CHAPITRE II
Depuis cent ans, Tesprit philosophique a enfanté un grand nombre de systèmes d'un grand intérêt. Dans l'impossibilité de les examiner tous, je me bornerai à étudier ici sommairement ceux dont le retentissement ne s'est pas confiné entre les murs de Técole, mais qui, débordant ces étroites limites, ont exercé une influence profonde et durable sur le développement des connaissances humaines, sur la marche de l'humanité elle-même. Je reconnais ce caractère aux œuvres respectives de Kant, de Saint- Simon et de ses disciples, d'Auguste Comte et de son école, plus spécialeraent de Stuart Mill et Herbert Spencer, de Darwin, de Schopenhauer, de Hartmann même. J'espère, d'ailleurs, justifier par la suite ce que ce classement pourrait offrir, au premier abord, d'étrange ou, tout au moins, d'inusité.
Système de Kant.
La Critique de la Raison pure a paru , pour la première fois, à Kœnigsberg, en 1787; c'est, à mon avis, le plus grand et aussi le plus heureux effort que l'esprit humain ait fait depuis Aristote pour prendre connaissance et possession de lui-même. L'influence que Tœuvre de Kant a exercée sur le développement des sciences, sur le développement de la physiologie notamment, est considérable, et elle eût été bien plus grande encore, si l'auteur n'avait caché, pour ainsi dire, et comme embrouillé ses idées dans la terminologie abstruse de l'ancienne scolastique. A ceux de nos lecteurs auxquels le temps ou le courage aurait manqué pour étu dier à fond la Critique de la Raison pure, nous allons essayer d'en donner ici une analyse bien incomplète à coup sûr, et en usant autant que possible de formes et de comparaisons usuelles.
Le but principal que Kant s'est proposé d'atteindre, c'est de déterminer la nature, et particulièrement le degré de sûreté, des connaissances que nous fournissent, sur le monde extérieur, nos organes et notre raison.
Le seul énoncé de la question surprendra bien des gens peu familiarisés avec les études philosophiques.
Pour eux, en effet, les formes, les couleurs que revêtent les objets extérieurs appartiennent à ces objets eux-mêmes. Pour eux, c'est le ciel qui est bleu, les feuilles qui sont vertes. A cette affirmation, en apparence irréfutable, du sens commun ou plutôt du sens pratique et vulgaire, il est facile d'opposer victorieusement une expérience bien simple. Mettez des lunettes bleues, et la neige si blanche vous paraîtra du bleu même de vos lunettes. Supposez qu'au lieu de verres colorés, ce soient les liquides, les milieux transparents de Toeil dont la teinte vienne à changer, et il est évident que vous verrez le monde d'une couleur toute différente de celle dont vous le voyez aujourd'hui.
Supposez qu'au lieu d'être sphérique, l'œil humain soit ou devienne cylindrique; il est évident que les formes sous lesquelles nous voyons les objets seront profondément modifiées par cette transformation.
Supposez enfin que la nature, la constitution de la rétine soit changée, et à cette nouvelle modification, tout intérieure pourtant, toute spéciale et particulière à nos organes, les objets extérieurs qui ne sont point affectés en euxmêmes par ces changements, gagneront des apparences différentes de celles qu'ils nous offrent actuellement.
En réalité, nous ne connaissons les objets extérieurs que par les impressions qu'ils produisent sur les appareils de notre sensibilité, et encore ces impressions doivent-elles subir une élaboration mentale particulière pour s'élever au rang d'idées, de concepts, de perceptions. Je m'explique :
Supposons que je voie une feuille de chêne se détacher sur le fond bleu du ciel, et suivons la série des opérations à la suite desquelles il m'est permis de prononcer cette phrase.
Un agent extérieur, la lumière, est venu ébranler, dans le fond de mon œil, une membrane spéciale, la rétine, et produire sur elle une impression. Cette impression, transmise au cerveau par les nerfs, y est devenue une sensation complexe : une sensation de vert et une sensation de bleu. Ni l'une ni l'autre n'est nouvelle pour moi. La sensation de bleu, je l'ai constamment éprouvée en mille circonstances, toutes les fois qu'en plein air j'ai levé la tête ou regardé à l'horizon ce que j'ai appelé le ciel.
La sensation de vert a été moins fréquente; néanmoins, je me souviens de l'avoir ressentie toutes les fois que je me suis trouvé, à la campagne, au milieu d'objets d'une certaine nature auxquels j'ai donné le nom d'arbres. En précisant davantage mes souvenirs, je constate que le
G. GuÉROULT. 2
contour séparatif du vert et du bleu est caractéristique d'un certain groupe d'arbres que j'ai désignés sous le nom de chênes^ qu'il en représente un organe déterminé qui est la feuille , et de tout cet ensemble de sensations actuelles ou passées, accompagnées des réflexions qu'elles me suggèrent, des souvenirs qu'elles me rappellent, je conclus que je vois « une feuille de chêne se détacher sur le fond bleu du ciel ».
Il est à peine besoin d'ajouter que les idées de feuille, de chêne, de ciel, sont elles-mêmes chacune le résultat, la conclusion d'une série d'opérations mentales du même genre.
En analysant avec soin la marche de ces opérations, Kant y reconnaît trois éléments, sur lesquels repose l'édifice entier de nos connaissances. Ce sont : la sensibilité qui nous fournit les sensations; Y entendement qui rapproche et compare les sensations fournies, établit entre elles des rapports de coexistence ou de succession; la raison enfin qui conclut, qui juge et fait, des groupes sensoriels perçus, les symboles d'objets extérieurs que l'homme ne connaît que de cette manière.
Pour prendre un schéma facile à saisir, supposez encore une personne enfermée dans une sorte de caisse de papier huilé, sur les parois de laquelle viennent se projeter les ombres des
objets qui l'entourent. Cette personne pourra, dans une certaine mesure, imaginer la forme des objets, raisonner sur leurs propriétés, et arriver à certaines conclusions exactes. Mais ces conclusions seront d'autant plus voisines de la réalité que la personne aura des idées plus justes et plus précises sur les formes géométriques de cette caisse, sur les propriétés des parois, sur la théorie des ombres.
Il sera donc prudent d'étudier d vide en quelque sorte les particularités de notre esprit, d'en rechercher les conditions générales, permanentes. Ainsi les oculistes déterminent avec le plus de précision possible les propriétés du cristallin que traverse la lumière, de la rétine qu'elle vient ébranler, de manière à faire ainsi la part de l'agent extérieur et du milieu intermédiaire dans le tout de la perception visuelle.
Ce travail si important, Kant l'exécute avec une sagacité, une sûreté merveilleuses. Entre autres conclusions intéressantes, il arrive à celleci. Notre entendement ne peut grouper les sensations reçues qu'en les rattachant par un lien particulier, qui établit entre elles un rapport de cause à effet. Voici comment s'exprime Helmholtz sur ce lien causal, qui, dans le langage de ce grand physiologiste, représente V énergie spécifique de l'entendement : « De même que le mode
« d'action particulier à notre œil est d'éprouver « des sensations lumineuses, et que, par suite, « nous ne pouvons voir le monde que comme un « phénomène lumineux^ de même notre enten- « dément a pour fonction de former des idées « générales, de chercher des causes, et il ne « peut, par conséquent, comprendre le monde « que comme une connexion causale. » (Optique physiologique.) Il s'ensuit que, de l'ensemble des choses, nous ne savons et ne pouvons savoir que celles qui se rattachent entre elles par le lien qui rattache l'effet à la cause.
Cette vue, très profonde, est absolument confirmée par l'histoire de la science humaine. De tout temps, en tout lieu, le savant s'est efforcé de grouper en provinces distinctes tous les faits relevant d'une même cause, puis de rechercher entre les causes diverses le lien qui les rattache à une cause supérieure dont elles ne seraient elles-mêmes que des effets. Cette tendance de l'esprit humain n'est pas un résultat d'expérience, les faits revêtus d'un caractère vraiment scientifique ne formant qu'une très petite portion des faits connus. Elle résulte, comme on l'a fort bien dit, de la foi que tout est lié. Pour être pleinement satisfaite, il lui faudrait une cause unique et première de qui découleraient toutes les autres. De là, pour l'esprit scientifique, ce besoin
irrésistible de rechercher toujours dans les lois de la nature, cette simplicité qui, à ses yeux, est Tacheminement nécessaire à V unité qu'il rêve. Les faits récalcitrants ont beau protester; ils sont provisoirement rangés dans une classe à part, mais il n'est pas d'hypothèse et de système par lesquels on ne s'efforce de les faire rentrer dans la règle commune.
Faisons maintenant un pas de plus.
Imaginons un aveugle-né, absolument dépourvu des premiers rudiments de toute sensation visuelle. On lui dit d'exposer à une fenêtre pendant un temps déterminé une plaque photographique préparée, puis, à Taide d'une série de procédés qu'on lui explique et qu'il est parfaitement en mesure de réaliser lui-même, il arrive à obtenir une planche de cuivre (photogravure) dont ses doigts exercés peuvent percevoir les reliefs.
