‹ Le centenaire de Jean-Jacques, roman. Illustré de 64 dessinsChapitre 1 sur 21 · E^•CORE UNE INVENTION DES RADICAUX I · texte numérisé non relu

E^•CORE UNE INVENTION DES RADICAUX I

Mon père, qui paraissait mieux renseigné, dit :

— C'était un enfant de Genève. Il est allé en France. Il

s'est fait catholique ; puis il est redevenu protestant ; puis, il

s'est refait catholique. Il a eu des enfants d'une maîtresse.

Tante Bobette leva les bras au ciel, puis les rabattit vivement

pour appliquer ses mains sur ses oreilles. Mon père tordait gravement sa moustache.

Quant à moi, bien que je fusse en seconde classique, ayant déjà quatre années de latin et deux de grec, je n'en savais guère plus long. Je n'en savais même pas si long, car j'ignorais totalement ces détails intimes de la vie de ce fameux Jean- Jacques. J'en fus presque aussi abasourdi que tante Bobette. Pour le reste, s'il m'eût été possible de défiler la série des traités de Cicéron ou la nomenclature des hommes illustres delà ville de Rome, je me découvrais parfaitement incapable de désigner par son titre un seul des ouvrages du grand Genevois et bien plus encore d'en soupçonner le contenu. Je me demandais même si le centenaire qu'on allait fêter était celui de sa mort ou celui de sa naissance.

Autant qu'il m'en souvînt, jamais Bouche-à-Beurre, le maître de français, qui passait des heures à nous exposer les règles du ne explétif, n'avait fait allusion à Jean-Jacques Rousseau. Aucun exemple de la grammaire Leclair et Rouzé, si fertile en citations de Corneille, de Racine, de Boileau et de Marmontel, ne s'autorisait de ce nom. C'est tout au plus si

dans la chrestomathie Dussaud et Gavard figuraient deux ou trois morceaux de cet écrivain, dont l'un, que l'on nous sii^nalait comme un modèle de style descriptif et que l'on nous avait fait apprendre par cœur, était un tableau du lever du soleil.

Le voici :

(( On le voit s'annoncer de loin par les traits de feu qu'il lance au-devant de lui. L'incendie augmente, l'orient paraît tout en flammes; à leur éclat on attend l'astre longtemps avant qu'il se montre; à chaque instant on croit le voir paraître ; on le voit enfin. LTn point brillant part comme un éclair et remplit aussitôt tout l'espace »

Mais vous n'attendez pas que je vous récite toute la page.

C'est à peu près à quoi, en seconde classique, dans la classe du père B..., dit Socrate, se résumaient mes connaissances sur Jean-Jacques Rousseau : c'était l'homme qui avait décrit le lever du soleil.

Do plus, il avait, non loin du quai des Eluves où nous de-

meurions, une rue: larueJean-Jacqiies-Rousseau,et, en amont du pont des Berg-ues, une île, où quelques hauts peupliers et de vieux ormes balançaient à la bise du lac un feuillage célèbre. Dans cette île, une statue, qui devait être la sienne, assise dans un fauteuil sous lequel s'empilaient des volumes, considérait de son œil de bronze les arches basses du pont du Mont- Blanc, la nappe bleue de la rade et les pentes vertes du coteau de Cologny.

— C'était un philosophe, ajouta mon père.

— Un drôle de philosophe! articula àprement tante Bobette en se préparant une tartine de drachée, car cela se passait à table, comme toutes nos conversations de famille.

Mon père ne répondit rien et rég^la sa montre.

— Quel jour est-ce qu'il aura lieu, ce centenaire ?

— Le 2 juillet, tante Bobette.

— Et les élèves des écoles y participeront?

— A ce qu'il paraît.

— Mon Père ! quelle calamité !

— Voyons, voyons, Bobette, reprit alors mon père en se

versant un verre de salvag-nin, voyons, Bobette, ne te monte pas la tête.

— Je ne me monte pas la tête, mais tu ne m'empêcheras pas d'être outrée de voir qu'on mêle les élèves des écoles au centenaire d'un homme qui a eu des enfants illégitimes. S'il a vraiment fait des livres qui méritent qu'on en parle, on aurait pu se borner à une cérémonie au Bâtiment Electoral ou à une conférence à l'Aula. Voilà mon avis! termina-t-elle d'une voix vindicative, tandis qu'une larme de drachée coulait sur son menton gercé.

J'écoutais sans trop comprendre, tout en rinçant de la langue l'intérieur d'un cornet à la crème. Comment, cet homme qui avait décrit le lever du soleil dans la chrestomathie Dussaud et Gavard avait eu des enfants illégitimes ? Qu'est-ce que c'était que d'avoir des enfants illégitimes? Mystère ! En tout cas, ce devait être assez peu rassurant.

Et je revis le philosophe dans son île, son front bombé, son ceil fixe, surveillant, du haut de son piédestal de granit, les évolutions des mouettes autour du pont du Mont-Blanc ou le

glissement d'une double voile latine ouvrant ses ciseaux sur le coteau de Cologny.

C'était donc lui !...

Le lendemain, en allant au Collège, je passai par le pont des Bergues. Ce pont prend en face de la rue Winkelried et s'avance en ligne brisée jusqu'à la place du Rhône. Une passerelle joint le sommet de son angle au pentagone de l'île Rousseau. J'avais environ dix minutes que je comptais utiliser en partie à repasser dans ma grammaire Haas, pour la leçon de Socrate, la difficile conjugaison d'un verbe grec. J'allai m'asseoir sur un banc que dominaient les énormes racines d'un orme. Debout sur ses hautes chevilles, une Anglaise, le Bœdeker en toile rouge à la main, dégustait le paysage... "h-qu, iWj;, rc7-7]c7t... A ma droite, drapé dans sa toge, le philosophe semblait songeur. Il avait un style aux doigts. Un moineau bougeait sur son épaule. Un petit air vif soufflait du large et l'on entendait le bouillonnement du Rhône, dont le courant

commençait à se former autour des murs maçonnés de l'île... — Tell me, boy, is this the famous Riousseau ?

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