LE CENTURION DEVANT PILATUS
Pilatus était un chevalier romain. Il avait l'orgueil de sa caste, et la violence de sa race.
Il n'avait aucune añtipathie contre Jésus; et la haine des Juifs contre le jeune prophète le lui rendait plutôt sympathique.
Car il détestait les Juifs, et s’il avait cru pouvoir obtenir l'approbation de Rome, il les aurait volontiers tyrannisés.
Mais à trois reprises il avait déjà tenté de leur rendr. le joug plus lourd, et de les gouverner avec une verge de fer, et Rome l'avait désapprouvé.
Cela l'avait rendu non seulement plus prudent, mais faible et craintif. Les mouvements populaires des Juifs lui inspiraient une véritable terreur. Car il était de son devoir de les réprimer pour ne pas démériter de César; et en les réprimant, il faisait des mécontents qui se hâtaient de le dénoncer à Rome, et de demander son rappel.
Or les aspirants au poste qu'il occupait ne manquaient pas à Rome, et il connaissait, pour les avoir pratiquées lui-même, toutes les intrigues et les manœuvres mises au service de l'ambition.
Malgré son mépris pour les Juifs, il avait donc peur de les irriter, parce qu'il craignait leurs délations.
Une des vastes chambres de la tour Antonia servait de salle d'audience; et c'est dans cette salle que Jésus fut traduit devant Pilatus.
Les Juifs n'y pouvaient pénétrer ; car ils considéraient comme une souillure le fait d'entrer dans la maison d'un païien.
Jésus parut donc seul, entre deux gardes du palais, devant le gouverneur assis sur une espèce de trône symbolisant l'autorité romaine.
Il y avait longtemps que Pilatus entendait parler de Jésus: mais il ne l'avait jamais vu. Il le considéra avec attention, et fut frappé de la noblesse, de la distinction et de la beauté de sa physionomie. Tout respirait en lui la dignité et le calme de la conscience.
Jésus jeta sur le gouverneur un long regard inquisiteur, mais serein. Puis il baissa les yeux et parut méditer.
Devant cet accusé déjà chargé de chaines, et dont la noble contenance manifestait la supériorité, Pilatus se sentit pris de pitié.
Il se leva et s'avança sous le portique au pied duquel les Sanhédrites s'étaient groupés en avant de la foule. :
— Quelle accusation portez-vous contre cet homme? demanda-t-il à haute voix.
Caïphe parlant au nom du Sanhédrin répondit avec hauteur : |
—Si ce n'était pas un malfaiteur,‘nous ne vous l’aurions pas livré.
Cela voulait dire : vous n'avez pas à vous enquérir de l'offense que cet bomme à commise. Nous l'avons, nous, jugé coupable, et, tout ce que nous vous demandons, c'est de ratifier la sentence et de faire exécuter la peine capitale.
C'était rabaisser singuliérement l'autorité du Souverneur, et lui faire jouer le rôle d'un exéeuteur des hautes œuvres, et non d'u juge.
Ce n'était pas ainsi que Pilatus, qui avait des connaissances de droit romain, entendait adminis- . trer la justice. 11 prétendait bien me condamner Personne sans s'enquérir de l'offense, et sans ent:ndre l'accusé.
Mais si les Juifs voulaient procéder autrement, il leur refuserait tout simplement son ministère.
Prenant à son tour un ton hautain, il leur dit donc :
—Eh! bien, alors emmenez-le, jugez-le, et mettez à exécution vos propres lois.
Cette réplique par laquelle Pilatus se dessaississait de la cause de Jésus était à la fois ironique et habile. Elle déjouait le complot homicide des Sanhédrites, et sauvait Jésus de la mort. Car tout ce que leurs lois leur permettaient depuis a conquête, c'était de faire fouetter Jésus pour son prétendu blasphème.
Or ce qu'ils avaient comploté, et ce qu'ils voulaient obtenir à tout prix, C'était sa mort, et le 8ouverneur seul pouvait ratifier et faire exécuter la sentence capitale,
Alors Caiphe paya d’audace, et dévoila sans plus de feinte le dessein de la Synagogue :
—Nos lois? Mais, vous savez bien que nous n'avons plus le pouvoir de faire mourir personne, et nous voulons que celui-ci meure.
