LE CENTURION HIT DISCUSSIONS RELIGIEUSES
Parmi les Gentils, aussi bien que parmi les Juifs, les esprits les plus éclairés avaient le pressentiment que les anciennes institutions religieuses et politiques dépérissaient, et qu'une ère nouvelle allait se lever sur le monde.
Mais quelle race et quel homme allaient donner aux peuples ce renouveau dont ils avaient besoin ? Là était le problème. Et cette grande question était passée de l'ordre spéculatif dans l'ordre des faits. C'était la question du jour, puisqu'un grand prophète venait d'apparaître, qui disait aux foules : Ce régénérateur, ce Messie que vous attendez, c'est Moi! Et c'est Dieu qui m'envoie vers vous!
Avenirreligieux du monde et Messianisme étaient devenus le thème des discussions non seulement dans les synagogues et sur les places publiques, mais jusque dans les réunions chez le procurateur romain.
Un soir ce fut Caïus Oppius qui amena la conversation sur le sujet en disant: Il me semble qu'ils sont venus les temps chantés par notre poète Virgile et prédits par la sibylle de Cumes. Rome achève son évolution historique, comme s'est achevée celle de la Grèce; et cette civilisation romaine dont nous sommes si fiers ira bientôt
rejoindre les civilisations orientales dans la nuit du passé.
Le vieux CLauprus répondit: Ce que vous prenez pour Ja nuit n'est qu'une éclipse. Attendez an peu et le soleil: paraîtra, Rome est immortelle.
Caïus.—Je ne dis pas le contraire, et j'espère bien que Rome ne mourra pas. Mais elle se transformera. Elle ne vivra qu'à la condition d'infuser dans sa vie nationale une loi religieuse nouvelle, Et ce qui est vrai pour Rome est également vrai pour la Grèce. N'est-ce pas, Onkelos, que ce sont aussi les croyances et les espérances de votre pays natal?
ONKELOS.— I] y a plus de trois siècles que notre grand Platon annonçait la venue d'un envoyé du ciel pour nous apprendre le culte qu'il convient de rendre à Dieu. Mais je me suis souvent demandé où il avait puisé la notion de cette suprême espérance? La devait-il aux oracles sybillins? La fonduit-il seulement sur la conviction que l'esprit humain par lui-même était incapable de découvrir quel culte était dû à Dieu ?
Ou bien, l’avait-il acquise de ses relations avec les Juifs et de la connaissance de leurs Livres saints ?
Je n'en sais rien; mais il est certain qu'il parle d'un Messager divin attendu, et qu'il décrit sa vie et sa mort presque dans les même termes que le prophète Isaie. Et je ne vois pas comment il aurait pu écrire certaines pages de ses œuvres s’il n'avait pas connu les livres des Prophètes.
Niconème.—Mais, en parlant ainsi, Platon exprimait-il seulement un sentiment personnel et nouveau? Ou bien était-il l'écho des croyances populaires; en Grèce?
OnxeLos.—Je crois qu'il donhait une expression à une longue attente traditionnelle. Cette croyance était même éloquemment affirmée dans le Prométhée d'Eschyle, et dans certaines pages de Socrate.
Niconème.—Et s'est-elle perpétuée en Grèce?
Onxeros.—Jeicrois qu'elle a trouvé sa manifestation définitive dans l'érection d'un temple à Athènes, qui est dédié «Au Dieu Inconnu. »
Gamauez.—Et la même croyance existe chez les Perses, et chez les Egyptiens.
Camizza.—En Italie, nos poètes ont recueilli ces traditions orientales: et Virgile leur a donné l'expression la plus précise et la plus complète. J'ai sous la main:sa quatrième églogue qui est vraiment extraordinaire.
Camilla commença à la lire. Mais son père l’interrompit :
Ce ne sont là que des rêves de poète ; et ils n’ont de crédit qu'auprès de ceux qui ont perdu la foi dans le polythéisme. Quant à moi, je reste fidèle à la religion des ancêtres. C'est elle qui a fait la grandeur de Rome ; et c'est son abandon qui fera sa décadence. Je ne me fais pas illusion sur l'affaiblissement de notre foi. Il est le résultat de la corruption des mœurs. Nous nous applaudissons
d'avoir des richesses et de vivre dans le luxe, et cependant, c'est ce qui nous fait déchoir.
