HISTOIRE DE L'OUVRIER
S'appuyant alors sur le panneau de la portière ouverte par Béringheld, l'inconnu, parlant â voix basse et de manière à n'être entendu que des deux personnes auxquelles il s'adressait . s'exprima en ces termes :
— « Général , je suis d'Angers , où j'étais boucher bien longtemps avant la révolution.
Le bourreau vint à mourir sans postérité , et le malheur voulut
que le sort me désignât pour le remplacer!
A ces mots, que le narrateur ne prononça qu'avec une répugnance marquée, Lagloire fît un demi-tour à droite, et se mit à siffler pour ne plus rien entendre; à cette manoeuvre du soldat, les yeux de l'ouvrier s'emplirent de larmes qu'il retint ; alors le général l'encouragea par le ton de bonté qui présida aux raisonnemens qu'il employa pour le consoler.
— Général, reprit l'ouvrier tout ému , personne en cette ville , excepté ma femme, ne sait l'horrible fonction que j'ai remplie jadis
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Il dit CCS paroles avec chaleur et continua :
— Nous étions en 1760 environ, j'étais marié depuis quelque tems; ma femme tomba dangereusement malade : un cancer et une fièvre mortelle compliquèrent et assemblèrent leurs souffrances.
Aucun médecin ne vint chez moi.
Un soir , ma femme était prête à rendre le dernier soupir. J'étais assis à côté de son lit, de manière à tourner le dos à la porte; toutà-conp j'entends crier les ^onds , nria femme se réveille , lève les yeux, jette un cri terrible et s'évanouit. Je me retournai, je restai frappé de stupeur !... il me sera-
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bla voir l'esprit du premier criminel que j'avais exécuté.
Cette ombre s'avança lentement etle feu des yeuxdu grand vieillard qui s'approchait, me fît bien voir qu'il vivait. Je me levais, quoique tremblant, pour le questionner et me mettre sur la défensive, lorsqu'il m'ordonna, par un signe demain, de m'asseoir à ma place.
Il prit un siège , et tata les mains de ma femme. Après cet examen , il se retourna vers moi , et me fit la plus horrible proposition
A cet instant l'ouvrier hésita, mais , pressé par le général , il lui dit enfin tout bas : « Il ma de-
mandé le corps d'un homme vivant, n
Béringheld frémit , le bourreau épiait avec une curieuse anxiété l'expression de la figure du général ; jugeant cependant que le mouvement d'horreur qu'il venait de manifester n'avait rien qui le regardât , il ajouta promplement ; « j'acceptai !... »
Mais, reprit-il après un moment de silence, ce ne fut qu'après bien des combats et après plusieurs visites de cet étrange personnage dont les raisonnemens me convainquirent , ou plutôt l'amour violent que je portais à ma femme me détermina.
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A chaque visilc, levicillard, par im lafTinement cruel, suspendait les souiFrances de ma femme, et arrêtait les progrès de son mal, en me promettant sa guérison aussitôt que j'aurais consenti à la terrible proposition. J'adorais Marianne et ses plaintes me fendaient le coeur!...
Alors , un soir , je promis qu'à la première exécution , je détacherais de la potence le criminel avant que la corde l'eût fait périr, et que je le livrerais au vieillard.
Je l'ai fait, général ! dit l'ouvrier ; que de gens ont commis de plus grandes fautes i>our leurs maîtresses:.... Que vous dirais-je
de plus?... ma femme fut guérie, elle vit encore, et toujours elle ignorera de quel prix j'ai payé soa existence.
Ces derniers mots jetèrent le général dans une terreur inimaginable ; on eût dit que cette réflexion s'appliquait à lui-même, et qu'elle lui causait des souvenirs si pénibles , qu'ils ressemblaient, dans leurs effets , à des remords cuisans.
Les circonstances, reprit l'ou- \rier, qui accompagnèrent les visites de cet être bizarre sont presque effacées de ma mémoire , par suite des événemens de la révolution : il en est de même de
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ce qu'il faisait pour arriver à la ^'uérison de ma chère Marianne :
tout ce que j'ai retenu, c'est qu'il ne s'est jamais servi que de ses deux mains et de liqueurs qu'il apportait cachées sous son manteau , de telle manière que jamais je n'ai pu les apercevoir. Ma femme était presque toujours endormie quand il s'en allait; il défendait â chacun , même à moi , de s'approcher d'elle : à son réveil , elle ne se souvenait de rien ; \ avais beau la questionner sur les drogues que le vieillard lui faisait prendre , elle ne me répondait pas et me regardait d'un air étonné.
