GOISET AVAIT HAPPE MERCIER
tétaniques fouettaient l'air convulsivement. D'étourdissantes huées, de rauques abois, des beuglements, des siclées faisaient vibrer les vitres et trembler les charpentes. D'étranges apos-
trophes crépitaient distinctement dans l'infernal vacarme :
— Agnoti !
— Sale avorg^nau !
— Veux-tu j venir?
— Je t'attends.
— T'hasarde pas, je t'ébrique !
— A trois heures, sur la Demi-Lune!
— Gare de dessous, baule pas qu'y touciie 1
Ivre de colère, Goiset avait happé Mercier à la gorge et le cinglait de coups et de reproches, tandis que Poilud, juché au plus haut de la chaire de Socrate, dominait le carnage et braillait à plein gosier :
— Six mauvaises à Goiset... qui a fait le ciel et la terre, amen !
PUIS la salle se vida d'un trait et nous nous trouvâmes au grand soleil de la cour et dans l'ardent brouhaha delà récréation. L'animation était extrême. Un millier de collégiens, dégorgés par les bouches de vingt ou trente classes, répandaient bruyamment leurs flots entre les berges de pierre des vieux bâtiments, roulant de tous côtés, moutonnant, tourbillonnant, glissant les uns contre les autres, s'abbrdant, se communi-
quant les nouvelles, tandis que, par groupes de trois ou quatre, les tètes escarpées des régents émergeaient comme des îlots.
On sut bientôt que la première classique, la classe la plus huppée du collège, celle qui m.arcliait en tète du cortège aux Promotions et occuperait ce même rang aux fêtes de Jean- Jacques, avait manifesté par une écrasante majorité de non son dédain de l'honneur qui lui était réservé. Sur trente-deux élèves que comptait la première, neuf seulement s'étaient fait inscrire.
— C'est admirable ! s'écria Goiset en apprenant ce résultat. Voilà une classe !
La troisième, dont le régent était Bouche-à-Beurre, moins brillamment antijeanjacquarde, avait cependant fourni vingtsept non sur quarante-quatre élèves.
La quatrième A, de Leclo, se présentait avec vingt-trois non contre seize oui, et la quatrième B, en non moins bonne posture, offrait, sur quarante voix, vingt-quatre réponses négatives.
Les trois cinquièmes, dans des proportions diverses et dont
Tune allait même du simple au double, s'étaient également distinguées par des votes nettement hostiles; il en était de même des sections de sixième, et il n'y avait pas jusqu'aux populaires septièmes qui n'eussent tenu, elles aussi, à faire preuve d'un antijeanjacquisme du meilleur aloi.
Bref, du haut en bas du collège classique, il n'y avait que notre malheureuse seconde qui avait eu le triste privilège d'apporter une majorité — faible, il est vrai, mais majorité tout de même — à l'entreprise jeanjacquarde. Il fallait aller jusque chez les franchiens pour trouver quelques classes, et encore deux ou trois à peine, qui partageassent notre ignominie.
Nous nous regardions consternés. Goiset surtout faisait mal à voir.
— Est-ce possible ? bégayait-il tout pâle, selon l'objurgation, vaine désormais, pour nous du moins, de l'anonyme « père de famille protestant et laïque ». Est-ce possible?...
Plélas ! ce n'était que trop possible, puisque c'était.
— Non ! non ! non ! se révoltait cependant Goiset. Il doit y avoir une erreur. Socrate s'est trompé.
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Mais plus il recommençait, recalculait, repointail, plus il retrouvait, inamovibleset persistants, les dix-huit jeanjacquards et reconnaissait que Socrate ne s'était pas plus trompé que si Caporal lui-même avait fait l'addition.
— C'est Mercier ! bavait-il hors de lui, c'est la faute à Mercier !...
Las enfin de s'en prendre à la trahison de Mercier, il songea tout à coup aux Pétavin.
— La voilà, s'écria-t-il, l'erreur, ou plutôt la mystification ! L'un des deux Pétavin va et l'autre ne va pas! C'est incompréhensible ! Si Besançon Pétavin ne va pas, c'est que ses parents le lui ont défendu. Philibert a dû, par conséquent, recevoir la même défense.
Il y avait lieu, en effet, d'éclaircir ce mystère. Goiset se mil aussitôt à la recherche d'un des Pétavin et ne tarda pas à mettre la main sur Philibert, que sa faim, toujours remarquable, avait porté du côté du marchand de brioches.
— Dis donc, toi, qu'est-ce que tu me chantes que tu vas à Rousseau, quand tes parents te l'ont défendu ?
— Mes vieux, y m'ont pas défendu, répondit la bouche
pleine Philibert Pélavin; y m'ont permis, au contraire,
— Quel mensonge ! Si tes parents l'ont défendu à Ion frère, ce n'est pas pour le le permettre à toi.
— Si, justement.
— Alors, c'est qu'ils sont matoques !
— Y sont pas matoques du tout.
— Alors quoi? Qu'est-ce que ça veut dire ?
— Eh bien, ça veut dire ça. jNIes vieux, mâcha Philibert, mes vieux, tu comprends, y tiennent la pâtisserie du Molard...
— Oui, après?
