‹ Le centenaire ou, Les deux BéringheldChapitre 6 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Lemaneli — Sédition des ouvriers. — Le vieillard Tremble. — On veut venger "Fanny

Au point du jour , le père de Fnnny se réveille , il jette un coupd œil à la place où sa fille se trouvait toujours. Il ne la voit point Alors, il se tourne sur le flanc qui lui semble le moins douloureux, et il attend avec impatience

rarrivée de cette fille chérie. 11

120 LE CENTEÎJAIRE.

tâche de prolonger ce demi-sonimeil si doux , qui suit toujours le réveil ; il ne fait aucun mouvement pour atteindre le cordon de la sonnette, afin de demander Faimy , parce qu'il présume qu'elle repose , et qu'il respecte le sommeil de celle qui le veilla tant de nuits.

Cependant les ouvriers arrivaient ponctuellement à la vaste manufacture : tous , étonnés , contemplent , en entrant, le compagnon de louvrier expiré , qui , pâle , abattu , assis auprès de Lagloire, jetait des regards furtifs sur chaque personne qui entrait; il semblait attendre pour parler

que tous les ouvriers fussent

réunis.

Le spectacle énergique que

présentait la douleur de l'ouvrier

et du vieux militaire, agit tellement sur l'esprit de chacun , que

personne ne se mit à l'ouvrage, les contre -maîtres eux-mêmes s'approchèrent de ce groupe de douleur , et n'osèrent parler.

Lorsque l'ouvrier eut examiné l'assemblée , reconnu tous ses camarades , il se.leva , et ce simple mouvement, annonçant quelque chose de sinistre , imprima la terreur.

— M"' Fanny, dit-il, est morte!

— Mortel... cria rassemblée

— Elle est morte , et morte assassinée!...

Le silence de la mort n'est pas plus profond que celui qui régna dans le vasle atelier, où deux cents personnes glacées par la douleur, restaient innnobiles et les yeux attachés sur Touvrier et le vieux soldat.

— Il ne reste plus de traces de M"" Fanny!... Ses seules traces sont dans notre souvenir..,

A ces mots , quelques pleurs coulèrent,

— Il est impossible de prouver son assassinat. Le camarade que voici, m'a conduit à l'endroit où elle a péri ; il n'existe aucune preuve.

— Mais son assassin est dans la la ville, à la place Saint -Etienne, où nous lavons suivi.

La douleur imprimée aux esprits par la mort de cette jeune fille tant aimée, était encore trop dominante pour que l'idée de la vengeance s'emparât des cœurs, et s*il est possible de représenter la stupeur, par l'idée du sommeil , on dirait que l'assemblée n'était pas réveillée.

— Hier encore elle était là..., dit un ouvrier.

— Ici , elle ma parlé ! s*écria un autre.

— Pauvre jeune personne!

Comment cela s'est - il fait?.,.

124 tt CENTENAIRE.

demanda un des contre -maîtres.

— Je l'ignore , dit l'ouvrier, et quand je le saurais , M"® Fanny n'en serait pas moins morte!..

En ce moment, un murmure sourd et grossissant commença à se faire entendre : ce fut alors que Lagloire qui n'avait rien dit^ se levant et regardant l'assemblée avec des yeux pleins d'expression , s'écria d'une voix tonnante :

— Eh l ne la vengerez-vous pas?

Cette parole acheva de mettre

le comble à la fureur qui s'emparait de cette masse. Tous sortirent, mus par une rage allumée de cet esprit de justice qui saisit les multitudes.

La nouvelle de la mort de Fanny se répandit dans la manufacture, dans le faubourg, dans la ville, avec une rapidité effrayante.

Pendant que les ouvriers parcouraient les rues en semant cette fatale nouvelle, le père de Fanny entendant sonner à sa pendule une heure à laquelle il était impossible que sa fille ne fût pas levée, tira le cordon de sa sonnette.

Le malade attendit patiemment : ne voyant paraître personne, il sonna une seconde fois, et une seconde fois , personne n'accourut aux sons de cette sou-

neUc, qui suffisait toujours pour faire accourir d'empressés domestiques.