Caïphe avait déjà dit quelques jours auparavant, sans soupçonner toute la vérité de sa parole : «ll faut que cet homme meure pour le salut du peuple ». Et tous les Sanhédrites savaient que lé supplice de
- Ja croix était celui qu'infligeait la loi romaine.
Etrange aveuglement de ces hommes qui connaissaient les prophéties, qui refusaient d'en voir l'accomplissement en Jésus, et qui les accomplissaient eux-mêmes à la lettre, sans s'en apercevoir.
Pour obtenir l'exécution de la sentence de mort, les Sanhédrites comprirent alors qu'il fallait refaire au moins un simulacre de procès, devant le gouverneur romain, puisqu'il ne paraissait pas disposé à prononcer lui-même cette sentence, sans entendre et les accusateurs et l'accusé.
Mais quelle accusation avait quelque chance de succès? C'était la question.
Accuser Jésus de s'être proclamé Fils de Dieu, laisserait probablement Pilatus assez indifférent, et il dirait peut-être : Que m'importe, et qu'importe à César?
En vérité, cette offense était bien la seule qui touchât la Synagogue, parce qu’elle menaçait son autorité.
Mais les Sanhédrites étaient trop astucieux et trop habiles pour embarrasser le gouverneur romain avec des dissertations théologiques. C'eût été compliquer maladroitement le procès, et s'exposer à un échec.
Pour se rendre favorable le représentant de Rome il {allait placer le litige sur un autre terrain, et ils dirent à Pilatus :
—«Cet homme soulève le peuple, il empêche de payer le tribut à César, et il se dit le Christ- Roi.»
En portant cette aceusation les Sanhédrites mentaient audacieusement, et ils affichaient une loyauté hypocrite.
Mais le gouverneur ne pouvait pas fermer les yeux sur une accusation de cette nature. Il était le défenseur obligé de la suprématie de Rome. Se proclamer roi, c'était se révolter contre César et commettre un crime de :aute trahison.
Sans doute, l'accusation paraissait sans fondement. Car Jésus n'avait jamais manifesté aucune aspiration à la royauté politique d'Israël ; il n'avait jamais désobéi à aucune prescription de la loi romaine, jamais refusé de payer le tribut, jamais invité le peuple à secouer le joug ; il n'avait Jamais organisé aucun soulèvemeut politique, ni tramé aucun complot contre l'autorité de César.
Mais enfin l'accusation directe et formelle était portée ; le gouverneur serait accusé lui-même de trahison s’il refusait d'en prendre connaissance.
Il rentra done dans la salle du prétoire, et se retrouva seul en face de Jésus. 11 se-disait en le regardant : cet homme ne peut pas prétendre sérieusement à la royauté ; et si je l'interroge moi-même à ce sujet, il va me répondre que l'imputation est ridicule. Il est trop intelligent et trop honnête po: . "ne faire une autre réponse, et alors je le meit-…. en liberté. Je ne lui demanderai pas même s'il prétend devenir roi, mais s’il est roi; et il ne pourra faire autrement que me répondre : Non.
Au dehors, la foule haineuse et turbulente, excitée par les princes des prêtres, poussait des clameurs foreenées. Le bruit arrivait jusque dans Ja salle d'audience, et pour se faire entendre de Jésus, Pilatus le fit venir plus près de lui. Il l'interpella alors et lui demanda : «Es-tu vraiment roi des Juifs»?
La réponse négative que le juge attendait ne vint pas ; car Jésus est vraiment roi, et il ne pouvait pas répondre simplement : Non. Dans l'ordre temporel, il n'était pas le roi des Juifs. Mais dans l'ordre spirituel, il est roi de toutes les nations.
Voilà ce que Jésus voudrait faire comprendre à son juge, et c'est pourquoi il commence par lui expliquer la nature de sa royauté : «Mon royaume n'est pas de ce monde. S'il était de ce monde mes serviteurs combattraient pour que je ne sois pas livré aux Juifs ; mais mon royaume n'est pas de ce monde.»
Le gouverneur comprit-il le sens de cette parole, et le vrai caractère du royanme dont Jésus lui parlait ?