— Après, eh bien, celle pâtisserie, c'est achalandé de toute sorte. Y a des pratiques qui sont pour Rousseau et y en a qui sont pas pour Rousseau. Alors, mon vieux a dit comme ça : C'est embarrassant ! Faut-y qu'y z'y aillent ou faut-y qu'y z'y aillent pas ? Alors, ma vieille a dit : Tu n'sais pas ? Faut qu'un des deux y aille et que l'autre y aille pas. Gomme ça, quand on me questionnera, je pourrai répondre, si c'est une cliente de Saint-Gervais : Oui, Madame, mon fils y va! Et si c'est une dame des Tranchées : Oh! non, Madame, mon fils n'y va
pas ! Alors on a tiré à la courte bûche, pour savoir qui qu'irait, et c'est moi qu'ai tiré Rousseau.
Ainsi parla Philibert. Roug-e de colère, Goiset n'avait naturellement rien à répondre à cette explication. Tout ce qu'il trouva fut :
— Ah bien, c'est du propre ! Tu pourras leur dire de ma part, à tes vieux, qu'ils sont de jolis jésuites ! Je ne savais pas qu'il y en avait encore à Genève !
Heureusement que Philibert était un capon; sans quoi, cela aurait fini sur la Demi-Lune.
La cloche sonnait. On rentra en classe pour la leçon de Caporal.
Je g-agerais que Goiset eût été incapable de répéter plus tard un seul mot de ce qui se passa à Caporal. Il était ailleurs, il était à cent lieues de Caporal et de son algèbre. Ou plutôt, l'esprit absorbé, la cervelle en feu, Goiset poursuivait de bien autres problèmes. Il négligea même complètement de répon-
dre à l'appel de son nom, dont son oreille, sourde à tout ce qui n'était pas sa préoccupation, refusa de lui transmettre les sonorités familières, si bien que Caporal, qui était la myopie et la distraction mêmes, le nota simplement pour absent.
— Deux a moins b par septa'nte-quatre sur x. . .
L'x recherché par Goiset était sans doute beaucoup plus difficile à solutionner, car le malheureux paraissait en proie à de vifs efforts cérébraux. Aubout d'un quart d'heure de Caporal, il transpirait à grosses g^outtes; aubout d'une demi-heure, il était exténué; mais aubout de trois quarts d'heure, je crois bien qu'il avait trouvé.
Effectivement, à la récréation de dix heures, nous retrouvâmes un Goiset renouvelé, frais, plein d'ardeur comme devant. Il groupa en conciliabule quelques-uns de ses fidèles.
— De quoi s'agit-il, en somme? énonça-t-il, tandis que Latronche-Pupigny,Fèvre, Boisseau, Bourdier et, bien entendu, le Roumain Pipesco, qui ne quittait pas d'une semelle ses amis de la haute, courbaient vers lui leurs oreilles attentives. Il s'agit simplement de détacher une voix du bloc des jeanjac-
quards pour faire passer la majorité de notre côté. Une voix, une seule voix et nous sommes sauvés !
Un braiment d'enthousiasme salua ces paroles.
Une seule voix, en ellet, et la situation était renversée; une voix et notre minorité de dix-sept se transformait en unemajorité de dix-huit. Il n'en fallait pas davantage pour permettre à notre seconde de relever son front humilié. Etait-il donc si difficile de retourner cette unique voix? Ne le pouvait-on par une démarclie heureuse, par la persuasion, la flatterie, par quelque pression savante...
— Parla corruption ? proposa Pipesco.
— J'irais même jusqu'à la corruption, dit Goiset. Ne s'agitil pas de la bonne cause ?
Un frisson d'orgueil courut nos rangs. Nous nous sentions des âmes profondes de conspirateurs. Cela nous rappelait quelque belle conjuration de l'histoire romaine. Cela sentait l'intrigue, le mystère et la politique. Nous étions des personnages.
— Mais qui ? demanda Latronche-Pupigny, dont la raie impeccable se fronça de perplexité.
Oui ? C'était là le point. Guis ? cajus ? ciii? qiiem ? ou qiio f selon le verbe sous-entendu.
On procéda par élimination.
Pctavin junior, il n'y fallait pas penser : la cause était entendue. Mercier n'était bon qu'à croupir ignominieusement dans sa traîtrise. Mouchon avait allégué son père : rien à tenter. Ce diable de Gniable, inutile. Le grand Trombert, Malpicet, Gougnaud, autant de fils de radicaux rouges, partant irréductibles. Machuré, Brisetuile, la fleur de la piraterie! Zinzin, la fine fleur! Cette brute de Schweinmetz, autant parler à un ours !... Plonjon et Chicand...
Plonjon et Chicand, peut-être.
Mais Plonjon et Chicand, sondés sans plus tarder, se révélèrent aussi intransigeants l'un que l'autre. Non sans bonnes raisons, il faut l'avouer. Le père de Plonjon, qui était tapissier, avait soumissionné avec succès la fourniture de la décoration du Bâtiment Electoral pour les fêtes. Quant à Chicand, il possédait une vieille lille de tante, dont il devait hériter, propriétaire, rue Jean-Jacques-Rousseau, d'une maison sise sur l'emplacement de celle, où Jean-Jacques passait pour avoir
reçu le jour et qui s'adornait, conformément à cette tradition, d'une inscription commémorative surmontée du buste du grand homme. On ne pouvait plus mal tomber !
