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CHAPITRE III

Le travail du xix° siècle en matière de religion présente des particularités très singulières au premier abord.

En 1788, dans tout le monde européen, j'entends dans le monde lisant et pensant, de Montesquieu à Diderot en passant par Lessing et Frédéric, on croyait toutes les formes de la religion vouées à une destruction prochaine; on estimait qu'elles seraient remplacées partout par le déisme de Voltaire et de Franklin, par la religion du Vicaire savoyard.

En 1888, toutes ces formes religieuses subsistent encore peu ou prou; le catholicisme, en particulier, a repris les apparences sinon les réalités de la vie et du mouvement. Après un sommeil de trois cents ans et plus, il a proclamé deux dogmes nouveaux : le dogme de rimmaculée Conception, le dogme de l'Infail-

libilité du Pape. A part quelques concessious très légères \ TÉglise est restée sur son terrain; elle a maintenu ses dogmes, ses interprétations, elle a admis de nouveaux miracles, institué le culte du Sacré Cœur, etc. Politiquement, quoique ou parce que dépouillée de son domaine temporel, la Papauté a retrouvé une influence morale considérable et compte dans les conseils de l'Europe, comme elle n'avait pas compté depuis Grégoire VII et Innocent III.

Les communions protestantes, surtout celles qui ont le caractère d'Églises d'État, vivent mais frappées de stérilité. L'Église d'Angleterre incline de plus en plus au catholicisme; l'Eglise évangélique de Prusse conserve une certaine influence locale. L'Église grecque et russe, qui n'a jamais fait parler d'elle, poursuit son existence modeste ; comme par le passé, elle n'exerce aucune influence sur le mouvement intellectuel de l'Europe; au xix*" siècle comme dans les siècles précédents, elle n'a enfanté aucun penseur de grande marque.

Les communions protestantes dissidentes sont plus atteintes; elles ont perdu leur fanatisme, leur esprit, de. p rosélytisme, et se laissent de plus

\ i. Par exemple les jours de la création considérés comme des époques géologiques. Comparer sur ce sujet l'édition de 1789 du Dictionnaire de Théologie de Bergier avec l'édition Migne du même ouvrage.

en plus absorber dans le grand courant de la libre pensée.

Le judaïsme, enfin, un peu modernisé chez les nations occidentales, a conservé la plupart des rits et des pratiques qui ont servi si longtemps à le maintenir vivant contre la persécution, et le peuple d'Israël, affranchi par la Révolution française, a conquis en Allemagne, en France, en Angleterre même, une situation considérable. ^

Et cependant, le mouvement philosophique çlu xviif siècle n'a fait que s'accélérer, s'étendre dans tous les sens. Le xix^ siècle a même vu se produire la révolution religieuse la plus consîiqtii ait eu lieu depuis Fan 300, je veux dire la ruine, la destruction définitive de Tautorité surnaturelle, miraculeuse de la Bible et de p'Évangile. Par les travaux des exégètes alle- "%ïands et français, dépassant de beaucoup les timides audaces de Richard Simon, il a été établi Id'e la façon la plus certaine, la plus authentique, '^eies'dtt^rents livres de la Bible étaient l'œuvre de compilateurs, lesquels n'avaient épargné ni les^, additions, ni les transpositions, ni les interpolations; qu'entre les quatre Évangiles, il existait ^s-eonrtradictions de fait et de théorie d'une con- ^liation impossible; bref que, si l'esprit général de ces grands livres conserve l'empreinte des

plus hautes pensées auxquelles il soit donné à l'homme d'atteindre, ils présentent à un degré éminent le caractère d'une œuvre purement humaine, sujette à l'erreur, à la controverse, à la discussion ^ —

cette évolution si bizarre en apparence des différentes religions.

Malgré tout ce qu'a pu dire l'école positive et matérialiste, l'homme est un animal religieux. C'est un des besoins les plus impérieux de sa nature que de se sentir lié à ses semblables et à l'ensemble des choses par une théorie acceptable; d'avoir une explication admissible de l'origine du bien et du mal; une définition plausible de la destinée collective et individuelle, du rôle que chacun doit remplir dans le présent et dans l'avenir du monde. Et, à ce besoin, la philosophie proprement dite ne saurait donner satisfaction complète. Elle s'adresse, en effet, d'une façon presque exclusive à la raison individuelle; elle procède par raisonnements, par analyses, par démonstrations. Or ces raisonnements, ces analyses, ces démonstrations, combinés dans des

1. Il me suffira de citer ici le caractère contradictoire des l

deux récits de la Création dans la Genèse; les deux généalo- 1

/ gies de Jésus, données Tune par saint Mathieu, l'autre par |

/ saint Luc, et différant entre elles de 15 générations; l'annonce 1

par Jésus de la fin prochaine du monde, etc., etc. I

régions abstraites, restent et resteront toujours hors de la portée de Timmense majorité des hommes. Fût-il possible de rendre tout cet appareil saisissable à toutes les intelligences, que ce ne serait pas encore suffisant. Suivant, en effet, la très juste et très profonde remarque, rappelée plus haut, des philosophes saint-simoniens, il ne suffit pas de connaître le but, il ne suffit pasd'être en possession des moyens de l'atteindre, il faut encore avoir le désir, la volonté de s'y rendre. Il ne suffit pas d'être persuadé, d'être convaincu, il faut encore être entraîné, ému. Or l'émotion relève, non de la philosophie analytique et du raisonnement, mais de Fart. La religion peut être définie la synthèse esthétique d'un système de philosophie. De même que les plus ignorants, les plus humbles peuvent subir l'asicendant d'une parole éloquente, d'une belle musique, d'une belle peinture, sans connaître le premier mot de la rhétorique, de l'harmonie ou de la perspective, de môme on les voit s'enflammer d'un zèle allant parfois jusqu'au martyre, pour une foi dont ils sont inaptes à comprendre les dogmes.

