loin jette une note argentine Qui semble dans le soir tinter pour un adieu, Adieu de l'autre/ois recouvert peu à peu Par r aujourd'hui banal sous une voix divine.

Et sans autre espoir je con temple sans regrets Le cortège plaintif des illusions mortes Qui traversent la plaine et marchent vers les portes Dont le battant se rtot pour ne s'ouvrir jamais.

AUTOMNALES

Je n'écouterai plus ta gai té dans le soir Ni ne verrai tes doigts sur le vieux piano Développe)- le rythme éperdu des sanglots Dont Schumann et Grieg ont bercé leur désespoir.

Oh ! les derniers rayons de soleil sur tes bagues

Jetant dans l'ombre douce un long reflet pâli,

Et, le long du clavier à l'ivoire Jauni \

La blancheur de tes mains aux gestes vifs et vagues l

L'ombre se faisait bleue et complice à nos âmes Et la tienne rêvant sans comprendre pourquoi, Tu tournais un regard moins souriant vers moi Craintive de toi-même et belle d'être femme.

Dehors le vent chantait en passant dans les feuilles Comme le soupir de que1 que chose d'enfui, Et c'était sous la lune au travers de la nuit Un orchestre voilé de musiques de deuil.

As-tu tout oublié, rêveuse languissante, Nos courses sur la grève ou dans les bois fleuris, Tes sourires mouillés, mes serments infinis? Faut-il donc aujourd'hui ne t' évoquer qu'absente !

Souviens-toi du printemps oit ma mai)i dans la tienne

S'oublia si longtemps que je me crus aimé,

Et de tous nos aveux dans le jardin d'été

Où tu voulus ta bouche un instant sur la /nien/.'e,

Ton âme est une feuille que le vent emporte Selon son souffle vain au nord comme au midi Vers elle ne sait oh ni pour quel infini Sans même qu'elle y songe ou qu'il lui en importe.

Elle n'a rien connu de la tendresse forte Par qui la mienne hélas! confiante se lie, Heureuse de croire au serment que fortifle Le rêve d'être deux avant qu 'une soit morte.

Ton âme est une feuille et le vent l'abandonne Au gré des fleuves oh elle s'en vint tomber. La lande sera froide oh l'onde va couler Après l'or dont ici le soleil te couronne.

Ah ! ^que n' entendis-tu plus jeune une autre voix Que celle dont ta mère a bercé ton enfance? Tu comprendrais alors aujourd'hui ma souffrance Que tu 71 e sois enfin ce que je fus pour toi.

Ton âme est une feuille et le courant Te?itraîne Sans qu'elle y résiste ou veuille s'en occuper. Peut-être as-tu raison d'être sans demeurer Dans la maison trop simple ou je t'évoquais reine.

Sans désirer jamais que d'oublier encore. Vogue donc parmi ceux dont tu te crois aimée... I Tn jour s'en vient oh pour avoir été dupée Tu pleureras l'amour que l'âme vide ignore.

Al TOMN Al.liS.

Dans la salle grave où solitaire et reclus,

Pour ?i'être que moi-même et fort de ma tristesse,

Je rêve à l'infini que versait ta te -n dresse

En ces instants trop courts qui ne reviendront plus.

L'unique amour voulu sans qu'il fût renco7itrê, Espoir d'avril fleuri dépouillé par l'automne, Désertant le décor que ma vie abandonne Disperse ma jeunesse à travers le passé.

Hélas ! Que n'étais-tu celle de mon enfance

Imaginée un soir d'abandon maternel,

N'as-tu rêvé toi-même un exil éternel,

Et n'est-ce pas vers lui que pleure ta souffrance ?

Mais l'oubli t'a rendit toute amertume brève ;

La route se fait joyeuse à ta lassitude,

Et la vie sait toujours un nouveau prélude

Pour t 'endormir au fond de quelque nouveau rêve.