Cinq ou six autres furent tout aussi inutilement tâtés. Tous se récusaient avec un ensemble déconcertant. Les parents avaient permis, quelques-uns même formellement enjoint, tel était l'inexorai^Ie refrain. Jamais on n'eût supposé que tant de parents jeanjacquards se fussent, par quelle malice du sort, trouvés réunis sur notre malheureuse seconde ! C'était à désespérer de tout, et Goiset, en effet, commençait luimême à si bien désespérer qu'on le vit s'abaisser jusqu'à risquer une tentative sur le terrible Brisetuile, lequel le réexpédia, comme il fallait s'y attendre, d'une formidable bourrade en lui décochant sur les talons :
— Va voir à Piogre si j'y suis !
La dernière classe du malin se passa morne et lamentable. Le poids déprimant de la défaite courbait nos épaules. Piquant avait beau accumuler les cuirs et les pataquès les plus invraisemblables, nous ne songions plus à nous moquer de son
accent, ni même, selon noire facétie habituelle, à nous leverles uns après les autres pour demsuider dasErlaubnisshinaussuffehen, ce qui était, commePiquant nous l'avait enseigné, la façon de dire poliment en allemand que l'on ébroufaitlépésoin l'aller ferzer guelgué geose au vond té la gour.
Poilud triomphait bruyamment. Quel que fût le zèle de Piquant à le cribler de points et de mauvaises, Poilud ne pouvait modérer sa joie. Elle se manifestait par des contorsions, des vols de projectiles, des voyages sous les bancs et toute une gamme de grognements jubilatoires qui, pour gutturaux qu'ils étaient, ne sortaient cependant pas du cours de langue allemande Revaclier et Krauss.
— Boilud, mon karzon, fous téfénez doud à vait insiporlonné !
— Poil au nez !
— Boilud, mon karzon, fous mé gonchikérez drois vois lé ferpe : Ich bin ein trotziger Kerll
— Compte dessus, tête d'alboche!
— Boilud, mon karzon, si fous gondinuez, ché fous egsbulse!
— Chouette!... J'ai justement envie d'aller prendre l'air!
cs.W<zn^i
nOIT.UI). MON KAUZO.V.
— Boilud, mon karzon, vaides-moi lé blaisir té sordir!
— Tout de suite, m'sieu!
— Boilud, mon karzon, ché signivierai fodre gontuide à mossié fodre bère !
— Ah! là! là!... Y te recevra !
— Boilud, mon karzon...
iMais Poilud avait déjà gag-né la porte, qu'il refermait sur lui avec un retentissant : « A bas Piquant ! » au milieu de l'agitation de la classe et de la fureur tudesque de Piquant épongeant de son grand mouchoir olive l'abondante sueur qui tombait de son crâne en courge.
Nous le retrouvâmes à la sortie. Il attendait ses compagnons ordinaires, les Brisetuile, Machuré, Zinzin etGougnaud, pour opérer avec eux, tout le long des Rues Basses, leur habituel et sensationnel retour en bande du Collège, ahurissant les boutiquiers, démolissant des étalages, en faisantpeuraux filles, en éborniclant les passants et en ameutant les chiens. Son
altercation avec Piquant avait encore stimulé son humeur batailleuse.
— Ah! ah! crânait-il, qu'y s'y montre, chez mon père, qu'y y amène sa sale trombine !... D'abord, moi, mon père, y m'iaisse faire c'que j'veux, y s'occupe pas de moi, j'suis libre I... Quand y m'arrive quéque chose, y dit seulement : C'est ton affaire ! Pourvu que tu n'rentres pas cabolé, c'est l'principal. Tout l'reste, c'est des plataises !... Alors, comme ça, j'suis mon maître !...
Goiset écoutait ces rodomontades avec un intérêt marqué. Une nouvelle idée venait visiblement d'éclore dans son fertile cerveau. Il demanda tout à coup à Poilud :
— Alors, ton père, qu'est-ce qu'il a dit pour Rousseau ?
— Quoi, pour Rousseau ?
— Oui. T'a-t-il permis d'y aller ou te l'a-t-il défendu ?
— C'te question ! Y m'a ni permis, ni défendu.
— Enfin, qu'a-t-il dit ?
— G'qu'il a dit '?... Mon père m'a dit : « Je m'en f.. s. » Après un silenceoccupéà digérer cette topique réponse:
— Alors, dit Goiset, si lu vas à Rousseau, c'est que c'est toi qui le veux?
— Mais oui, puisque j'suis mon maître!...
— Et tu as décidé ça tout seul?
— Parfaitement, m'sieu, j'ai décidé ça tout seul.
Il se cambrait sur ses mollets, tout fier de son indépendance virile, ainsi que de l'indéniable admiration qu'il suscitait autour de lui. Goiset réfléchissait. Il posa encore une question :
— Et peut-on savoir pourquoi tu as décidé d'aller à Rousseau?
Poilud prit un air supérieur, puis, avec un vaste mépris pour ce qui lui paraissait un comble de naïveté, il répondit :
— Comment, on m'offre quelque chose à manger sur la Plaine et je n'accepterais pas!...
Instruit par la désastreuse expérience de Brisetuile, Goiset ne jugea pas à propos de pousser plus loin son inquisition. Mais un sourire plein d'espoir courut sur ses lèvres étroites et son œil scintilla de la perspective d'une revanche possible.