Il faut seulement que' ces dogmes leur soient présentés sous forme de symboles, à travers un culte, un ensemble de pratiques et de cérémonies extérieures propres à frapper l'imagination, à

séduire les sens, à émouvoir l'àme dans ses plus secrètes profondeurs.

Quand, par-dessus le marché, ces dogmes eb, ce culte, cette théorie et cette pratiqué, cadrent avec les exigences des esprits cultivés, réfléchis méditatifs, l'édifice religieux prend despropor^ lions et une solidité véritablement incompara ■ blés; il répond à toutes les aspirations légitimer de l'homme sur ce terrain. Ce phénomène a et i réalisé une fois et une seule dans toute This | toire, au xin^ siècle, dans le catholicisme. LeS croyances de l'Orient s'y trouvaient représentées par ce qu'en renferment la Bible et les Évangiles synoptiques ; la philosophie de Platon par sainl Augustin; la philosophie d'Aristote par saint Thomas; Philonfi' Alexandrie pnrlp, gnatripine È?âng1Tïïrl^omme juixotûie Roitw?' a'ftppropriait ce qu'elle trouvait de bon dans les armes et la tactique des peuples vaincus, de même l'Église avait pris dans la civilisation antique et transformé à son usage les idées, les cérémonies, hto^-ee^-am^Sy- -^^^ légendes, les superstitions ' même de tous les peuples connus à cette époque. Les cieux où la théologie avait logé les bienheureux^'les^séraphins, les archanges. Dieu luimême, étaient dans une concordance rigoureuse avec les données astronomiques et géographiques ^-étr'lemps. Et quand Jésus, crucifié, descendait

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aujC--iîiTïfers, au centre de la terre immobile, nul ne songeait à s'en étonner, au sein de cette antiquité qui croyait qu'Hercule, Thésée, Ulysse, Enée, avaient déjà pris autrefois le même chemin.

.Grâce à un culte éminemment artistique, les solutions transcendantes de la philosophie, de la ijtiétaphysique, avaient revêtu une forme populaire accessible à tous. Aux yeux des plus malheureux, les plus dures souffrances de ce monde avaient une justification, une explication plausible. C'étaient autant d'expiations de fautes antérieures, autant de préparations à une existence meilleure, à une ascension continue vers la plus pure lumière, symbole de la vérité.

Ce vaste et majestueux édifice a beau avoir été ruiné dans ses fondements par les découvertes modernes; ___

)eàu être répuginant pour Ja raison , pour le sens commun, de voir le Créateur de l'immense univers honorer d'une sollicitude parti-

culière et exclusive notre ter*re réduite aux proortions d'un atome imperceptible perdu dans l'espace infini; offrir à un microbe infime son *'flls unique, unigenitum, en sacrifice; bien mi eux 5 se résigner à venir lui-même, sur un signe, sur quelques paroles magiques du prêtre, s'incarner, se condenser dans l'hostie ;

Nî

Les cieux ont beau avoir été expropriés par ' Laplace et Fresnel, Kepler,' Galilée, Newton, pour être peuplés d'étoiles de dimensions comparables

à celles jifî^JiatF^-so^letl'; - — --— — --^. .

" Les miracles des Livres saints, l'authenticité des Livres saints eux-mêmes, ont beau avoir été ruinés sans ^^t'^^^T^X'^g-i^^^^^ ■, , „j^^ — '-

Malgré tout, le besoin religieux, le besoin de se sentir lié à l'ensemble des choses, solidarisé, hiérarchisé, est si impérieux pour l'homme qu'il se résigne aux plus grands sacrifices. Il s'efforce d'établir une démarcation infranchissable entre les faits scientifiques qui s'imposent à son intelligence, et les affirmations religieuses qui flattent ses sentiments les plus intimes. N'est-ce pas le père Secchi qui disait : « Dans mon oratoire j'oublie mon observatoire, et réciproquement »?

Et cette tendance est d'autant plus naturelle, j'allais dire d'autant plus légitime, qu'en tout ce qui touche la morale, la justice, les aspirations à une autre vie, toute cette machinerie enfantine des miracles, des ascensions et des assomptions, joue au fond un rôle très secondaire et accessoire. Qu'on l'entoure d'un respect historique comme l'échafaudage qui a servi à faire des Barbares du iv^ siècle les Européens du xix% très bien. Mais Jésus n'aurait pas été conçu

dans le sein d'une Vierge, qu'il n'en aurait pai moins prononcé le Sermon sur la Montagnej Moïse n'aurait pas vu Dieu dans un buissoi ardent qu'il n'en resterait pas moins l'un desplus grands législateurs qui aient jamais existé. L'édifice céleste des saint Thomas et des saint Augustin serait à jamais détruit par la science que les Pères de l'Église, que Malebranche^ Pascal, Bossuet, n'auraient pas moins enrichi d'inappréciables richesses le trésor moral de

l'humanité. •

Mais si cette tendance à établir un divorc profond entre la foi et la raison, s'explique e s'excuse, elle n'en reste pas moins d'une réalisation aussi impossible que douloureuse. Dan& ce combat contre nature entre les aspirations les plus élevées de son être, l'homme éprouve les souffrances les plus, cruelles. Croyant, il' ferme systématiquement les yeUx et les oreilles aux vérités scientifiques les mieux établies quand elles contredisent sa foi. Savant, il rejette dédaigneusement toutes les théories religieuses et philosophiques. j

Dans le-pyemter cd^7 Fespiil d^lnv es tlg^titïïr;

qui naît de l'habitude de penser par soi-même^,

I est frappé d'une stérilîté incurable. De toutes les

grandes découvertes d'un siècle où il y en a eu

beaucoup, il n'y en di peut-être pas une seule qui*

90 LE CENTENAIRE DE 1789 y

soit l'œuvre d'un catholique croyant et pratiquant. Il n'y a peut-être pas deux savants dignes de ce nom qui professent pour la religion catholique autre chose qu'une indifférence dédaigneuse ou hostile, à peine déguisée parfois sous une déférence purement extérieure et officielle.

