‹ Le centurion [microforme]Chapitre 29 sur 70 · LE CENTURION NOUVELLES CONTROVERSES · texte numérisé non relu

LE CENTURION NOUVELLES CONTROVERSES

Îl arrivait souvent que les mêmes interlocuteurs se réunissaient chez Je prince Nicodème, qui exerçait une généreuse hospitalité, Et tout naturellement la discussion récommençait sur le problème messianique qui était plus que jamais à l'ordre du jour.

Parmi les docteurs en Israël, membres du Sandhédrin, qui n'appartenaient pas à la Chambre des Prêtres, Gamaliel et Onkelos étaient ceux qui avaient le plus d'autorité, Ils n'étaient pas seulement éloquents et très versés dans les Lettres : mais on vantait leur érudition, et leur Connaissance approfondie des Ecritures.

Un soir, ce fut Nicodème qui posa à Onkelos cette question: Comment traduis-tu et à qui appliques-tu le nom Schéloh dans ce verset de la prophétie de Jacob:

« Le sceptre ne s'éloignera pas de Juda. ss Jusqu'à ce que vienne Schéloh :

C'est à Lui que les peuples obéiront. »

OnkeLos.—Le sens de la prophètie elle-même n'est pas douteux, et tous les docteurs d'Israël l'interprètent en l'appliquant au Messie, ce qui veut dire qu'il viendra quand Juda aura perdu le sceptre, c'est-à-dire son autonomie.

La seule difficulté git dans la traduction du nom que Jacob donne au Messie.

Il l'appelle Scheloh. A quelle langue appartient ce mot? Et que signifie-t-il ? Je crois, moi, que ce nom veut dire Celui à qui est le royaume. D'autres disent à qui est le sceptre. Mais les deux versions, d'étymologie différente, ont le même sens.

NiconèMEe.— Quoi qu'il en soit de la formation étymologique de ce nom, tu es donc d'avis que par ce nom Jacob désigne le Messie ?

OnkeLos.—Oui.

Niconème.—Eh ! bien, alors, le temps serait venu pour l’accomplissement de la prophétie, puisque le sceptre est sorti de Juda ?

OnkeLos.—Evidemment.

Niconème.—Alors pourquoi Jésus de Nazareth ne serait-il pas le Messie promis ?

OnkeLos.—S'il veut que je croie en lui, qu'il s'empare du sceptre de Juda! Qu'il l'arrache des mains infidèles et serviles des Hérodes. Qu'il rétablisse ce royaume qui assurera aux Juifs la domination universelle, puisque le saint patriarche a prédit que toutes les nations lui rendront hommage.

Voilà le miracle qu'il doit faire pour me prouver son titre messianique.

Que m'importe qu'il guérisse des malades et des infirmes, qu'il rende la vue aux aveugles et la parole aux muets ? D’autres prophètes ont fait cela avant lui... Au lieu de délivrer les possédés du

démon, qu'il délivre donc son peuple du joug de l'étranger !

Qu'il rende à Jérusalem sa gloire évanouie et sa puissance détruite ! Et je serai le premier à Jui présenter mes hommages.

S'il est incapable d'accomplir ce grand œuvre, le seul miracle qui nous intéresse, c'est qu'il n’est pas le Messie. »

Pilatus, qui s'était éloigné, se rapprocha en entendant ces paroles, et dit :

—Je ne savais pas, Onkelos, que vous étiez un <nnemi de Rome.

—Je ne le suis pas, Gouverneur, et je n'ai jamais prétendu que son joug soit tyrannique. Au contraire, je suis d'avis que la politique coloniale de Rome est large, et nous accorde toutes les libertés nécessaires. Mais nous en sommes à chercher les Caractères messianiques en Jésus de Nazareth, et comme je ne suis guère disposé à les lui reconnaître, je faisais ce raisonnement ; « Le Messie doit rétaolir le royaume de Juda ; or, Jésus est impuissant à faire ce miracle : donc, il n'est pas le Messie.

GaMaLiEL. — Le Connaissez-vous personnellement ? :

OnKELos.— J'ai accompagné un groupe de mes compatriotes, qui ont obtenu de lui une audience ; et il nous a dit des choses assez étranges.

GaMaLIEL.—Contez-nous cela.

OnxkeLos.— Vous allez en juger. Après lui avoir exposé mon idéal de rénovation religieuse, qui

am mme mr

serait un mélange de Platon et de Moïse, je lui dis: «Bien certainement, Maître, vous ne prétendez pas abolir la loi Mosaïque et le sacerdoce ? ;

—Il m'a répondu: je ne suis pas venu abolir la Loi, je suis venu l'accomplir... .Mais on ne met pas le vin nouveau dans de vieilles outres ; autrement le vin nouveau les romprait, il se répandrait et les outres seraient perdues.