Ah! son père s'en f..tait! Son père le laissait libre de faire ce qu'il voulait!... Eh bien, mais c'était parfait!... Puis-
que Poilud était son maître, puisqu'il ne dépendait que de son bon plaisir, il pouvait aussi bien se déjuger, et puisque son principal mobile était d'aller s'empiffrer de gâteaux sur la plaine de Plainpalais, eh bien, on lui en donnerait, des gâteaux, on lui en fourrerait jusque-là!...
Et tandis que Poilud et sa bande s'engageaient à grand bruit dans la dérupile de la Vallée, je vis l'ardent Goiset rejoindre Latronche-Pupigny et, le bras passé sous le sien, s'éloigner mystérieusement avec lui dans la direction de Saint- Antoine.
Je n'assistai naturellement pas à la conversation qui eut lieu entre les deux jeunes gens; mais, d'après ce qui en transpira plus tard, il ne m'est pas impossible de la reconstituer.
— Eh bien, demanda sans doute Goiset à son élégant camarade, tu l'as entendu?
— Il est répugnant! dut répondre avec une moue dégoûtée le jeune aristocrate.
— D'accord, reprit évidemment Goiset, mais tel qu'il est, il n'y a que lui qui peut nous sauver,
— Comment ça?
— Tous les autres sont tenus par leurs familles : rien à
EH BIEh-, TU LAS ENTENDU"
faire. Poilud seul est libre, entièrement libre. II peut aller à Jean-Jacques comme il peut n'y pas aller. C'est lui qui tranche. S'il y a moyen de retourner quelqu'un, c'est donc lui, nul autre que lui. Il s'agit de le gagner.
— Très bien, mais je ne vois pas comment...
— C'est bien simple, à condition que tu veuilles l'y prêter.
— Mais, sans doute, mon cher. Que faut-il faire?
Ici Goiset opérait une savante pause. Puis il reprenait :
— Tu donnes dimanche après-midi une réception d'amis à laquelle tu m'as fait l'honneur de m'inviter, ce dont je te remercie. Si j'en juge par la précédente, ce sera très brillant et l'on se régalera supérieurement.
— Ce sera mieux encore que la dernière fois, répondait en se rengorgeant le jeune Lalronche. Il y aura des amies de ma sœur, tout ce qu'il y a de plus distingué et de chic comme filles, tu verras, et un Français royaliste, dont le père connaît le comte de Paris, mon cher, un type qui descend carrément des croisés, le comte de la Pomponnette.
— Eh bien, mon cher, envoyait fermement Goiset, il faut inviter Poilud.
Latronche-Pupigny s'arrêtait, suffoqué :
— Poilud? Mais tu es fou !
— Je ne suis pas fou. Comprends-moi bien. Si nous voulons retourner Poilud, il faut le gagner; pour le gagner, il faut l'inviter.
Le front de Latronche-Pupigny se voilait, à mesure qu'il voyait où Goiset voulait en venir.
— Sans doute, sans doute, bégayait-il, je comprends... je te comprends parfaitement... c'est très malin... c'est 1res fort... seulement. . .
— Seulement quoi?
— Seulement c'est impossible.
— Pour quelle raison?
Il devint tout pâle.
— Poilud... et le comte de la Pomponnettel...Non, vois-tu, ce sont de ces choses qui ne se font pas!
— Est-ce uniquemenrt à cause du comte?
— Oh ! le comte ne serait pas là, qu'il en serait exactement de même. Jamais je n'inviterai Poilud.
— Cependant...
— Non, non, demande-moi tout ce que lu voudras, mais pas ça?
— Mais enfnij mon cher, riposta Goiset, que commençait à irriter la résistance du jeune aristocrate et la perspective de voir ruiner par la base sa belle combinaison, mais enfin, mon
cher, — et ici la morale évangélique au service de laquelle devait se consacrer Goiset reprenait tous ses droits, — Poilud est une créature humaine, comme toi !
— Ce n'est pas une créature humaine comme moi.
— Il a une âme!
— Je n'en sais rien.
— Mais si... Voyons, tu n'es pas chrétien I... Poilud a une àme comme la tienne !
— En tout cas, pas comme la mienne.
— Peut-être pas tout à fait comme la tienne, concédait Goiset; pourtant elle n'en est pas si différente que tu sois fondé à dire qu'il n'en a pas. Je le veux bien, c'est un péag-er : Jésus aimait les péagers. Et puis, là n'est pas la question. Nous avons besoin de Poilud et nous devons tout faire pour l'amener à nous. Cette invitation me paraît providentielle. Poilud n'y résistera pas. Nous conquerrons Poilud, je le sens. Song^e comme ce serait beau, si nous arrachions cet être à son infamie, si nous sauvions cette âme... oui, cette âme!... D'ailleurs Jésus n'a-l-il \vis dit : « Il y aura plus de joie au ciel pour
un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de rçpentance »?...
Latronche soufflait, suait, souffrait le martyre; mais il était visible que l'éloquence de Goiset l'impressionnait.
— Oui... oui..., faisait-il tout perplexe, tandis que son âme, à lui, se débattait dans l'étreinte d'un dilemme angoissant.
