SEANCE ORAGEUSE
Caïphe était le type du prêtre autoritaire, absolu, violent, et du politicien ambitieux, énergique et habile,
Les prédications de Jésus au temple pendant les
fêtes de la Dédicace et des Tabernacles l'avaient mis dans un état d'irritation extrême. Il n'écoutait plus rien, il ne raisonnait plus, il haïssait. L'unique préoceupation de son esprit était de trouver quelque moyen de faire disparaître l'objet de sa haine.
Aussi ne put-il déguiser ses sentiments dans les paroles qu'il adressa au Sanhédrin, en ouvrant le séance.
Il ne demanda pas à ses collègues ce qu'ils pensaient de Jésus de Nazareth et de sa doctrine. Il ne posa même pas la question du messianisme, qui était la vraie question à résoudre pour cette assemblée composée des plus savants interprètes des Ecritures.
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Il se garda bien d'attirer l'attention sur les miracles accomplis par Jésus, et d'en chercher l'explication. Quant à les nier il savait bien que ce n'était pas possible.
Il considéra donc comme prouvé et indéniable que Jésus était un faux prophète, un contempteur de la loi de Moïse, un pertubateur de l’ordre publie, un ennemi déclaré du sacerdoce juif, un rebelle qui entraînait le peuple à sa suite, et qui allait bientôt soulever la colère de César, et attirer sur Jérusalem quelque terrible châtiment de la. puissance romaine.
«La mesure est comble, s’écria-t-il en terminant, et c'est à nous de prendre les dispositions nécessaires pour échapper aux maux qui menacent Israël. Déjà il achève de ruiner notre autorité sur le peuple et notre prestige, et quand nous combattons ses doctrines, quand nous le dénonçons comme un impie, il ose lancer contre nous les plus terribles anathèmes. -
«Nous avons voulu le faire arrêter pendant les fêtes, et nous avons envoyé nos agents de police au Temple pour l’appréhender et l’amener devant nous. Or, son pouvoir d'ensorceler le peuple est tel que nos agents semblent devenus ses disciples, et nous ont fait rapport que jamais homme n'a parlé comme lui !
«Que faut-il faire pour mettre fin à ce scandale, et à ce péril qui menace à la fois la religion et la nation ?
«J'avais pensé d'abord que nous pourrions. le traduire devant nouc pour outrage à la religion, ou pour blasphème, et le faire flageller.
«Mais après la flagellation il recommencera à prêcher, et il posera devant le peuple comme un martyr. Son prestige grandira, et le nôtre sera diminué d'autant.
«Non, contre cet habile séducteur du peuple, qui est déjà reconnu par la foule comme un grand prophète, et même pour le Messie, et qui, soit par la magie, soit par le pouvoir du démon, fait des choses extraordinaires que les ignorants proclament des miracles, contre un tel ennemi, dis-je, la flagellation, et même la prison ne serviraient de rien...
Il faut qu'il meure ! C'est le châtiment qu'il mérite, et c’est le seul qui puisse nous assurer Ja paix religieuse et la paix nationale.
«Je sais que nous ne pouvons pas arriver à ce résultat sans l’assentiment du Procurator romain. Il ne suffira pas que nous le jugions digne de mort d'après nos lois. Pilatus seul a le droit de prononcer la sentence capitale, et de la faire exécuter.
Mais soyez sûrs qu'il n’osera pas nous résister si nous sommes unis, énergiques, tenaces, et si nous réussissons à créer le moindre mouvement populaire contre l'accusé.
«Pilatus sait bien que si nous le dénonçons à Rome pour mépris de notre religion, de nos lois, et des condamnations du Sanhédrin, il sera blâmé.
«Or, rien ne nous est plus facile que d'organiser à Jérusalem un mouvement populaire pour exercer sur le Gouverneur la pression nécessaire. Chacun de nous ne commande-t-il pas des douzaines de ces gens du peuple qui sont toujours prêts à faire une émeute, moyennant quelqués deniers ?
«Et remarquez bien une chose. Le supplice autorisé par la loi romaine est ignominieux .et infâme. Il ne tue pas seulement, il déshonore.
«Quand le peuple saura que Jésus de Nazareth a été jugé digne de mort par le Sanhédrin, que Pilatus a prononcé la sentence, et que le condamné est mort sur une croix, il comprendra que Jésus de Nazareth ne fut qu'un grand criminel. Personne n'osera plus avouer qu'il a été son disciple, parce que personne n'osera plus mettre en suspicion la justice des deux condamnations prononcées par les autorités religieuse et civile.
« Tel est mon avis, mes chers collègues, et je ne doute pas qu'il ne rencontre l'assentiment de tous. »
Des applaudissements presque unanimes accueillirent ce discours, indigne d'un juge, puisqu'il accusait et condamnait, avant le procès.
