UNE LEVEE D OPIMON SE PREPARAIT
Cachard avait raison. Une levée d'opinion se préparait. Elle se manifesta au Collège par des signes non équivoques et qui prirent jour après jour plus d'ampleur. Ce fut Goiset qui, en sa qualité de futur pasteur, assuma, chez nous, le devoir de grouper les hostilités latentes.
Sous l'œil sévère de Socrate, il n'y avait rien à faire : on était tout au grec, et Goiset le premier, sachant qu'il aurait plus tard à lire le Nouveau Testament dans cette langue. Mais les leçons d'arithmétique, d'allemand et de dessin offraient de bonnes occasions, cette dernière surtout, où, grâce à la prodigieuse incurie du père Pondu, la classe était livrée à la plus complète anarchie.
Lorsqu'il fut avéré, ainsi que Cachard l'avait prévu, que ni Boisseau, ni Fèvre, ni Bourdier, ni Latronche-Pupigny ne figureraient aux fêtes de Rousseau, le prosélytisme de Goiset qui, toujours en sa qualité de futur pasteur, « grimpionnait », c'est-à-dire courtisait l'aristocratie, ce prosélytisme ne connut plus de bornes. Bien doué pour l'éloquence, notre Jean Bouched'Or ne demandait qu'à faire valoir sa parole.
Pendant l'heure de dessin, donc, Goiset, apaisant d'un geste oratoire le charivari ordinaire de la classe, monta sur son pupitre et dit :
— Quels sont les tristes personnages qui osent se réjouir d'aller encenser celui qu'on appelle Jean-Jacques et qui
mérilerait bien plutôt, selon moi, le nom de Barrabas?... — Bravo ! . . . crièrent d'une haleine unanime Boisseau, Bourdier, Fèvre et Latronche-Pupignj, escortés aussitôt d'autres voix bien pensantes.