Et mon regard continuant de l'interroger, il ajouta: «On ne coud pas une pièce de drap neut à un vieux vêtement.»

Je compris qu'il voulait me dire: Votre Platon, votre Socrate, et votre sacerdoce Juif sont de vieilles outres et de vieux vêtements: Que voulez-vous que j'en fasse?

Je fronçai les sourcils, et lui tournai le dos.

GamauEL.—Vous admettrez que c'était répondre bien spirituellement à un docteur d'Israël qui venait lui apprendre comment accomplir sa mission ? ,

OxxeLos.—Mais, n'était-ce pas offensant pour moi, et méprisant pour les grands philosophes de la Grèce?

Gamazæc.—Non. Car, au fond, il vous faisait une observation très juste et très vraie. Vous lui parliez de rénovation religieuse; c'était dire que vous vouliez faire de la vieille religion un vin nouveau, mais vous prétendiez conserver les vieilles formules et le vieux culte. Il vous a répondu

qu'il fallait mettre le vin nouveau dans des outres

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neuves, c'est-à-dire dans une dogmatique nouvelle, et coudre le drap neuf à un vêtement neuf, c'està-dire à un nouveau eulte.

OnkeLos.— Cependant il déclare qu'il est le Verbe, et il emprunte ce titre aux platoniciens, qui croyaient à un Logos, espèce d'émamation divine établissant la commuséeation entre l'homme et Dieu. :

GamaLiEL.—Eh{ bien, ce titre devrait te plaire, Onkelos, et te rapprocher de lui.

OxkELos.— Non, pas du tout. Le Loges des platoniciens n’est pas une personnalité distincte de Dieu, une incarnation. Platon Wa jamais eu l’idée d'un Logos fait homme.

GAMALIEL.— Alors Jésus de Nazareth ne copie pas les platoniciens; et il s'élève bien au-dessus d'eux en disant: Je suis le Logos, le Verbe!

OnkeLos. — Eh! bien, Gamaliel, voici mon opinion franche et nette sur le Galiléen : C'est un grand génie peut-être; mais il manque d’équilibre, et l'ambition va le perdre. On le proclame prophète et thaumaturge. S'il se contentait de cette gloire, personne ne la lui disputerait peut-être. Mais il rêve l'impossible! 1l veut se faire aécepter comme Dieu; c’est une folie qui étonne chez ww homme aussi remarquable, et qui va le conduire à une catastrophe prochaine.

Pizarus.—Je pense un peu comme vous, Onkelos ; Jésus est un homme étonnant, un génie hors ligne apparemment : et si les circonstances, qui

font les hommes, le favorisent, il laissera sans doute un nom dans l’histoire; mais comme bien d'autres, que l'on a cru être, ou qui ont été des grands hommes, il ne laissera pas autre chose. Il sera comme le navire qui trouble profondément les flots qu'il sillonne, et qui ne laisse derrière lui qu'un blanc sillage bientôt effacé.

Que veut-il ? Je l'ignore. J'ai interrogé ceux qui l'ont entendu, et je n'ai pu rien apprendre qui puisse nous faire connaître ses desseins et sa véritable ambition.

Niconème.—Son ambition ! C'est ce dont Caïphe et les princes des prêtres l'aceusent, mais cette accusation ne tient pas devant le fait suivant que j'affirme :

C'est qu'il prévoit sa mort prochaine, qu'il l'annonce, et qu'il ne fait rien pour l'éviter. Au contraire «il la veut», parce qu'il dit qu'elle est nécessaire à l'établissement de son royaume.

Prnarus.—Alors, c'est un fou!

Niconème.—Ou bien, c'est un Dieu. Voyons, gouvermeur, raisonnons un peu. Voici un homme qui a 33 ans. Il est dans toute la vigueur de la santé. Il est doué de toutes les plus brillantes facultés, et de dons si extraordinaires que la raison humaine ne peut les expliquer. Le peuple l'aime et l'admire. Les foules le suivent jusque dans le désert, pour entendre ses discours, sans songer à emporter avec elles de quoi se nourrir. Là, il les

nourrit miraculeusement. Elles veulent le faire

roi, et il s'esquive! 1] n'aurait qu'à faire un signe et, demain, toute la Galilée serait debout pour ; et je me demande comment pêcher, gouverneur.

bommages du peuple. Il se a fleur de son âge, sans avoir goûté aucun des plaisirs de la vie ; il court audevant de cette mort, parce qu'il la dit nécessaire à l'établissement d'un royaume dont il ne jouira pas ! Et vous appelez çet homme un ambitieux ! Depuis quand ambitieux travaillent-ils pour la Et quel amis assez insensé Pour croire qu'il sera plus puissant mort que vivant ?