Ils avaient laissé derrière eux les frondaisons de Saint-Antoine, franchi les ponts des Casemates, traversé les Tranchées. De droite et de gauche s'alignaient les riches demeures modernes de la banque et de l'aristocratie. Au delà, c'étaient, disposées entre leurs jardins ou dispersées dans leurs parcs, les belles villas suburbaines de Champel, de Florissant, de Malagnou. Ils étaient arrivés devant une haute grille ouvragée et chiffrée. Là, prenant enfin congé de Goiset, dont la constance avait tenu à l'accompagner jusque chez lui, Latronche-Pupigny, très ébranlé, lui dit :
— J'en parlerai à papa.
lOo
Il faut (;;/oire que M. Latronche-Pupig-ny père trouva l'idée de Goiset à son goût, car, dès le lendemain, Poilud recevait, à son domicile et à son nom personnel, un bristol reluisant, sur lequel étaient gravés ces mots en anglaise impeccable :
« Monsieur Gaston et Mademoiselle Geneviève Latronche- Papigny prient 71/onsieur Bastien Poilud de leur faire le plaisir de venir goûter avec eux et leurs amis dimanche prochain^ à 4 heures, dans leur campagne de Mes Délices, à Florissant. »
Quant à la tête que fit Poilud en décachetant cette missive, je ne me l'imagine pas très bien. Mais elle dut être des plus curieuses.
PAR quelle faveur extraordinaire m'arriva-t-il d'être convié à ce goûter aristocratique? Voulut-on récompenser en moi l'inaltérable loyalisme antijeanjacquard dont j'avais fait preuve au cours de ces jours agités? Ou, plus pro-
hablement, estima-l-on convenable, pour ne pas trop dépayser Poilud, de ménager entre sa piraterie et la g-ratinerie des autres invités, l'adroite transition de quelques représentants des couches modestes?
Quoi qu'il en soit, le bristol que je reçus, en même temps que Poilud, fit sensation au quatrième étage du quai des Etuves.
— Peste! dit mon père, tu te mets bien! Voilà que tu fréquentes maintenant chez les aristos!
Tante Bobette en était toute ébaubie.
— Mon Té! mon Té! s'éberluait-elle, c'est du trop beau monde pour nous. Pourvu que ça ne lui donne pas des idées de grandeur, à ce petit !
Ce qui ne l'empêcha pas, au risque d'accentuer encore ma suffisance, de passer une journée entière à brosser, détacher, repasser mon plus beau vêtement et à dépenser en ville un bon écu pour me munir d'une cravate neuve, d'un faux-col à la mode et d'un mouchoir fin. Si bien que, le grand jour venu et sur le coup de trois heures et demie, au milieu de notre vieille salle à manger et sous l'œil stupéfait de nos multiples
pendules, astiqué, pommadé, tiré à quatre épingles, je me faisais l'efFet d'un milord.
— Va, mon enfant, amuse-toi bien et que le Seigneur te garde, me dit alors tout émue tante Bobette, après avoir longuement admiré son ouvrage.
— Et surtout, tiens-toi bien, ajouta mon père; avec ces mirliflores, il faut garder son quant-à-soi et ne pas se faire toiser de haut.
La campagne Latronche-Pupigny était une des plus belles des environs immédiats delà ville. Elle se clôturait, sur la route, d'un mur bas dominant un fossé maçonné et que surmontait un treillage orné de vigne. Au delà de la grille, une double avenue de marronniers d'Inde dessinait sa boucle à travers le gazon d'un verger et allait s'évaser largement devant la maison d'habitation. Celle-ci était une vieille et somptueuse demeure genevoise, restaurée et grandie d'adjonctions modernes. Un
toit de tuiles courbes descendait sur la façade d'entrée, porté par des consoles triangulaires. La pièce d'accès, vaste cuisine convertie en antichambre, offrait encore, sous un plafond à poutrelles, sa cheminée à manteau, munie de ses landiers, de ses coquemars et de son tournebroche à rouet. Un buffet à quatre portes, un dressoir de faïences, des chaises de cuir noir la meublaient, ainsi qu'un fort râtelier d'armes où s'alignaient en rangs imposants des fusils de guerre, des pistoles, des arquebuses, des pertuisanes, des haches et des fauchards. On passait de là dans une spacieuse salle à pilastres, aux murs entièrement peints de vieilles fresques où se voyaient des fleurs, des fruits, des rosaces, des personnages, des sites champêtres et de gros oiseaux volant dans l'espace. De nombreux sièges de bois doré et un grand piano à queue de Zurich s'y miraient dans un éblouissant parquet à bâtons rompus. Aux deux extrémités s'ouvraient les salons, aussi tendus d'étoffes, encombrés de meubles, emmitouflés de tapis, chargés d'objets d'art, que la grande salle était solennelle et nue. Parmi les fauteuils de soie, les tables de marqueterie, les guéridons de marbre et les paravents à gravures s'éparpillaient
des poufs, des coussins et des potiches. Entre les filets de cuivre et sous le verre des vitrines étincelaient les orfèvreries et se découpaient les statuettes. Partout luisaient dans leurs cadres les œuvres des maîtres genevois, depuis les miniatures d'Arlaud, les pastels de Liotard, les paysages de De la Rive, les portraits de Massot, jusqu'aux histoires de Lugardon et d'Hornung ou aux alpestreries de Diday ou de Calame. Par de larges baies en plein cintre, la salle de fête donnait sur une vaste galerie vitrée, aménagée à l'anglaise et d'où trois marches descendaient dans les jardins. Ceux-ci étendaient en pente légère leurs pelouses, leurs massifs, leurs bassins et leurs places de jeu. Des berceaux et des bosquets en soutenaient la perspective. On apercevait entre les branches d'un cèdre l'arcature d'une serre et sur un monticule le toit de chaume d'un pavillon rustique. Des biches promenaient leurs jambes fines dans un enclos ; un paon traînait sa queue au travers d'une allée. Au milieu d'un parterre, un bronze de Ghaponnière dressait sa forme élancée, tandis qu'au loin, par delà les haies, l'énorme Salève arrondissait sa calvitie rocheuse, avec ses tempes crayeuses, ses larges rides, sa
balafre du creux de Monnetier et sa petite houppette d'arbres sur son front dénudé.