L'aveugle se trouve alors en présence d'un fait incontestable, la gravure, et dont la cause première, l'exposition de la plaque à la lumière, est, pour lui, de nature absolument incompréhensible. Proies sine maire creata. Que doitil faire?
Le rattacher à l'ensemble des connaissances déjà acquises est impossible; il faut donc créer une catégorie à part, — catégorie qui, pour un
homme frappé de cécité complète, présente ce caractère spécial que la cause lui en restera toujours inaccessible, — puis se résigner à y faire rentrer tous les faits de même ordre.
De même, l'entendement humain dont le rôle, j la propriété caractéristique, V énergie spécifique,
est de relier les faits par un lien de causalité, se rencontre avec une certaine catégorie de faits complètement à part, les faits d'ordre moral.
Les idées de mérite, de démérite, de bien, de mal, la liberté que ces idées supposent en nous pour avoir un sens, le fait même (car ceci aussi est un fait) qu'elles ont pu prendre naissance, corps, vie, nom dans la langue humaine sont évidemment irréductibles à la catégorie de causalité, c'est-à-dire en contradiction directe avec le principe même de la science, incompréhensibles et inconciliables avec les données essentielles de l'entendement.
Renonçant le premier parmi les grands penseurs à résoudre logiquement cette insoluble énigme, Kant fait comme notre aveugle. Il crée une catégorie à part pour ces faits plus nombreux, plus certains que les autres, car ils n'ont point à subir une déformation en traversant des organes intermédiaires. Il constate que nous avons le sentiment, bien mieux la conscience du
devoir, d'une loi qui commande ce qui devrait être, sans égard à ce qui est, à ce qui a été, à ce qui sera, c'est-à-dire en dehors de la notion de causalité, laquelle n'est, en définitive, qu'un rapport de succession nécessaire entre les faits.
Or le devoir implique la notion du pouvoir, c'est-à-dire de la liberté morale. Nier l'un c'est nécessairement nier l'autre, ce qui n'est pas aussi facile que paraissent l'imaginer les philosophes déterministes. Chacun d'eux, en effet, dans sa conduite et ses actions de tous les jours, de toutes les minutes, agit constamment comme s'il se croyait libre, et se dirige du côté qui, après examen, lui paraît le meilleur.
Les choses se passent donc comme si la liberté morale était une réalité, la plus réelle de toutes, dirait Newton; on peut donc, même scientifiquement parlant, attribuer à cette liberté morale, dans l'ordre moral, une portée équivalant à celle de la formule de l'attraction universelle dans Tordre physique.
Cette liberté, qu'en devons-nous faire? Travailler à la réalisation du souverain bien que Kant définit l'harmonie parfaite entre la moralité et la félicité. Ceci suppose trois postidats, savoir :
1° Le souverain bien est possible;
2° La personne morale est permanente et
immortelle, car la vie présente ne suffirait jamais à réaliser le souverain bien;
3'' Enfin le souverain bien est non seulement possible, mais réalisable, et, par conséquent, la fin suprême à laquelle tend et à laquelle aboutira l'univers.
Maintenant, puisque le devoir existe et que nous avons le pouvoir de le remplir, il ne reste plus qu'à le définir et à le connaître.
Voici comment Kant s'y prend pour résoudre ce nouveau problème qui est celui de la morale même.
Notre raison peut nous dicter deux sortes de commandements, les uns sous condition, les autres sans condition. Pour emprunter à Kant lui-même des exemples très bien choisis : « Situ veux la sauté sois tempérant », est un commandement ou impératif conditionnel. Il suppose une fin poursuivie, puis déclare que tel moyen est nécessaire pour y parvenir. Nous avons la faculté de nous soustraire à la nécessité du moyen, en renonçant à la fin. Nous pouvons nous dispenser de la tempérance, si nous renonçons à la santé.
Le devoir, au contraire, est un impératif sans condition, un impératif catégorique. Par exemple : « Tu dois respecter ta liberté propre », non seulement pour obtenir telle ou telle chose, mais absolument, sans condition, par la seule raison
que la liberté est inestimable. Le devoir, c'est donc ce qui a une valeur absolue, et qui n'est jamais un moyen pour autre chose, mais sa propre fin.
Selon Kant, il n'y a qu'une chose au monde ou ailleurs qui ait une valeur absolue : « c'est la volonté, libre, raisonnable, la volonté droite, la bonne volonté. » Elle ne tire pas sa bonté de ses effets ou de ses résultats, ni de son aptitude à atteindre tel ou tel but proposé, mais seulement
du bon vouloir, c'est-à-dire d'elle-même
L'utilité ou l'inutilité ne peut rien ôter ou ajouter à sa valeur propre. La bonne volonté étant libre ne doit rien qu'à elle-même; étant raisonnable, elle se trouve d'accord avec toutes les volontés libres et raisonnables comme elles. Elle est proprement ce qui constitue la personne. La loi morale lui commande d'être et de rester ce qu'elle est, c'est-à-dire qu'elle ne lui impose aucune contrainte.
Du caractère absolu de la volonté libre, Kant déduit une première forme de sa formule morale :
« Agis de telle sorte que tu traites toujours la volonté libre et raisonnable, c'est-à-dire l'humanité en toi et en autrui, comme une fin et non un moyen. »
Les autres hommes sont, comme nous, des
volontés libres et raisonnables ; ils doivent être traités sur le même pied que nous-mêmes.
Gomment distinguer dans la pratique les actions qui répondent ou non à cet idéal? « Le moyen, dit Kant, c'est de voir si une action pourrait être érigée en loi universelle pour toutes les volontés libres et raisonnables : quand elle le peut, elle est bonne; quand elle ne le peut pas, elle est mauvaise. Par exemple, peut-on ériger en loi, pour toutes les volontés libres et raisonnables, de s'approprier les dépôts confiés par autrui? Non, car une telle loi, en prétendant constituer la possibilité des dépôts, les rendrait impossibles et personne n'en voudrait plus faire. La mauvaise foi ne peut donc s'ériger en règle; c'est au contraire une exception que l'égoïste fait à son profit, dans l'espoir que les autres ne l'imiteront pas, A ce signe- se reconnaît l'injustice. »
On peut donc traduire encore la loi morale de Kant par ce précepte : « Agis de telle sorte que la raison de ton action puisse être érigée en une loi universelle. » En d'autres termes, le respect absolu de la liberté, et, suivant l'extension donnée à ce mot, de la personnalité morale, en soi et dans les autres, telle est la formule définitive de la morale kantienne. Il est à remarquer que cette formule est absolument indépendante
de toute idée théologique, de toute croyance religieuse. A ce titre surtout, sous le nom de morale indépendante, elle a servi de mot de ralliement, de drapeau sous le second Empire, à un groupe de philosophes français, dont le chef était M. Massol.
Nous ne terminerons pas cette analyse des doctrines de Kant sans faire connaître ses idées sur le droit international.
Raisonnant sur les nations, comme il a raisonné sur les personnes, Kant déclare la paix perpétuelle à la fois désirable et réalisable sous les conditions principales suivantes :
1° Nul État, grand ou petit, ne pourra être acquis par un autre ni par conquête, ni par héritage, ni par échange, ni par vente ou donation;
2° Les armées permanentes cesseront d'exister avec le temps ;
3° Toute intervention armée dans les affaires intérieures d'une nation est interdite;
4" La constitution de chaque État doit être républicaine parce que cette constitution est la seule qui résulte logiquement de l'idée du contrat social, la seule qui respecte la liberté et l'égalité de tous les citoyens;
5° Le droit des gens sera fondé sur une confédération d'États indépendants et sur l'alliance des peuples. L'assemblée fédérale réglera les
différends entre les États, comme cela a lieu déjà dans la Confédération suisse \
« Cet idéal est-il chimérique? — Non, répond Kant, puisqu'il .est obligatoire. — Sera-t-il réalisé de plus en plus avec le temps? — Oui, et cela non seulement par Tinévitable progrès du droit, mais sous la pression des intérêts mêmes. Les intérêts économiques finiront par rendre la guerre impossible. »
Nous avons cherché à donner une analyse aussi exacte que possible dans sa brièveté, du système philosophique de Kant, système dont l'importance ne saurait être exagérée et qui, suivant l'expression de son auteur même, a opéré dans la philosophie une révolution comparable à celle que Copernic a réalisée dans l'astronomie.
Essayons d'en déterminer en quelques mots le fort et le faible.
Que, dans nos perceptions du monde extérieur, les formes propres de notre sensibilité et de notre entendement jouent un rôle capital, c'est ce qui, à mon avis, ressort avec le caractère victorieux d'une évidence absolue. "
1. Rapprocher de cet idéal ce qui a été constaté plus haut pour l'évolution politique de l'Europe; aujourd'hui tous les États, en possession du régime parlementaire, ont les éléments nécessaires pour former une Assemblée fédérale.