Dans le second cas, le savant perd souvent les habitudes d'esprit philosophique sans lesquelles la science elle-même ne peut avancer faute de savoir au juste ce qu'elle dit, ce qu'elle fait; faute de se rendre compte exactement de la valeur des matériaux qu'elle accumule devant elle.

Néanmoins, dans cette crise vraiment dramatique, et qui n'a jamais été plus aiguë que depuis 1789, il paraît assez naturel que le catholicisme attire à lui plus de recrues que les autres sectes chrétiennes. Il offre, en effet, aux aspirations religieuses, une théorie plus vaste, une organisation mieux combinée; aux âmes qui souffrent de la faiblesse et de Fisolement, des appuis et des consolations plus efficaces, une discipline plus savante et plus raffinée.

Les différentj^^£jam-m-u-attms protestantes exigent de la raison des sacrifices à peu près équivalents. Quand on est tenu de croire à l'autorité infaillible de la Bible, à l'authenticité du miracle des cinq pains, il n'en coûte guère d'admettre

présence réelle ou rimmaculée Conception. Uniquement étayées sur l'autorité d'un texte, d'un livre mort, abandonnées à la variété des interprétations individuelles, dépourvues de toute organisation, de toute hiérarchie, ces sectes croulent peu à peu dans la libre pensée ou se rattachent au catholicisme. 1

Cette "Tri se, comment pourra- t-eïl'e se ter~~" miner?

Un des vétérans de l'école saint-simonienne, mort il y a peu d'années, le regretté G. d'Eichthal, avait la conviction profonde que ce serait par l'intervention d'un pape de génie, usant de son pouvoir infaillible pour réconcilier le catholicisme avec la société moderne.

L'idée est, à coup sûr, des plus hardies, sinon des plus chimériques. Bien des préjugés, des traditions, voire des dogmes, y font obstacle.

Et pourtant !

En sornme, les grands problèmes qui s'impô- ' \

sent aux méditations de l'homme : la raison \, d'être des choses, l'explication du bien et du mal, t

l'origine, la destination, le sens de l'évolution du monde, ces problèmes sont, dans tous les temps, posés de la même manière. Chaque époque cherche et réclame une solution appropriée à l'état de ses idées, de ses connaissances, de ses habitudes. Le plus souvent ces solutions diffèrent

92 ^^^^^^..^.-fce-eENTEÎÏAIRE DE 1789

^fîTfe elles bien plus par la forme que par le fond. Du temps de Louis XIV, les gens du monde suivaient avec un intérêt passionné les discussions des jansénistes et des jésuites sur la prédestination, la grâce efficace. De nos jours, Jes érudits seuls comprennent à peu près le sens le ces graves débals; la foule les ignore com-

)lètement. __—- — - —

"revanche, l'hérédité des facultés et des organes, presque universellement admise par les savants, comme un des facteurs principaux de la transformation des espèces, rattache chaque individu au passé de sa race par une sorte de chaîne dont les anneaux indestructibles constituent bien aussi une sorte de péché ou de grâce originels. Au fond, la question n'est- elle pas

absolument la mêmeX...--— - • """^

JPx)urqUôi'vouloir violenter la société moderne, 'en l'obligeant à penser et à parler comme les contemporains de saint Louis? Pourquoi s'obstiner à emprisonner l'adulte dans les vêtements

trop étroits de l'enfant? . .- — - — -— ^ ..—

Quand elle a voulu triompher de l'hostilité du monde antique, païen, l'Église militante n'a pas hésité à se faire toute à tous pour les amener tous, à donner satisfaction aux disciples de Platon, d'Aristote, de Philon d'Alexandrie, aux enfants de Moïse. Aujourd'hui les incroyables pro-

grès de Tindustrie moderne ont amené côte à côte, non plus seulement les peuples de la Méditerranée, mais ceux du globe tout entier. La Grèce est ressuscitée. La Chine et Tlnde sont ouvertes; le Japon adopte l'écriture européenne; rislam tout entier est en rapports incessants avec la plupart des nations occidentales. Au dernier jubilé du pape, c'est le sultan qui a envoyé à Léon XIII le plus riche cadeau. ,

Pourquoi ne pas élargir Dieu, comme disait Diderot; pourquoi ne pas agrandir le cadre du xiii^ siècle pour y faire entrer les aspirations légitimes de toutes ces races jusqu'ici réfractaires au christianisme; pour donner satisfaction légitime aux grands diocèses de la science

A mon très humble avis, c'est dans une tentative de réconciliation de ce genre que l'Église trouverait une occasion — la dernière peut-être — d'affirmer sa vitalité, et je dirais volontiers, modifiant une formule célèbre : le catholicisme s'élargira jusqu'à répondre aux exigences de la pensée moderne, ou il ne sera plus, entraînant dans sa perte le christianisme tout entier.

Morale et moralité.

La moralité générale et particulière est-elle, en 1888, supérieure ou inférieure à ce qu'elle était en 1788?

Celte question, fort intéressante, est très difficile à résoudre. Pour en donner une solution par à peu près, et pour la France seulement, il convient de comparer le niveau moral aux deux époques, dans les différentes couches sociales et pour les différentes catégories du devoir public et privé.

Moralité d'État.