Lorsque j'arrivai, assez ému de me voir en si beau lieu, une ving-taine des jeunes invités de Latronche-Pupigny se trouvaient déjà rassemblés; d'autres survenaient à chaque instant. En un éblouissant costume de tennis, Latronche-Pupigny les recevait avec cette aisance raide caractéristique des Genevois de race. 11 y avait là Boisseau, Bourdier, Chalumel, le Roumain Pipesco, un grand pétunia blanc à la boutonnière, Fèvre, en smoking à revers de soie, deux ou trois aristocrates de première, d'autres que je ne connaissais pas, parmi lesquels le comte de la Pomponnette, pâle, ganté de crème, en escarpins vernis, en gilet ileurdelisé, la lèvre pendante, l'œil sémillant, parfumé et la badine à la main.
Je fus content de voir paraître la bonne tête de Cachard. Avec lui j'éprouvais un peu moins le déplaisant sentiment de la distance.
— Mince! c'est rupin par ici! fit-il en me serrant la main.
C'était d'autant plus rupin que des robes blanches et roses
de jeunes filles, des écharpes, des chevelures flottantes, nattées ou roulées, jetaient dans la clarté du paysage leurs notes charmantes. Les treize ans de M'^* Geneviève Latronche-Pupigay y brillaient d'une incontestable grâce. La jupe de crépon mi-longue tombait élégamment sur de fines chevilles que montaient ganter des bottines de chevreau clair; la haute taille souple s'élançait à la rencontre d'un grand col de dentelle de Saint-Gall et un chapeau bergère, d'où s'échappait un flot de boucles blondes, ombrageait le visage ravissant, dont la distinction un peu froide n'atténuait pas la séduction.
J'allais oublier Goiset. Très plein de lui, sous son complet noir à basques déjà pastorales, il évoluait, circulait, allait de l'ua à l'autre, plaçant partout son mot, empressé, prudent, satisfait, obséquieux, aimable ou solennel, avec l'autorité d'un maître et la dextérité d'un jeune homme du monde. Mais pour le moment il paraissait obsédé par une préoccupation dominante. D'instant en instant, tout en virevoltant, il lançait un coup d'œil inquiet du côté de la maison, échangeait un regard avec Latronche-Pupigny, consultait sa montre, se rassurait, s'inquiétait de nouveau. Latronche, Bourdier, Fèvre,
d'autres encore partageaient celte impatience. Les jeunes filles riaient et papotaient à voix rapide. Je connus bientôt la cause de cette agitation. On attendait Poilud.
Viendrait-il ou ne viendrait-il pas? Incertitude d'autant
ON ATTENDAIT l'OILLD.
plus palpitante que la présence du terrible pirate avait fini, me sembla-t-il, par devenir le clou de la réunion. On allait exhiber Poilud comme une curiosité. Mais viendrait-il?...
Il vint.
On le vit tout à coup, dégingandé, solide, noueux, débou-
cher dans la grande galerie vitrée, précédé d'un domestique en galons qui, s'arrêtant au haut des marches, s'inclina céré-
monieusement devant lai en désignant du geste la partie des jardins où nous nous trouvions.
Très rouge, se roidissant dans sa stupeur, il descendit les trois marches en assurant son pied, puis s'avança mécaniquement vers nous, tandis que Latronche-Pupigny, tout souriant, se portait au-devant de lui avec un empressement excessif.
J'eus peine à reconnaître Poilud. Coiffé d'un superbe feutre à plume de coq, il arborait par-dessous une face lavée et relavée où ne restait plus la moindre trace de crasse, Culotté de velours grenat, gileté de daim vert à boutons d'agate, vestonné de toile cachou avec col à la chevalière, cravaté d'une volumineuse écharpe lie de vin, notre Poilud, dont les mains se paraient en outre d'énormes gants blancs de gendarme, se présentait à nous sous les espèces du parfait champion de tir fédéral.
Ce fut un unanime cri où se mêlaient l'admiration et l'ahurissement.
ne,
Rassuré sur l'accueil qui lui était fait et reprenant peu à peu possession de ses moyens, Poilud serrait des mains, saluait,découvrant sur son crâne osseux un cheveu luxueusement ciré.
Latronclie-Pupigny le présenta tout aussitôt à sa sœur :
— Notre bon camarade Poilud, un g-arçon des plus distingués!
— Oh ! monsieur, gazouilla la jeune fille en adressant à Poilud le plus exquis de ses sourires, j'ai beaucoup entendu parler de vous par mon frère. Il paraît que vous êtes le bouteen-train de la classe!
Poilud était médusé. Il eut cependant la présence d'esprit de comprendre qu'il lui fallait répondre à tant de gentillesse par quelque chose de poli.
— Tout à vot'service, fit-il, mam'zelle! S'il s'agit d'asticoter Caporal ou de faire râler Piquant, on me trouve toujours!