Mais ici une objection se présente. Si, par hasard, le monde extérieur n'existait pas, si les ciiangements qui s'opèrent dans notre sensibilité ne correspondaient à rien au dehors, nous retomberions forcément dans le scepticisme de Pyrrhon ou même de Berkeley. Du même coup s'écroulerait tout l'édifice de la morale, de la liberté, réduites à de simples illusions de conscience; aux mots hommes, nations, etc., ne correspondrait plus aucune réalité extérieure certaine.
Cette objection a été détruite par une observation du philosophe français Maine de Biran, observation corroborée avec un plein succès suivant moi par Sully-Prudhomme. (Préface à la traduction de Lucrèce.) Parmi les diverses sensations, il en est une qui est la sensation de résistance, et dans laquelle nous sentons très nettement s'opposer à l'effort que nous déployons une force égale, contraire et extérieure à nous. Gomme Fa très bien remarqué Sully-Prudhomme, il en résulte, non seulement la démonstration de l'existence d'un monde extérieur, mais aussi la preuve que ce monde, que l'ensemble des forces qu'il nous oppose, sont de même nature que nous. Pour que deux actions se neutralisent,"il faut de toute évidence qu'elles opèrent dans un milieu commun et qu'elles soient homogènes,
Par ce correctif, la philosophie de Kant évite de tomber dans l'écueil du scepticisme absolu.
Au point de vue de la théorie de la morale, le fait de l'existence de la liberté m'apparaît comme aussi certain, aussi évident que n'importe quel autre fait scientifiquement établi, l'existence du soleil, par exemple. Qu'il y ait incompatibilité, contradiction, entre cette liberté et le déterminisme caractéristique de la science, j'en demeure d'accord. Mais encore une fois, si Ton considère la profondeur du vide que laisserait dans Tesprit et dans la langue — cette philosophie appliquée — la suppression des idées de liberté, de mérite, de démérite, de bien et de mal; si l'on se demande comment cet organisme moral aurait pu naître et grandir, s'il ne correspondait à rien de réel; si enfin, comme je l'ai dit plus haut, on remarque que, quelles que soient leurs théories, les hommes se conduisent toujours et s'estiment réciproquement comme si cette liberté existait en eux, il est impossible, à mon sens, de refuser à ce principe le caractère, sinon d'un axiome d'une certitude aussi incontestable que les vérités premières indémontrables de la géométrie pure, au moins d'un postulat provisoire.
Gela posé, je reconnais que les déductions tirées de ce principe par Kant prêtent facile-
ment à la critique. Pourquoi la volonté libre et raisonnable doit-elle être respectée? En supposant qu'elle soit à elle-même sa fin, qu'est-ce que cela peut nous faire? N'y aurait-il point dans l'univers d'autres fins, la fatalité de l'évolution des organismes, par exemple, qui devraient l'emporter sur celle-là?
J'en dirai autant des postulats de Timmortalité de l'àme, du souverain bien.
Sans doute, il y a là un raisonnement qui « se laisse entendre », comme dit Molière. Mais ne pourrait-il pas y avoir d'autres solutions? Puis, nulle part, Kant n'a défini le moi pensant et voulant. Il semble que, dans son système, la sensibilité, l'entendement, la raison pure soient des entités distinctes, opérant chacune sur leur terrain propre. On ne distingue pas le lien qui les rattache.
Cette seconde catégorie d'objections, à vrai dire, s'explique aisément par ce fait qu'à l'exemple de ses prédécesseurs, Kant a étudié l'homme et son intelligence à un point de vue purement individualiste, comme si cette intelligence, cet homme étaient seuls au monde. Il n'est pas étonnant qu*en tout ce qui concerne la morale, la théodicée, en un mot les relations de l'homme avec tout ce qui n'est pas lui, ce système présente un caractère vague, abstrait,
incertain ou même négatif. Avec une merveilleuse sagacité, Kant découvre à la fois et qu'il existe une place pour toutes ces facultés de la vie de relation^ et que cette place est vide, ce qui devait être, puisque, dans ses recherches, il avait supprimé l'un des termes du rapport.
Philosophes socialistes.
La philosophie socialiste se place à un point de vue diamétralement opposé. Au lieu de considérer l'homme comme individu isolé, elle l'étudié comme « être social et sociable », comme faisant partie d'un tout qui est le « genre humain ». Au bout de ses analyses, elle s'efforce même d'établir ou du moins de pressentir la nature des rapports de l'homme avec le reste de l'univers sensible.
Saint-Simon et son école. — Saint-Simon et son école, préoccupés avant tout d'organiser la société sur un plan conforme à leurs vues de progrès, ont fait, dans leurs œuvres, une part assez restreinte à la philosophie proprement dite.
Voici en quelques mots le résumé de leur théorie, ou plutôt, comme ils disaient, de leur dogme, tel qu'il ressort de leurs livres, tel aussi que j'ai pu le compléter par le souvenir de nombreux entretiens que j'ai eus, dans ma jeunesse, avec
Enfantin, et surtout avec Lambert-Bey, le véritable métaphysicien de l'école \
Pour les saint-simoniens, tous les êtres, tous les hommes, toutes les choses font partie d'un grand tout qui est Dieu. Dieu est tout ce qui est, tout est en lui, tout est par lui. In eo vivimus, movemur et sumus. Par rapport à chacun de nous, la vie se manifeste sous un triple aspect : le moij le non-moi existant séparément, mais tendant à une union de plus en plus parfaite dans le sein de l'Infini qui est Dieu. Cette trinité se figure ainsi :
Dieu
ou
l'infini
moi, non-moi.
1. Lambert-Bey, ingénieur des mines, sorti l'un des premiers de l'École polytechnique, avait suivi Enfantin en Egypte après Ménilmontant, et pris une part active aux études géodésiques qui ont rappelé l'attention de l'Europe sur la nécessité et la possibilité du percement de l'isthme de , Suez. Entré au service du pacha, il fonda à Boulaq une école analogue à l'École polytechnique, puis, après avoir pris sa retraite, revint vivre à Paris. C'était un mathématicien hors ligne, un esprit d'une grande puissance intellectuelle, et d'une instruction aussi solide qu'universelle. Il avait malheureusement une horreur presque invincible de tout travail écrit; c'était surtout dans des conversations familières que sa pensée se traduisait le plus volontiers, et ses auditeurs en conservaient une impression ineffaçable. Un écrivain distingué de notre temps, M. Her^ry Fouquier, s'est plu, en diverses circonstances, à rendre un éclatant hommage aux qualités éminentes de cet esprit, vraiment supérieur.
« Dieu, l'être infini, universel, exprimé dans son unité vivante et active, c'est Vamour infini, universel qui se manifeste à nous sous deux aspects principaux, comme esprit et comme matière, ou, ce qui n'est que l'expression variée de ce double aspect, comme intelligence et comme force, comme sagesse et comme beauté. L'homme, représentation finie de l'être infini, est, comme lui, dans son unité active, amour et, dans les modes, dans les aspects de sa manifestation, esprit et matière, intelligence et force, sagesse et beauté. » [Exposition saint-simoniemie, p. 410.)
Les saint-simoniens, particulièrement Enfantin et Lambert, se plaisaient à traduire cette formule de trinité dans tous les ordres d'idées possibles, cherchant à dégager partout le terme central, le terme supérieur, qu'ils imprimaient en caractères majuscules, tandis que les deux autres étaient figurés en italiques.
En dégageant ces définitions de la phraséologie mystique du temps, on peut dire que, dans le système saint-simonien, le caractère essentiel, prépondérant de Dieu, de l'être, de l'homme qui en est une manifestation finie, c'est ce qu'ils appelaient Vamour et ce que nous appellerions aujourd'hui la volonté ou mieux encore, avec Kant, la bonne volonté, la volonté cherchant
sans cesse à réaliser partout le bien, le mieux, le parfait.
Dans les classifications de Fécole, c'est toujours le terme qui correspond à Vamour, à la bonne volonté qui a la première place. Et cela, parce que, disaient ces penseurs, c'est Famour ou la volonté qui .seuls déterminent l'action. Il ne suffit pas de savoir où est le but; il ne suffit pas d'avoir la force, le pouvoir nécessaire pour s'^n rapprocher. Il faut, avant tout, avoir le désir d'y atteindre, sans quoi tous les autres éléments demeureraient stériles.
Depuis Kant, Maine de Biran, jusqu'aux saintsimoniens, jusques et y compris Schopenhauer, c'est la volonté et non la pensée qui est le tout ou le presque tout de l'homme. Au cogito ergo siim de Descartes, notre siècle a substitué le volo ergo sum et il est curieux de constater ce consensus de philosophes partant d'origines aussi différentes.
C'est en cela peut-être que se résumera le progrès réalisé par notre temps dans l'ordre purement métaphysique.
Pour en revenir aux saint-simoniens, la règle morale c'est de maintenir l'équilibre, l'harmonie entre les deux faces de la vie universelle, le moi et le non-moi. Nul ne doit être sacrifié aux autres, ou prétendre que les autres se sacrifient
4i LE CENTENAIRE DE 1789
pour lui. (J'aurai occasion de revenir sur ce point.)