Devoirs de r homme envers les citoyens,

A proprement parler, cette catégorie n'existait pas ou existait à peine en 1788. Sous l'ancien régime, qui a succédé à la féodalité, le roi est^ propriétaire de ses États et maître de ses'sujets.i Cette propriété comporte, comme dans la défi-i nition romaine, et au delà de toute limite, les droit d'user et d'abuser sans scrupule. Si le monarque administre ou gouverne mal, c'est un compte à régler entre Dieu, sa conscience et lui seulement.

D'après une théorie cent fois affirmée publi-

j quement par Louis XIV et Louis XV, sans comp- I ter Bossuet et l'abbé Terray, les biens de tous les Français' appartiennent au roi, qui est libre d'en disposer à son gré.

■ Je ne voudrais rien exagérer, mais on pourrait ' comparer les obligations du prince envers ses sujets, à celles d'un homme bien élevé à Tégard des animaux domestiques qu'il a en sa possession \ Son intérêt lui commande de les nourrir et de les entretenir en bon état; la douceur de ses mœurs lui défend de les maltraiter inutilement; il les aime et tient à leur affection. Mais s'il croit devoir s'en défaire d'une manière quelconque (Goligny, Henri de Guise, Goncini, le Masque de Fer), personne n'a rien à lui dire. Je me hâte d'ajouter que l'usage avait introduit à ce droit théorique des tempéraments considéra-

1. u Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau qui, répandu sur une colline vers le déclin d'un beau jour, paît tranquillement le thym et le serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a échappé à la faux du moissonneur; le berger soigneux et attentif est debout auprès de ses brebis; il ne les perd pas de vue, il les suit, il les conduit, il les change de pâturage. Si elles se dispersent, il les rassemble; si un loup avide paraît, il lâche son chien qui le met en fuite; il les nourrit, il" les défend; l'aurore le trouve déjà en pleine campagne, d'où il ne se retire qu'avec le soleil; quels soins! quelle vigilance! quelle servitude! Quelle condition vous paraît la plus délicieuse et la plus libre, ou du berger, ou des brebis? Le troupeau est-il fait pour le berger ou le berger pour le troupeau? Image naïve des peuples et du prince qui les gouverne, s'il est bon prince. » iCaractèves de La Bruyère : du Souverain.)

bles; que les parlements étaient admis à présenter dans les matières d'intérêt public des remontrances dont il était généralement tenu compte. Seulement, je le répète, le roi avait parfaitement le droit de passer outre, sans que nul pût s'en scandaliser. Un seul domaine était à part, celui de la conscience et de la foi religieuse.

Le prince pouvait sans doute enjoindre à ses sujets d'adopter ou d'abandonner telle ou telle €royance; mais, en France surtout. Ton ne se considérait pas comme tenu d'obéir, témoin les guerres.de religion, les querelles entre jansénistes et jésuites. Il n'a peut-être pas été assez remarqué que, dans les deux siècles qui ont précédé la Révolution de 1789, c'est dans cette région réservée que s'est réfugié l'esprit de liberté, de dignité, d'indépendance. Sous Henri III, le peuple de Paris et des provinces chasse son roi, méconnaît son autorité, parce qu'il le soupçonne d'hérésie ou tout au moins de faiblesse. Henri IV ne peut régner, malgré ses titres héréditaires et ses victoires, qu'après s'être soumis à la volonté générale. Les protestants résistent aux dragonnades du grand roi. Les religieuses de Port- Royal se laissent disperser plutôt que de se soumettre. Sous Louis XV, enfin, d'après le journal de Barbier, la bourgeoisie et « jusqu'aux femmes de chambre », qui n'ont même pas l'idée de

ce qu'on appelle aujourd'hui la politique, discutent, avec la, passion la plus vive, les ordonnances royales sur les miracles du diacre Paris. Ce sera l'honneur éternel de l'ancienne France d'avoir toujours répudié avec horreur le précepte inventé et pratiqué en Angleterre et en Allemagne : cujus régis ^ ejus religio.

Mais on comprend que, sous l'influence d'une théorie pareille, les rois se crussent autorisés, ailleurs qu'en matière de foi, à faire montre d'un sans-gêiie absolu, et dont, avec nos habitudes modernes, nous n'avons plus aucune idée. Les créanciers de l'État sont payés à des époques très irrégulières; leurs créances sont réduites ad niitum du tiers ou de la moitié \

En 1753, Louis XV doit trois ans de gages à ses domestiques, et 3 408 000 francs au fournisseur de ses viandes. En 1788, la détresse est si grande que le ministre Loménie prend et dépense des fonds souscrits par des particuliers pour un hôpital. Au moment où il se retire, le trésor est vide, sauf 40 000 francs dont ledit Loménie met la moitié dans sa poche.

Tout a été dit sur le caractère vexatoire des

•; 1. De Henri IV à Louis XVI on compte cinquante-six vio-

I lations de la foi publique. Suivant un contemporain, prêter

I à l'État, c'est-à-dire au Roi, construire pour son compte des

J vaisseaux ou des routes, constitue une opération aussi hasar-

/ ^ deuse que le prêt à la grosse aventure.

I impôts de l'ancien régime, notamment de la

ul gabelle; sur l'iniquité et l'arbitraire de leur

Y I répartition entre les sujets, — les nobles, les

1 1 prêtres et aussi la plupart des bourgeois se fai-

; sant exempter des taxes dont le poids retombait tout entier sur le paysan ; — sur le mode vicieux du recouvrement affermé; sur les lenteurs, les lacunes de l'administration; sur la férocité de la procédure criminelle; sur les désordres de l'administration militaire. Je n'y reviendrai pas, renvoyant le lecteur, pour les preuves et les détails, à V Ancien Régime et la Révolution de Tocqueville, aux Origines de la France contemporaine de Taine; je désigne spécialement ces deux ouvrages parce qu'ils sont conçus, le dernier surtout, dans un esprit plutôt hostile à la Révolution française.