Une hilarité générale agréa cette heureuse boutade. Je n'en revenais pas. Il semblait qu'on se fût donné le mol. Chacun affichait pour Poilud une amabilité vraiment décon-
certante. II en paraissait tout fier et sans s'en étonner davan tage ne demandait qu'à l'attribuer à sa qualité de boute-entrain de la classe publiquement reconnue par les lèvres roses de M"« Latronche-Pupigny.
On ne manqua pas de le présenter aussi au comte de la Pomponnelte.
Il ne se démonta pas pour si peu :
— T'es comte, toi?... s'exclama-t-il largement. Puis se reprenant :
— Vous êtes comte, m'sieu?...
Et se reprenant à nouveau :
— Ah! môssieu est un comte?...
— Mon Dieu, oui... Et vous, monsieur, prince peut-être?
— Oh I non, môssieu, je suis de Saint-Gervais.
— Prince de Saint-Gervais alors?
— Citoyen, môssieu, citoyen dans cinq ans. Tout le monde se roulait.
— C'est un Francillon, lui dit tout bas Cachard. Faut luiparler chic.
— Ah ! môssieu est Francillon... je veux dire môssieu est Français ?
— Et vous, monsieur, Suisse, sans doute?
— Genevois, môssieu.
— Belle ville, monsieur, que Genève !
— Et beau pays, môssieu, que la France!... Beau pays, qui a l'avantage, comme le nôtre, d'être en république.
— Ça, c'est une baffe ! lui lança Cachard, en même temps que son coude dans la hanche. Il est royaliste 1. . .
— Ah! môssieu en tient pour le roi?... Louis XIV, parfaitement!... Henri IV, Glovis... Bah! ça n'empêche pas les sentiments... les sentiments,môssieu, avec lesquels j'ai l'honneur d'être...
Décidément, Poilud s'efforçait de parler chic. Le comte daignait sourire.
— Vous êtes allé en France, monsieur?
— Mais, oui, môssieu.
— A Paris, peut-être?
— Pas tout à fait, à Thonon.
La glace, on le voit, n'avait pas tardé à être rompue, et cela
beaucoup, il faut l'avouer, grâce à Poilud, Une bonne humeur générale régnait, et Goiset rayonnait, plein d'espoir.
Mais on allait passer à d'autres exercices.
La table se dressait, oblongue et damassée, sous une allée couverte, dont les grands arbres taillés se joignaient par le haut en un dôme de verdure. Le soleil, qui en pénétrait les branches, répandait partout, comme des sequins, ses petits ronds de lumière. Nous étions à peu près cinquante, tous en merveilleux appétit, tous affriolés à la vue des somptuosités qui chargeaient les nappes.
Six énormes vacherins à la crème, plantés de fleurs de sucre, occupaient de distance en distance le milieu de la longue table. Entre ces monuments, s'élevaientles pyramides de fruits confits, de chocolats et de pétards, se gonflaient les compotiers de cougnarde et de raisiné, se bombaient les brocs d'orangeade, s'échafaudaient les corbeilles de brisselets et de croûtes dorées, s'écroulaient les coupes de bonbons, s'arrondissaient les
gâteaux, les châchauds et les fîgâces. Et tout autour, c'étaient, en une friande mêlée, la diversité des tartes et des petites pièces, l'onctuosité des miels, des beurres et des gelées, l'égrap pillement des merises, des myrtilles, des raisins de mars, la dorure des petits pains de Rolle et des beiçnets de Divonne, le safrané des biscoins, la croustillance des rissoles et toute la théorie des brises, des glisses, des pèlerines, des tôfets, des polonais, des prussiens, des bâtons de Hollande et des lécrelets de Bàle. Le lait mousseux, le cacao odorant attendaient dans leurs jattes; les théières fumaient; les carafes rosissaient ou jaunissaient ^de leurs sirops, et une demi-douzaine de maîtres d'hôtel, devant autant de tables d'office encombrées d'argenterie, de porcelaine et de cristallerie, s'apprêtaient à assurer un service impeccable et surtout plantureux.
M^'^ Latronche-Pupignj, en parfaite maîtresse je ne dirai pas de maison, puisque la fête se passait en plein air, mais de jardin, ou mieux d'allée couverte, prit place à l'un des milieux, en face de son frère qui occupa l'autre, et invita le comte de la Pomponnette à s'asseoir à sa droite. Puis, diri-
géant sur Poilud un nouveau sourire non moins exquis que le preniier, elle dit en lui désig-nant sa gauche :
— Monsieur Poilud, faites-moi le plaisir...
Si Poilud s'empressa de lui faire ce plaisir, il est inutile de l'assurer. Ce qui est plus difficile à décider, c'est si l'honneur délicieux de s'asseoir à côté de M"^ Geneviève primait chez lui la satisfaction aiguë qu'il éprouvait à se trouver en présence d'une table si copieusement garnie. Je crois cependant que, pour l'instant, c'est ce dernier point qui l'emportait. Les orbites agrandies, les lèvres en extase, les narines battantes, il demeurait abasourdi et palpitant à considérer ce prodigieux amas de gourmandises et paraissait n'avoir pas assez de ses seuls deux yeux pour en absorber le spectacle, ni de sa seule bouche, quelque bien endentée qu'elle fût, pour en savourer par avance les alléchantes promesses.
