‹ Le centenaire ou, Les deux BéringheldChapitre 9 sur 21 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

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GÉNÉRAL BERINGHELD (*)

Avant de commencer l'histoire du général, il est nécessaire de

(*) Il eut ëté très-faslidieux pour le lecteur d'avoir à lire en entier les mémoires du général Béringheld 3 on a donc été forcé d'en extraire ce qui se rattachait plus particulièrement au sujet, et d'en faire unenar-

l88 LE GEKTENÂIRE.

rendre compté des circonstances bizarres qui précédèrent sa naisration suivie, en la coupant cependant par

des lacunes nécessaires. On y perdra, peutêtre, la manière détaillée et consciencieuse avec laquelle le général racontait les moindres détails qui concernent le vieillard et les événeraens de su jeunesse^ mais l'on peut répondre que l'on doit y gagner une précieuse rapidité dans l'intérêt.

En ne publiant pas les lettres , les mé< moires et les-renseigneraens qui servent de base à toute celte histoire , je sens qu'à cba* que pas je dois des explications. Je préviens donc que les détails déjà donnés sur le vieillard se trouvaient dans une lettre que le général Béringheld avait adressée, à celte époque, à un savant distingué de la capitale; aussi l'on a dû remarquer que la description dé taillée du vie uxBéringheldu'était pas sorti

sanc€ : ou y trouvera, par une singularité remarquable , plus

de la plum« sévère d'un auteur : nous l'avons jugée assez curieuse pour la laisser toute entière : il en sera de même poiur beaucoup d'autres morceaux de celte histoire, dont ou respectera le cachet et qu« l*on extraira fidèlement des correspondances et des mémoires.

Nous faisons cette observation , une fois pour toutes, afin d'éviter les reproches que l'on pourrait nous adresser, soit sur le peu de vraisemblance , soit sur la difiérence des styles.

Malgré notre désir de laisser parler le général, nous avons arrangé la narration comme si elle était faite par TÉditeuT, afin de nepas changer la manière , le genre et la division adoptés. Enfin nous ferons observer que si nous avons retranché quelque chose.

igO LE CENTENAIRE.

de renseignemeus sur le vieillard, que dans la suite de sa vie, mais seulement jusqu'au moment où nous le reprendrons sur la route de Paris.

Son père , le comte de Beringheld , était le dernier rejeton d'une famille illustre dans les annales de la France, et l'une des plus nobles : elle tirait son origine d'un Tuiiius Béringheid , célèbre chez les anciens Germains et dont les historiens romains font mention.

Avant que la France devînt un

rien de ce qui reste n'est inutile, et que l'histoire du général se lie entièrement k celte aventure. (Note de l'Editeur)^

royaume, les comtes de Beringheld habitaient les contrées du Brabant , où ils avaient une petite principauté : ils déchurent sensiblement. Enfin ^ du temps de Charlemagne ils vinrent en France. Des services rendus à l'empereur leur concilièrent l'amitié de ce grand prince , qui leur acheta leur comté ^ dont le château avait été pillé et détruit par les Saxons. Charlemagneleur concéda en échange un comté , situé au pied des Alpes : il donna même à ce comté le nom de Béringheld ^ mais cène fut que bien tard que le nom primitif s'éteignit, et qu'il fut remplacé par

le mot tudesque de Béringheld.

Les comtes de Béringheld furent alors occupés pendant longtemps à transplanter en France leur fortune ; tout entiers au soin de se rendre respectables par de nombreuses possessions, par une grande quantité de vassaux et un château fort , vaste et bien situé, ils tombèrent , quant à la renommée et à la gloire militaire , dans imeespèced'oublirce ne fut guère que sous le règne de Philippe-le- Bel qu'ils reparurent à la cour , dans l'histoire , à la guerre, avec un éclat qui les rendit célèbres. Ils furent comptes parmi les grands vassaux , et le chef de cette fa-

mille se voit souventdans l'histoire comme un des grands officiers de la couronne de France.