Non, rien ne trahit l'ambition en Jésus. Rappelez-vous César.

Est-ce pour ses successeurs ou pour lui-même qu'il convoitait l'empire. ?

Et Auguste ? Travaillait-il Pour les autres en ” reprenant le dessein de César ?

Etait-ce pour y faire monter son ombre après sa mort, qu'il confectionnait un trône ?

Non, l'ambition humaine a son histoire, et celle de Jésus de Nazareth en est la contre-partie. Dites plutôt que c'est un fou, ou qu'il paraît l'être, parce que sa conduite renverse toutes les données de la sagesse humaine. Dites que c’est un excentrique, puisqu'il vit et pense, et agit en dehors de la sphère de nos Connaissances et de nos capacités.

En un mot, il est tellement différent et au-dessus de nous, que nous ne pouvons comprendre quelle est sa nature, et que nous ne savons pas commen: le qualifier.

Mais, en mème temps, comment pouvons-nous raisonnah!: :: ut appeler fou un homme dont l'intelligenc: .: montre tellement supérieure à la nôtre ?

GawazieL.—Si nous pouvions admettre et comprendre qu'il est à la fois Dieu et homme, nous pourrions pénétrer le mystère qui l'enveloppe peutêtre.

Mais comment un homme peut-il être Dieu? Et comment un Dieu peut-il être un homme? Voilà ce qui surpasse notre intelligence.

Picarus.—Mes chers amis, le problème ne me semble pas aussi compliqué, ni aussi surhumain. Vous verrez qu'il se résoudra de la façon la plus humaine, la plus naturelle, et la plus vulgaire. Cet homme vous apparaît comme dans un mirage, et l'imaginahon populaire l'a tranfiguré ; mais attendez que le mirage se dissipe, et vous le verrez réduit aux proportions ordinaires, sujet à toutes les misères de la faiblesse humaine.

S'il veut vraiment mourir, il en trouvera facilement le moyen, grâce à ses nombreux et puissants ennemis. Et s'il meurt, il lui arrivera bientôt ce qui arrive à tout le monde, et ce qui est arrivé à César: Ses disciples ne sacrifieront pas leur vie pour lui, et nul ne songera à le proclamer Dieu.

Son royaume n'aura été que le rève éphémère

d'un insensé, I] y a dans la vie des hommes bien des mystères, mais ils trouvent tous dans la mort leur solution brutale et définitive.

Niconème.—Mais la mort elle-même est-elle une solution définitive?

Pirarus.—Je le crois; Puisque nous ne savons rien de ce qui la suit.

Tant que les mystères de l'au-delà ne nous auront pas été révélés, le scepticisme me semble la seule doctrine raisonnable, sur ce point, comme sur toute question religieuse,

CLaunivs. — O Pilatus, comment pouvez-vous douter de l'immortalité, et de la vie future ?

Vous avez donc oublié l'éloquente démonstration que Cicéron nous a laissée de cette vérité dans son traité de Consolatione :

«L'âme est l'image de la Divinité, émanée et sortie d'elle. Et la Divinité est immortelle..

«Elle a son principe dans la Divinité; Je ciel est le centre où elle tend : c'était sa première demeure, elle désire sans cesse retourner dans ce séjour éternel, sa vraïe patrie... » Le grand orateur revient à celte croyance, très ferme chez lui, dans le Songe de Seipion.

Il y représente Scipion l’Africain apparaissant à son pelit-fils, le second vainqueur de Carthage, dans un lieu élevé semé d'étoiles, resplendissant de clarté et lui disant cette grande parole: «C’est ce que vous appelez la vie qui est la mort... C'est ici la véritable vie.

« Ce n'est pas toi, mais ton corps qui est mortel. C'est l'âme qui est l'homme et non pas cette forme sensible, que tu appelles ton corps...»

Caïus. — Aucun philosophe, gouverneur, n'a mieux parlé, pas même Platon. Au reste, le scepticisme, n'est pas dans la nature. L'esprit humain a soif de croire comme il a soif de connaitre. Quand il abandonne ses croyances originaires, c'est pour en prendre d'autres.

Regardez autour de vous, et lisez l'histoire: Sauf de très rares exceptions, vous verrez partout et à toutes les époques de la vie des hommes qui changent de croyances, et non des hommes qui n'en ont aucune.

Horace qui est votre poète favori, et qui appartenait au troupeau d’Epieure, n'est pas vraiment un sceptique. Sans doute il n’est pas très convaincu quand il prèche en faveur des Dieux, mais il croit vraiment aux présages, aux songes, aux sortilèges, et à la magie.