J'ajouterai seulement une observation.

Gomme Tocqueville l'a remarqué le premier, l'organisation administrative moderne, telle qu'elle fonctionne en France depuis Napoléon V\ a été calquée sur celle de l'ancien régime; elle repose sur les mêmes principes et cela pour deux raisons évidentes par elles-mêmes : la première, c'est que, pour la plupart, ces principes sont tirés de la nature même des choses; la seconde, c'est que, pour édifier son système. Napoléon P"^ avait fort judicieusement choisi les administrateurs.

les financiers, les juristes les plus expérimentés de l'ancienne monarchie, lesquels ont naturellement appliqué les doctrines et les théories qu'ils avaient toujours pratiquées.

Pourtant, la chose est indéniable, cette organisation administrative du Consulat a fonctionné depuis quatre-vingt-dix ans, sous tous les régimes et dans toutes les circonstances, d'une façon incomparablement plus satisfaisante qu'à n'importe quelle époque antérieure à la Révolution.

Il faut bien admettre que, sous l'influence d'une notion de l'État plus élevée, plus conforme à la justice, à la dignité humaine, un progrès considérable a été réalisé, non seulement dans le mécanisme même de l'administration, mais dans le sentiment des devoirs de l'État, dans la moralité professionnelle des fonctionnaires qui le représentent.

Moralité civique.

Devoirs des citoyens envers F État,

Du concept que nos arrière-grands-pères se faisaient de la patrie, de l'État, et qui a été défini plus haut, découle aussi une théorie radicalement différente du devoir civique. Le dévouement à la patrie, à l'État, se confond avec le dévouement à la personne du monarque. On res-

pecte, — non pas les lois du royaume, puisque ces lois n'existaient pas dans le sens où nous l'entendons aujourd'hui , — mais les volontés ou, suivant l'expression consacrée, « le bon plaisir » du roi. Par là même, la notion du devoir civique revêtait un caractère très vague, très arbitraire *.

Qu'il s'agît par exemple du payement de l'impôt, un bourgeois « vivant noblement », qui avait obtenu du prince la faveur d'être exempté de toute taxe comme s'il faisait partie des ordres privilégiés, avait la conscience parfaitement tranquille. S'il avait des devoirs envers le roi, il n'en avait pas vis-à-vis de ceux qu'on appellera plus tard ses concitoyens. Il avait plu au prince de le décharger d'un fardeau dont le poids retombait sur d'autres, tant pis pour ceux-là!

Pour arriver à la catégorie principale des devoirs civiques, c'est-à-dire au patriotisme, je ne veux nullement contester l'existence de cette vertu sous l'ancien régime; j'ajouterai même, si l'on veut, que l'attachement à une personne déterminée constituant la « raison sociale » pour ainsi dire de l'État français, donnait alors peutêtre au patriotisme un caractère plus concret,

1. Les mots de citoyen, de devoir civique, sont très modernes. On les trouve pour la première fois dans Mably, qui écrivait vers 1760.

plus saisissable pour les masses que notre concept moderne, renouvelé du beau dialogue de Platon, où le citoyen se sent obligé de défendre jusqu'à la mort inclusivement le patrimoine matériel et moral légué par ses ancêtres, patrimoine fait de leur sang, de leurs souffrances, de leurs recherches, agrandi par ses propres efforts.

Mais toute médaille a son revers : quand le roi était fou, comme au xiv^ siècle, mineur comme au début des règnes de Louis XIII et de Louis XIV; quand il était personnellement méprisable comme Louis XV, le lien patriotique se relâchait à un point dont nous n'avons plus heureusement même Fidée.

On voit des gouverneurs de place proposer leur ville au plus offrant et dernier enchérisseur; on voit les d'Epernon, les Guise, les Mayenne se révolter pour se faire plus tard racheter à meilleur compte; les Gondé, les Turenne, passer au service de l'Espagne par haine pour Mazarin ou pour les beaux yeux de Mme de Longueville.

Au moment des grandes luttes du commencement du siècle, on comprend très bien l'émigration des nobles menacés de mort; mais quand on voit les émigrés prendre en Russie, en Allemagne du service contre la France; quand on voit le futur roi Louis-Philippe faire publique-

ment des vœux pour le succès de Wellington aux côtés duquel, soldat de Jemmapes, il aspire à combattre contre nous, on ne peut s'empêcher de trouver que la notion du patriotisme était alors très inférieure à ce qu'elle est aujourd'hui. En 1870-1871, les descendants de ces émigrés, les adversaires les plus acharnés du gouvernement alors au pouvoir ont fait certainement tout autre figure ^

Je n'insisterai pas sur bien des détails, sur les concussions par exemple qui, aujourd'hui, font scandale, tandis qu'autrefois elles paraissaient toutes naturelles, et je conclurai en disant que la moralité civique a certainement beaucoup gagné depuis cent ans.

1. On dira peut-être que, dans cette dernière crise nationale, la masse de la population a montré beaucoup moins d'ardeur patriotique qu'en 1792. Je ne veux pas rabaisser la grande époque où les Français, prenant conscience d'euxmêmes, enfiévrés de la foi qu'ils apportaient au monde un idéal supérieur de civilisation, ont victorieusement tenu tète à toute l'Europe. Mais il ne faut pas déprécier les contemporains outre mesure. En 1871, nous n'avons eu ni Vendée, ni Chouannerie; la guillotine n'était pas en permanence comme en 1793; il n'y avait même plus de gendarmes pour rassembler les réfractaires. C'est sous la simple impulsion du patriotisme que tant de Français sont venus se ranger autour du drapeau pour soutenir une lutte désespérée. Si les succès de 1795 ont manqué à ce grand effort, c'est qu'il n'y a aucune comparaison à établir entre les entreprises molles, décousues, delà coalition et l'aggression, depuis si longtemps combinée, de toutes les forces de l'Allemagne unie, procédant par masses considérables et avec une rapidité jusque-là inconnue dans l'art de la guerre.

religion 103

Moralité privée.