Ce système panthéistique, d'une nature spéciale, soulève naturellement les objections connues et communes à tous les systèmes analogues.
Pour être juste cependant, il faut remarquer que les saint-simoniens repoussent la qualification de panthéistes, ou plutôt s'efforcent d'établir une barrière infranchissable entre eux et Spinoza. « Spinoza, disent-ils, comme ses devanciers, ne conçoit qu'un tout sans volonté^ que des
propriétés sans activité L'unité ainsi établie,-
l'unité de substance est donc une abstraction dépourvue de vie, ne pouvant offrir à l'homme aucun attrait sympathique, et le laissant isolé au milieu du monde qu'il s'agit précisément d'expliquer. » La théorie saint- simonienne, au contraire, conçoit Dieu comme une unité vivante^ comme une activité^ comme la volonté^ Vamour, la vie par excellence.
Des différentes objections classiques contre le panthéisme qui furent opposées aux philosophes saint-simoniens, nous ne nous arrêterons qu'à la plus importante qui est celle-ci :
Si Dieu est tout, si toutes les activités individuelles ne sont que des modes de l'existence divine, il n^y a plus de liberté pour l'homme, et, partant, plus de moralité pour ses actes.
A vrai dire, cette objection peut être opposée à tous les systèmes connus, et, pour s'en tenir au christianisme, on se rappelle que la conciliation de l'idée de la liberté humaine avec celle de la toute-prescience de Dieu, n'a jamais pu être réalisée d'une façon rationnelle. La coexistence de la liberté et de Tordre universel est un de ces mystères que l'entendement humain n'a jamais pu et ne pourra jamais percer; nous avons essayé plus haut d'expliquer pourquoi.
Mais il y a lieu de reproduire ici un argument vraiment nouveau et original des saint-simoniens. « Aux époques critiques et irréligieuses, disent-ils, l'homme ne se conçoit plus de destination; aucun attrait sympathique ne le porte vers l'avenir, et cependant il se sent emporté vers une fin qu'il ignore et qui ne lui cause que de l'effroi. Cette force qui l'entraîne malgré lui, il l'appelle fatalité et il la maudit; alors il est passif, car c'est sans sa participation consciente que s'accomplit le mouvement auquel il cède; il est esclave, car il se sent opprimé.
« Aux époques organiques ou religieuses, l'homme se conçoit une destination et il l'aime. De toutes parts, il se sent porté vers le but qu'il désire; cette force qui le dirige, il l'appelle Providence et il l'adore. Alors il est actif, car il concourt de toute sa puissance à l'accomplisse-
ment de sa destinée; alors il se sent libre, car ce qu'il fait dans ce but est ce qu'il aime le
plus On peut donc dire que la liberté pour
l'homme consiste à aimer ce qu'il doit faire. »
Je bornerai là ma courte analyse de la philosophie saint-simonienne, me réservant de revoir plus tard les principales applications de ces différentes formules.
FouRiER. — Fourier s'est occupé encore bien moins de philosophie pure et de métaphysique proprement dite que Saint-Simon et ses disciples. Signalons cependant deux points intéressants de sa théorie : l'un, c'est la part considérable, excessive, qu'il fait à la passion, ou, comme il le dit, à l'attraction, et qui se résume dans la célèbre formule : Les attractions sont proportionnelles aux destinées. L'attraction, au fond, c'est la volonté sans la liberté dont Fourier ne se préoccupait en aucune façon. Seulement plus logique que beaucoup d'autres, il niait le devoir qu'il considérait volontiers, ainsi que la morale qui en découle, comme une entrave subversive.
L'autre point à noter, ne fût-ce qu'à titre de pressentiment, c'est que Fourier conçoit l'harmonie sociale qu'il rêve comme résultant du jeu même de ces forces naturelles qu'il appelle les passions. Cette harmonie qui, loin d'être préétablie, s'établit d'elle-même par l'action des
forces en conflit mutuel, rappelle l'idée fondamentale du darwinisme, celle par laquelle le grand et modeste savant anglais a réalisé de notre temps l'une des plus grandes et des plus profondes révolutions qui se soient jamais opérées dans les esprits.
En dehors de ces deux vues intéressantes, la contribution du fouriérisme au travail philosophique du xix° siècle peut être considérée comme à peu près nulle.
Auguste Comte, — Auguste Comte, au contraire, a exercé sur le monde pensant contemporain une influence considérable, moins par la valeur très discutable de ses idées propres que par le courant dont il a déterminé la formation dans les esprits.
Élève de Saint-Simon première manière, Auguste Comte a développé pour la première fois son système de politique positive dans le troisième Cahier du Catéchisme des Industriels, paru en 1824. Dans cet opuscule remarquable par une grande puissance de dialectique, le fondateur du positivisme s'efforce d'élever la politique au rang des sciences d'observation, et de lui appliquer par conséquent toutes les règles et les méthodes de la physique, de la mécanique, de la chimie. Il pose en principe que toutes les sciences humaines ont passé par trois états qui sont :
rétat théologique ou mythologique, dans lequel les phénomènes sont liés par des idées surnaturelles, expliqués, vus a priori d'après des faits inventés ; Tétat métaphysique ou abstrait, où ils sont attachés par des idées abstraites « ni tout à fait surnaturelles ni tout à fait naturelles » ; le troisième état, état définitif de toute science quelconque, état scientifique ou positif, où les faits sont liés d'après des idées ou lois générales « d'un ordre entièrement positif, suggérées ou confirmées par les faits eux-mêmes, qui souvent même ne sont que de simples faits assez généraux pour devenir des principes ».
Auguste Comte ne croit qu'aux faits; il rejette absolument toute métaphysique, et il a le premier voulu imposer aux curiosités de l'esprit humain la barrière infranchissable de l'incognoscible, domaine où il est, à son avis, inutile de tenter de pénétrer, car toute recherche y est vaine, condamnée d'avance à l'insuccès.
Ce système présente une apparence de certitude, de sûreté, de rigueur, qui en a fait le succès parmi les savants , généralement peu familiarisés avec les méthodes philosophiques. En France, Littré et la plupart des médecins n'ont jamais dépassé ce point de vue. Ils étaient particulièrement séduits par cette mise hors la loi de la métaphysique.
Est-il besoin de montrer que les idées de Comte sont singulièrement erronées, arriérées, et témoignent d'une profonde ignorance des lois premières de l'esprit? Après les analyses de Kant, il n'est plus permis de soutenir qu'il n'y a pas, dans la connaissance d'un fait quelconque, deux facteurs irréductibles, une action du monde extérieur, une réaction de notre moi. Supprimer la métaphysique, c'est bien plus facile à dire qu'à faire. Nous ne pouvons parler d'un corps, de ses propriétés, nous ne pouvons conjuguer un verbe actif, sans nous appuyer sur une hypothèse métaphysique, vraie ou fausse, déterminant les relations qui existent entre nous et ce qui n'est pas nous.
Historiquement, scientifiquement même, il est absolument faux de prétendre que les lois générales soient toutes suggérées par les faits euxmêmes. L'idée de loi était dans l'esprit humain longtemps avant les premières observations scientifiques; aujourd'hui même encore, les faits classés scientifiquement d'après les données de l'observation sont en très petite minorité par rapport aux faits connus.
Contrairement aux assertions de Comte, l'imagination joue le rôle principal dans la découverte scientifique. Le chercheur suppose presque toujours ^jonon l'existence d'une loi; il s'efforce
de s'en faire une idée, et c'est pour vérifier l'exactitude de cette loi supposée qu'il a la patience, le courage d'inventorier des myriades de faits. C'est parce qu'il croyait à la loi de Newton, que Le Verrier s'est lancé pendant quatre ou cinq ans dans les calculs qui l'ont amené à la découverte de JSeptime. L'histoire des rechercher de Pasteur est particulièrement édifiante à cet égard. C'est la notion de la symétrie parfaite ou imparfaite qui l'a conduit à découvrir la différence entre l'acide tartrique droit et l'acide tartrique gauche, puis, de déduction en déduction, ou plutôt d'imagination en imagination, à trouver la théorie des fermentations et tout ce qui s'ensuit.
Si l'on veut peser la valeur des termes employés en physique, en chimie, en mécanique rationnelle, sciences parvenues à l'état positif s'il en fût jamais, on se rend compte qu'elles reposent toutes sur des considérations métaphysiques. La force, l'action et la réaction, l'inertie, l'affinité, l'atome, etc., sont autant de vues de l'esprit tout à fait étrangères à ce qu'Auguste Comte et son école appellent les faits positifs.
Quant à la fameuse distinction du connaissable et de l'inconnaissable, on peut l'admettre en principe, mais il est souverainement imprudent d'en tracer la frontière pratique. Auguste
Comte avait horreur de l'astronomie; si les pâtres de la Chaldée avaient été acquis à sa doctrine, ils n'eussent jamais essayé de découvrir les lois du mouvement des étoiles. Positivistes, Kirchhoff et Bunsen n'auraient jamais retrouvé dans les corps célestes l'hydrogène et le sodium; ils n'auraient jamais eu l'idée d'aller les chercher aussi loin.