Pline, Ovide et autres écrivains croient à toutes sortes de superstitions. Et votre empereur, Tiberius ? Il méprise les Dieux, mais il a peur des puissances sceultes et des prédictionsdes astrologues.

Voilà qai montre bien le besoin naturel de l'esprit humain de croire à quelque chose, mais à quelque chose de mystérieux, d’occulte, qu'il ne peut s’expliquér ni comprendre.

Pizarus.—Eh ! bien, moi, Caïus, je ne veux pas de mystère, ni rien de trop compliqué. Ma religion

est simple et compréhensible, Je n'ai aucune répugnance à croire qu'il y a un Dieu, ou des Dieux. Car mon scepticisme n'est pas absolu. Un seul Dieu me paraît cependant beaucoup plus raisonnable,

Mais que sais-je autre chose ? Et qui peut m'enseigner autre chose, avec autorité, en me prouvant l'origine divine de sa mission et de sa doctrine ? Est-ce vous, Onkelos, avec vos grands philosophes qui n'ont pas pu régénérer la Grèce ? Ou avec leurs disciples qu'on a appelés les Sophistes, qui ont accentué la décadence et qui prétendaient pourtant être les vrais sages ?

Quels étaient les vrais fous ? Je n’en sais rien ; et je suis bien près de penser, avec votre Prota- 8oras, que la vie est trop courte Pour la passer à agiter ces grands problèmes.

Onxecos.— Je déplore comme vous, Gouverneur, l'œuvre des Sophistes. Ils ont fait le malheur de ma patrie, mais cela ne prouve rien contre la religion. Au contraire, si la Grèce est déchue, c'est Parce que ces Sophistes ont détruit la foi religieuse.

GamALIEL.—C'est vrai. Mais le Gouverneur a raison de vouloir que celui qui prétend fonder, ou seulement enseigner une religion, prouve son autorité et sa mission divine.

C'est pour cela que notre religion est la seule vraie, parce qu'elle a eu pour fondateur un envoyé

de Dieu.

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Moïse n'était pas seulement un génie, comme Socrate et Platon ; il avait reçu de Jéhovah l'autorité et la mission, et c'est l’enseignement de Dieu lui-même qu'il nous a transmis. Si le peuple a cru en lui, c’est parce qu’il a donné des preuves de la divinité de sa mission.

Nos prophètes ont également prouvé par leurs œuvres que Dieu lui-même les inspirait. Mais aussi, voyez quelles ont été la vitalité de notre foi religieuse, et l'immortalité de notre sentiment national.

Israël a été vaincu, dispersé, emmené en captivité, sans chefs, sans patrie, sans drapeau, et ila survécu à tous les malheurs qui devaient l’anéantir.

L'Egypte n'est plus qu'une ombre. La Grèce achève de mourir. Rome elle-même est en décadence, et Israël qu'elle a conquis, et qui est plus vieux qu'elle de huit siècles, est plus vivant qu'elle.

Le Juif est partout, dans tous les pays du.

monde. Il s’y établit, il y fonde des foyers, des familles, des villes juives au milieu des villes paiennes. Il apprend la langue des pays qu'il habite, il y entretient des relations sociales, il y devient puissant; mais il reste Juif.

Les gouvernements qui le trouvent envahissant prennent tous les moyens de l’assimiler, ou de le proscrire. Mais il résiste à l'assimilation et à la proscription; et quand on l'a fait sortir par la porte, il rentre par la fenêtre.

Et sa ralrie? Est-elle dans ces pays qu'il habite? Se fait-il là une seconde patrie? Non, il reste Juif. Il garde le souvenir du pays natal, ou du pays des ancêtres ; il conserve la foi de sa race et le sentiment national ; et ni les frontières des peuples, ni les mers ne l'empêchent de contempler et d'aimer ici, au bout du monde, la Jérusalem idéale qui est toujours sa vraie patrie.

Picarus. —Je reconnais volontiers, Gamaliel, qu'il y a là quelque chose d’extraordinaire, qui est en dehors des lois de l’histoire. Mais si votre Loi mosaïque vous a donné cette étonnante vitalité nationale, qu'avez-vous besoin d'un Messie ?

GAMALIEL.— C'est notre foi religieuse qui nous a fait vivre. Or, la promesse d’un Messie est précisément le dogme vital de notre religion. Ce n'est pas seulement ce que Jéhovah nous a donné, mais ce qu'il nous a promis, qui nous a gardés vivants. Nous croyons en Moïse, mais nous croyons aussi

que sa loi est perfectible, et que ce sera l'œuvre ” du Messie, de la perfectionner et de la compléter, de sorte que notre religion, arrivée a son plein développement, aura eu deux fondateurs, tous deux envoyés de Dieu : Moïse et le Messie.