Nous passons sous silence les hauts -faits et les circonstances qui concernent celte famille. Elle arriva à son plus haut degré de gloire et de prospérité sous le règne de Henri m, Henri iv et liOuisxiii; mais, à partir du règne de Louis xiv, elle déchut sensiblement pour ce qui regarde les honnourset les dignités, sans rien perdre cependant de ses importantes richesses : il semblait qu'un ^énie protégeât cette famille , au n»ilieu des grandes secousses qui agitèrent la France, sous les règnes

de Charles ix , jusqu'au règne de Louis XV. Les terres, les biens, la considération, en un mot ^dmai^rieide la vie fut scru puleusement conservé et toujours agrandi. Rien ne dégénéra de ce qui est au pouvoir de l'homme , il n'y eut que Fesprit et les qualités morales de l'âme qui vieillirent ; car les races d'hommes ne peuvent pas toujours se soutenir , et il en est des familles comme des plantes qui perdent de leur qualité en restant sur le même terrain.

Le père de Tullius, héritant de l'espèce d'abâtardissement qui s'était emparé du moral des comtes deBéringheld , se trouva l'être

LE CENTENAIRE. igS

le plus faible et le plus superstitieux qu'il fût possible de voir , un de ces hommes dont la vue n'excite que le sentiment de la compassion. Bon par caractère , il n'avait jamais pu jouir de l'amour de ses vassaux, parce que les gens qui le gouvernaient, commettaient sous son nom des exactions et des violences.

L'espèce d'infirmité morale qui se faisait sentir dans le caractère du comte de Béringheld , s'augmenta singulièrement à la mort d'un de ses oncles , Commandeur de l'ordre de Mallhe.

Cet oncle , avant de mourir , appela son neveu, ils eurent en-

semble une longue conférence, dont le sujet influa visiblement sur l'esprit du comte» Ce fut depuis cet époque que le pouvoir du confesseur deBéringheld devint beaucoup plus étendu, et son ascendant sur l'esprit du comte ne fut un mystère pour personne.

En 1 770 , la famille Béringheld fut réduite , par la mort du vieux commandeur, à ce seul comte Etienne de Béringheld , qui , par la réunion des biens de toutes les diverses branches éteintes, devint un des plus riches seigneurs de France et le plus ignoré. 11 épousa l'héritière de la maison de Welleyn-Tilna , qui , de son côté, était

aussi ledernier rejetonde cettefamille , et qui , de même que Bériogheld, se trouva d'un caraclcre tout à fait nul. Il semblait qu'un malin génie se fût amusé à réunir les deux infirmités de deux familles mourantes, pour en créer un assemblage de faiblesse.

Le comte et la comtesse de Béringlield vécurent dix ans sans avoir d'enfans , et les bruits les plus injurieux coururent sur le R. P. André de Lunada, le confesseur du comte.

Nous allons essayer de rendre compte des cris que poussèrent les cent voix de la Renommée.

igS LE CENTENAIRE.

On prétendait que le Commandeur avait fait à son neveu une confidence extraordinaire qui embrassait l'existence totale des Béringheld , leur fortune prétendue illégale, etc.

L'on renouvelait, au sujet de cette confession du moribond , tous les bruits qui coururent sur ce Commandeur et sur sa famille.

Ce Commandeur fut toujours accusé de sorcellerie , de magie blanche et noire ; la vente de son âme au diable n'était pas plus oubliée que son goût pour la chimie , la physique , et que la recherche à laquelle il se livrait en-

vers un membre de sa famille.

Nous allons expliquer ce fait d'une manière plus claire.

La famille Béringheld, ainsi que toutes les familles , s'était dès long-temps divisée en une multitude de branches. Ce fut en i43o que George Béringheld eut, pour la première fois depuis l'origine de la famille , deux fils qui vécurent tous deux ; l'aîné fut nommé George , et le second Maxime : de manière qu'en 1470 , sous Louis XI , la famille se sépara pour la première fois en deux branches, car Maxime eut un fils.

Alors Maxime ayant de la postérité , obtint le titre de comte , T.i. 9

et ajouta le nom de Scuidansà son nom , afin que la branche cadette fût toujours distinguée de la branche aînée.

Cette branche cadette en forma d'autres, et cet assemblage des branches cadettes de la maison de Béringheld , devint une autre maison puissante, en héritant des biens que ses membres acquéraient lorsqu il ne se trouvait pas d'héritier direct. Ce fut le commandeur "^ènn^heXà-Scuidans , qui rassembla sur sa tète les immenses richesses de cette maison cadette^ et qui, par sa mort, les reporta dans la branche aînée , représentée par le comte Etienne,

LE CENTEKAIRE. P.Ol

père du général dont il est question.