Latronche-Pupigny désigna à son tour quelques places, puis chacun s'assit au gré du hasard ou de ses convenances. Très loin de nous, dans une autre partie du parc, on apercevait, prenant le thé sous des parasols de plage, un groupe de grandes personnes parmi lesquelles se discernait la corpulente
silhouette de M. Latronclie-Pupigny père. Elles mirent une louable discrétion à ne pas nous surveiller et ne nous dérangèrent point. M. Gaston et M''^ Geneviève étaient, pour l'heure, les maîtres de leur campagne.
Les domestiques passèrent d'abord des foies gras, des tranches de pâtés, des sandwiches, des bouchées, pour préluder aux douceurs. Le haut fumet du saucisson de Payerne se mêla au goût plus délicat du jambon de Berne, et l'on nous versa, pour nous mettre en train, un verre, pas plus, d'un vieux vin d'Yvorne, qui fut d'ailleurs amplement suffisant pour délier la langue de ceux qui l'avaient encore attachée au palais.
Puis on éventra les vacherins, dont les truelles mirent à jour les entrailles de vermiculés de marrons, polluant de leur écoulement brun la blancheur de leur derme de crème, où s'affaissèrent sanglantes les roses de sucre.
Si Poilud n'avait pas d'âme, il montrait du moins qu'il avait un corps. Hésitant d'abord à s'approprier de ce qui passait à sa portée selon l'énormité de son désir, il n'y mit bientôt plus de retenue.
.MAIS, .MONSIEUR l'OILLI», VOtS NE MANOliZ UIKN
Mlle Geneviève l'enccrarageait d'ailleurs de son mieux.
— Prenez donc, monsieur Poilud !... Servez-vous, servezvous bien, monsieur Poilud !... Ne voulez-vous pas encore du gâteau, monsieur Poilud ?... Mais, monsieur Poilud, vous ne mangez rien !
L'heureux Poilud ne se le faisait pas dire deux fois. Il obéissait, il obéissait de toutes ses forces. Et ses forces étaient considérables. Tartes, poudings, galettes, potées de confitures et de marmelades s'entassaient sur ses assiettes, il réduisait tout, il avalait tout. Jamais je ne vis travailler avec une pareille mâchoire, s'empiffrer avec une telle maestria.
— Monsieur Poilud, monsieur Poilud, goûtezdoncde cela!... Ne faites pas la fine bouche devant cette tourte !...
El la crème lui dégoulinait sur le menton, la pâte lui sortait par les commissures, le sucre lui poudrait le nez et les pommettes : il était aux anges !
Goiset suivait avec une satisfaction non déguisée ces prouesses.
— Dis donc, Poilud, lui lança-t-il à travers la table en le voyant s'administrer l'appétissante roue d'une merveille : elles
sont meilleures que celles que tu mangeras à la Plaine le jour de Jean-Jacques !
— Comment, monsieur Poilud, se récria alors d'une voix qui faisait l'étonnée M'^® Geneviève, comment, monsieur Poilud, vous allez à Jean-Jacques?
Poilud la regarda. Il eut comme un peu honte de la vulgarité que sa jolie voisine lui supposait, car il répondit lâchement :
— Oh ! mon Dieu, je ne sais pas... je verrai... Je ne suis pas encore tout à fait décidé...
— Se pourrait-il vraiment, monsieur Poilud... se pourraitil que vous ayez adhéré?
— J'ai adhéré... j'ai adhéré, sans doute... vaguement... Mais enfin... Evidemment, il y a quelque chose à dire sur ce Rousseau...
Et comme, sur ces entrefaites, on apportait sur un bâti tapissé de feuillage, que deux hommes soulevaient à grand* peine, une formidable bombe glacée, dont les secteurs pralinés, vanillés, framboises, pistaches scintillaient de tous les petits ronds mobiles que faisait courir sur eux le soleil, Poilud,
béat et prêt à tout, reniant déjà dans son cœur sa belle indépendance de pirate, trouvait que, décidément, il y avait de plus en plus à dire sur ce, Rousseau!
Les jeux succédèrent au goûter. On se répandit en groupes sur les pelouses, où des divertissements variés étaient disposés. On y fit honneur. Ce n'étaient pas les jeux habituels et un peu familiers du Collèg^e, les mapis, le baculo, la grolle, coco-poulette, la zut-à-poil ou ranguille-pet-à-moineàu . Il s'agissait d'amusements plus distingués et dont plusieurs nécessitaient l'emploi d'objets coûteux : le crocket, le tennis, la paume, le tir à la carabine, à l'arc et à l'arbalète. Le crocket et le tennis ne disaient rien qui vaille à Poilud. La paume l'attirait davantage. Mais les tirs le requirent. Il les essaya tous les trois, la carabine, l'arc et l'arbalète, puis se consacrar, plus complaisamment à la carabine, cassa deux douzaines de pipes, fit un carton avec le comte et le battit d'un point.
— Les tireurs suisses, monsieur, reconnut galamment le comte de la Pomponnette, seront toujours les premiers du monde.
Et Poilud, couvert de gloire, se vit, pour prix de sa valeur, décorer, des propres mains de M^'*= Geneviève, d'une superbe cocarde aux couleurs fédérales.
Comme il convenait, pour que la fête fut complète, on termina par une sauterie. Des rythmes engageants nous parvenaient de la maison et nous nous dirigeâmes du côté de la