Depuis trente-deux ou trente-
trois ans que ces singuliers évéuemens me sont arrivés, je n*ai pas revu ce vieux médecin ; je îi*ai point osé lui demander ce qu'il fit du criminel , qui , du reste , méritait plutôt dix morts qu'une !.. Tout ce que je sais , c'est qu'il n'en est pas resté de traces.
Enfin , général , il y a quinze jours j'allais à Grammont , j'aperçus un mend iant couvert des bail Ions les plus ignobles, je ne sais quel sentiment me poussa à examiner ce pauvre, je reconnus le vieillard!... ma stupéfaction me fit rester en face de lui , et, après un moment de silence , je lui rappelai le bourreau d'Angers... ïl se
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mit à sourire. Alors jelui dis qu'il y avait un malade bien précieux pour la ville, et qu'il devrait bien le sauver.
Je lui parlai de notre maître , de sa jeune fille 11 me questionna beaucoup sur le caractère de M'^ Fanny, sur les signes particuliers de son visage... Mes réponses le satisfirent singulièrement, et il finit par me dire que, si je voulais voir mon maître guéri, je n'avais qu'à prévenir sa fille ; que ce ne serait qu'avec elle qu'il converserait et qu il communiquerait , parce que des raisons d'une haute importance l'obligeaient à rester caché.
J'ai tu à M"* Fanny toutes les circonstances qui me concernaient; mais , général , son père va mieux, et elle se rend toutes les nuits.»,.
— Elle se rendait!... s'écria le néral , tiré de sa rêverie par le nom de Fanny.
A cette exclamation , l'ouvrier , apercevant entre les mains du général le collier d'acier que portait Fanny et que Béringheld agitait , en le regardant avec attendrissement, l'ouvrier resta immobile comme si le tonnerre l'eût foudroyé.
— Malheureux! dit le général, tu ne pouvais savoir où tu conduisais la fille de ton maître
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L'cx-bourreau , les yeux hébétés et stupéfait, ne pouvait prononcer une seule parole , les idées les plus épouvantables terrassaient toutes ses facultés.
— Tu n'as pas changé de métier, dit Lagloire avec un accent terrible, la jeune fille* est morte et c'est toi qui en es cause....
Le pauvre homme s'approchant des mains du général, s'inclinasur le collier d'acier de Fanny , y déposa un baiser respectueux , et , après ce muet hommage, il tomba de douleur.
En le voyant gisant à terre , son compagnon accourut précipitamment, il s'empressa de le relever,
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mais l'ouvrier mit la main sur son cœur, comme pour indiquer que c'était là le siège de son mal et qu'il se sentait mourir : il rassembla ses forces pour dire à son camarade .*
— J'ai tué M"^..Fa...a...anny!
La difficulté qu'il eût â dire celte simple, phrase annonçait une rapide dissolution, sa pâleur devint mortelle , et la clarté du ciel permit de voir ses yeux qui se débattaient contre les coups de la mort : bientôt il serra , par une dernière tentative, la main de son compagnon , son œil resta fixe.... et la chaleur abandonna par degré son corps dénué dévie.
L'ouvrier et Lagloire le mirent sur leurs épaules et le porlèreot contre un parapet en pierre qui se trouve au-dessus du rempart, à l'entrée de la ville. Le compagnon ayant déposé son camarade lui ferma les paupières , s'agenouilla religieusement à ses côtés et récita une prière. Lagloire, mu par ce sentiment inné dans le cœur de l'homme , se mit aussi à genoux et joignit sa douleur à celle de l'ouvrier, qui implorait le ciel.
Cette scène lugubre eut pour témoins les gens de la barrière et le général, qui ne cessait dépenser à Fanny
Enfin Béringheld , laissant La-
gloire sur ce lieu de misère, ordonna d*entrer dans la ville et de le mener à la maison qui lui était destinée. Le général y arriva bientôt , il se coucha , mais ce fut vainement; le sommeil ne put approcher ses paupières , il ne cessa de penser à Fanny et à tous les souvenirs que cette aventure, ainsi que la rencontre du Centenaire (*) devaient éveiller en lui.
Cependant sur le matin , il parvint à s'endormir. Il fut bientôt tiré de ce repos salutaire par les scènes terribles des chapitres suivans.
(*) On verra plus tard la cause de ce nom
donué au vieillard.
[Note de V Editeur.)
Lagloire avait eu ses raisons pou r rester aux Portes de fer avec Vouvrier compagnon du mort.
Il \ouIait attendre le yieillard qu'il soupçonnait être l'assassin de Fanny , le suivre et le désigner â la vengeance publique.
Le vieillard , marchant d'un pas d'ime lenteur incroyable, ne tarda pas à paraître , et le soldat le montra â l'ouvrier, qui trembla de frayeur à l'aspect de cette bizarre machine