ROLLA
« Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire
« Voltige-t-il encor sur tes os décharnés ?
« Ton siècle était, dit-on, trop jeune pour te lire,
« Le nôtre doit te plaire, et tes hommes sont nés.
« Il est tombé sur nous, cet édifice immense
c Que de tes larges mains tu sapais nuit et jour.
« La Mort devait t'attendre avec impatience
« Pendant quatre-vingts ans que tu lui fis la cour ;
« Vous devez vous aimer d'un infernal amour.
« Ne quittes-tu jamais la couche nuptiale
« Où vous vous embrassez dans les vers du tombeau,
« Pour t'en aller tout seul promener ton front pâle
<k Dans un cloître désert ou dans un vieux château ?
« Que te disent alors tous ces grands corps sans vie,
0 Ces morts silencieux, ces autels désolés
« Que pour l'éternité ton souille a dépeuplés?
« Que te disent les croix .' Que te dit le Mettil
« Oh! saigne-t-il encor quand, pour le déclouer,
a Sur son arbre tremblant, comme une rieur tlétrie,
« Ton spectre dans la nuit revient le secouer :
c Crois-tu ta mission dignement accomplie,
< Et comme L'Eternel, à la création,
« Trouves-tu que c'est bien, et que ton œuvre est bon
« Voilà pourtant ton œuvre, Arouet : voilà l'homme t Tel que tu l'as voulu!
« Et que nous reste-t-il, à nous, les Déicides ?
« Pour qui travailliez-vous, Démolisseurs stupides,
et Lorsque vous disséquiez le Christ sur son autel l
« Que vouliez-vous semer sur sa céleste tombe
« Quand vous jetiez au vent la sanglante colombe
c Qui tombe en tournoyant dans l'abime éternel?
« Vous vouliez pétrir l'homme à votre fantaisie :
« Vous vouliez faire un monde. — Eh bien ! vous l'avez fait!
« Votre monde est superbe, et votre homme est parfait !
a Les monts sont nivelés, la plaine est éclaircie ;
c Vous avez sagement taillé l'arbre de vie;
« Tout est bien balayé sur vos chemins de fer ;
c Toutest grand, tout est beau, — mais on meurt dans votre air;
t Vous y faites vibrer de sublimes paroles,
t Elles rlottcnt au loin dans les vents empestés.
1 Elles ont ébranlé de terribles Idoles,
t Mais les oiseaux du ciel en sont épouva:.
« L'hypocrisie e^t moi te, on ne croit plu* aux Prêtrc6,
« Mais la vertu se meurt, on ne croit plus à l)ieu !
« Le noble n'est plus fier du sanç de ses ancêtres,
c Mais il le prostitue au fond d'un mauvai > lieu.
« On ne mutile plus la pensée et la scène,
c On a mis au plein vent l'intelligence h i: mine,
a Mais le Peuple voudra des combats de taureau.
« Quand on est pauvre et fier, quand on est riche et triste,
<r On n'est plus assez fou pour se faire Trappiste,
« Mais on fait comme Escousse, on allume un réchaud ! »
Ah ! si nous citions aussi les appréciations des contemporains du Roi- Voltaire ! — J.-J. Rousseau, qui le traite de baladin, de méchant maladroit, de fanfaron d'impiété, d'arrogant, de jongleur, d'âme basse, de maudit ! — et qui se résume ainsi: « Je « ne bois point dans la coupe de cet homme-là ! » — Mais, direz-vous, c'est une revanche (non publique pourtant) des ignobles injures contre Jean-Jacques, du turpe Poème de la Guerre de Genève, des atroces railleries sur des infirmités. — Marie-Joseph Chénier (ne pas confondre avec le noble et généreux André) s'en tire sans peine :
« Réunis désormais, vous avez entendu
« Sur les rives du fleuve où la haine s'oublie
« La voix du genre humain qui vous réconcilie. »
Nous doutons fort de cette réconciliation, quoique
les fauteurs du double centenaire puissent prendre
ces vers pour épigraphe de leur manifeste. — Soit donc : ils étaient ennemis, dès lors Rousseau ne compte pas.
Mais tant d'autres? Marat, par exemple? — M. Jules Claretie s'en tire plus facilement encore que Chénier :
« Voltaire, dit-il, avait traité durement Marat « vivant, Marat se venge de Voltaire mort. »
Soit encore \ mais tant d'autres :' Madame Denis, sa nièce bien-aimée, lui écrivant : « Le chagrin vous a « peut-être tourné la tète, mais peut-il gâter le cœur ? u L'avarice vous poignarde .... Ne me forcez pas à « vous haïr. . . . Vous êtes le dernier des hommes par « le cœur. Je cacherai autant que je pourrai les vices « de votre cœur. »
Mais le Grand caporal Prussien, comme l'appelle de Maistre, l'adulé, le flagorné du Philosophe, écrivant à Algarotti : a Voltaire vient de faire un tour qui est a indigne. Il mériterait d'être fleurdelisé au Parnasse. « C'est bien dommage qu'une âme aussi lâche soit « unie à un aussi beau génie. Il a les gentillesses et les « malices d'un singe. . . . Cependant je ne ferai sem- « blant de rien, car j'en ai besoin pour l'étude de l'élo- « cution française. On peut apprendre de bonnes
(( choses d'un scélérat. Je veux savoir son français; « que m'importe sa morale? Cet homme a trouvé le « moyen de réunir les contraires. On admire son « esprit en même temps qu'on méprise son caractère. »
(12 Septembre, 1749).