Une commande importante de- \aitctreexpcdiée dans la matinée, lemaladene\it point paraître son secrétaire, ni le chef d'atelier de sa manufacture. Alors une inquiétude vague s'empare du père de Tanny : il essaye ses forces et parvient à se lever. En s'appercevant qu'il pouvait marcher dans sa chambre d'un pas assez assuré , il se dirige vers l'appartement de Fanny; par précaution, il ouvre la porte de la chambre en évitant le bruit, il s'avance vers le lit de sa fille et il tressaille de joie en le

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voyant parfaitement en ordre , car il s'imaginait que Fanny pouvait être malade. Il s'aventure dans les escaliers, le silence de la maison le frappe de terreur ; il n aperçoit personne dans les cours , ses jambes tremblent sous lui...; néanmoins, il s'achemine vers les ateliers ; il en approche et n'entend pas de bruit; il entre , il les trouve vides.

Seul et abandonné , dans sa propre maison, ne pouvant avoir aucune idée du malheur qui l'attendait, il se dirigea vers l'entrée de son vaste établissement, d'où partait le sourd murmure de plusieurs voix. Il arrive, et son oreille T. I. 6

rst frappée de ces mots prononces par la Torx de la surprise.

— M'^* Faniiy est morte assassinée?...v

— O mon Dieu , oui ! . . .

Le pauvre père, accablé, tomba surlesable delà cour, en s'écriant; Ma fille 1....

La femme de chambre de Fan ny , la seule qui fût restée dans la maison , entendant cette plaintive parole et le bruit de cette chute, rentra précipitamment, et traîna le père de-Fanny jusque sur une marche, l'assit, apptjya sa télé sur un coussin qu'elle forma de son schale, et elle lui prodigua des secours.

Vne autre scène, encore plus terrible, se passait en ce moment sur la place Saint-Etienne. Les ouvriers , au nombre de deujc cents, avaient traversé toute la ville, en grossissant leur troupe de leurs amis, de leurs familles et d'une masse effrayante de gens indignés , en apprenant la mort de la jeune Fanny Chemin faisant, des circonstances de plus en plus magiques, volaient de bouche en bouche et exaltaient d'autant les imaginations.de cette multitude ivre de vengeance. Les soldats arrivés de la veille s*y joignirent, attirés par la nouveauté et par le désœuvrement;

l30 LE CENTENAIRE.

cette foule arrivée à la grande rue, était déjà tellement considérable, que cette rue trop petite pour contenir le torrent, ressemblait, dans toute sa longueur, à un parterre de théâtre . rendu noir par la foule qui se presse dans son enceinte.

Cette masse populaire, composée de visages en fureur, qui, tous offraient des expressions différentes , déboucha sur la place Saint- Etienne, qu'elle envahit tout entière : là, elle réveilla le grand vieillard , et le général Béringheld qui par hasard était logé à l'archevêché , par le plus effroyable tumulte , qu'un peuple

LE CENTENAIRE. l3l

ivre et soulevé par la colère, ait fait entendre.

— Justice l . . . justice 1 . . . arrêtez l'assassin de Fanny l . . . Justice l . . . Qu'on s'empare de Thomicide l . . .

A mort i . . . En prison , en prison l'assassin!... il a massacré Fanny ! Fanny î . . . . Qu'on le punisse ! . . .. Justice ! . . . . qu'on l'entraîne ! . . . nous le demandons ! . . .

l'assassin 1 . . . l'infâme ! — Vengez le père privé de sa fille î . . . Vengeance ! . . . vengeance ! . . . Que la garde vienne ! . . , . Qu'on l'emprisonne ! . . . . Forcez les portes ! . . . . Entraînez-le ! . .. Justice ! . . . Allez chercher la garde 1 . . . . Où est la garde ! . . . Justice ! . . . . justice l . .

i:>2 LE CENTENAIRE.

Armiez l'assassin !. . . Qu'il meure sur l'échafaud ! . . . Nous ne lui ferons aucun mal , mais qu'on l'en- I raine!.. . qu'on le livre à la justice ! . . . Courez chez le procureur

impérial! Au tribunal!

Qu'on l'égorgc plutôt!... Brisez ses fenêtres ! . . . Qu'on le traîne !.. . A la voirie! ... Son corps à la voirie !.. . Ou on lui fasse comme il a fait 1 . . . Qu'on le tue î Rendons -

lui la pareille! Vengeons

I anny ! . . . Jl n'a pas eu d'horreur <Ui sang!. *. du sang de Fanny! ,. .

