VUE
Si la plage penche, si L'ombre sur l'œil s'use et pleure Si l'azur est larme, ainsi Au sel des dents pur affleure
La Vierge fumée ou l'air Que berce en soi puis expire, Vers l'eau debout d'une mer Assoupie en son empire,
Celle qui sans les ouïr
( Si la lèvre au vent remue)
Se joue à évanouir
Mille mots vains où se mue
Sous l humide éclair des dents Le 1res doux Jeu du dedans.
par Henri de Régnier.
Au sommet d'une roche le vieux château de Crussol est en ruine. La pierre semble calcinée; des nuages entourent le pan croulé de l'antique donjon qui paraît brûler encore en ces fumées d'eau. Il a plu tout le jour. Le ciel est tuméfié de nuées suintantes. Vers le soir, dans la plaine du Rhône, après ÏYlontélimar, une déchirure s'emplit de lumière jaune, transversale fissure d'or pâle qui se referme peu à peu.
Orange. — L'Arc de Triomphe debout à son rond point qu'entourent des bornes de pierre; des chaînes vont de l'une à l'autre. La proportion est hautaine et le vieux monument reste stoïque sous le temps avec ses trophées sculptés, ses colonnes aux cannelures rompues, son fronton triangulaire; parfois des colombes s'y posent et roucoulent, et, une à une, passent en volant sous l'arcade.
Avignon. — Le Palais des Papes, robuste, monumental et dur. Des petites rues descendantes longent les soubassements. De là toute l'énormité de la forteresse apparaît, massive, perpendiculaire.
Au crépuscule c'est plus massif et plus compact encore; à la nuit, la carrure de pierre se solidifie et se bronze, dominatrice, sous les claires étoiles.-
Arles. — Les Alyscamps. Les tombeaux de pierre s'allongent le long de la voie des peupliers dont le frémissement berce ce néant d'une rumeur éolienne et lui donne une âme. Le lieu est à peine triste. C'est
grave
grave et beau; des libellules bleuâtres et vertes vont et viennent, elles ont des ailes de Psychés; elles volent, transparentes, païennes et funéraires.
Hautaine, tendre harmonieuse et divine Grèce, on te regarde en silence quand tu passes, on te regarde avec un muet amour respectueux. Rome, virile et robuste, je serrerais ta main vigoureuse, toi qui crus aux dures fictions de patrie et de droit, mais il me semble que je baiserais tes lèvres douloureuses et chaudes, ô douce et nerveuse Chrétienté, svelte et souffrante et qui passes portant une palme en tes mains blessées !
Dans le cloître de Saint-Trophime, à Arles, il y a des colombes. Elles se perchent sur le vieux toit qui domine la petite cour herbue. Parfois, elles roucoulent doucement, puis elles s'envolent, une par une, ou toutes ensemble. Le cloître est ombre et soleil. Dans la pierre des colonnes de longs personnages s'adossent, en robes de clercs ou de docteurs, le bâton ou le rouleau à la main en allures roides de pieuses marionnettes; au-dessus d'eux les chapiteaux sculptés fleurissent ou fructifient. A un angle un puits a pour margelle un tronçon de colonne antique.
L'heure sonne à même le temps dans le clocher carré.
Le beau sarcophage antique du musée d'Arles, aux parois en basrelicL est d'un marbre admirable, moite et lisse, presque pieux, un marbre virgilien aux transparences d'albâtre. 11 y semble poindre dans la dure matière comme une aube d'outre-vie, paganisme translucide de christianisme. Le marbre atteste des résurrections.
Il y en a de ces tombeaux, tout le long des Alyscamps, mais ils ne t pa^ de cette chair marmoréenne et intacte. Les mousses les disjoignent et les piquent comme d'une pourriture végétale, mais ils ont une douceur a être vides et frustes et leurs fissures laissent rêver aux issues mystérieuses de la .Mort.
Dans les vieilles Arènes de Nimcs et d'Arles, sous leur arcature robuste, le long des couloirs circulaires à plafond de pierre, rôde encore la Louve romaine. Ecroulées et superbes, cuites de soleils et d'incendies, cariées et rocheuses, elles sont de formidables instruments de joie et maintenant encore, quand elles s'emplissent pour les combats de taureaux, on entend, au loin, la grosse rumeur de la foule, comme à travers les siècles, un écho de la voix de bronze de la vieille Rome.