Pourquoi m'avoir choisi? Quelque autre eût mieux j A/on rêve était trop lourd en ta main trop légère Qui le laissa rouler à travers la poussière fusqu'au gouffre oie tu ris de le voir s'enfoncer.

Et du fond du silence où je suis à pleurer, Déserté par l'orgueil qui t'aurait pu maudire, j'enivre mon malheur d'un vin de souvenir, Cherchant à vivre encor l'illusion d'aimer.

Voyageur fatigué, pleure les temps perdus ! Rien ne refleurira de la rose effeuillée, Et lorsque reviendra V avril d'une autre année, Sache ne plus vouloir ce qui ne sera plus.

Laisse croire ceux-là qui n'auront pas connu L 'amertume des lèvres où le baiser rit D'être le simulacre obscur que dans la nuit Toute jeunesse pense un bonheur éperdu.

Tu sais T inanité de T ivresse trop brève Et le regret alors d'avoir été dupé ; Ne respire donc pas les parfums de Tété Et si tu vis la vie écarte au moins to?t rêve.

La nature alentour sans joie et sans douleur T'enseigne simplement à diriger ta vie : Le regret est trop triste et trop vaine l'envie, L'amour pour un sourire a coûté plus d'un pleur !

Que demain soit pour toi ce que fut aujourd'hui. Le courant reprendra la barque fugitive Qu 'un peu d'ombre attirait sur le bord de la rive, Et rie?i ne tentera celui d'oh tout a fui.

Mais le voyageur, las d'avoir longtemps marché , Do?il la sagesse e?icor n 'a pu vaincre le cœur Soupire en contemplant T ombre de son bonheur « A quoi bon vivre, hélas ! si l'on n 'est point aimé .

AUTOMNALES

C'est la douceur du soir dans Voir lent qu'augélise L 'adieu lointain déjà des cloches de Thulé, Et l'île du bonheur qui n 'aura pas été, Dé/aille comme un songe emporté par la brise.

Elles sonnaient jadis des réveils matinaux En carillons joyeux dès l'aurore d'été ; Elles ne sonnent plus que dans les soirs voilés Oit leur bourdon funèbre annonce des tombeaux.

C'est la douceur du soi?' sur la mer que sillonne Les barques dans le vent qui les courbe sur l'eau, Mais leur coque trop pleine et d'un trop lourd fardeau Fend e?i vain le flot noir qui déferle et moutonne .

Les reco)inaitrais-tu, pilote nostalgique

A l \ime eu vœux rêveurs de terres ignorées,

Lorsque tu les menais, neuves et pavois ées

Sans craindre la tempête êparse en l' Atlantique?

C'est la douceur du soir dans le ciel où s' ê ploie

Le vol silencieux des ramiers voyageurs.

Ah! Quand pourrai-je e?ifi)i d'un grand coup d'aile ailleui-

Fuir et trouver un ciel où mo?i amour se noie?

0 cloches, à quoi bon dire tout mou malheur

Si vos sons dans son cœur ?ie trouvent poi)it d'écho

Et si je dois rester ainsi devant le flot

Sans mettre au large pour un rivage meilleur?

LE CENTAVRR.

Toute fleur s 'est fanée et tout espoir est mort. Le vent a dépouillé les branches les plus lourdes Et je 7i e sais plus même une note assez sourde Pour bercer mon destin dont V avenir s'endort.

Pleurs sur fleurs effeuillées au fil des eaux calmes, Sans çu'un autre courant les ramène à ces bords! Refuses-tu toujours l'encens qui monte encore Dans ces déseirts où j'ai cherché l'ombre des palmes?

Ma douleur ne veut plus des ci eux ni des nuages Et, près du décor terne oit ton dédain la mène, Drapa?ît sa solitude au fond des nuits sereines, Cherche à perdre ses yeux en l'onde d'un autre âge.