Puis, un grand silence se fit, et l'on crut un instant que personne n'oserait répondre au grandprêtre.
Gamaliel regarda autour de lui, pensant que quelqu'un des chefs sadducéens se lèverait, et dirait au moins quelques mots de protestation contre
cette condamnation à mort anticipée. Mais aucun d'eux ne desserra les lèvres.
Quand le vieux docteur en Israël, dont l’ensei- &nement était si célèbre, se leva, tous les regards se tournèrent vers lui,
C'était un beau vieillard grand et robuste, que ses soixante-dix ans n'avaient Pas encore courbé, et dont la figure pleine de vie était encadrée de cheveux blancs, se mélant à une longue barbe également blanche qui couvrait sa poitrine.
Il commença sur un ton calme.
« Si le procès de Jésus de Nazareth était déjà fait, et s’il était juridiquement avéré qu'il est, comme l'affirme le Grand-Prètre, un faux prophète, un contempteur de la loi de Moïse, un rebelle à l'autorité, qui va attirer sur nous le Courroux de .. me, je partagerais l'avis du Grand-Prêtre, et je dirais avec lui: « Il faut que cet homme meure ! »
«Mais la preuve juridique des crimes dont on l’accuse n'est pas faite, et nous n'avons pas le droit de le traiter comme un “nupable avant d’instruire son procès.
€ Or, ce procès, Sanhcurites, est le plus grave, le le plus compliqué et Je plus important dont ce tribunal ait jamais été saisi. La question qu'il soulève n'est pas individuelle, elle est nationale, Elevez vos cœurs et vos esprits, Sanhédrites, à la hauteur de ce grand litige que je vais placer devant Vous sur son véritable terrain.
«Nous sommes arrivés comme peuple à une époque mémorable de notre histoire, époque prédite et attendue depuis longtemps. C'est l'opinion de ceux qui ont le plus étudié les prophètes, que les temps marqués par eux sont accomplis, et que le Messie doit être né, et vivant aujourd'hui parmi nous.
«Le messianisme, vous le savez, est le grand dogme de notre religion ; c’est par lui que notre nation a survécu à toutes les crises et à toutes les épreuves qu'elle a traversées.
«Or, les événements dont nous sommes les témoins semblent préparer une évolution décisive dans notre vie nationale.
« L'antique judaïsme, seule vraie religion sur la terre depuis quinze siècles, me paraît avoir donné à Israël tout ce qu'il contient de vérité, de lumière, et de vie. Il a été le fondement de son existence nationale, il a assuré ses progrès, son développement, ses renaissances merveilleuses après les grandes infortunes, et il lui a donné des siècles de gloire.
« Mais les jours de sa transformation sont venus, et le messianisme en doit être le renouvellement pacifique.
« C’est la rénovation religieuse que prèche Jésus de Nazareth, qui prétend être le Messie.
« L'est-il vraiment? Voilà la vraie question. Or faire mourir cet homme en ce moment, ce n'est pas la résoudre, c'est la trancher violemment et prématurément.
« Israël en est venu à ce tournant de son histoire où le chemin bifurque. 11 s'agit de choisir entre les deux . ‘es qui s'ouvrent devant nous, et ce choix vitai, ‘éfinitif, sans retour possible, vous voulez le fauc brusquement, sommairement, de parti pris, en écoutant vos préjugés, vos colères, et la voix de vos intérêts menacés ?
«Eh bien, je ne puis pas approuver une pareille conduite, et je dis qu'il faut attendre les développements et les résultats de ce mouvement religieux que Jésus de Nazareth a créé. Nous jugerons l'arbre à ses fruits.
« Pourquoi précipiter la solution d'un problème aussi compliqué? Quel mal Jésus a-t-il fait jusqu'ici aux foules qui le suivent ? Est-ce une calamité publique de diminuer le nombre des lépreux, des possédés du démon, des infirmes, des malades, des muets et des aveugles ?
« Vous prétendez qu'il fait tous ces prodiges par le pouvoir du démon? Admettez qu'il serait bien extraordinaire que le démon chassât les démons de ce monde. Mais s'il en est ainsi, laissez-le faire.
« Vous accusez Jésus de blasphème, parce qu'il se dit fils de Dieu? Evidemment c'est un blasphème, s'il n’est pas le Messie. Mais s'il l'est vraiment, qui d’entre vous peut me démontrer par les Ecritures que le Messie ne doit être qu'un homme ? J'avoue qu'il est bien difficile de croire qu'un homme puisse être un Dieu. Mais il y a dans les Ecritures bien des paroles que je pourrais vous
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