EST-CE POSSIBLE
ou JEAN-JACOUES ET LA JEUNESSE
Question posée aux parents
à propos du Centenaire de Rousseau
par un Père de famille
protestant et laïque Prix : 5 centimes
Que de parents, ainsi interrogés par un des leurs, et que n'avaient pu émouvoir jusqu'ici les objurgations des pasteurs ou le charivari des gazettes, à la lecture de ces pages décisives répondirent énergiquement : Non !
C'est que, plus on y réfléchissait, plus on pesait scrupuleusement le pour et le contre, plus aussi l'on se rendait compte qu'en efïet, selon le mot de ce père de famille protestant et laïque, ce n'était pas possible.
Mais le grand organe g^enevois, le seul, pourrait-on dire, tant il surpassait les autres en importance et en gravité, celui dont on attendait les sentences avec anxiété et les oracles
LE « JOUriNAL DE GENÈVE » m'aVAIT PAS ENCORE PARLÉ.
avec recueillement, le Journal de Genève, n'avait pas encore parlé.
Sa position n'était pas facile. C'est que si Genève était un verre d'eau où sévissait à cette heure une furieuse tempête, cette tempête s'en irait, avec lui, déferler bien au delà des rives
du verre. Elle gronderait sur la Suisse entière et les éclats en seraient portés jusqu'à l'étrang-er, auquel il ne fallait pourtant pas, par ce spectacle^ prêter à crier, ni bien moins encore à rire. Mais s'il se devait d'éviter d'étaler trop publiquement nos discordes, le « Journal » ne pouvait non plus laisser désemparés ses fidèles lecteurs genevois. Leurs lettres affolées lui enjoignaient de s'exprimer. Il s'y décida donc. Il le fît sur un ton digne et mesuré, bien qu'avec toute la fermeté nécessaire.Entre ses lignes pondérées, son public rassuré comprendrait et le gouvernement saurait à quoi s'en tenir.
Nous étions à table, lorsque le numéro arriva. Mon père le déploya comme de coutume, au dessert, en suçant son petit verre de schnick et après avoir ajusté ses lunettes, tandis que tante Bobette,labouche satisfaite, trempait des biscaumes dans sa tasse de chicorée au lait. Comme de coutume aussi, mon père commença par faire à haute voix la lecture de la liste des morts. Car les événements les plus sensationnels^se fussent-ils produits, la guerre eût-elle éclaté, le pape se fût-il converti au protestantisme, la moitié du monde se fût-elle écroulée ou la
Confédération suisse eût-elle changé une fois de plus de président, le premier devoir d'un Genevois de la ville de Genève qui ouvre son journal, c'est de déguster posément, de la première ligne à la dernière, la colonne des annonces mortuaires. Ce rite quotidien une fois accompli, au milieu des incidentes impressionnées de tante Bobette, mon père retourna d'un geste le journal, afin de passer civiquement à la politique. Il tomba aussitôt en arrêt. Son œil s'arrondit, son nez s'immobilisa et il jeta d'une voix tonnante, en abattant son poing sur la nappe de toile cirée :
— Non d'un canard! C'est pas trop tôt !
— Mon Té ! sursauta tante Bobette toute époulaillée, qu'estce qu'il y a ?
— Voilà le Journal qui dit son mot !
— Sur ce centenaire ?
— Sur le centenaire !
Tante Bobette, qui était généralement peu curieuse de ce qui se passait en première page du Journal, demanda en trempant un nouveau biscaume :
— Et que dit-il, cet article ?
Mon père prit une gorgée de schnick, toussa largement, assura ses lunettes et se disposa à nous lire le morceau. Mais comme, après en avoir d'abord parcouru silencieusement quelques lignes, il préludait par un : « Bigre ! ça m'a l'air joliment aligné !» tante Bobette, prise de peur, s'écria :
— Est-ce que Nicolas peut entendre ?
— Le Journal de Genève !... Voyons, Bobette, tu es folle !
— C'est qu'avec ce Rousseau, on ne sait jamais !... Si je pouvais entendre !... J'étais tout oreilles.
Alors, dans notre vieille salle à manger, tandis que les pendules tictaquaient aux murailles, que le soleil faisait jouer les poussières de la fenêtre et qu'en bas coulait le Rhône profondément bleu devant les pilotis des maisons de l'Ile, mon père, l'horloger Ami Pécolas, de sa voix lente où manquaient des notes, nous donna lecture de l'article du Journal de Genève.
Dans cette affaire si épineuse du centenaire de Jean- Jacques et si mal conduite jusqu'ici par le gouvernement radical, la
question des écoles avait pris le pas sur toutes les autres, observait d'abord, avec un grand sens de la situation, l'organe conservateur.
« Ces enfants, disait-il, ces enfants que Ton va conduire devant la statue du philosophe genevois pour la couronner de fleurs ne savent pas sans doute ce que fut ce Jean-Jacques auquel s'adressent leurs innocents hommages et peut-être n'eslil pas nécessaire qu'ils le sachent... »
— Je t'assure. Ami, que Nicolas ne peut pas entendre ! s'asila tante Bobette.
— Bah ! fit mon père, il est maintenant assez grand pour se faire une opinion.
« Il y a dans cette existence agitée, continuait savamment le Journal, assez de grandeur et de noblesse native pour qu'on puisse consentir à fermer un instant les yeux sur les faiblesses de l'homme et sur les erreurs de l'écrivain... »
Tante Bobette soupira d'un air résigné.
« Il ne faudrait pourtant pas laisser croire à cette jeune génération que l'homme dont elle va célébrer la fête fut un modèle irréprochable. Ce serait un mensonge indigne de celui
qui n'a pas reculé devant les confessions les plus étranges «et qui a poussé l'amour de la franchise jusqu'à la brutalité... »
— Mon Té ! mon Té ! gémissait tante Bobette.
« Il n'est pas bon non plus d'accréditer dans ces jeunes têtes
— non TÉ ! MON TÉ !
ridée que le génie couvre toutes les fautes et tient lieu de toutes les vertus. »
— Ça, c'est ce qui s'appelle amené ! approuva mon père. « Cet homme aux passions vives... »
— Je t'en supplie, Ami !
«... qui fut toute sa vie dominé par les ardeurs de son tempérament... »
— Quelle horreur !
« ... qui se montra si accessible à toutes les séductions... »
— On n'a pas idée !...
«... qui changea deux fois de religion... »
— Trois fois, on a dit !
— Trois fois, en effet. Le Journal exagère en moins. Enfin, deux fois ou trois fois, c'est toujours beaucoup trop.
«... cet homme n'était point un sage. »
— C'était un coquin ! éclata tante Bobette.
« Ce sont là les ombres du portrait d'un grand homme. L'existence de ces ombres explique et justifie la résistance que l'idée de consacrer à la mémoire de Rousseau une fête nationale a rencontrée chez beaucoup de nos concitoyens. »
— Nous y voilà ! fit mon père. Et maintenant que la cause est entendue, j'espère que Nicolas sera de ceux qui résisteront.
— Certes! fis-je, absolument convaincu.
Cet article du Journal de Genève, qui, après une série d'autres considérations non moins éloquentes, concluait en déclarant que Ton pouvait être un excellent Genevois sans éprouver