‹ Le centenaire ou, Les deux BéringheldChapitre 2 sur 21 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I>e rocher de Grammont. — Le Général. — La jeune Fille. — Serment.

XL est de ces nuits dont le spectacle est imposant , et dont la contemplation nous plonge dans une rêverie pleine de charme; j'ose dire qu'il est peu de per-

sonnes qui n'aient ressenti , dans l'âme, ce vague ossianique produitpar l'aspect nocturne de Timmensitc des cieux.

Cette espèce de songe de i'âme prend la teinte du caractère de celui qui réprouve et cause alors soit du plaisir , soit de la peine , soit encore une sorte de sentiment qui participe de ces deux extrêmes , sans être l'un ou l'autre.

Jamais on ne rencontrera, je crois , un site plus propre à faire naître les effets de cette méditation, que le charmant paysage que l'on découvre du haut de la montagne de Grammout , et une nuit autant en harmonie avec de

pareilles idées que celle du i5 juin 181...

En effet, des nuages défigures bizarres formaient de magiques et mobiles constructions aériennes qui, poussées par un \ent rapide , laissaient au firmament des espaces sans voile , et alors , bien quela nuit fût sombre, lalune jetait parfois une lueur souvent éclipsée : ces masses de lumière qui ne coloraient que les extrémités et les feuilles extérieures des arbres sans pénétrer le feuillage entier , comme le fait la clarté du jour, produisaient des accidens en rapport avec la fantasmagorie du ciel.

11 avait plu pendant la matinée et le sol de la route étant humide les pas s'entendaient à peine ; le vent ne soufflant que par momens , et sa violence n'agissant que dans la haute région des nuages , permettait à la nuit de garder un calme majestueux.

Au milieu de ces circonstances, l'on apercevait les plaines liantes de la Touraine et les vertes prairies qui , du côté du Cher, précédent la capitale de cette province. Le feuillage sonore des peupliers dont la campagne est semée , semblait parler sous l'effort de la brise, et la

chouette funèbre, la corax, faisaient entendre leurs cris lentemens plaintifs. La lune argentait la vaste nappe d'eau du Cher; quelques étoiles scintillaient çaet-là , en perçant par une lueur diamantée, le voile nuageux du ciel ; enfin , la nature plongée dans le sommeil , paraissait rêver.

En ce moment, une division toute entière de l'armée d'Espagne revenait à Paris pour y prendre les ordres du souverain d'alors.

Les troupes atteignaient Tours dont elles allaient, par leur arrivée, rompre le silence. Ces vieux soldats , au teint hâlé , marchaient jour et nuit , et traversaient leur

patrie en l'admirant et y secouant la poussière recueillie surlesolindompté de l'Espagne. On les entendait siffler leurs airs favoris ; le bruit fugitif de leurs pas retentissait au loin , de même que l'on voyait au loin , étinceler , dans la campagne , les baïonnettes de leurs fusils...

Le général B ér ingheld ( Tullius) laissant sa division aller en avant, s'était arrêté àla hauteur de Grammont et ce jeune ambitieux, revenu de ses rêves de gloire , contemplait la scène qui s'était offerte subitement à ses regards. Voulant s'abandonner au charme qui l'avait saisi , le général mit pied à

LE CENTENAIRE. l3

terre, renvoya les deux aides-decamp qui raccompagnaient, et ne gardant que Jacques Butmel surnommé Lagloire , ancien garde consulaire son domestique dévoué, il s'assit sur un tertre de gazon , en cherchant un nouveau thème pour sa vie future, et en pensant à tous les événemens qui marquèrent sa vie passée. Il appuya sa tête sur sa main droite , en posant son coude sur ses genoux , et , dans cette at titude , il arrêta ses regards sur le charmantvillagedeSain -Avertin, en les reportant cependant quelquefois vers les cieux , comme s'il eût cherché des avis sur cette

l4 LE CENTENAÎRE.

voûte muette, ou comme si le sentiment qui l'avait toujours dirigé vers les grandes choses lui eût fait désirer de fuir dans les astres.

Le vieux soldat s'était assis , et, la tele sur l'herbe, il paraissait ne penser à rien autre chose , si ce n'est à dormir un moment , sans s'inquiéter du motif qu'avait eu le général pour s'arrêter , au milieu delà nuit, sur la montagne de Grammont. Nous donnerons une parfaite idée du caractère de ce soldat en disant que les moindres désirs de son maître étaient pour lui , ce qu'est un firnian du grand-seigneur pour un Musulman

LE CENTENAIRE. l5

— Ah Marianine ! m*est-tu restée fidèle? s'écriaBéringheld après un instant de méditation ; ces paroles s'échappèrent involontairement du cœur attristé du général, puis, il retomba dans la rêverie profonde qui le maîtrisait.

