‹ Le centenaire de Jean-Jacques, roman. Illustré de 64 dessinsChapitre 4 sur 21 · PENDANT L HEURE DE DESSIX · texte numérisé non relu

PENDANT L HEURE DE DESSIX

Cachard, qui, l'œil luisant et la pommette chaude, était plongé dans la lecture des Confessions, prit le temps de me souffler :

— Tu vois !...

Goiset continuait ; mais une partie de la classe, celle qui,

LA MADF.LEINE.

apparemment, se réjouissait d'aller encenser Barrabas, ne laissait pas d'être récalcitrante. Des cris partaient :

— Espèce d'idoine!

— Petit saint!

— Qu'est ce qu'il a à débeloter?

— Au lac, le mômierl

C'étaient tous les mécréants, les çogneux, tous les mal tondus de la classe qui donnaient du gosier : Trombert,Plonjon, Machuré, Brisetuile, Zinzin, Chicand, Malpicet, Gougnaud, les deux Péta vin, Gniable et surtout Poilud, le hideux Poiiud, l'un des plus déplorables échantillons de la faune collégienne genevoise et que Ton aurait aussi bien pris pour un a pirate » delà Madeleine que pour un élève de la seconde classique ou même que pour le fils du gros marchand de fer de Coutance qu'il était réellement. Tous se soulevaient contre Goisel, brandissant leurs règles à dessin, lançant leurs crayons, leurs gommes, leurs estompes et mâchant leur papier en boulettes qui volaient à travers la salle et allaient s'écraser comme des « fions » contre les murs.

Le vacarme devint tel que le père Pondu lui-même crut

devoir s'émouvoir. On vit l'œuf de son crâne surgir du groupe des trois ou quatre élèves dessinateurs, les seuls qui existaient pour lui, et l'on entendit son maigre fausset chevroter entre deux tempêtes :

— Mes petits agneaux, soyez sages, je vous en prie... Je n'entends plus ce que je dis !...

Et le crâne replongea au milieu du petit groupe des dessinateurs, auxquels il exposait les beautés d'un chapiteau corinthien, tandis que Goiset, hors de lui, réprouvant d'un geste d'anathème Poilud et sa bande, glapissait :

— Vous n'êtes que des jeanjacquards !...

Jeanjacquards ! Le terme trouvé par Goiset dans sa colère resta et l'on se divisa bientôt, dans la classe, en jeanjacquards et antijeanjacquards.

Par instinct, par convenance, par sentiment de ce que je me devais à moi-même et de ce que je devais aux miens, ainsi que par considération pour Cachard, dont l'oncle devait poser

une question en plein Grand Conseil, beaucoup plus que par admiration pour Goiset, qui ne m'allait qu'à moitié, je me découvris sans grande hésitation une âme d'antijeanjacquard. Tante Bobette était sûrement antijeanjacquarde, forcenée même. Mon père, quoiqu'il ne manifestât pas volontiers ses opinions, en avait cependant assez dit pour montrer qu'il n'était pas jeanjacquard. Je n'aimais pas les aristocrates, mais il faut convenir qu'ils personnifiaient des principes excellents et que tout ce qu'il y avait de moral et d'honnête dans la ville devait forcément être avec eux. Jean-Jacques pouvait ne pas être, à la rigueur, le dégoûtant personnage que tout jusqu'ici contribuait à me représenter, c'était en tout cas un écrivain dangereux et un homme peu recommandable.

Heureusement qu'il n'y avait qu'une heure de dessin par semaine, sans cela on en fût certainement venu aux mains à l'intérieur de la classe.

Dans la cour et pendant les récréations, l'excitation du champ clos n'existant plus, l'animosité des esprits se détendait avec le sentiment de la liberté. Je dois au respect de la vérité

de dire qu'il ne se produisit aucune bataille rang-ée entre jeanjacquards et antijeanjacquards, et que si un certain nombre de combats singuliers eurent lieu, durant cette période troublée, sur la promenade de la Demi-Lune, cela n'avait rien que d'habituel et il est fort douteux que ces duels à coups de poings et de savates eurent tous Rousseau pour motif.

Cependant, même dans la cour et hors de l'enceinte du Collège, la démarcation subsistait : les jeanjacquards ne jouaient pas avec les antijeanjacquards. De groupes à groupes on se regardait, on s'observait, de la part des jeanjacquards avec une affectation de bravade, de celle des antijeanjacquards avec une nuance marquée de mépris. Les irrésolus et ceux qui ne comprenaient jamais rien à rien formaient un tiers parti; d'abord les plus nombreux, ils finirent peu à peu par s'embrigader. C'était sur eux ques'exerçait naturellement lapropagande de Goiset, dont le zèle ne connaissait pas de repos et qui mettaità profit même les récréations.

Toutefois, les jeanjacquards paraissaient l'emporter. L'attrait des fêtes constituait pour eux un gros atout, presque irrésistible pour certaines «Imes collégiennes, auxquelles la

perspective d'un goûter en plein air, de réjouissances dans la plaine de Plainpalais,d'un cortège dans les rues de la ville et de drapeaux claquant à la bise ne laisse pour ainsi dire plus la faculté de penser.

C'est que c'était tentant! On parlait de la grande statue du

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