Pizarus.—Et vous croyez que le temps fixé par vos prophètes pour l'avènement de votre Messie est arrivé?

GAMALIEL.—Nous le croyons.

Pirarus.—Et que ce Messie va vous délivrer du joug de Rome, et établir le royaume de Juda ?

GamaLiEL.—Sur ce point, nous sommes divisés, et les prophéties sont très obscures.

Picarus.—Enfin, que pensez-vous de Jésus de Nazareth?

À cette question, Camilla, Claudius, Caïus et Nicodème fixèrent leurs regards sur le vieux docteur d'Israël, etattendirent anxieusement sa réponse.

Il hésita, et dit enfin:

—« Votre question, Gouverneur, en fait surgir d’autres bien graves dans mon esprit. Comment une femme a-t-elle pu enfanter un Dieu? Comment peut-elle être deveñue mère et rester vierge, selon la prophétie d’Isaie? Comment la nature divine et la nature humaine peuvent-elles s'unir dans une même personne ?

Tels sont les grands problèmes qu'il me faudrait

résoudre pour pénétrer le mystère de Jésus de Nazareth ; et jusqu'à ce jour ils sont insolubles pour ma faible raison.

Ainsi finissaient presque toujours les uiscussions. Le problème messianique se dressait devant les interlocuteurs, et demeurait sans réponse.

Ce n'était donc pas par le raisonnement qu'on pouvait y répondre. L'esprit humain réduit à ses seules forces était impuissant à expliquer ces mystères.

Il fallait faire un acte de foi, et non un syllogisme.

Il fallait se dire: «Si Jésus de Nazareth est Dieu, il est lui-même un mystère vivant qui est bien au-dessus de mon entendement. Si j'exige que la divinité se montre à moi sans voile, je n'ai plus de raison de croire en Jéhovah lui-même, qui est aussi un mystère.

Jésus est un miracle vivant, qui se prouve par lui-même, »

Voilà ce que les princes des prêtres auraient dû se dire, s'ils avaient cherché de bonne foi la vérité. Mais l'orgueil, l'ambition et l'intérêt les aveuglaient.

ONKELOS ET CAMILLA

Camili : ; enait le plus grand intérêt à ces controverses vutre les hommes distingués qui se rencontraient dans les salons du gouverneur, ou chez le prince Ben Gorion Nicodème. Dans ce milieu d'élite sa brillante intelligence ne manquait pas d'éclat, et elle se formait elle-même une opinion sur le personnage extraordinaire que paraissait être Jésus de Nazareth.

Elle aurait bien voulu le voir et l'entendre. Car elle était déjà convaincue par tout ce que Caïus

lui avait raconté, que cet homme était bien supérieur à tous les autres. Malheureusement, le Prophète ne venait plus à Jérusalem. Il n'y était pas même venu pour la dernière Pâque; et l'on avait appris qu'il était allé visiter les côtes de la mer, et la région de Tyr et de Sidon.

e Revindrait-il jamais dans la Ville Sainte? On en doutait, parce qu’on savait que les princes des prêtres avaient décidé de le faire mourir, et avaient chargé leurs policiers de l'arrêter, dès qu'il paraitrait dans le templé.

En attendant, elle contiuuait d'étudier l’histoire du peuple juif et les Ecritures, et de visiter les lieux mêmes où tant d'événements merveilleux s'étaient accomplis.

Siméon Gamaliel et Onkelos étaient pour elle, sous ce rapport, des ami: pécieux ; car ils l’accompagnaient tour à tour dans les divers quartiers de la ville, et dans les environs, qu'ils connaissaient parfaitement ; et tous deux faisaient autorité dans l'interprétation des Livres Saints.

Malheureusement, ces promenades archéologiques, surtout avec Siméon Gamaliel, devinrent trop sentimentales au goût de Camilla. Gamaliel ne savait pas déguiser l’admitation qu'il avait pour elle, depuis leurs longs entretiens à bord de la Nausicaa.

Onkelos n’était pas moins sensible aux charmes de la belle Romaine. Mais il prenait soin d’exprimer ses sentiments dans des termes tellement

délicats et voilés que Camille n'en pouvait prendre ombrage.

Un jour, à l'heure où le soleil déclinait à l'horizon, elle voulut Parcourir le mont P’étha, Pour y visiter la grotte du prophète Jérémie et les tombeaux des Rois.

Onkelos s'offrit à lui servir de guide, et tous deux sortirent par la « porte des Brebis ».