11 y avait environ dix minutes que Tuliius regardait la prairie , quand il aperçut une jeune fille vêtue tout en blanc, s'avancer avec précaution à travers la campagne : tantôt elle marchait précipitamment,tantôt elle ralentissait sa course en se dirigeant toujours vers le bas de la montagne , sur le sommet de laquelle Béringheld s'était placé.

\6 LF CEÎ<TENAIRE.

En examinant avec attention tous les mouvemens de cette jeune tille , le général crut d'abord que la folie causait cette promenade nocturne ; mais , lorsqu'il \it une faible lumière éclairer le flanc du rocher, il changea d'opinion ; sa curiosité fut piquée au dernier point car la tournure et les manières de la jeune fille annonçaient qu'elle appartenait à une famille que l'on pouvait ranger dans ce qu'on appelle Ya haute classe. Sa démarche , sa taille étaient gracieuses , elle avait garanti sa tête de la fraîcheur de la nuit par un schall disposé avec, une certaine élégance, sa cein-

ture de couleur rouge tranchait sur le blauc de sa robe , la clarté de la lune faisait briller un collier d'acier , enfin cette course solitaire à la nuit , cette démarche inégale et la lumière qui colorait le bas de la roche de Grammont, formaient une masse de circonstances qui doivent justifier la curiosité de Béringheld et ce qui s*en suivit.

Il quitta sa place et se mit à descendre la colline pour rejoindre la jeune enfant qui se trouvait déjà sur le pont du Cher; son dessein était de lui parler avant quelle arrivât au bas du rocher.

A peine le général eut-il mar-

l8 LE CENTENAIRE.

ché trois pas , qu'un rayon de la lune, aonnant sur une espèce de bocage qui décore le penchant de la montagne j lui fît apercevoir un nuage de forme carrée ou plutôt une vapeur blanchâtre extrêmement mobile etabondante, qu'il reconnut pour être une épaisse fumée qui s'échappait du sein de ce rocher.

Cette circonsiancclc surpritd'autant plus y qu'il ne voyait aucun motif pour se chauffer pendant la saison où l'on était alors, et que la présence d'un foyer à l'endroit où la jeune fille se dirigeait, dérangea encore une fois , toutes ses idées et ses conjectures sur

la cause de la promenade de l'inconnue.

Béringheld, avait une énergie, une force de désir qui ne lui permettaient pas de modérer ses sentimens ; son cœur était plein d'une chaleur entraînante qu'il portait dans tout; aussi , il se mit à courir , et il descendit la montagne plutôt comme un loup qui vole à sa proie , que comme un jeune homme qui s'empresse d'aller donner un conseil à l'imprudence ou protéger la faiblesse.

La jeune fille l'aperçut, et, voyant briller les ornemens de l'uniforme du général , elle conçut une crainte bien naturelle. Croyant

pouvoir dérober sa manœuvre à l'oeil perçant de Bëringheld , elle quitta la (evée , s'avança plus lentement à travers les arbres des prairies , et tâcha de se cacher avec soin derrière les troncs des ormes, dans les redans de la levée, ou sous les buissons.

Néanmoins , tel soin qu'elle prît, il lui fut impossible de donner le change au général , qui se trouva bientôt à une faible distance du tertre où elle s'était réfugiée. Elle s'arrêta : en s'apercevant qu'elle ne pouvait éviter l'étranger qui la poursuivait.

Béringheld , de son côté , mu par je ne sais quel sentiment ,

garda sa position , et se mit à examiner de plus près la jeune inconnue.

Il est de ces physionomies qui trahissent sur-le-champ les sentimens de lame, par des signes certains, et que reconnaissent, d'un coup-d'œil , ceux qui ont observé la nature. En un moment, le général devina le caractère de la jeunefille : sesyeuxgrands, ronds et brillans annonçaient , par leur mobilité, une âme facile à exalter ; son front large, ses lèvres assez épaisses semblaient dire combien son cœur était grand, généreux et fier de cette fierté qui n'exclut pas la confiance et l'afTabilitc. Il ne faut

pas croire, d'après cela, que cette jeune fille fût belle , mais elle avait de la physionomie, un air distingué et , ce qui plut bien davantage à Béringheld, un air inspiré.