Enfin, on se rappelle l'hostilité mal dissimulée avec laquelle les savants positivistes français, Littré en tête, ont accueilli les idées de Darwin, coupable d'avoir osé formuler des hypothèses sur l'origine des êtres vivants.
La doctrine positiviste mutile l'esprit humain, lui ferme les horizons lointains, lui interdit
Le long espoir et les vastes pensées.
En France, où elle s'est longtemps renfermée dans une rigoureuse orthodoxie, elle a exercé sur les sciences, particulièrement sur la physiologie, une influence néfaste et stérilisante.
Mais, en développant dans un langage plus acceptable pour les contemporains les idées de Saint-Simon sur la physiologie des sociétés, sur les phases de leur évolution, en démontrant avec une évidence invincible l'impossibilité pour ces organismes de retourner en arrière, ou même de
rester immobiles, en cherchant par les aspirations même les plus chimériques à bannir du monde les hypothèses religieuses et métaphysiques anciennes, Auguste Comte, je le répète, a exercé une grande influence sur les penseurs de notre temps, et notamment sur les penseurs de l'école anglaise qui sont ses véritables héritiers.
On a souvent reproché à la philosophie socialiste — et non sans une apparence de raison — de n'attacher qu'une importance médiocre à la question de la liberté. Nous avons cité plus haut la façon dont les saint-simoniens entendaient se justifier de cette indiflerence. Fourier et Auguste Comte n'y ont même pas songé. A propos de la liberté de conscience, Auguste Comte s'exprime avec la plus grande netteté :
« Il n'y a point de liberté de conscience en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie, dans ce sens que chacun trouverait absurde de ne pas croire de confiance aux principes établis dans ces sciences par les hommes compétents. S'il en est autrement en politique, c'est parce que les anciens principes étant tombés, et les nouveaux n'étant pas encore formés, il n'y a point, à proprement parler, dans cet intervalle, de principes établis. Mais convertir ce fait passager en dogme absolu et éternel, en faire une maxime fondamentale, c'est évidemment procla-
mer que la société doit rester sans doctrines générales. On doit convenir qu'un tel dogme mérite, en effet, les reproches d'anarchie qui lui sont adressés par les défenseurs les plus capables du système théologique. »
Il y aurait évidemment beaucoup à répondre à ce raisonnement très contestable et qui repose, en partie, sur une erreur de fait, La liberté de conscience existe parfaitement en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie. Les ignorants font bien sans doute d'accepter de confiance les principes établis par les hommes compétents et encore nul ne les y force, nul ne les oblige à s'occuper de ce qu'ils ne savent point. Mais les hommes de science témoignent de leur liberté absolue par la multiplicité même des systèmes différents au moyen desquels ils cherchent à expliquer les faits. Nul n'est contraint par la loi et la force de croire que le soleil tourne autour de la terre. C'est au contraire dans cette liberté absolue de tout contrôler, de tout discuter, de tout reviser, que la science moderne a trouvé le germe ou tout au moins le moyen de tous les progrès qu'elle a réalisés.
Cette indifférence de la philosophie sociale pour la liberté, s'explique d'ailleurs par la nature même de ses préoccupations.
Curieuse avant tout des lois générales qui
régissent l'évolution des sociétés, la philosophie socialiste procède, comme la statistique, comme la démographie, etc., par l'étude des' faits les plus généraux. Les tendances communes à tous les hommes s'ajoutent et se renforcent; les tendances individuelles, particulières, peuvent se neutraliser mutuellement; en tout cas, ces dernières ne se confirment et ne s'accentuent point les unes les autres; elles demeurent dans une sorte d'état d'effacement relatif. On comprend très bien ainsi qu'un groupe nombreux d'individus libres, mais de même espèce, soit soumis à des lois générales qui reposent précisément sur les caractères qui constituent cette communauté de nature \
Cette explication me paraît, entre autres mérites, réfuter victorieusement toutes les accusations de fatalisme portées contre les essais de philosophie de l'histoire.
Darwin. — Avant de passer à l'examen sommaire des systèmes de Stuart Mill et Herbert
1. Un physicien anglais fort distingué, M. Galton, a illustré cette théorie par une expérience aussi ingénieuse que concluante. Il réunit toutes les photographies de personnes d'une même famille, d'une même localité, d'une même nation, et les fait rapidement passer devant une même plaque impressionnable. Les traits communs s'ajoutent en se superposant, les traits individuels disparaissent et l'on obtient la photographie du hjpe du groupe considéré, ce groupe fût-il l'ensemble des clergymen de l'île de Wight.
Spencer, les représentants les plus éminents du positivisme anglais, et, par une dérogation partielle à l'ordre chronologique, il paraît utile d'insister sur le point de vue philosophiquement nouveau que Darwin a fait prévaloir, a rendu populaire presque sans s'en douter dans le monde de l'esprit, et qui y a opéré une révolution capitale.
On se rappelle que, dans sa théorie de l'Ongine des espèces sur la valeur scientifique de laquelle nous aurons à revenir plus bas en détail, Darwin s'efforce de prouver que l'ordre, l'harmonie, l'équilibre que nous pouvons constater entre les différentes familles des animaux et des végétaux est un résultat obtenu, non par l'intervention consciente d'une intelligence supérieure, se chargeant de mesurer le nombre des chats au nombre des souris, mais par le jeu naturel de la lutte pour l'existence entre les différents êtres. Pour prendre un exemple facile à saisir, nous voyons qu'à Paris, dans une cité de deux millions et demi d'habitants de tout âge, de tout sexe, de toute santé, il est possible avec de l'argent de se faire servir à toute heure du jour et de la nuit un mets quelconque, si recherché, si rare qu'on le suppose. Autrefois, du temps de Bossuet, de Fénelon ou simplement de M. Cousin, pour expliquer cette concordance
parfaite entre les besoins et les moyens de les satisfaire, on eût tout de suite songé à quelque intelligence suprême, exactement au courant des futurs appétits de chacun, et assez puissante pour accumuler à l'avance dans la mesure voulue les provisions nécessaires et suffisantes. Or Texpérience prouve qu'il n'y a aucune intelligence attelée à cette ingrate besogne. Il y a un marché achalandé de consommateurs si nombreux, si variés, qu'un producteur a la confiance légitime d'y trouver preneur à ses produits, et ce marché existe depuis assez longtemps pour que les proportions moyennes aient pu être déterminées par la pratique.
Bien mieux, pour l'armée, où des hommes capables et intelligents, les intendants militaires, sont chargés de pourvoir à la nourriture très simple, et toujours la même, de soldats du même âge, les résultats obtenus sont très inférieurs.
On le voit, la perfection de l'ordre constaté dans une famille de faits est loin de fournir la preuve qu'une intelligence consciente ait présidé à la formation de cet ordre. Cet ordre peut se créer lui-même par le jeu naturel d'une ou plusieurs grandes lois posées une fois pour toutes. Pour l'exemple choisi, c'est la loi de l'offre et de la demande s'oxerçant sur un marché considérable, c'est la résultante des efforts particuliers
de chacun des producteurs ne pensant qu'à soi, n'ayant en rien le désir de contribuer à la solution du problème.
De même pour l'origine des espèces, pour leur répartition harmonique. Le nombre des moutons existants est un produit de plusieurs facteurs parmi lesquels figurent le nombre des consommateurs de viande ou de laine de mouton, le nombre des loups, des chiens, des bergers, des éleveurs, des causes de maladie, etc., etc., et non pas le chiffre fixé par une intelligence unique occupée à faire naître et mourir les agneaux, les brebis, les béliers dans des proportions exactement et préalablement déterminées par elle.
Ce principe n'est peut-être pas absolument nouveau dans l'histoire de la philosophie; mais, on peut l'affirmer, nul avant Darwin n'avait su démontrer, illustrer avec plus de force, faire entrer aussi rapidement, aussi profondément dans la circulation des idées populaires cette notion que le monde est en train de se faire ^ sous l'action inconsciemment combinée de tous les êtres qui le composent.
Avec un peu de réflexion sans doute, on peut dire que ce travail a pu être prévu, mis en train, que ces grandes lois ont pu être établies par une intelligence supérieure sachant ce qu'elle faisait, comme le chimiste, qui met les substances dans
sa cornue et attend du jeu des affinités naturelles le résultat qu'il cherche.
On peut même trouver que le rôle de cette intelligence, de cette Providence, ainsi compris, est autrement grandiose que celui du fameux horloger de Voltaire occupé sans cesse à construire son horloge et à faire marcher de son doigt divin l'aiguille sur le cadran.
Quoi qu'il en soit, le concept populaire, vulgaire si Ton veut, de la création, du fonctionnement des mondes, a été absolument renouvelé par Darwin en moins de trente ans. A ce titre, le grand naturaliste a exercé sur le mouvement philosophique de son temps une influence aussi considérable qu'incontestable. Nous n'en dirons pas plus long pour le moment sur son système que nous reprendrons en temps et lieu.
L'école anglaise.