Retour. — Au vieux mur, près de ma fenêtre, une immense vigne vierge caille ses feuilles de sang. Elle est toute rouge, cette longue plante martyrisée. Elle a des feuilles presque noires comme d'anciennes blessures, d'autres jaunes de sanie et de pus, d'autres d'une pourpre fraîche à croire qu'elles vont goutteler : et la grande vigne sanguinolente et sarmenteuse pend avec des grâces de guirlandes ou étend ses bras de douloureuse écorchée ; elle se crucifie et agonise au mur de vieille pierre en face d'un couchant d'or, clair et froid à travers les arbres, sur des prairies inondées qui s'étendent aurifiées et doucement mirantes.
... Plus tard, un oiseau a gémi dans l'ombre. Je ne le voyais pas et j'écoutais par la fenêtre ouverte son cri nocturne, très doux, un peu lourd, comme des gouttes opiacées tombant, une à une, sur un marbre qui aurait été mou. C'était je ne sais quoi d'ensommeillé, de lointain, ce roucoulement solitaire de bête de nuit qu'on imaginait autant velue qu'emplumée, osseuse et cartilagineuse, un peu sourde et presque aveugle.
Abbaye de Montmajor. — Un vent furieux dans un ciel de soleil bat les vieilles murailles jaunes de pierre surdorée. Toute la ruine gronde et siffle. On entre en d'immenses salles voûtées et vides. Les marches de l'escalier qui va à la crypte de l'Eglise se sont unifiées en une pente douce qui descend vers l'ombre. On a derrière soi la clarté d'une étroite fenêtre. De l'autel on en voit cinq autres dans cinq chapelles rayonnantes. Le bruit du vent s'est tu derrière les épaisses murailles. Rien ne trouble
le
le silence de cette vaste cavité à demi ténébreuse, mais en remontant vers la nef supérieure on entend de nouveau le souffle reprendre sa rage ensoleillée et claire qui au sortir vous assaille au visage de poussières acérées et piquantes.
Clermont-Ferrand . — La rue des Gras monte à la cathédrale. Elle se dresse grandiose et rigide, construite en pierre de lave grise, cette pierre qui semble de la cendre solidifiée ou du brouillard gelé, pierre de fumée froide et compacte qui fusèle en fines colonnes l'ancienne colère de son volcanisme mort. C'est cet aspect grave et triste qu'a vu Pascal. Sa maison est en face d'un angle du portail grisement hivernal : elle est haute, carrée, sombre; pieuse et austère à jamais de ce grand souvenir d'avoir abrité le plus douloureux des philosophes.
Le ciel est gris et bas. Dans l'air moite les arbres sont de tous les jaunes comme si les feuilles exsudaient l'or de tous ces soleils bus l'été parleur verdure et réapparus en leur décrépitude. Aucun vent ; et ces feuilles se détachent d'elles-mêmes et tombent indifférentes et superflues, lourdes de leur couleur d'or, peu à peu, dans l'heure stupéfaite de silence et de mélancolie.
Kntre Xamur et Charleroi on traverse un pays d'usines répandues dans une plaine plate; et à côté de ces bâtiments sombres s'amoncellent de noires et stériles montagnes d'escarbilles qui sont les pyramides modernes, les monuments de la Captivité Populaire.
Le vent brusque secoue les deux hêtres pourpres en face de la maison. Leurs feuilles de laque carminée se rebroussent, et ces arbres rougeâtres ont, clans leur couleur vineuse et virulente, une colère, comme le reflet et le mouvement d'une colère.
Le vent est beau. I)ans les arbres e'est le bruit de la mer, mais c'en est le bruit nuancé, infinitésimal. Chaque feuille qui tremble ajoute une
délicatesse
délicatesse au murmure total qui s'enjolive, se cisèle, se termine en chantantes rumeurs d'abeilles. On entend le vent venir de très loin, du fond du bois ; puis sa masse aérienne se redouble, s'éparpille ; il en reste un peu à chaque cime et elle finit au bout de quelque branche dans une feuille qui palpite, Le vent va vraiment d'arbre à arbre ; il a un toucher, il anime un feuillage ou une touffe. Tour à tour, vaste et précis, il a des minuties étonnantes, et parfois, un brin d'herbe, qui seul vacille, semble occuper toute sa force éparse qui se fait méticuleuse.
Le sourire confie au rire la joie dont il ne veut plus.
LETTRE LONGUE A LA BIEN-AIMEE POUR LUI EXPLIQUER QUE CELA N'A PAS D'IMPORTANCE
.MODESTE CONTRIBUTION DE MON AMI RAOUL DE VALLONGES A LA PSYCHO-PHYSIOLOGIE DE CE CHER AMOUR MODERNE
par Jean de Tinan,