Cette attitude, cette manière d être, se dévoile par un ensemble de détails qu'il serait très-difficile d'expliquer , mais que l'esprit peut facilement saisir ; or cette masse de gestes et de traits qui constitue f exaltation, se trouvait tellement réunie dans la personne de la jeune solitaire , que le général n'hésita pas à penser que c'était une artiste , ou une jeune fille guidée par une passion violente : son imagination

devait être extraordinairement yive, ardente et nullement légère car les traits de son visage indiquaient un grand caractère d'énergie et de fixité.

Tous ces traits distinctifs étaient cependant enveloppés , ou plutôt ternis par un voile de tristesse et de souffrance beaucoup trop profondes , pour n'être causées que par un sentiment de mélancolie , ou par le ravage de la grande passion: l'on voyait même que cette douleur n'avait pas sa source dans une maladie physique inhérente au sujet , mais que cette noire préoccupation se basait sur des circonstances, pourainsidire, externes. i *

Le général n'eut pas plutôt fini son examen qu'il s'avança vers le tertre, d'où l'inconnue, debout et attentive , regardait Béringheld avec un sentiment mixte qui tenait de l'inquiétude, de la crainte et de la curiosité.

Ici , je dois observer que Tullius portait son cbapeau de général, de telle sorte que la saillie de la corne faisait ime ombre sur son visage.

Alors , ce ne fut guère que lorsqu'il mit le pied sur le tertre de gazon , que la jeune fille put apercevoir la figure du général Aussitôt qu'elle l'eut envisagé, elle recula de quelques pas, en

laissant échapper un mouvement de surprise , que Béringheld prit pour de la frayeur.

— J'espère , mademoiselle , dit le général , que vous ne trouverez pas étonnant que je me sois empressé de venir vous offrir mon secours, en vous voyant seule, à la nuit, au milieu de ces prairies, lorsque des militaires passent à chaque instant sur cette route.

Si ma présence vous importune, que mon offre soit une indiscrétion, pariez? Cependant, en

vous disant que je suis le général Béringheld , je crois que vous serez persuadée que vous n'avez rien à craindre de moi.

Au nom de Béringheld , la jeune fille se rapprocha du général et , sans qu'elle proférât une parole , les yeux toujours fixés sur le visage du célèbre guerrier , elle s'inclina respectueusement mais sa révérence portait le caractère d'élonnement et d'indécision , qui régnait sur sa figure; en se relevant, elle regarda encore avec l'attention de la stupeur , les traits de Tullius.

Le général , à l'aspect de l'attitude extatique de la jeune inconnue, fut convaincu , cette fois , qu elle était en proie à une aliénation mentale. Il la regarda douloureusement et s'écria:

— Pauvre malheureuse!

quoique je n'aye pas sujet de me louer de la constance et de l'esprit de ton sexe , je ne puis m'em-

pêcher de te plaindre , au

moins, ton état prouve que tu ne sentais pas faiblement et que lu aimais avec délire ! . . .

— Eh ! général , qui vous porte à penser ainsi sur mon compte?...

L'étonnement dans lequel je suis n'a rien que de très-naturel , et je puis facilement vous l'expliquer, sans manquer à ce que j'ai promis. J'ai un rendez-vous

— Un rendez-vous , Mademoiselle?...

— Un rendez -vous, général,

2b lE CENTENAIRE.

répliqua la jeune fille , d'un ton et d'un accent qui suffirent pour déconcerter Béringheld; un rendez-vous dont je me fais gloire ; mais rhomme que j'attends vous ressemble tellement, que la vue de votre figure m'a plongée dans un profond étonnement,

A peine la jeune fille eut-elle prononcé ces paroles , que la stupeur qui s'était emparée d'elle passa dans lame intrépide du général ; il pâlit , il chancelle , et à son tour il regarde l'inconnue avec des yeux égarés.

Il y eut un moment de silence pendant lequel l'étrangère examina le changement de visage du

générai et ce fut elle qui parla la première.

"- Puis-je demander à mon tour comment il se fait que mes paroles aient interdit le général Béringheld?

Le général, en proie au rappel d'une foule de souvenirs , qu'il était facile de juger devoir être pénibles , s'écria :

— Est-ce un jeune homme?. ..

— Général , je ne puis répondre à votre question.

- — Si mes soupçons sont vrais, Mademoiselle, vous courez les plus grands dangers , et je ne sais par quels moyens vous les faire apercevoir,

— Monsieur , reprit-elle avec

un lé^er sourire , je ne risque absolument rien, ce n'est pas la première fois que je viens à ce rendez-vous.

