‹ Le centenaire de Jean-Jacques, roman. Illustré de 64 dessinsChapitre 7 sur 21 · ET TANDIS QUE LECLO · texte numérisé non relu

ET TANDIS QUE LECLO

Et tandis que Leclo agitait sa barbe jaune et roulait ses petits yeux, que Tonneau soufflait et que Cul-Rouge écoutait Bouche-à-Beurre en tirant sur son demi-cigare, on entendait, à intervalles réguliers, la trituration germanique de Piquant,

le maître d'allemand, qui, du pilon de sa tête dure et de son crâne wurtemberg-eois, broyait :

— Ghan-Chagues!,.. Chan-Chagues!.,. la... dont cela est pien sgapreux!...

TEL était l'état des choses, lorsque éclata comme un coup de tonnerre une nouvelle épouvantable. Tout le Collèg^e, et probablement à peu près tout Genève, car je doute que nos aînés fussent sur ce point, comme sur tant d'autres, beaucoup mieux informés que nous, tout Genève donc, y compris le Collège, fut frappé d'une indicible stupeur à cette effroyable révélation. Quel en fut le divulgateur? Oui prit sur lui de déchi-

rer publiquement ce dernier voile? Nul ne l'a jamais su. Quoi qu'il en soit, on apprit un beau jour, avec quel frisson d'horreur, on peut se l'imaginer, que l'homme dont on allait célébrer la gloire avait non seulement changé trois fois de religion, non seulement avait écrit des livres immoraux, avait non seulement mené une existence scandaleuse, non seulement avait vécu avec une maîtresse, avait non seulement eu des enfants illégitimes, mais encore que ces malheureux petits êtres, bien innocents, eux, des turpitudes de leur père, il les avait tous mis, oui, tous, les uns après les autres, aux Enfants-Trouvés !

Lorsque Goiset me raconta cela, je ne voulus pas le croire.

— Je te jure, me dit-il, je te jure, la main sur l'Evangile, que telle est la vérité. D'ailleurs, c'est de l'histoire.

De l'histoire ! c'était de l'histoire!... Et voilà celui que Genève paraissait s'honorer d'avoir vu naître! voilà celui qu'on proposait à notre admiration et dont on voulait perpétuer la renommée par la consécration d'une fêle nationale ! voilà l'homme qui avait déjà sa rue, son île, son monument, et en

l'honneur de qui le célèbre sculpteur Salmson dressait encore, sur la plaine de Plainpalais, une statue haute de quinze pieds! celui devant lequel allait défiler toute la République, depuis ses plus hauts citoyens jusqu'à ses plus humbles écoliers, au son des cloches, des chœurs et du canon, et dans la magnification d'une apothéose suprême!...

Je n'y comprenais rien. Les notions les plus élémentaires que j'avais reçues au sein de ma famille, au sein de mon collège, au sein de ma ville étaient bouleversées comme par un cataclysme moral sans précédent. On m'eût dit que Dieu était Satan ou que la Création n'avait pas eu lieu en six jours, que je n'en aurais pas été plus remué.

Les jeanjacquards étaient-ils fous?

Mon émoi, je le constatai tout de suite, ne m'était pas particulier. J'eus la satisfaction de le voir abondamment partagé. On ne rencontrait plus, dans les rues, que des gens eftarés ou véhéments, que des visages congestionnés de colère ou pâles d'indignation. Partout, sur la Gorraterie, au Molard, dans les Bastions, sous la Treille, à la sortie des temples ou sur le seuil des confiseries, on ne s'abordait que par des :

— C'est infâme !

— Ils en font de belles !

— Nos enfants à cette saturnale !

— Mais, madame, ce Rousseau était donc un monstre ?

— Je vous dis que c'est une abomination !

— Tout est en cupesse par la ville avec cette histoire !

— On va se marmanger I

— Il faudrait leur rôtir les greubons !

— Ah ! les caïons !

— Tas de couenneux ! .

Et les têtes se montaient, les chapeaux s'agitaient, les cannes et les ombrelles dansaient, les gants gesticulaient ; on glapissait, on fulminait, on écumait, on n'en revenait pas.

Ce fut presque un soulagement à l'exaspération croissante, lorsqu'on en vit le flot bouillonnant déborder dans la presse. Les journaux religieux, comme il convenait, commencèrent. Ils dénoncèrent avec éloquence le scandale, flétrirent les idées

nouvelles, déplorèrent rabaissement de la foi. Puis, comme l'effervescence dépassait de beaucoup les sphères plus strictement pieuses et gagnait tout ce qui, sans autre étiquette, se réclamait de la simple morale, les feuilles politiques, les unes après les autres, sauf celles qui étaient incurablement radicales ou pires, donnèrent à leur tour. La biographie du citoyen de Genève passa de rudes moments entre les mains de ces âpres censeurs.

Et comme si les journaux n'y suffisaient pas, de bons citoyens, n'écoutant que l'impératif de leur devoir, n'hésitèrent pas à dérober à leurs labeurs ou à leurs loisirs de précieux moments et à s'élancer eux aussi, bien que nulle notoriété ou qu'aucune profession publique ne les désignât pour cet effort, dans la lice que leur indiquait le doigt de leur conscience. Tandis que les uns faisaient circuler des adresses de protestation ou organisaient des conférences, d'autres descendaient dans les faubourgs activer de leur présence et de leur parole une saine propagande ou, dans le silence impressionnant de leur cabinet, passaient les nuits à rédiger, d'une plume virulente, d'ardentes brochures.

L'une d'elles eut un grand succès. Elle s'étalait dans tous les kiosques, se criait bruyamment à tous les carrefours. Sur sa couverture jaune, le titre éclatait net et rouge, et j'en vois encore la typographie indignée :

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