Ils longèrent à pas lents les hautes murailles de l'enceinte, et contournèrent le coin nord, en se dirigeant vers la gauche. Après trente minutes de marche, ils entrèrent dans un chemin étroit entre deux murs en ruines, qui les conduisit à la grotte du célèbre prophète Jérémie.

—Voilà, dit Onkelos, la sombre cellule taillée dans le roc qui servit d'habitation au sombre fils d'Helcias. C'est ici qu'il a composé ses lamentables élégies, les plus tristes accents qu'une voix humaine ait jamais fait entendre.

—Admirez-vous beaucoup, demanda Camilla, ce lugubre poème ?

—Beaucoup. Je l'admire d'autant plus que j'ai connu des douleurs analogues à celles du prophète.

—Mais vous n'avez jamais été persécuté, accusé de trahison, emprisonné, jeté au fond d'une citerne, comme lui ?

—Non, mais ce ne sont pas ses propres malheurs qui font le sujet des indicibles lamentations du prophète. Pour un homme qui aime sa race, les souffrances individuelles ne sont rien. La grande

douleur du fils d'Helcias, c'était la ruine de sa patrie, la destruction de cette Jérusalem qu'il trouvait si belle et qu'il aimait tant... Eh ! bien, voilà la soufirance que j'ai connue.

Onkelos poussa un profond soupir, et dit : sortons d'ici, et venez plutôt contempler Jérusalem.

Tous deux sortirent de la caverne, et gravissant la colline qui la recouvre ils regardèrent la grande ville. Le soleil couchant en incendiait tous les reliefs, toutes les tours crénelées ; et les coupoles dorées du Temple tétincelaient dans .cet embrasement merveilleux.

—Voyez ! dit Onkelos, est-il étonnant que le prophète ait contemplé avec un amour fait d’admiration cet incomparable spectacle ?

Jugez alors combien il devait souffrir quand ses yeux de prophète apercevaient dans un avenir prochain les ruines lamentables qui allaient remplacer ces splendeurs. $

Représentez-vons son abattement quand il revenait ici vers le soir, après ses entrevues avec le roi Sédécias. Tous ses avertissements, toutes ses prédictions de châtiments, appuyés sur la parole de Jéhovah, n'avaient servi de rien.

Non seulement le roi persistait dans son aveuglement, mais ses ministres, et les chefs de son armée étaient résolus de faire mourir ce prophète de malheur.

Enfin, mesurez, si vous le pouvez, la profondeur de son affliction quand ses yeux de chair virent

l'épouvantable accomplissement de ses prophéties : Nabuchodonosor, maître de sa ville bien-aimée, et la détruisant de fond en comble, faisant égorger tous les grands de Juda et les fils du roi sous les regards du malheureux prince, lui crevant ensuite les yeux, et le chargeant de chaînes pour l'emmener en captivité avec tout son peuple !

Réprésentez-vous le fils d'Helcias assis où nous sommes, avec cette indescriptible vision de deuil sous les yeux, et vous comprendrez mieux les stances élégiaques du poète de la douleur :

« Qromodo sedet sola civitas…

«Comment est-elle assise solitaire la cité populeuse?...» Et il lui récita toute une page des

Lamentations.

Après un silence, Onkelos reprit : Que c'est beau cette merveille architectura!: de Jérusalem sous les reflets rouges du disque embrasé du soleil !

Et pourtant, je garde le souvenir d’un spectacle plus beau, qui est à jamais perdu pour moi.

Oui, Jérusalem et son temple forment un tableau splendide. Mais l'acropole d'Athènes et le Parthénon sont plus admirables encore.

Le génie de l’homme n'a jamais rien édifié de plus grandiose, de plus harmonieux, de plus inspiré.

—Et pourquo: donc alors, dit Camilla, avez-vous abandonné votre pays et embrassé le Judaïsme?

—Ah! vous réveillez en moi, Camilla, une grande douleur.

Nabuchodonosor n'a jamais détruit ma ville bien-aimée ; mais les Romains l'ont prise, et ma patrie n'est plus que l'ombre de ce qu'elle était jadis.

Les maîtres du monde sont devenus les nôtres. Ils ont dilapidé, ruiné, décimé, dépeuplé mon malheureux pays.

Et puis... la religion est tombée en décadence. Les sophistes ont remplacé les philosophes qui avaient fait notre gloire. Les mœurs se sont corrompues, et je n'ai pu supporter plus longtemps le spectacle de la déchéance nationale.

Alors je suis venu ici, où j'ai retrouvé des fragments de ma patrie dans les villes grecques florissantes de la Galilée et de la Samarie.