Le général fit le geste d'un homme qui se sent soulagé d'un grand poids.

— Mon enfant, dit-il avec le ton d'un père , je séjournerai peut-être à Tours ; nul doute que je vous reverrai dans la société. Vos manières , votre ton , m'annoncent une jeune fille, espoir d'une famille distinguée ; pour votre honneur , acceptez mon bras?., et retournez à la ville un secret pressentiment me dit que vous êtes le jouet de celui

LE CENTENAIRE. 3l

quevousattendez,et...tôtoutard, iJ vous arrivera malheur... Il est encore temps, venez?...

La jeune fille laissa échapper un mouvement de hauteur qui faisait voir que ce soupçon la blessait.

— Ah ! Pardonnez-moi, Mademoiselle? reprit Tullius, si vous ne m'inspiriez aucun intérêt , je ne vous tiendrais pas ce langage!

et... pour peu que les motifs de ce rendez-vous soient fondés sur un sentiment profond , vous me voyez prêt à vous servir avec tout le zèle d'une ancienne amitié.

Comme il finissait ces paroles, onze heures sonnèrent à Saint-

Gatien. Les soas apportés par le vent furent scrupuleusement comptés par l'inconnue.

— Général , dit-elle , je suis venue assez \îte et j'ai le teipps de vous expliquer par quelle circonstance ime jeune fille de mon âge , (le ma tournure, de ma naissance, se trouve, au milieu de la nuit , dans les prairies du Cher , attendant un bizarre signal , tandis que ma famille croit que je dors tranquillement. . . Jeme dois â moi-même d'éclaircirdes soupçons qui ne manqueraient pas de me rendre, demain, la fable de la ville, car vous ne pourriez vous empêcher d'en parler. Elleaccom-

pagna ces dernières paroles d'un sourire légèrement ironique, qui donna à sa physionomie une grâce piquante.

— Hélas! Mademoiselle j je vous en conjure par tout ce que vous avez de plus cher , par votre raère, par vous-même, dites -moi si l'homme qui vous fait venir à cette heure dans un lieu si écarté , est

jeune ou vieux : s il est vrai

qu'il me ressemble 1 . . je frémis, moi, général , accoutumé à l'horreur des combats , je frémis pour

vous Si c était lui!,,,, pauvre

enfant l....

— Général , dit-elle en prenant une attitude sévère , et que la lu-

iDière pâle de la lune rendait propre à frapper Timagination , «général, ne me questionnez pas?. . .

11 y a plus , lorsque j'aurai fini mon simple récit, lorsque J'entendrai le signal , ne suivez point mes pas , ne me retenez point.

Jurez-le moi?...

— Je le jure dit le général d'un ton grave.

— Sur l'honneur , reprit-elle avec l'air de la crainte?

— Sur Ihonneur , répéta le général.

En ce moment , Béringheld regarda la colline , il vit la fumée plus noirâtre , plus abondante , former unnuage épais. — La jeune

enfant se tourna aussi de ce côté avec une visible anxiété , en arrêtant quelque temps sa vue sur la lumière vacillante et faible qui s'échappait du bas de la montagne.

Elle et Béringheld s'examinèrent après avoir fixé ensemble le rocher , et ils restèrent un moment plongés dans des réflexions qui semblaient coïncider , à en juger par l'expression de leurs visages. Enfin , la jeune fille dit encore au général :

— Jurez-moi de ne point aller au trou de Grartimnnt ^ c'est-àdire, à l'endroit où brille cette lumière ; jurez-le moi , général ?,..)>

Cctto demande fut accompagnée d'un air suppliant et d'une crainte qui dévoilaient combien la jeune fille avait peur d'être refusée.

— Je vous le promets, répondit le général.

La joie innocente qui se manifesta chez l'inconnue prouvait la candeur virginale de son ame.

Elle s'assitenarrangeantson schall sur le gazon, et, montrant du doigt au général une pierre qui lui servit de siège, elle attendit que quelques militaires fussent passés , ainsi qu'un médecin qui 5 revenant à cheval de quelque visite pressée , s'était ar-

rété sur la route , en cherchant à reconnaître les personnes qu'il apercevait vaguement ; il parut rcgarderlegcnéraletla jeune fille avec élonnement , mais bientôt après il partit au grand galop.

Alors la jolie tourangelle s'énonça à peu près en ces termes :

ww* wwwwwwvvwww vvwvwvwvwwww v\vvv\w\ \ vv

Page 1