L'autel est sans déesse où j'ai fait ma prière ; Rien d'elle n 'a vécu qu'à P horizon d'un songe Surgie anx flots berceurs que sacre le mensonge De la croire divi?ie et toujours la première

Fleurs sur fleurs en couronne au parvis dit sanctuaire Où, parmi les jardins que consacre Astarté, Les prêtresses d'amour qui vendent leur beauté Délivrent d'un regret l'âme en vain prisonnière!...

Toute flûte s 'est lue au fond des lointains d'ombre Où des soleils jadis pleuvaient en larmes d'or, Et c'est l'hymne plaintif que SOUS lèvent, dit nord Les arbres dénudés jettent vers le ciel sombre.

AUTOMNALES

Que n 'est-ce plus le temps des forêts fabuleuses Où, suivant le récit des antiques légendes, Le vieux mage vaincu dans l'ombre aventureuse Se laissait couronner de roses en guirlandes,

Et, la tète à jamais entre les mains des fées, En attendant la mort que leur beauté dispense, Oublieux des serments et de ses destinées, Reculait l'horizon désert de sa souffrance t

fe me serais couché près du fleuve immortel Dont l'onde pure efface et couvre le passé Pour tn' endormir enfin dans le songe éternel Que chante la forêt au pèleri?i lassé.

Mais le soir est Jatal et la forêt sonore Ou rien n 'a revécu des âmes d'autrefois, N'entend plus les chansons des prêtresses d'Eudor, Et le vent seul redit quelles furent leurs voix.

Au haut du promo7itoire allongé dans les sables, fc regarde la mer déchaîner son écume Sans même apercevoir l'essor lointain des fables Développer leurs fastes à travers la brume.

Et le cygne espéré par V attente et V ennui Comme guide et gardien vers les terres promises, Prisonnier des lacs que le froid cristallise, N'éclipse pas l'azur d'un long vol ébloui.

Souvenirs entrevus sous des pâleurs lunaires, Les amours d'autrefois au cours d'une eau rêveuse Reprennent lentement dans la nuit langoureuse Les thèmes nuptiaux devemis funéraires.

Les doigts purs effilés voltigent sur les lyres, Lourds de leur lassitude et du poids de leurs bagues Qui mêlent leurs rayons brusques aux lueurs vagues Des gouttes de clarté que la rame retire.

0 leurs yeux cerclés d'ombre oh le rêve vaincu, Comme en de vieux miroirs que le temps a bleui, Du fond du lointain terne aux golfes de V oubli Prolonge le reflet de ce qui fut vécu!

La barque suit la rive oh pleurent de vieux saules Près desquels des serments vains furent échangés Alors que s'exaltait le désir d'être aimé Quand mon espoir rêvait, penché sur une épaule.

Nulle n'a pu sourire auprès de son passé

Et la barque s'éloigne à jamais vers ailleurs

Sans que l'une ait versé l'aumône au moins d'un pleur

Sur le vieux parc d'amour au jour d 'hui déserté.

Et celle-là plus belle et debout à f arrière, Porteuse des débris des feux qu'elle éteignit, Indifférente a tout, jette au vent de la nuit La cendre qui restait dans Purur cinéraire.

Al rOMNALES.

La même lassitude éparse en mon silence Laisse le vieux désir chanter, mélancolique, Et malgré le vxu Jîer d'être un jour héroïque, J'écoute encore au loin l'écho de ma souffrance.

Nulle ?ie m'a donné V oubli de ta tendresse Et sur les corps vendus oh sanglotait ma honte Je n'ai pas su cueillir les roses d' Amathonte, Que d'autres font fleurir auprès d'une caresse.

Mais le temps est fin i des larmes ou des rires ; Que tout regret vaincu saigne loin de ma route, Que le passé s"* écarte à jamais en déroute : L'espoir est mort, hélas / sans même un souvenir.

Seul désormais et fort d'avoir connu la vie, Vers le soir que j'attends sur l'azur du matin, Je serai le passant qui guide son destin Dans l'orgueil de lutter pour une autre survie.