J'ai étudié la religion judaïque, et elle m'a paru bien supérieure au polythéisme. C'est la seule vraie religion du passé, et c'est aussi la religion de l'avenir, parce que son dogme fondamental est la croyance à un Messie qui fera du peuple Juif le plus puissant de la terre.

C'est alors que ce peuple, devenu mon peuple, triomphera de Rome.

—Vous croyez cela, vraiment ?

—Oui. Ce que la Grèce ne pourrait faire, le peuple juif le fera, quand le Messie sera venu.

Comprenez-vous maintenant pourquoi je suis devenu Juif ? Mais on ne change pas de patrie

sans déchirem. :: cruels. Et quand je me trouve auprès de vous :n regret amer vient augmenter ma souffrance,

—Quel regret ?

—Celui de vous savoir Romaine.

—Mais alors cette promenade vous est pénible ?

—Non, au contraire, j'aime cette souffrance qui me vient de vous. Camilla ne répondit rien, et se remit à marcher en inclinant vers les fortifications.

Onkelos la suivit, et reprit la parole :

— Ces hauteurs sont peuplées de souvenirs historiques. C'est ici que le p’ophète Isaïe vint, sur l'ordre de Dieu, rencontrer le roi de Juda, Achaz, et lui annoncer ce signe de Jéhovah : « qu'une vierge concevrait et enfanterait un fils auquel elle donnerait le nom d'Emmanuel, qui signifie « Dieu avec nous ».

—Cette prophétie s’applique-t-elle au Messie ?

—Incontestablement. Et c'est u1 des titrés qui manquent à Jésus dont le père et la mère sont connus à Nazareth.

— Voici les tombeaux des Rois, ajouta Onkelos, en indiquant de la main la porte d’un vaste souterrain, taillé dans |: roc.

—Est-ce vraiment le sépulere des rois de Juda ? demanda Camilla.

— Non, répondit Onkelos. C'est dans la cité de Sion, à côté de David, qu'ils reposent.

—Et ces sarcophages, que sont-ils ?

—Ils appartiennent aux princes hérodiens.

Tous deux parcoururent les chambres sépulcrales, et s’assirent sur une pierre tombale renversée.

Dans la couche de poussière que le temps avait accumulée sur les tombeaux, des fleurs vivaces croissaient.

Sous ce n:anteau de résurrection, les tombeaux semblaient sourire. Mais un vent pleureur gémissait en frôlant les stèles funéraires, et son souffle écartait les tiges vivaces, pour montrer aux hommes oublieux que sous cette verdure il y avait des cendres humaines.

Onkelos cueillit quelques fleurs, et les offrit à Camilla en disant :

—Mon cœur ressemble à ces cendres, mais il y germe encore des sentiments qui ont la vivacité des boutons de roses.

Camilla prit le petit bouquet et dit :

— Merci, ces fleurs ont un parfum étrange. —Elle se leva, et après quelques pas, tous deux se retrouvèrent au dehors, où la nature immortelle chantait la plénitude de la vie, et l'ivresse de l'amour.

Le globe toujours plus rouge du soleil allait se cacher derrière un large cône de nuages tout crevassé qui touchait la terre, et dont les déchirures ressemblaient à des torrents de lave rouge.

Mais Onkelos regardait moins la nature que sa compagne, et il se laissait gagner par l'admiration. Il ne parlait pas, et cependant il songeait que c'était le moment de parler.

— Vous êtes devenu bien rêveur, lui dit Camilla. —C'est la vue des tombeaux qui a produit sur moi cette impression. Pourquoi faut-il mourir ?

— Trouvez-vous donc la vie si belle

— Aujourd'hui, elle me semble pleine de charme.

Pourquoi vous atiristez-vous alors ?

— Parce que je vois déjà le terme de ma joie,

comme je viens de voir celui de la vie humaine. -Mais tout terme est un recommencement, et l'on ne meurt que pour revivre,

— Et êtes-vous sûre

— Oui, certes ; Cicéron l'affirme dans des pages immortelles,.

— Vous êtes bien heureuse d'avoir cette foi.

Mais moi, je suis bien près de croire que les Saducéens, qui nient la vie future, or ‘aison.

— Vous n'avez donc pas remarqué, t‘:kelos, que la vie est partout dans la nature, même dans les tombeaux. Il y a des semences de vie dans les profondeurs de Ja terre et des mers, comme dans les espaces infiäis des cieux. Elles sont emportées par des courants ou des souffles mystérieux vers les êtres sans vie, et elles les animent.