A la garde! Qu'on l'emprisonne!... lia ttié l'innocent!..

Vengeance! A la voirie!....

Qu'on le déchire! ... Qu'on nous

LK CENTENAITIE. l 35

Je livre !. .. Nous nous ferons justice! ... l.e vieillard!.... Qu'on livre le vieillard!... Emparez-vous du coupable ! . . . . Qu'il meure ! . . . il a lue Fanny ! . . . Q u'il mein-el . . . le vieillard ! , . . , le vieillard ! . .. . Qu'on lelivre!.. .sur-le-champ!. .,

Un moment , cette foule arrêta ses vociférations, mais ce silence n'en fut que plus horrible , et une mullitude de voix enrouées partirent de gosiers desséchés! .. .

— Brisez les portes, le vieillard !... le vieillard , livrez-le à la justice!... en prison î... qu'on lui fasse son procès !... qu'il meure !...

qu'on l'étrangle!... A la voirie!...

Faites justice!... Fanny! Fanny!..

l34 I^E CENTENAIRE.

vengeons !...veDgeons Fanny!....

Brûlez la maison ! qu'on s'en

empare livrez le vieillard!

livrez l'homicide l.... livrez l'assassin l.... A l'échafaud le criminel ! Yengcance ! vengeons

notre père 1... A la voirie le vieillard.... A mort!... Des armes !...

Prenons des pierres !.... Qu'on le lapide !... qu'on le traîne !... A la garde!... Où estla justice!... Qu'on, l'arrête!.... il a tué Fanny I..,. il a

tué Fanny !.... qu'il meure!

Un violent combat était engagé à la porte de la maison : les gens qui l'habitaient l'avaient barricadée ; mais la foule, se poussant par un mouvement de vague sur

cette maison , produisait un effort tel, que ceux qui se trouvaient les plus près de l'habitation , couraient risque d'être écrasés ; ensorte que pour leur propre sûreté, ils cherchaient à enfoncer les portes , et ils montaient vers les fenêtres; mais le mouvement d'impulsion croissant avec les imprécations , ils furent forcés , sous peine d'être écrasés , de repousser l'effort ; ensorte que la place Saint- Etienne offrait l'image d'un flux et reflux de têtes, véritablement effrayant pour les nombreux spectateurs qui se montraient aux fenêtres.

l36 l.E CENTF.NAIRE.

Ces inoiivemens arrètcronl les cris : il n'y avait [>liis que les cxtréinilés de la ioule et quelques voix solitaires du milieu qui s'écria lent encore: Arrêtez l'assassin !.... Veni^ez l'anny 1.... Kn prison ! 0^* <>" Teiitraine !.-.. Justice!... lorsque d'autres cris de joie se (irent entendre du côté de Ja rue de l'Archevêché; Ton entendit : Voici le Maire !.... voici le

Procureur inijDérial ! voici la

ganle! place! rangeonsnous! on vient l'arrêter!

j)lace!....

En même lem[)s le général Béritïglield ci son élat-niajor débouchaient par le cloître Saint-Ga-

tion, et les tambours annonçaient l'arrivccde cette force armée.

— Vengez Fannv!.... Arrèlezl'a»sassin !.... A mort!.... Livrez-le !...

criait-on toujours en laissant passer le Maire, le commissaire et le Procurcur^impérial en costumes car ils avaient sagement prévu que celte circonstance en imposerait.

Pendant qu a travers cette multitude agitée , les autorités civiles et judiciaires se frayaient avec peine un chemin très-étroit , qui se comblait subitement après leur passage, le général Béringheld, à la tète de son état-major, ordonn iit , sous des peines sévères, aux soldais de sa division qui se

l58 LE CENTENAIRE.

trouvaient dans la foule , d'en sortir et de se rendre à leurs loi;cmens.

Parvenu devant la maison où claie le grand vieillard , le généra' , condescendant à la prière du Maire et du Préfet , plaça des soldats qui se joignirent â la garde départementale et l'on déploya une force imposante : il en était grandement temps, car la porte de la maison , asile du grand vieillard , ne tenait presque plus , et le Substitut du Procureur-impérial 5 accompagné du Maire , d'un commissaire de police et d'une escouade de gendarmerie, entrèrent dans la maison.

