‹ Le centenaire de Jean-Jacques, roman. Illustré de 64 dessinsChapitre 21 sur 21 · PLACE SAINT-GERVAIS · texte numérisé non relu

PLACE SAINT-GERVAIS

Bobelte, si elle en eut la curiosité, put le voir s'engager en l'Ile. Il passa sous la tour BerLhelier; il passa sous la tour de l'Escalade; puis par la place Neuve, d'où il était parti deux heures auparavant, la rue du Conseil-Général et le Rond-Point, il gagna le terme de son voyage, la plaine de Plainpalais,

Tout hérissé de mâts d'honneur, de portes de verdure, d'estrades drapées, de pylônes, de kiosques et de carrousels, l'immense quadrilatère étendait son tapis de gazon entre ses avenues décorées, son mail, son cirque, son panorama, sa petite église pointue et son Sacré-Cœur à colonnes. Le milieu en était triomphalement occupé par la statue du sculpteur Salmson, haute de quinze pieds. Rousseau était représenté debout, marchant tête nue, le chapeau passé sous le bras droit dont la main s'appuyait sur une canne, le regard dirigé vers la main gauche portée à hauteur de la poitrine et tenant une fleur. Le socle était supporté par le centre d'une estrade monumentale et richement pavoisée, munie d'un proscenium pour les orateurs et d'une double rampe d'accès demi-circulaire pour les défilés, encadrant un parterre de fleurs avec rocailles et eaux jaillissantes.

Décrirai-jeles gestes enflammés qui l'animèrent, l'arrivée du cortège au milieu des salves d'artillerie, la frénésie acclamatrice de la foule dont les replis infinis noircissaient jusqu'aux plus lointains horizons, l'exécution formidable de la cantate du professeur Kling par l'ensemble des sociétés chorales que

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soutenaient les puissantes cuivreries des corps de musique, le défilé solennel aux tambours avec salut des drapeaux devant le ^rand-œuvre ^u sculpteur Salmson et sous sa fleur de plâtre? Gommémorerai-je les multiples manifestations de l'allégresse scolaire et de la joie démocratique, les jeux, les danses et les chants, les brocs vidés sous les cantines et les kyrielles de tables dressées sous les arbres ? Evoquerai-je les lanternes vénitiennes s'allumant de toutes parts avec le soir tombant, les fusées éclaboussi^nt le ciel de leurs bouquets d'étoiles, les giralions des pièces d'artifices, les pétarades, les escarbouclements et le philosophe surgissant tout à coup, éblouissant et gigantesque, dans les fumées ardentes des flammes du Bengale et régnant, déifié, sur l'incendie?... Y sufQrais-je que la vision courroucée de Goiset criant à la classe déchaînée : « Vous n'êtes tous que des jeanjacquards! » m'interdirait de m'attarder à ces souvenirs.

Aussi pourquoi m'y attarderais-je? Si j'avais assisté, perdu dans la foule, à ces journées mémorables, ce n'était qu'en

observateur désintéressé, en simple curieux. Il n'y avait guère place dans mon âme pour l'admiration que pouvait susciter chez d'autres la pompe des solennités et la beauté du spectacle. Un sentiment plus pur l'emplissait toute d'une sereine satisfaction, d'une légitime fierté.

Que me faisait, en effet, tout cet apparat de sacre et d'apothéose ? Que me faisaient les trophées, les arcs et les girandoles, l'éclat des pavois, le fracas des couleurs, le lustre des cortèges, l'ostentation des défilés, la piaffe des chevaux, la coruscation des armes, le cramoisi, la pourpre, l'or, l'argent, le sinople et l'indigo des drapeaux, les bannières et les oriflammes, les torches et les illuminations? Que me faisaient les concerts des fanfares, l'appel des clairons, le bourdonnement des tambours, le ronflement du canon, la clameur des cloches, les chants, les cris, la profonde voix de la foule et ses vibrations d'enthousiasme? Que me faisaient les discours des professeurs et des personnages d'Etat, les déploiements artistiques, la montre des cérémonies, la parade des banquets et des assemblées ? Que m'importait le grand Jean-Jacques de la Plaine dominant un peuple immense sous l'étincellement des

bag-uettes de feu et dans la vague tonitruante des chœurs ? Que m'importaient la ville en fièvre,le ciel en fête et l'univers répétant le nom de Genève ?...

L'honneur de la seconde classique était sauvé !

ACHEVÉ D'IMPRIMER le huit juin mil neuf cent dix PAU

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