Et vous pensez que le Dieu qui a créé cette abondance de vie pour les êtres les plus infimes de la nature aurait fait la mort éternelle pour l'homme qui est son image, disent vos Ecritures ? C'est déraisonnable. ;

Après une minute de silence, Onkelos, qui fixait ses grands yeux gris sur elle, dit :

— Parlez encore. J'aime tant cette belle langue latine dans votre bouche ; et tout ce que vous me dites me va au cœur ! La vie ! Oui, parlez-moi de la vie. Je voudrais tant y croire quand je vois tout mourir autour de moi, les hommes et les peuples. La Grèce est morte, et Rome va mourir. Qui les ressuscitera ? Hélas ! L'homme n’est pas comme les autres êtres. La vie est partout dans la nature parce que l'amour est partout. Les arbres, les fleurs, les bêtes obéissent à la loi d'amour. Mais les hommes l'ignorent, ou la foulent aux pieds...

Faits-moi croire à l’amour, Camilla, et je croirai à la vie...—Pour toute réponse, Camilla dit :— Nous voici déjà à la porte de Damas. Cette promenade m'a bien intéressée, et je vous suis reconnaissante de m'avoir accompagnée...

Le soleil avait disparu derrière les hauteurs de Bézétha, et la haute ceinture des murailles rentrait dans j’ombre. La silhouette des tours crénelées, agrandie par la buée qui enveloppait la ville, se dessinait nettement sur le ciel encore bleu.

Plus haut, au-dessus du mont Sion, de légers nuages flottaient comme une tenture de mousseline rose. ©

Onkelos les regardait.

—Que cherchez-vous au firmament, demanda Camilla ? ;

—Je cherche la première étoile, et je ne la trouve pas, - parce qu'elle est sur la terre. Et je songe

à l'enfant qui s'imagine pouvoir décrocher les étoiles, et se les approprier.

Camilla feignit de ne pas comprendre; et elle demanda à Onkelos quelles étaient les dernières nouvelles de Jésus de Nazareth.

—Il est encore en Galilée, répondit Onkelos. ‘

—Et vous réconciliez-vous avec lui?

—Non, son idéal du royaume messianique n’est pas le mien; et il ne laissera derrière lui aucune œuvre durable. Je reconnais son génie et le prestige extraordinaire qu'il exerce sur ceux qui l'approchent. Mais quand il aura disparu, ses apôtres qui n'ont aucune valeur intellectuelle, ni influence, ni moyens d'action, seront absolument impuissants à fonder quoi que ce soit. ;

—Ce serait un malheur, il me semble, répliqua Camilla. Car c'est un. homme de bien; et ses enseignements sont tels qu’il vaudrait bien la peine d'en faire l'essai.

Onkelos ne répondit rien.

Les deux promeneurs étaient arrivés à la tour Antonia. Onkelos prit congé, et disparut sous les portiques du temple. Il dormit peu dans la nuit qui suivit. Il avait connu jadis les troubles de l'amour, et il s’en croyait guéri. Il se vantait d'avoir placé plus haut son idéal. Mais auprès de Camilla, il s'était senti rajeuni, et il n’avait pas su réprimer les mouvements de son cœur. Au matin, il chercha l'obstacle qui pouvait les séparer, et il se dit: Hélas! oui, il y a un double obstacle

entre nous: Rome et Jésus de Nazareth. Il y en avait même un troisième: Caïus, qui allait devenir bientôt un rival dangereux.

De son côté, Camilla n'eut qu'un demi-sommeil. Elle se sentait aimée, et elle goûtait les douceurs de cette sensation. Mais cette jouissance était mêlée d’anxiété.

Elle n'oubliait pas que Gamaliel aussi avait de Fadmiration pour elle ; qu'il portait un des plus beaux noms de Jérusalem ; que son esprit était brillant, et qu'il parlait avec élégance la langue de Rome.

Mais Onkelos, quoique plus âgé, était un beau type grec, savant, éloquent, et de grande réputation parmi les docteurs en Israël.

Evidemment Camilla n'aimait pas encore, puisqu'elle pesait ainsi les avantages de chacun.

Une étoile brillait à sa fenêtre. Elle la contempla longtemps ; et elle se souvint délicieusement que son nouvel ami l'avait comparée à une étoile, qu'un enfant trouve belle et voudrait saisir. =

—Aimer, c'est la loi, m'a dit Onkelos. Oui, mais qui devrai-je aimer ?

Camilla restait perplexe.

Le livre de Ruth était sur sa table. Elle le déroula, et lut cette délicieuse idylle avec une émotion croissante.

Quand elle s'endormit paisiblement vers le matin, elle avait pris sa détermination, et c’est

dans le livre inspiré qu'elle l'avait trouvée. « J'aimerai, pensait-elle, et j'épouserai celui à qui je pourrai dire : ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu, »

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