Stuart Mill et Herbert Spencer. — La philosophie anglaise de notre temps, dont Stuart Mill et Herbert Spencer sont de beaucoup les plus éminents représentants, est très intéressante à plus d'un titre. Dominée dès le début par les préoccupations utilitaires et réalistes qui sont la marque du caractère national, elle a voulu, se conformant aux préceptes d'Auguste Comte,
faire de la psychologie une science purement exipérimenidile, positive, dont elle bannirait sévèrement toute hypothèse métaphysique. Stuart Mill et Herbert Spencer ont été aussi loin qu'il est possible d'aller dans cette voie; mais, arrivés au bout, ils ont eu la sagesse de reconnaître et de proclamer qu'il ne suffit pas de njer ou de supprimer les problèmes pour les résoudre. Adoptant le point de vue collectif que nous avons signalé comme caractéristique de la philosophie socialiste, ils l'ont transporté d'une façon aussi hardie qu'imprévue dans l'étude même de la psychologie individuelle. Enfin, sur la base saintsimonienne et comtiste de l'évolution se réalisant par le processus darwinien, Herbert Spencer a édifié une des hypothèses cosmologiques les plus grandioses qui aient jamais été imaginées.
Nous allons essayer de donner ici une idée sommaire de ce travail de la pensée anglaise contemporaine. Pour conserver à la psychologie ce caractère expérimental et positif pur de tout mélange métaphysique, Stuart Mill a eu l'idée d'opérer sur le seul fait psychologique primitif et irréductible à ses yeux, la sensation \ De la sensation, le philosophe anglais fait naître l'in-
1. On trouvera tout ce système admirablement exposé par M. Taine dans l'Intelligence humaine.
telligence de la manière suivante. Toute sensation est, suivant lui, la perception de la différence ou de la ressemblance qui existe entre deux états de conscience consécutifs. Cette perception est un acte intellectuel. Ces sensations se combinent et s'associent quand elles sont semblables ou contiguës dans le temps et l'espace, s'annulent et se neutralisent quand elles sont différentes ou éloignées. Elles évoluent suivant les procédés de la lutte pour l'existence, comme les animaux et les espèces de Darwin. Bref, selon les psychologues anglais, elles se comportent, en toutes circonstances, comme des êtres distincts ou des personnes indépendantes.
Quand deux sensations, comme celles du feu et de la brûlure, se sont très souvent succédé en nous, nous prenons l'habitude de concevoir la seconde après la première, et cette habitude est une attente^ qui constitue l'induction.
Pour tous les phénomènes scientifiquement, expérimentalement étudiés, les événements extérieurs viennent confirmer notre induction; autrement dit, la sensation attendue se produit.
« C'est, dit M. Fouillée, que, selon l'école anglaise, la liaison des faits en dehors de nous est précisément ce qui a produit la liaison des idées en nous ; la seconde n'est que la copie et le prolongement de la première. La nature, par des
PHILOSOPHIE 6t
coups répétés, imprime en nous ce qui est en elle et nous façonne à son image, si bien que les deux mécanismes, celui du cerveau et celui de l'univers, se mettant de plus en plus en harmonie, finissent par marcher d'accord. Cet accord constitue la science. Aux faits extérieurs correspondent les représentations intérieures, aux séries de faits les séries de représentations; plus celles-là se répètent, plus celles-ci, se répétant aussi, deviennent immuables. »
Une habitude intellectuelle très forte finit par s'incorporer aux organes et y déterminer la formation d'un mécanisme approprié. Ce mécanisme organique peut se transmettre par l'hérédité. L'individu transmet donc à sa postérité les organes de ses habitudes intellectuelles, et c'est ainsi que s'expliquent ce qu'on appelait autrefois, en philosophie les idées innées, en religion la grâce ou le péché originel.
« Les principes de la pensée, dit Herbert Spencer, représentent fidèlement les choses parce qu'ils sont l'œuvre des choses ellesmêmes. Sous l'action des objets, il s'est produit un ajustement de l'esprit à la nature. »
La loi d'hérédité conserve les résultats acquis ; la loi d'évolution accroît chaque jour l'étendue des conquêtes. Cette évolution s'accomplit par le procédé darwinien de la sélection naturelle.
Parmi les associations cridées, celles qui sont le plus conformes aux associations mêmes des choses ont plus de chance de durée que les autres.
On le voit, Stuart Mill applique aux sensations, et Herbert Spencer aux idées de la psychologie individuelle, les principes de la philosophie socialiste se plaçant à un point de vue collectif.
La morale de l'école anglaise est fondée uniquement sur l'intérêt de Findividu ou de la société. Elle n'admet pas le principe métaphysique de la volonté libre, bien que, dans les applications de la politique et de l'économie politique, elle fasse une grande part à cette liberté.
Il suffira de ce court exposé pour montrer à quel point il est difficile aux plus habiles d'éviter cette métaphysique « maudite ».
Vous me parlez de la sensation, mais la sensation de qui? la sensation de quoi? Vous dites que la sensation est la perception de la différence entre deux états de conscience consécutifs : la conscience de qui?
Vous dites que l'induction est une attente : l'attente par qui?
Ou les mots ont perdu toute signification, ou cela veut dire qu'il existe un moi qui fait la comparaison entre ces deux états de lui-même, et qui, par conséquent, doit présenter au moins
un élément invariable, constant, permanent, fixe, ne fût-ce que pour servir de point de repère aux changements constatés.
Vous rentrez alors dans Thypothèse classique : un monde extérieur, un moi communiquant avec lui, modifié par lui, tout en restant à certains égards le même; quelque chose comme une trame sur laquelle les objets extérieurs viennent tracer leurs contours respectifs.
Pour éviter cette extrémité par trop métaphysique, Stuart Mill et son école n'hésitent pas à considérer le moi comme une résultante des sensations. Ils suppriment la trame et, par une abstraction téméraire, conservent le dessin.
La sensation est une différence entre deux états de conscience, et il n'y a pas de conscience; ces différences sont perçues par un moi qui n'existe que comme résultante de ces perceptions mêmes. Les sensations, élevées au rang de « personnes naturelles », vont et viennent, s'associent ou se combattent, forment à chaque fois le sujet sentant, qui varie à chaque combinaison nouvelle.
Les mots de sensation, de perception, de conscience, de moi deviennent absolument incompréhensibles. Tout devient incompréhensible; je ne puis plus ni concevoir un nombre, ni conju-
guer un vôrbe; tout s'écroule. Le langage perd toute signification intelligible.
La raison et la langue, cette raison parlée, expérimentale en quelque sorte, sont également violentées par ce système qui réunit tous les caractères de ce qu'on appelle et appellera toujours Fabsurde.
Notez que cette suppression du moi permanent, de la conscience est un hommage rendu à Taversion d'Auguste Comte pour la métaphysique. Admettez les données ordinaires et le système anglais devient non seulement acceptable, mais très ingénieux, très grandiose même. La sensation et la perception une fois définies comme. elles peuvent et doivent l'être, c'est-àdire la réaction du monde extérieur sur un moi permanent, le point de vue social, socialiste, auquel se placent les psychologues anglais se prête aux plus nouveaux et aux plus lumineux aperçus.
Les sensations peuvent très bien être considérées alors comme une sorte d'association, de -société, obéissant à des lois définies. Le système d'Herbert Spencer, l'idée d'une harmonie s'établissant peu à peu, entre le moi et le monde extérieur, sous l'influence de contacts, de frottements mutuels et incessamment répétés, devient l'une des hypothèses les plus satisfai-
santés et les plus grandioses qui aient jamais été proposées -pour expliquer révolution, le progrès dans l'univers. Mais c'est à la condition de ne pas ôter toute signification aux termes employés, au moi^ au monde extérieur, à la sensation qui forme le lien entre eux.
Et la réconciliation serait d'autant plus aisée à obtenir que Stuart Mill et Herbert Spencer ont déjà fait à cet égard des concessions importantes. Dans son Examen de la Philosophie d'Hamiltoji, le premier admet que nous ne puissions connaître V absolu, mais il soutient que nous pouvons, que nous devons même le concevoir. Et Spencer ajoute avec beaucoup de raison que nous ne pouvons bannir de notre esprit l'idée d'absolu sans ôter toute valeur à l'idée du relatif. Suivant lui encore, la pensée — on pourrait dire le tourment — de « l'inconnaissable » subsistera toujours, éternel objet des croyances métaphysiques et des mythes religieux. Quand on admet Vabsolu, on peut bien accepter les conditions métaphysiques de la perception et de la sensation établies par le sens commun, par la langue, et confirmées par Tanalyse de Kant.
L'objection capitale des partisans de l'école anglaise, à la tête desquels en France sont les Taine, les Ribot, etc., s'appuie invariablement sur ce qu'on pourrait appeler les discontinuités
de la conscience pendant le sommeil, dans les maladies mentales, dans l'état hypnotique, sur tous les actes qui s'opèrent en nous ignorés de nous-mêmes \ Il est certain qu'il est impossible d'attribuer à l'action du moi conscient, permanent de l'ancienne école, un très grand nombre des actes de la vie organique et même mentale, les actions réflexes, le travail inconscient de l'instinct de la mémoire, la double conscience, etc., etc.