Probablement non. En tout cas, il voulut avoir une réponse plus précise, peut-être dans l'espoir d'obtenir cette dénégation qui lui aurait permis de renvoyer l'accusé.
—Vous êtes donc roi ? lui dit-il.
—Et Jésus qui avait expliqué en quoi consistait son royaume, fit à Pilatus cette réponse qui allait servir de motif à la sentence de mort:
«Vous l'avez dit, je suis Roi. »
Et pour mieux affirmer la vérité de cette réponse,
et la réalité de cette royauté d’un genre nouveau, dont Pilatus paraissait douter, Jésus lui expliqua qu'il ne pouvait pas mentir :
—«Je suis né, et je suis venu dans le monde afin de rendre témoignage à la vérité». Puis, il ajouta : «Quiconque est de la vérité entend mes paroles et les comprend». Ce qui voulait dire : Si vous ne me comprenez pas, gouverneur, c'est que vous n'êtes pas de la vérité.
Cela surpassait l’entendement de Pilatus. La vérité ? Qui la connaissait dans le monde ?
Lui-même l'avait cherchée aux jours de sa jeunesse et de ses croyances naïves. Il l'avait étudiée dans les ouvrages des philosophes de la Grèce et de Rome. De savants professeurs avaient prétendu
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la lui enseigner : mais ses études, et l'expérience de la vie, l'avaient conduit au scepticisme.
Aussi, leva-til les épaules, en entendant les dernières paroles de Jésus ; et avec un sourire amer, il dit: «Qu'est-ce que la Vérité ?»
Ce n'était pas une question qu'il posait à l'accusé parce qu'il était convaincu, que ni lui ni d'autres ne pouvaient lui dire en quoi consistait la Vérité. C'était son doute universel qu'il exprimait sous cette forme interrogative ; et ce que son altitude et sa phrase disaient à Jésus signifiaient ceci: vous êtes un naïf, et si la Véritéexiste, personne ne la connaît.
Le gouverneur se leva, et marcha pendant quelques minutes, les mains derrière le dos. Il ne savait que faire. Il aurait bien voulu sauver Jésus. Mais il ne voulait pas se créer d'embarras, en irritant les Juifs. S'il avait eu des notions exactes de droit et de justice, il aurait libéré son prisonnier, sans se préoccuper des conséquer.ces. Mais il avait surtout le souci de son intérêt, et de ses rêves ambitieux ; et pour aucune considération il ne voulait risquer de perdre sa position et compromettre son avenir. Il chercha divers expédients, et voulut tenter d'apaiser la foule. 11 sortit donc, et dit aux Juifs: «Quant à moi, je ne trouve aucun crime en lui.» ;
Cette déclaration fut accueillie par des cris de rage ; et les Sanhédrites rangés au pied du portique, protestèrent et renouvelèrent leurs accusations.
Alors Pilatus fit sortir Jésus, et sa présence sur les gradins du portique souleva une nouvelle explosion de fureur. .
De tous côtés se faisaient entendre des accusations de toute espèce, accompagnées d'injures et d'outrages :
—«C'est un possédé du démon, un malfaiteur, un lransgresseur de la loi, un contempteur des prescriptions mosaïques et du sabbat, un profanateur du Temple, un révolté contre l'autorité religieuse et la domination romaine... »
Mais rien ne troublait la sérénité de Jésus. Calme et digne, il regardait cette foule houleuse, du même œil qu'il regardait naguère la mer courroucée de Tibériade. D'un seul mot, il aurait pu la calmer. Mais il se taisait et la laissait mugir.
—N'entends-tu pas, lui dit Pilatus, de combien de choses ils t'accusent ?
Jésus gardait le silence.
Le gouverneur pensait : Singulier personnage, en vérité, et qui ne m'aide guère à le sauver! Quand il devrait se taire, il parle, et il dit précisément les choses qui peuvent le faire condamner. Quand il devrait parler et se défendre, il garde le silence.
L'embarras de Pilatus était grand. Tout à coup, un des accusateurs dénonça Jésus pour avoir soulevé le peuple en Galilée.
Ce nom seul suggéra à Pilatus.un nouvel expédient. Jésus étant Galiléen, et l'offense qu'on lui
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