Plus tard (26 Mai, 1754', au même : « Il est a étonnant que l'âge ne corrige point la folie, et que « cet homme, si estimable par les talents de l'esprit, « soit si méprisable par sa conduite. »
A Darget, son secrétaire : « Voltaire s'est conduit « ici en faquin et en fourbe consommé ; je lui ait dit « son fait comme il le mérite. C'est un misérable, et « j'ai honte pour l'esprit humain qu'un homme qui « en a tant soit si plein de malfaisance. Voltaire est le « plus méchant fou que j'aie connu de ma vie : il n'est « bon qu'à lire.
« Vous ne sauriez imaginer toutes les duplicités, les « fourberies et les infamies qu'il a faites ici : je suis « indigné que tant d'esprit et tant de connaissances ne « rendent pas les hommes meilleurs. »
A Voltaire lui-même (18 Juillet, 1759) : « Je sais « bien que je vous ai idolâtré tant que je ne vous ai « cru ni tracassier ni méchant. . . N'en parlons plus; « je vous ai tout pardonné d'un cœur chrétien Au
« moins je vous parle comme ferait votre confesseur. « Ne vous en lâchez pas. »
(12 Mai, 1760) :
« Votre conduite n'eut été tolérée par aucun philo— « sophe. Je vous ai tout pardonné, et même je veux « oublier. Mais si vous n'aviez pas eu affaire à un t fou amoureux de voire beau génie, vous ne vous « en seriez pas tiré aussi bien chez tout autre. Tenez- « lc-vous donc pour dit. »
Et la Duchesse de Choiseul ? Nous avons reproduit quelques passages de sa belle lettre à propos de la Sémirami s du Nord. Ailleurs (à Madame du Deffand. — 2 1 Mars, 1 77 1 ) :
« Le pauvre Voltaire ne sait où donner de la tète.
« 11 ménage la chèvre et le chou le vous avoue
« que, depuis son avis à la Noblesse, ses lettres me « dégoûtent-, et, depuis qu'elles me dégoûtent, je ne « les entends plus. Celle-ci m'a paru un vrai g^liu marias. ■
(A .Madame du Deffand. — 6 Mai, 1 772 : Voltaire
« devrait se désabuser de chanter les Ministres; ils ne
a durent pas assez pour qu'il puisse être payé de « chansons. »
La Duchesse de Choiseul était l'intime amie de Voltaire qui , depuis la chute du Ministre , l'appelait Madame Barmécide.
Et la Marquise du Deffand (à l'abbé Barthélémy. — 2 Mars, 1773) :
a Je crois qu'on n'a rien fait de mieux depuis long- « temps que les Barmécides (Tragédie de La Harpe,. « Voltaire en crèvera de jalousie : le mot jalousie « n'est pas le mot propre, c'est celui de l'envie. »
A la Duchesse de Choiseul. — 26 Mai 1774 :
« Rien n'est plus ridicule, n'est plus impertinent et « n'est plus absurde qne la lettre de Voltaire.. .. Il « faut dire pour lui ce que le Seigneur disait pour les
« Juifs: « Pardonnez-leur, etc » Vous pouvez
« compter que je lui répondrai de bonne sorte. »
La marquise du Deffand était l'intime amie de Voltaire, qui l'appelait Y Aveugle clairvoyante.
Nous en passons, et des plus sévères : Madame de Choiseul, Madame du Deffand étaient grandes admiratrices du talent de Voltaire, étaient flattées de rece-
voir scs lettres, mais le connaissaient bien, et, dans l'intimité, en parlaient franchement.
Rappelons-nous les vertes leçons qu'il recevait parfois de Hénault, de Remis, de tant d'autres de ses meilleurs amis. On n'arguera pas de la rivalité, des représailles, d'ailleurs si justes et si légitimes; on ne dira pas : ce sont des ennemis !
De tant de citations (nous pourrions en remplir bien des pages encore), de tant de citations extraites textuellement, loyalement des œuvres de Voltaire ; — de scs soufflets à la morale, au Patriotisme, au respect, à l'intérêt dus au Peuple ; — de scs mensonges, de ses duplicités, de ses hypocrisies et de ses sacrilèges; — et, en même temps, des anathèmes lancés contre le Philosophe par les plus encroûtés sceptiques, par les plus fervents Libres- Penseurs, par les plus fougueux démocrates, Marat, Mirabeau, Brissot, Fauchet, Bûche/., Stendahl, Béranger, Renan, Louis Blanc, Sainte- Beuve, Victor Hugo, Alfred de Musset,.... etc....; — par les hommes politiques, les grands Prosateurs et les grands Poètes, etc. ..., de tout cela, disons-nous, que conclure? — Que les Promoteurs de ce qu'ils appellent le Centenaire, ne connaissent pas Voltaire, ne l'ont pas lu ; -- ou, — ce qui serait pire encore, — que la haine pour toute idée religieuse leur fait oublier, excuser, pardonner, approuver même toutes ces
saletés, toutes ces immondices ! Nous aimons à croire que la première de ces causes est la seule vraie, car elle est la seule acceptable : ce serait autrement à dégoûter de l'histoire, dirait encore Saint-Simon \ — ce serait à désespérer delà morale, du sentiment patriotique, du Peuple enfin, qui applaudirait, non-seulement l'impiété et l'obscénité, mais le mépris pour le Peuple lui-même !
Faudra-t-il donc répéter avec un rédacteur du Siècle (oui, du Siècle, s'il vous plaît !) cette parole si singulière venant de là, échappée dans un moment de franchise et de bon sens :
« AUJOURD'HUI LE CHATIMENT DE « VOLTAIRE EST D'ÊTRE LE DIEU DES « IMBÉGILLES. »
La Bibliothèque Université d'Ottawa
Échéance
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Date due