Depuis surtout que les phénomènes de magnétisme, d'hypnotisme, de suggestion, sont arrivés à conquérir définitivement une place dans la science, l'objection a pris beaucoup plus de force. Nous nous trouvons donc en présence d'une sorte de contradiction à laquelle il faut échapper à tout prix. ..-——
Ou, avec l'ancienne métaphysique, la langue et la raison, nous admettons le 77101 un, indivisible, permanent, coexistant avec le monde extérieur; nous définissons la sensation la réaction de l'un sur l'autre, et alors toute une catégorie de faits aujourd'hui incontestables restent sans explication possible.
Ou nous admettons la sensation indépendante,
1. Un penseur altemand, Hartmann, a étudié avec beaucoup de soin tout ce domaine gouverné par une force mystérieuse qu'il appelle V Inconscient.
irréductible, des Anglais, et alors, comme eux, nous ne savons plus du tout ce que nous disons ni de quoi nous parlons.
M. Edmond Perrier : les Colonies animales, — Peut-être la solution, ou, plus modeste^ ment, une hypothèse admissible nous sera- \ t-elle fournie indirectement par M. Edmond \ Perrier. \
Comme Darwin, M. Perrier serait peut-être fort étonné de se voir ranger parmi les philosophes et les métaphysiciens. Il a écrit un livre fort intéressant sur les colonies animales. Il les j
distingue en colonies circulaires, comme les \ rayonnes, chez lesquels chacune des cellules ou j des monères associées est appelée à remplir près- ] que intégralement les fonctions qu'elle rempli- \ rait si elle était seule, et les colonies linéaireSj \ où, par suite de la disposition même des associés, il s'établit entre eux une véritable division du travail. L'anneau de tête est occupé presque exclusivement à découvrir et à saisir la proie; l'anneau de queue remplit uniquement des fonctions excrétoires; les attributions de la respiration, de la digestion, de la circulation, etc., sont l'attribut principal des anneaux intermédiaires. De cette division du travail résulte, en vertu du principe de Lamarck, un renforcement, un perfectionnement des organes spécialement mis
en jeu par chacun des anneaux vivants, une -atrophie pkis ou moins complète des organes dont il ne fait point usage. Sur l'anneau de tête, les organes de la vue, de l'ouïe, de la préhension se développent spécialement; sur l'anneau qui digère, les sécrétions internes qui dissolvent les aliments absorbent presque totalement l'activité, etc. ""**'*"*''**-*<--^. ^^^
Mais l'atrophie des organes non employés n'est pas complète; ils existent en germe, en puissance, pourrait-on dire, en chacun des indi vidus associés. C'est ainsi que, dans les associations peu compliquées, par exemple chez les vers de terre, si l'on coupe l'anneau de tête, les organes spéciaux momentanément atrophiés sur l'anneau suivant reprennent force et vigueur; il repousse une tête.
/M. Perrier n'a, que je sache, jamais songé à ''^ansporter son hypothèse au delà des limites de la physiologie. Mais on ne voit pas ce qui empêcherait d'être plus hardi et de supposer, dans fia vie intellectuelle et mentale aussi bien que flans la vie corporelle, une association d'orga- :^ismes, je dirai de moi de même famille, de ]|aême nature, groupés suivant un ordre hiérarchique; conservant chacun en germe les facultés dont il ne fait pas usage, juste dans la mesure nécessaire pour comprendre et aider ses voisins.
Bdinsœiie^»ëe^:MX^fir^ ^(^^onié, le 77ioi supéleur, donne les ordres généraux ; il en a conscience et souvenir. C'est lui qui, à proprement parler, constitue notre moi, conscient, responi I sable. Mais ses ordres sont exécutés par des moi inférieurs qui, dans la limite de leurs attributions, font preuve d'initiative, d'activité, qui, probablement ou plutôt peut-être, ont aussi fsonscience et souvenir de leurs actes, conspience et souvenir auxquels le Yïioi suprême
demeure aussi complètement étranger que le président de la République aux détails d'exécution de chaque mesure administrative particulière. I
Si cette vue pouvait être admise, bien des problèmes, qui nous apparaissent aujourd'hui comme absolument insolubles^irouj^^raient une explication plausible. ••■•«' ' Z
Par exemple, les actions réflexes; tous les phénomènes étudiés par Hartmann dans son livre de V Inconscient^ ces raisonnements logiques impliqués dans la plupart des actes auxquels la raison consciente ne prend aucune part; les perceptions de phosphènes et certaines localisations auditives \* l'instinct des animaux
1. Quand on appuie le doigt au coin de l'œil de façon à affecter la rétine, on a la perception de la forme lumineuse de ce doigt placée à l'endroit où devrait être l'objet éclairé
Lmelui-même agissant d'une manière
jiationnelle sans le concours de notrS^aisonnement. Tout cela cesse de pârSUre extraordinaire, si Ton admet des organismes en sous-ordre, pouvant raisonner, agir pour leur compte, avoir | conscience de leurs actes; actes, raisonnements, conscience, auxquels \e?noi supérieur reste aussi complètement étranger que s'il s'agissait d'une autre personne. '^
\^^3i9is c'est surtout dans la question des suggestions hypnotiques et magnétiques que l'hypothèse proposée peut fournir quelques clartés, et notamment une explication assez admissible.
A.. un moment donné je me dis * : Demain, à
/ 6 heures 30 du matin, je me lèverai pour partir par le train. Puis je n'y songe plus; je pense à / toute autre chose. Le lendemain, je me réveille ( et me lève à 6 heures 30 et je prends le train.
pour impressionner la portion touchée de la rétine. C'est ce qu'on appelle un phosphène. D'après la plupart des ophtalmologistes, Helmholtz notamment, cette perception visuelle en conflit avec la perception tactile est le produit d'un raisonnement inconscient. J'ai signalé dans le premier n" du Bulletin de la Société de physiologie psychologique un phénomène auditif du même ordre.
1. A remarquer cette indication du langage-:;!e parlant à me comme un maître à son domestique; de même les expressions : délibérer avec soi-même; tout cela n'a de sens ni dans l'hypothèse ancienne d'un moi unique, ni dans l'hypothèse d'un moi résultant, c'est-à-dire non existant par luimême.
Les choses se passent évidemment comme si j'avais dorlné à mon domestique, l'ordre de me réveiller à 6 heures 30. Admettons maintenant que, par un artifice quelconque, ma volonté soit engourdie, paralysée, annihilée, et que Tordre de se lever le lendemain à 6 heures 30 soit donné par un étranger. On conçoit jusqu'à un certain point que l'organisme responsable, le sons-moi, en l'absence de son chef naturel, obéisse à l'injonction formulée dans des termes qu'il comprend, et que l'ordre soit exécuté \
De même pour ces phénomènes si étranges de ces leçons qui s'apprennent en rêve, du rêve lui-même, i li ,
Dans cette manière de voir, l'homme serait une cité, une colonie formée d'un très grand nombre de moi hiérarchisés, mais de même nature, de même espèce, et pouvant par conséquent communiquer entre eux. L'un deux, le moi suprême, gouvernant les autres, serait proprement ce que nous appelons notre personne; il serait conscient et responsable de ses propres actes, parmi lesquels figure la direction qu'il donnerait à la population qui lui est soumise.
1. D'expériences non encore terminées au moment où j'écris, il semblerait résulter que le sujet hypnotisé ou magnétisé ne peut jamais obéir à une suggestion formulée dans une langue qu'il ne comprend pas. La langue, la parole intérieure serait l'intermédiaire obligé entre les différents moi.
Les abstractions désignées dans l'ancienne métaphysique sous le nom de facultés, dans la physiologie moderne sous le nom d'organismes, ■ correspondraient à des êtres ou agglomérations d'êtres réels, analogues, homogènes à celui qui est nous et de l'existence, de l'activité duquel nous avons conscience.
Par rapport à l'ensemble de ses administrés, le moi suprême jouerait exactement le rôle que, dans les anciennes théories, Xâme jouait par rapport au corps. Le système proposé présente même cet avantage, que la communication^ si inexplicable, entre deux substances différentes, devient aisée à concevoir entre substances homogènes ayant une nature et un fonds communs.
ST^ Ces moi^ ces êtres associés, homogènes, que \ sont-ils? Nous n'en savons rien, si ce n'est que, dans l'univers, nous ne connaissons et ne pouvons connaître qu'eux ou que des êtres semblables à eux. Ils sont, pour nous du moins, l'unité avec laquelle nous mesurons les choses, l'élément-atome avec lequel les choses sont construites. Que, parmi tous ce^moi, un seul — Dieu, si Ton veut l'appeler ainsi — domine l'ensemble de tous les autres, et au besoin les gouverne comme nous gouvernons nos 7noi inférieurs, par des ordres généraux que chacun d'eux exécute à
Résumé.