Revenons au fils du premier comte Maxime Béringheld-tScw/danSy fondateur de la maison Sculdans , car c'est sur ce fils que roulait toute l'histoire.

Ce fils du premier comte Maxime Béringheld-5ct^</a7i5 était l'objet d'une effrayante légende.

Ce Béringheld , second comte Sculdans , s'adonna aux grandes sciences, 11 vécut avec les savans de ce temps , visita dans le cours de sa longue existence , l'Inde, la Chine ; il assista à la découverte du Nouveau-Monde , fit le tour du globe , et vécut

depuis Tannée 1470, jusqu'en 1 572, qu'il disparut, le jourmême de la Saint-Barthélémy.

Cette longue existence lui fit d onner le su m om d u C^nferwitre ; l'on prétendait que son esprit re- Tcnait sur la terre ; et l'on citait toutes les fois qu'il rendait des visites à sa famille. Le fait est que la dernière fois qu'il vint à Béringheld, ce fut en i55o, et il fitprésentde son portrait : on fut étonné de trouver au Centenaire une vigueur , une force qui ne sont pas ordinairement l'attribut de la vieillesse. On ne le vit plus depuis ce temps ; mais la tradition prétendait que l'on aperce-

vait le Centenaire, et que c'était lui dont le pouvoir magique protégeait la famille.

Voilà comme cette confuse histoire se rapportait au Commandeur 5cu/c^n* : on disait que ce \ieux commandeur s'était mis à la recherche du Centenaire , d'après une vision qu'il avait eue en Espagne , et d'après un mémoire présenté au ministère Espagnol sur une aventure arrivée au Pérou ; que le Commandeur ayant fait le voyage , se convainquit de l'existence du Centenaire et que Sùuidans nxourut pour l'avoir aperçu subitement.

Il s'en serait donc ouvert à son

neveu le comte Etienne, avant d'expirer, et cette confidence reportée par le comtede Bcringbeld au tribunal de la confession , était le fondement du pouvoir du Père André de Lunada , ex-jésuite. 11 aurait, par là, possédé les moyens de perdre le comte , dont les possessions étaient le produit de la sorcellerie , et ce père André , abusant de la faiblesse de son pénitent, caressait l'idée de s'emparer des biens de la famille Béringbeld , en empêchant le comte par des moyens bizarres , d'avoir des héritiers.

Tel était en 1780, l'état dans lequel se trouvait la famille de

Béringheld et les bruits qui couraient sur cette illustre maison.

Ce préliminaire indispensable évitera toute obscurité par la suite :

Le château de Béringheld était un des plus vastes et des plus romantiques qu'il fut possible de voir : situé , au milieu des montagnes pittoresques qui commencent la grande et belle chaîne des Alpes , il luttait , par sa hardiesse et son étendue , avec les monts sourcilleux qui Tenvironnaient.

Il paraissait montagne lui-même.

Le mélange des architectures diverses de différens siècles, le rendait comme les archives de l'art,

et attestait à combien de siècles et de destructions il eut à résister

Il y avait une foule de constructions, une chapelle, des corpsde-logis , de magnifiques écuries, des orangeries, toutes bâtisses qui portaient le caractère d'une grandeur vraiment royale et qui composaient un ensemble tout-à-fait romantique.

De vastes jardins se confondaient à leurs confins avec les Alpes , et les plus beaux points de vue , les plus belles vallées dont la nature seule avait fait les frais embellissaient cet imposant séjour.

Le château était précédé par

une grande cour , au bout de laquelle se trouvait une grille , où commençait alors une immense prairie garnie d'arbres , et après cette prairie, on avait laissé subsister ce qu'on nomme un tournebride. Ce tournebride , était un bâtiment où demeurait le premier concierge du château , cette construction tenait au village dont elle formait la première maison, et le concierge avait fini par conquérir le droit de vendre de Tavoine , des fourrages et du vin.

Alors les voyageurs s'arrêtaient à cette espèce d'auberge, tenue par ce concierge , et c'était à cet

endroit que se rassemblaient les domestiques du cliâteau ainsi que les plus riches du village. De ces conciliabules parlaient les bruits queDousavonsrapportés succinctement , afin d'éviter au lecteur de les entendre conter par Babiche, la femme du concierge, la présidente-née du cercle du tournebride.