Quand les Romains vivaient simplement, au lieu d'entasser les trésors et les richesses des peuples vaincus, meubles curieux, riches tentures, moel- Jeux tapis, objets d'art, antiquités, chaque famille fournissait à Ja patrie des soldats courageux et robustes, des citoyens vertueux, des magistrats honnêtes. Hélas ! que les temps sont changés !
Les Juifs ne veulent avoir avec nous aucun rapport. Ils se tiennent à l'écart, parce qu'ils redoutent notre corruption, et ils ont raison,
L'histoire se répète d'ailleurs. L'Egypte et la Grèce nous ont précédés dans la voie de la décadence, et les mêmes causes produiront chez nous les mêmes effets. Mais je ne crois pas, malgré tout cela, à la décadence finale de notre religion.
Pizarus.—Eh ! bien, moi J'Y crois, et je n'attends aucun renouveau. Les religions ont fait leur temps. Elles ont été de grandes forces gouverniementales, des institutions nécessaires à l'origine des sociétés, et des clairons de batailles. Mais aujourd'hui, elles ne sont plus que des cymbales.
Elles ont été des phares dans les siècles de ténèbres. Mais depuis le siècle d'Auguste, elles ne sont plus que des lanternes fumeuses.
Je comprends qu'on se laisse encore prendre à des nouveautés religieuses. Mais ces nouveautés dureront moins que les vieilleries de l'Egypte, et de la Grèce.
Je ne suis pas un impie. Je crois avec Ovide qu’un Dieu a formé la terre et l'homme en les séparant du Chaos primitif. Mais où est-il ce Dieu ? Quel être est-il et quels rapports pouvons-nous avoir avec lui ? Personne n'en sait rien, et c'est pourquoi les religions sont des chimères. Dieu seul aurait pu nous instruire là-dessus. Or, rien ne prouve qu'il ait jugé à propos de le faire.
Ceux qui prétendent qu'il leur a parlé, et qu'il leur a donné la mission d'instruire les hommes sont des trompeurs, ou des dupes et des hallucinés.
Un ami personnel de Pilatus, grec d'origine et homme de lettres, nommé Pancréas, dit alors :
— Gouverneur, je suis presque entièrement de votre avis. Cependant ma croyance a une autre base que la vôtre. Pour moi, je ne distingue pas entre la Cause et les effets, entre le Créateur et la Création. Les deux ne font qu'un, et cet un est Dieu. Il est esprit et corps. Son corps je le vois, c'est l'univers, et je présume que ce corps a une âme qui est invisible, mais dont j'observe les manifestations.
Pricarus.—Et quand ce corps a-t-il commencé d'exister ?
Paxcréas.—Il est éternel comme l'esprit.
Prcarus.—Et tout est Dieu ?
Pancrs:5.—Tout.
Pizarus.—Toi-mème ?
Pancréas.—Moi-même je suis une fraction de Dieu.
PiLarus éclata de rire, et dit : « Mon cher Pancréas, du moment que tu en fais partie, je ne puis pas croire à ton Dieu. Je ne crois pas non plus que les princes des prêtres le prennent jamais pour leur Messie, auquel, d'ailleurs, je ne crois pas.
Gamauiez, fils. —Eh | bien, moi, Souverneur, j'y crois et je l’attends. Et quand même les prophètes ne nous auraient pas promis un Messie, je croirais à sa venue très prochaine.
PiLaTus.— Pourquoi ?
GaMALIEL, fils. — Parce que le monde en a besoin. Parce que, si Dieu existe, et vous ne doutez pas de son existence, il ne peut pas permettre plus longtemps qu’il soit entièrement sous la dépendance d'un seul homme qui se nomme Tiberius. I] n'y a plus de loi, il n'y a plus de justice, il n'y a plus de droits, ni de libertés Pour personne. Que dis-je ?
x mêmes de Rome ne sont plus que des
Ï n'y a plus qu'un maître souverain de toutes choses, et de tous, et ce souverain est un monstre.
PiLaTus.—Gamaliel, un tel langage n'est pas permis sous mon toit. Je suis le représentant de César, et je veux qu'on ne Jui manque pas de respect en ma présence.
GaMauez, fils. — Je vous demande pardon, gouverneur, de m'être laissé emporter par l’ardeur de mes sentiments nationalistes. Je reconnais que sous votre toit, je ne suis Pas excusable de mêler la question politique à la question religieuse. J'ai
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voulu seulement exprimer ma conviction profonde que le monde actuel a besoin d'un Sauveur, et qu'il lui sera donné bientôt, si je comprends bien les prophéties.