LE CENTENAIRE. l5g

Elle était déserte , tous les locataires l'avaient abandonnée en emportant leur argent. La foule, cernant la maison de tous les côtés 5 facilita la sortie des habitans parles fenêtres ; car, cette multitude effrénée n'en voulait qu'au vieillard : aussi, ce n'était qu'après que chaque personne se faisait reconnaître, qu'on la laissait s'enfuir.

Le Substitut parcourut toute la maison ; Béringheld , le Maire et les autres personnes l'accompagnaient. Lorsque le secrétaire répondit à la foule ^ue le vieillard ne s'y trouvait pas , les vociférations recommencèrent : Qu'on

l/jO LE CENTENAIRE.

hnilcla maison 1... on la rétablira, nous la paierons!.... justice!.... Il s y trouvait, on l'y a vu !... etc.

Enfin, lo général et le groupe des personnes qui visitaienlla maison, arrivèrent dans la pièce la plus vaste qui donnait sur la rue, et , un gendarme regardant dans la cheminée, aperçut le vieillard suspendu dans cet endroit, au milieu du tuyau de cheminée.

Le vieillard se voyant découvert , descendit, et le peuple attentif à ce qui se passait dans cette chambre, dont les croisées étaient ouvertes , poussa des cris de joie à l'aspect du vieillard.

- 11 est arrêté !... Victoire! .. .

LE CENTEXATRE. l4l

Vive le Maire!.... Vive le Subsli-

lut ! Victoire î Vive notre

maire !... Livrez-nous l'assassin !...

En prison nous Tentraîne-

rons!.... A bas les soldats, il n'en faut pas ! .. Nous le conduirons à la prison !.... Livrez l'assassin !....

Vive notre maire !.... Victoire !....

Qu'il livre l'homicide! A la

voirie le scélérat !.. Qu'on le déchire !...

Le grand vieillard tremblait de

tous ses membres , il régnait sur sou visage cette peur puérile, cette

frayeur terrible qui s'empare de

toutes les facultés. Il s'assit sur

un fauteuil sans dire mot.

Le Substitu l, le ALiire et le com-

1^2 LE CENTENAinE.

inissairc s'assirent autour d'une table : le général Béringheld se tint debout contre une des croisées , en demandant à la foule du silence par un signe de main. La multitude se tut, et son dernier cri fut : Justice!... justice 1...

Lorsque le silence régna dans la place , le vieillard reprit courage ; il s'avança contre la croisée, et, voyant la force armée qui le protégeait , sa peur s'évanouit.

Il alla droit à Béringheld , lui fît un signe de tête , qu'il accompagna d'un sourire sardonique ; le général effrayé ne répondit que par un salut , produit par une profonde terreur.

Le grand vieillard s'avança vers la table , autour de laquelle le Substitut et les autres fonctionnaires se parlaient, pendant qu'un secrétaire s'apprêtait à écrire les déposilions. Il s'agissait de décerner un mandat d'arrêt, et l'on s'apercevait qu'il fallait un juge d'instruction. Un gendarme fut détaché pour aller en chercher un.

Arrivé près de la table, le vieillard regarda ces apprêts d'un air ironique, qui aurait glacé la main du secrétaire s'il l'avait aperçu ; puis il dit aux fonctionnaires :

— Savez-vous, Messieurs, contre qui vous procédez ?

— Non, Monsieur, interrom-

pil le Maire; nous commençons le protocole d'usage, et (Jans un instant nous allons vous interroger... Vous sentez que nous sommes portés à ce que nous faisons par notre devoir , et qu il est trèspossibI<; que vous soyez innocent de ce dont la voix publique vous accuse. Une fois justifié, s'il n'y a aucun indice suffisant pour wons incul[>€r , nous serons encore forcés , je crois , de vou)« emprisonner pour assurer votre propre vi^j contre celte foule, à qui il sera très-difficile d expliquer votre innocence, et personne ici ne serait à l'abri de sa fureur ; car les soldats qui sont sous les fenêtres

LE CENTENAIRE. 1 /jS

n'ont pas de cartouches; et si le soulèveiiHini avait lieu , je ne vois aucune précaution humaine pour se soustraire au danger.

Le vieillard était resté dausuoe immobilité parfaite; les assistans furent stupéfaits de son attitude et (ies singularités que nous avons nocriles : ce ne fut qu'après un moment de silence que le Maire demanda au vieillard son passeport et ses papiers.

l46 LE CENTENAIRE.

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