Le 28 février 1780, il se tenait à ce tournebridc une séance, à laquelle on peut faire assister le lecteur pour le mettre au fait de l'événement qui empêcha la famille Béringheld de s'éteindre.

Il était neuf heures du soir , un vent de bise, harcelait avec tant

LE CENTENAIKE. 209

de vigueur la porte déniantciée dutournebride, qu'à chaque instant on croyait qu'elle allait être emportée. Chacun des assistans se rapprochait de plus en plus d'un feu de bois de sapin, qui jetait tant de clarté que l'on n'avait pas besoin de chandelle.

Le gros concierge, habitué à entendre régulièrement les voix glapissantes des collègues de sa femme Babiche, dormait dans un coin de la cheminée ; à l'autre coin était la sage-femme du village, vieille sorcière qui cumulait avec ses fonctions obstétriques y le droit de dire la bonne aventure , de jeter des sorls , de nouer l'ai-

guillette , de guérir avec des paroles magiques et des simples bien choisis. Elle avait environ quatrevingt-dix ans, et sa figure desséchée , sa voix rauque , ses petits yeux verds , ses cheveux blancs qui s échappaient de dessous un mauvais bonnet, ne c ontribuaient pas peu à fortifier les idées qu'elle entretenait sur son compte.

Ayant vu naître la population presqu'entière du village, connaissant les généalogies de chacun , les mystères de la naissance, les histoires de chaque famille ; il était impossible qu'elle ne fut pas une autorité , et une puissance redoutable du village de

Béringheld , surtout lorsque les pères l'avaient représentée à leurs en fans en bas âge , comme une sorcière, ou tout au moins comme une femme à vénérer.

A côté d'elle , venait Babiche , grosse femme , fraîche et jolie ; contre Babiche était le plus fort épicier du lieu , nommé Lancel.

Trois ou quatre commères octogénaires tenaient le milieu.

Le gros concierge avait à sa gauche , le garde-général des forêts de la couronne , homme aimable, instruit, musicien, marié depuis peu, et qui ne trouvant pas accès au château , venait quelquefois écouter les nouvelles

qui se débitaient au cercle du tournebride. Il étaitThommed affaires de plusieurs maisons dont les propriétés se trouvaient aux environs , sa femme extrêmement jolie, et d'un caractère assez aimable pour briller sur un plus vaste théâtre , venait rarement à cette assemblée ou sa dignité aurait été compromise.

— Le Père de Lunada, a fait renvoyer ce matin le jeune homme que madame avait pris en affection , disait la concierge , il ne laissera pas, si cela continue, une seule tète qui soit du genre masculin, j'ai toujours peur lorsqu'il passe à cette grille et qu'il

jette sur cette maison son grand œil sournois , qu'il n'aperçoive mon pauvre Lusni.

— Me voici! s'écria le concierge endormi qui s'entendant nommer par sa femme , crut que sa despotique moitié l'appelait.

— Le fait est qu'il prend de rudes précautions pour s'assurer le gâteau , dit une des commères.

— N'est-ce pas pitoyable de voir périr une des plus nobles familles , et les anciens protecteurs de tout le village.

— Ne calomniez pas ce saint homme , s'écria le politique concierge, qui sait s'il n'est pas à rôder ici près.

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— A quoi servirait au Père de Lunada de posséder les biens immenses de la famille Béringheld, repartit le garde des forêts , il n'a pas d'héritiers, il jouit dès-à-présent de toute l'opulence qu'il peut souhaiter; son ordre est aboli, partant ^jen'apercois aucun butdans sa conduite, et si madame la comtesse n'a pas d'enfans , c'est qu'elle est stérile.

— Si le comte et sa femme viennent à mourir , il ne restera pas grand chose au révérend Père... s'écria Babiche : il jouit, c'est vrai!, mais il ne possèdepas!..

A ces mots la vieille sage-femme agita sa tète de droite à gauche ,

ce qui fît tomber ses cheveux blancs sur son col noir et ridé.

Elle éleva, vers le ciel , ses mains décharnées, chacun se tut, car ces préambules annonçaient que Marguerite Lagradna voulait parler , on se serra donc les uns contre les autres et tous les yeux furent attachés sur la sage-femme, dont les yeux brillans roulaient avec vivacité ; il semblait qu'un démon l'agitât, et que, tel qu'un poëte , elle eût une inspiration dont la verve voulait s'échapper comme une flamme , ou un torrent.

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