Il en est des époques passées comme deè morts. La plupart du temps le souvenir du bien l'emporte sur celui du mal ; il se forme, pour la postérité, une sorte de type idéal, exclusivement composé de vertus, et qu'on oppose sans cesse à la « dépravation contemporaine ».

Les liseurs de mémoires savent seuls ce que la pompe extérieure et proverbiale de la cour de Louis XIV recouvrait de brutalités, de grossièretés de toute sorte. Aux environs même de 1788, malgré un adoucissement des mœurs déjà très marqué, la procédure criminelle et les horreurs de la question^ la cruauté des supplices (voir le supplice de Damions, du chevalier de La Barre, le procès de Mme de La Mothe) subsistent encore. Dans la vie ordinaire, le bâton joue un rôle prépondérant. (Voir un livre très curieux de M. Victor Fournel intitulé du Râle des coups de bâton dans les relations sociales et clans V histoire littéraire. ) Un gentilhomme voyageant en poste traite à coups de fouet les postillons qui n'osent pas lui répondre dans la même langue, comme ils le feraient aujourd'hui. Les écrivains, les acteurs les plus distingués sont à chaque instant exposés aux plus humiliantes gourmades. Entre

eux-mêmes, les nobles usent de procédés bien étranges pour un temps dont on vante sans cesse la politesse raffmée, l'étiquette savante. Le chevalier de Boufflers avait offensé dans une épigramme certaine marquise d'humeur peu accommodante. Elle l'invite à souper; il y va, mais, en homme de précaution, avec des pistolets dans sa poche. A peine entré, quatre grands laquais se jettent sur lui et, sous les yeux de la marquise, lui meurtrissent la région lombaire et les environs de cinquante coups de verges. Quand c'est fini, le chevalier se rajuste avec le plus grand sang-froid, tire ses pistolets de sa poche, et, couchant en joue les quatre escogriffes, leur enjoint de rendre sur-le-champ et à la même place à leur maîtresse, le châtiment qu'il venait de recevoir. Ce qui fut fait; après quoi, il s'incline profondément et sort.

Je n'insiste pas; nos mœurs se sont adoucies dans une proportion considérable, par un sentiment beaucoup plus prononcé de la dignité de tous.

Je passerai encore rapidement sur certains détails : tricher au jeu, par exemple, était une vraie peccadille, et, à chaque page de ses mémoires, Hamilton cite avec admiration de son héros, le chevalier de Gramont, des exploits qui le mèneraient aujourd'hui grand train en police

correctionnelle, sinon en cour d'assises. Dans un autre ordre,- Regnard et Dancourt mettent complaisamment en scène les péchés mignons du chevalier Ménechme, du chevalier à la mode, exploitant la folie d'une vieille femme. Comparez la manière dont le même personnage est traité par Dumas dans Monsieur Alphonse, et vous serez convaincu que, de ce côté-là aussi, la moralité a fait de bien grands progrès depuis la Révolution. Arrivons à la partie la plus ardue de notre tâche, aux vertus de famille, c'est-à-dire au respect de la femme, à la manière d'aimer et d'élever les enfants, à la fidélité conjugale.

C'est ici qu'il est particulièrement difficile d'arriver à des résultats présentant un certain caractère de certitude.

De tout temps, les gens honnêtes évitent le bruit avec autant de soin que les autres cherchent ou trouvent le scandale. Les romanciers fournissent à cet égard des renseignements très suspects. L'écrivain cherche avant tout à intéresser ses lecteurs par des incidents ou des analyses qui sortent de Fordinaire. Quoi de plus uni^ de moins intéressant que la vie régulière d'un homme de bien, d'une mère de famille qui, comme les matrones romaines, reste chez elle à s'occuper de ses enfants?

Les annales et statistiques judiciaires ne don-

nent guère d'indications plus précises. Elles ne s'occupent naturellement que des gredins; beaucoup de crimes et de délits paraissent plus fréquents simplement parce qu'on a perfectionné les moyens de les constater et de les réprimer.

Un premier point est admis aujourd'hui sans contestation, c'est que, dans la haute société, dans le high life, les mœurs d'aujourd'hui, quoique laissant encore beaucoup à désirer, sont infiniment plus correctes qu'elles ne l'ont été au xviii° siècle, particulièrement de 1750 à 1788. « Dans un salon, dit M. Taine, la femme dont un homme s'occupe le moins c'est la sienne, et réciproquement; c'est pourquoi, en un temps où l'on ne vi t que pour le monde et dans le monde, il n'y a pas place pour l'intimité conjugale. »

« Sur vingt seigneurs de la cour, dit Bezenval, il y en a quinze qui ne vivent point avec leurs femmes et qui ont des maîtresses. »

Le duc de ..., dont la femme venait de faire un scandale, se plaint à sa belle-mère. « Eh! Monsieur, lui répond-elle, vous faites bien du bruit pour peu de chose. Votre père était de bien meilleure compagnie. » (Mme d'Oberkirk.)

Les correspondances de Mme d'Épi nay, de Mme du Ghâtelet ne laissent aucun doute à cet égard, et il est inutile d'insister.

Je suis loin de dire qu'aujourd'hui la vertu,

la fidélité conjugale régnent en souveraines absolues, dans la région correspondant à celle de ces « grandes dames » ; mais — et c'est là ce qui prouve le progrès accompli — l'opinion publique se montre aussi sévère qu'elle se montrait indulgente il y a cent ans, pour les écarts constatés.