1° Nous ne connaissons le monde extérieur que par l'intermédiaire de nos sensations, élaborées
PHILOSOPHIE "''^^^-^^i^
sajngjaièfe^l^^vec une liberté relative, propor- >t ffonnée à son importance, à sa situation, à son \
{ mérite dans le monde, la chose apparaît comme j
possible et même comme probable étant donnés, f
sur notre planète au moins, l'unité de plan des ;
organismes, leur évolution progressive et systé- /
matique, Fenchaînement de l'histoire des nations et des races. Cette volonté directrice, nous pouvons espérer de la connaître au moins partiellement dans notre modeste sphère, en étudiant l'évolution des phénomènes accessibles à notre . connaissance, en cherchant la loi du progrès qui se réalise dans le monde, et spécialement dans l'humanité, dans l'individu.
Mais c'est assez longtemps s'arrêter sur cette solution que je propose à titre de pure hypo- \ thèse.
^ Je voudrais terminer ce chapitre relativement 'long par un résumé des résultats positifs obtenus r par les philosophes de notre siècle, sur la ques- ! tion fondamentale de toute philosophie, savoir : ' ie monde et la vie ont-ils un but et quel est ce but?
par un travail mental qui les élève au rang de perception (Kant).
2° La réalité de ce monde exérieur (au moins de la portion qui est en rapport avec nous) est hors de doute, car, dans Teffort qui donne lieu à la sensation de résistance, nous avons à la fois conscience de notre vouloir et d'une force extérieure qui s'oppose à lui (Maine de Biran, Sully- Prudhomme). Ceci prouve non seulement que ce monde extérieur existe, mais aussi qu'il est homogène à nous-même (principe de la com-^ miinication, Sully-Prudhomme) .
3° Cette volonté^ c'est ce qui, d'après le témoignage de la conscience, paraît ce qu'il y a de plus essentiel en nous (Maine de Biran, Schopenhauer). Est-elle libre? La liberté de la volonté est une idée inconciliable, contradictoire avec l'idée de causalité^ qui est Vénergie spécifique de l'entendement, comme la visualité est Vénergie spécifique du sens de la vision (Helmholtz).
D'un autre côté, si la volonté n'est pas libre, comment les idées, les mots de moralité, de bien, de mal, de mérite, de démérite, de devoir, d'impératif catégorique, etc., ont-ils pu prendre naissance? Gomme, en fait^ tout homme, déterministe ou non, raisonne sur ses actes, ses résolutions, prend le parti qu'après examen il juge le meilleur, on peut sans crainte adopter \epos-
tulat provisoire suivant qui réserve tout : Les choses se pUssent comme ^2 la volonté de l'homme était libre de se mouvoir et de se déterminer elle-même entre de certaines limites ^
4'' Il n'y a aucune raison de supposer que, parmi les forces que nous sentons s'opposer, dans l'acte de l'effort, aux tendances de notre volonté, il n'y ait pas aussi des volontés parfaitement comparables à la nôtre, douées de la même liberté, ou, si l'on aime mieux, de la même apparence de liberté.
S'' Ces volontés, ces forces luttent incessamment les unes contre les autres; on peut concevoir trois phases possibles et seulement possibles de cette lutte : le triomphe de la résultante des forces du monde extérieur sur nous ; le triomphe de nous sur cette résultante; l'équilibre entre ces forces antagonistes . Les idées de justice, d'harmonie, correspondent à cet état d'équilibre.
ô'^ Les combinaisons où prévaut l'équilibre sont plus stables, plus permanentes que les autres, car elles ne sont pas exposées, au moins de notre part, soit aux défaillances et aux déroutes de la résignation, soit aux révoltes de la volonté.
1. Dans l'hypothèse développée plus haut, on pourrait concevoir chaque moi comme individuellement libre, mais forcé de tenir compte des liaisons qui le rattachent à ses associés, dont il est solidaire.
T Les combinaisons qui s'écartent de l'état d'équilibre, de justice, d'harmonie, se révèlent par la souffrance qui se produit en nous et en autrui.
8" Les combinaisons les plus stables doivent nécessairement prévaloir sur les autres. Il s'ensuit que le monde, dans sa totalité, tend vers un état d'équilibre, d'harmonie, de justice.
Nous autres hommes nous avons la mission de travailler constamment à établir cet équilibre dans la sphère et dans la mesure de notre action. (Sully-Prudhomme, la Justice.)
Pour y arriver, nous n'avons qu'à nous efforcer de diminuer, et même de supprimer la souffrance, 671 nous et dans ce qui n'est pas nous.
Les propositions qui précèdent, bien que ou parce qu'empreintes, à certains égards, d'un caractère métaphysique, m'apparaissent comme au moins aussi certaines que les principes sur lesquels reposent les sciences dites exactes. Je dis au moins parce que ces propositions s'appuient directement et uniquement sur le témoignage de notre conscience, tandis qu'en astronomie, par exemple, la plus mathématique des sciences physiques, quand je raisonne sur Sirius ou sur telle étoile éloignée, il est possible que cette étoile soit éteinte au moment même où je
la vois ; parce qu'en physique, des forces encore inconnues,' en chimie des substances encore à découvrir, peuvent venir ajouter leurs effets à ceux sur lesquels s'appuie mon argumentation.
De ces propositions auxquelles aboutit, suivant moi, le travail philosophique du xix^ siècle, découlent des conséquences morales importantes.
Nous devons établir et maintenir l'équilibre, la justice, l'harmonie entre nous et ce qui n'est pas nous.
De là, envers nous-même, le devoir de maintenir intactes notre dignité^ notre personnalité, notre libre vouloir.
Envers les autres, le devoir de les assister de toutes manières, de nous efforcer de les délivrer de toutes souffrances et cela au prix de notre souffrance propre au besoin, pourvu que cette sorte de sacrifice n'aille pas jusqu'à entamer notre dignité, notre personnalité. Ainsi, dans la Pinson d'Edimbourg^ Jenny Deans consent à exposer sa vie, mais refuse de mentir pour sauver sa sœur.
L'ascétisme, c'est-à-dire le sacrifice de soi^ inutile aux autres, est immoral.
Toutes les obligations de Valtruisme^ comme dit Auguste Comte, doivent être étendues, dans
une mesure raisonnable, à l'ensemble de Funivers sensible. Faire souffrir un animal quelconque, couper un arbre, raser une forêt, le tout sans utilité, rentre dans la série des actes blâmables.
On pourra s'étonner de ne rien trouver, dans le résumé qui précède, sur quelques questions évidemment fort intéressantes, comme la vie future, le pessimisme, etc. En ce qui concerne le pessimisme, notre réponse sera courte; dans cette doctrine si fort à la mode aujourd'hui, il nous est impossible de voir autre chose qu'un jeu d'esprit, une 'pose pour employer un terme familier, mais ici parfaitement juste. Pour ne parler que du maître, Schopenhauer, cet élève de Kant, qui a déployé tant de sagacité dans son analyse delà volonté, s'amuse évidemment quand il représente comme but suprême, comme le summum du bonheur réalisable in secula seculorum^ un état de nirvana où la volonté et la conscience anéanties ne pourraient même pas apprécier cette jouissance nouvelle.
Quant au louable sentiment de tristesse qui envahit le cœur de Fhomme lorsqu'au cours de ses études sur l'univers, il croit découvrir une perpétuelle et cruelle contradiction entre les faits et ses propres aspirations à la justice, il nous semble résulter des travaux des penseurs
de notre temps que cette tristesse n'est pas justifiée. Noii, la justice ne gouverne pas tous les rapports des êtres, mais elle tend à les gouverner; elle les gouvernera de plus en plus, et c'est l'homme qui, sur la terre, est l'agent principal de cette grande œuvre. Fiet regnum suum, in cœlo sicut et in terra! Pour ma part, je ne conçois pas pour l'homme et l'humanité de plus grande, de plus haute mission.
Quant au problème de la vie future, d'un intérêt à la fois si poignant et si douloureux, on ne peut pas dire que le travail philosophique du xix'' siècle ait fait avancer la question au même degré. Un résultat pourtant peut être considéré comme acquis. C'est que tous les êtres, et spécialement tous ceux qui composent l'humanité, forment un tout solidaire oîi les générations futures forment avec les générations présentes et passées une suite continue; où, à travers les âges, ce qu'il y a de meilleur, de plus précieux en nous, les idées, les aspirations, les œuvres, en possession d'une éternité relative, poursuivent leur évolution vers le juste et le vrai; où les bonnes et les mauvaises actions se retrouvent pour profiter ou nuire à l'individu, à la famille, à la nation, à l'humanité dans la mesure exacte des exigences de la justice.
Avec la conscience de cette solidarité, il n'est
plus possible de rêver comme certains dévots de faire son salut tout seul, comme Jean Raynaud de poursuivre son évolution chacun dans une étoile ou une planète particulière. Mettre sa vie dans les autres, dans ses enfants, dans ses amis, dans ses concitoyens, dans Thumanité, dans des idées, dans des œuvres, c'est le moyen le plus efficace de la perpétuer.