Les fiâtes jetteront dans la campagne en vain Leur appel langoureux vers des voluptés douces ; Sans aveu pour l'amour que mon orgueil repousse fe perdrai ma douleur au fond de mon dédain.

Puisse au ciel seulement s'allumer quelque étoile, Bonne à ceux d'aujourd'hui brisés d'incertitude, Pour éclairer mon doute, et dans la solitude Me guider sur la mer où je mets à la voile.

Le passé disparaît comme un nuage gris, Sous l'azur à jamais qui va l' ensevelir ; Au ciel ou mou espoir a palpité jadis Des étoiles déjà commencent à pâlir.

Rien ne reste debout de ce qui fut construit Pendant les veilles d'ombre oie j'attendais la flamme ; Une autre route s'ouvre, et V avenir détruit Le palais puéril oie j enfermais mon âme.

Chercheuse d'un destin que nulle n'a conduit, Forte d' avoir souffert et de pleurer en vain. Elle ouvre une aile d' or vers l' autre aube qui luit Sur le soir éclipsé d'un horizon serein.

Les oiseaux messagers de la côte prochaine Mêlent leurs cris joyeux aux briemes du matin Oie vient mourir, il semble, un râle de sirène. Dernier appel jeté, perdu dans le lointain.

Entends plutôt le chant que sifflent les marins. Et, de to?i cœur enfin léger comme les voiles, Où fume le bâcher des souvenirs éteints, Soies l'or évanoui des antiques étoiles,

Fais la coupe de poierpre auguste aux rêves morts Pour l'élever plus sainte au milieu du réveil, Lorsqtec, nimbé des feux d^une nouvelle aurore, Vu t'en iras vainqueur vers un nouveau soleil.

AUTOMNALES

Qu'importent ici-bas les larmes ou les rires ? Inutiles vaincus près de la volupté, Ils masquent l'infini dont notre amour s'inspire Et rien n 'est juste ou vrai que la seule beauté !

Seul amour aujourd'hui que l'autre refoulé

Croule au couchant brumeux d'un autrefois splendide,

Emporte loin d'ici l'errant inconsolé

Qui marche vers la rive oit s'oublier, avide.

Découvre la splendeur de ton gouffre étoilè, Et da?is l'ombre berceuse oh boire une eau limpide Sans que rie?i ne persiste enfin de son passé, Offre ta coupe afi?i que son désir la vide.

Son cœur jadis craintif aujourd'hui véhément Raille l'espoir alors d'une atte7ite timide, Et sans souhaiter d'être ou n'être pas l'amant, Rêve d'autres bo7iheurs plus vrais et moins perfides.

A revoir les jardins flétris par le blasphème Du barbare ignorant que l'erreur a courbé, Celui qui s'attardait, bien qu'aucune ne Vaime, Sent toute nuit pâlir sous son froiit éclairé.

Et dans le temple ouvert à qui Va restauré, Pèlerin sans tristesse à n'être que lui-même, Agenouillé devant le 7narbre consacré, Sacrifiant son rêve, il l'offre en diadème.

Un son de cor lointain sonne dans les vallées Auquel les chiens lassés répondent en hurlant ;

Les amoureux songeurs sur les feuilles froissées Pleurent en s'ètreignant la douceur des printemps ;

Des rondes dans le bois dispersent leur gaîté. . . Oh ! le rire sans but gaspillé par l'enfant!

— Mais regarde là-bas -, voyageur étonné

De voir la j'oie encor malgré V ombre et le temps :

Contre un arbre adossés, mornes, durs et soufrants, Les bâcherons assis regarde?tt leurs cognées ;

Les barques d'or d'an tan qui voguaient sur l'étang Sombrent dans quelque coin, peu à peu submergées;

De vagues spectres noirs dans le soir qui descetid Dansent en essayant des poses oubliées;

— Et mon cœur lourd qu 'entoure une brume glacée, Rouge, s'y engloutit comme un soleil couchant.

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