Dans la classe moyenne, en 4788 comme aujourd'hui et par la force même des choses, la vie est beaucoup plus régulière. Les hommes occupés de leurs affaires, les femmes occupées de leurs enfants et de leur ménage, ont beaucoup moins le temps de songer à mal.

Néanmoins, quand on voit, par exemple, les réflexions de Mme de Vandeul, publiant les lettres de son père à Mlle Voland, sa maîtresse; l'enthousiasme avec lequel cette estimable bourgeoise proclame Diderot le « modèle des vertus privées », il y a, de la part d'une fille, un défaut de délicatesse qui choque, qu'on ne retrouverait pas aujourd'hui, et qui semble en dire bien long sur les pratiques de la classe moyenne.

Pour le peuple, il est difficile de se prononcer d'une manière certaine. Il n'écrivait point alors ses mémoires, et, dans la littérature, nul ne songeait à s'occuper de lui. Néanmoinsau degré de misère et d'abaissement où se trouvaient alors le paysan et l'ouvrier, il est difficile d'admettre

que le lien conjugal, la règle des mœurs, comme dit M. Renan, y pussent être respectés, même autant qu'aujourd'hui.

La question du mariage en lui-même a été beaucoup discutée dans notre siècle. En 1832, les saint-simoniens ont appelé l'attention dans un débat resté célèbre et où leur chef. Enfantin, provoquait la femme à dire librement son avis sans tenir compte des opinions reçues. John Stuart Mill, dans un opuscule bien connu, a soutenu la thèse de l'égalité parfaite des deux sexes. Mais on peut dire que ce n'est que dans les vingt dernières années, que le problème a été éclairé d'une lumière nouvelle, grâce aux recherches historiques de M. Lennan, Bachhofen, John Lubbock, Giraud-Teulon, etc.

Au début des sociétés ou plutôt des tribus, le régime partout adopté aurait été « l'hétaïrisme » ou communauté des femmes, où tous les hommes et toutes les femmes appartenant au même groupe s'abandonnaient à la promiscuité la plus complète.

Cet état de choses, qui a subsisté à Athènes notamment et a laissé de très curieuses traces dans l'antiquité classique, se retrouve aujourd'hui encore chez un grand nombre de tribus sauvages, où la langue n'a même pas de mot pour exprimer l'idée de paternité.

Mais ces différents groupes étaient en guerre perpétuelle. -On se faisait de part et d'autre des captifs et des captives sur lesquels le vainqueur, le capteur, avait un droit absolu. Il aurait pu tuer sa prisonnière ou la manger; il était bien autorisé à en faire sa femme, à s'en réserver la possession exclusive, à la renfermer chez lui.

Les enfants de son esclave lui appartenaient au même titre et il avait sur eux un droit de vie et de mort, comme nous le voyons encore dans la famille romaine primitive. Par cela seul qu'il était le maître absolu de sa captive, l'homme avait le devoir de la protéger, de la défendre, de la nourrir, elle et ses enfants. Les femmes de la tribu, au contraire, les femmes libres, devaient se suffire à peu près à ellesmêmes; elles étaient exposées à toutes les privations, à toutes les souffrances, à toutes les entreprises. Bon nombre d'entre elles ne tardèrent pas à envier la condition moins tourmentée des captives, et l'usage s'établit à peu près partout que, par un consentement solennellement constaté, une femme de la tribu même pouvait, en faisant le sacrifice de sa liberté, devenir l'esclave d'un homme et se trouver ainsi dans les mêmes conditions que si elle eût été capturée à la guerre.

C'est exactement ce qui se passa plus tard, au

G. GuÉROULT. 7

moyen âge, quand les propriétaires libres, mais trop faibles pour défendre eux-mêmes leurs biens, se firent les vassaux d'un suzerain plus puissant.

C'est donc à un fait de guerre, de capture, de conquête qu'il faut rapporter l'origine du mariage et, ajoutons-le, l'origine du sentiment de la paternité. Le travail de sir John Lubbock montre très bien comment, dans l'état primitif de « l'hétaïrisme », de la communauté, Fhomme n'éprouvait absolument rien pour les enfants qui appartenaient bien plus à la tribu qu'à luimême. Ce n'est que plus tard, après s'être créé une famille à lui^ à laquelle il s'intéressait, dont il suivait les progrès, qu'il voyait grandir sous sa protection, ce n'est qu'alors, dis-je, que l'homme sentit s'éveiller en lui le sentiment de sa paternité et de ses devoirs.

Au point de vue de l'utilité sociale, cette forme de l'union des sexes avait un immense avantage sur toutes les formes antérieures, y compris celle de la famille maternelle pratiquée dans l'antiquité par les Lyciens, les Locriens, les Étrusques, à l'époque actuelle par les Botocudos.

Dans le système actuel, le lourd fardeau de l'éducation et de la conservation des enfants est supporté par le père et par la mère, au lieu de

peser exclusivement sur celle-ci, comme dans les pays de famille maternelle.

Lentement élaborés à travers les siècles, à la suite d'expériences, de tâtonnements mille et mille fois répétés, le mariage et la puissance paternelle ont été consacrés par toutes les grandes religions, par toutes les législations positives.

Pour le mariage, en particulier, deux solutions différentes ont respectivement prévalu en Orient et en Occident. Dans tous les pays de religion musulmane, c'est le mariage polygame qui a été adopté. Dans tous les pays de religion chrétienne, c'est l'union monogame. Cette dernière solution est très supérieure à la première à bien des égards; il naît autant de femmes que d'hommes, par conséquent on ne saurait attribuer plusieurs épouses à un homme sans condamner autant d'autres hommes au célibat forcé. La dignité de la femme légitime, son autorité sur les enfants, son action sur la société sont incomparablement mieux sauvegardées. Mais la médaille a son revers.

Sous bien des rapports, le mariage monogame est en opposition directe avec certaines conditions de la nature et de la société même. Chez l'homme, par exemple, la puberté apparaît longtemps avant l'âge où il lui est raisonnablement

et légalement permis de fonder une fanulle. De là certains désordres, certaines souffrances auxquels on ne peut remédier en partie qu'en vouant à la condition la plus abjecte et la plus infamante toute une classe de femmes, héritières sacrifiées des anciennes ingénues des sociétés primitives. Et cette nécessité s'impose avec tant de force que, sous la plus sévère des lois chrétiennes à Rome même, sous l'autorité du pape, permittebatur , non approbabatw\ sed tolerabatur ad cavenda majora mala.

Nous n'avons donc pas trop le droit de taxer d'immoralité les pratiques musulmanes, et il est visible que l'institution du mariage monogame, si supérieure qu'elle soit déjà aux autres formes d'union connues, comporte encore de nombreux progrès.

Toutes ces questions, si délicates, ont été bruyamment discutées dans notre siècle. Les utopistes ont protesté contre l'injustice des faits, et cette protestation même, toute nouvelle dans l'histoire, est la preuve d'un état moral supérieur. L'exploitation de la femme par l'homme est loin d'avoir pris fin, mais, depuis vingt-cinq ans surtout, les jugements rendus par les tribunaux et ratifiés par l'opinion publique en matière de séduction, prouvent bien qu'elle est en voie de décroissance. J'en dirai autant du rétablis-

sèment du divorce et des tentatives pour relever la femme des déchéances civiles iniquement prononcées contre elle par le Gode Napoléon. Au point de vue de la puissance paternelle, les choses ont encore plus changé depuis cent ans. On trouvera, dans Taine, des détails curieux. Le fils dit « Monsieur » à son père; la fille, respectueusement, vient baiser la main de sa mère à sa toilette. Une caresse est rare et semble une grâce. M. de Talleyrand disait qu'il n'avait jamais couché sous le même toit que ses père et mère. Les fils sont élevés par les laquais, les filles par des femmes de chambre ou au couvent. « Ma mère, ma sœur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous ne recouvrions qu'après son départ les fonctions de la vie. » (Chateaubriand.) Le marquis de Mirabeau disait de son père Antoine : <c Je n'ai jamais eu l'honneur de toucher la joue de cet homme vénérable. » Le maréchal Bugeaud en raconte autant. L'autorité paternelle semble presque aussi âpre et dure dans la bourgeoisie et dans le peuple. [Beaumarchais et so7i temps, par de Loménie. — Vie de mon père, par Restif de la Bretonne.) Et pour maintenir cette autorité que de procédés draconiens! Les lettres de cachet, l'envoi des fils aux îles, des filles au couvent, sans recours à un jugement quel-

conque. Aujourd'hui, on a peut-être versé dans l'excès opposé, puisque le père et la mère n'ont même plus le droit de priver de leur héritage un enfant indigne.

Néanmoins, dans toutes les familles normales^ — et il y en a infiniment plus qu'on ne le dit et qu'on ne le croit, — le respect filial a pris une forme incomparablement supérieure à l'ancienne. Les parents, qui s'occupent beaucoup plus de leurs enfants, en sont récompensés par une affection et une déférence voulues qui valent mille fois mieux que la terreur d'autrefois, et qui préservent de certaines révoltes désespérées.. A Paris, notamment, où l'éducation de famille est très pratiquée, de mère à fille par exemple, cette affection a pris un caractère tout à fait touchant qu'un auteur anonyme anglais, peu suspect de partialité à notre endroit, a particulièrement admiré dans son livre intitulé Frencli home life. Au théâtre, on ne supporterait plus les colloques de Gléante et d'Harpagon, la connivence de Valère avec Scapin contre Géronte.

Les relations entre frères et sœurs sont également beaucoup plus intimes et plus affectueusesqu'autrefois.

Enfin il est une autre catégorie de moralité privée qui me paraît avoir pris naissance parmi nous depuis la Révolution de 1789, et qu'on

pourrait définir la charité sociale laïque. Certes, sous Fancien régime, on donnait beaucoup aux pauvres, mais c'était presque exclusivement par l'intermédiaire du clergé. Comme les chanoines du Lutrin laissaient

A des chantres gagés le soin de louer Dieu,

les laïques, les gens du monde, faisaient distribuer leurs aumônes par les prêtres. Au moins, dans les Mémoires, dans les histoires du temps, je ne vois point de traces de ces généreux efforts de la bienfaisance privée que M. Maxime Du Camp a si bien racontés dans un livre récent, efforts qui améliorent plus efficacement encore peut-être la valeur morale du bienfaiteur que le sort matériel de l'obligé.

Pour terminer ce chapitre, il serait injuste de refuser aux générations qui ont immédiatement précédé la Révolution française, une immense supériorité morale sur les générations qui leur ont succédé, et particulièrement sur la nôtre. Je veux parler de cet élan sublime vers le progrès, de cette foi profonde dans l'avenir, à laquelle ils ont fait sans hésitations et sans regrets les plus grands sacrifices.

Meurtris par les événements, par le douloureux travail de l'enfantement d'une civilisation nouvelle, nous nous prenons parfois à douter

de leur œuvre, à railler leur enthousiasme, à regretter des institutions que nous ne connaissons plus, à nier les progrès accomplis.

Cette défaillance est coupable; plus on étudiera les choses de près, plus on verra que tant de sang et de souffrances n'ont pas été perdus, et que les progrès réalisés dans l'ordre moral, social et politique, ne le cèdent en rien à ceux qui se sont produits dans Tordre scientifique et industriel et dont l'importance n'est niée par personne.

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