TE CENTURION
voleur et assassin, nommé Barrabas, détenu en prison.
Bien convaincu que le choix de Jésus s'imposait, et que les Juifs n'oseraient jamais choisir Barrabas, Pilatus leur demanda: lequel des deux voulezvous que je délivre?
O stupeur! Le cri unanime des Juifs répondit : « Barrabas ».
Pilatus en croyait à peine ses oreilles, et il reprit: Que ferais-je donc de celui que vous appelez le roi des Juifs? ï
Crucifiez-le! Crucifiez-le! vociféra la foule.
-Mais quel mal a-t-il fait? objecta le juge plaidant pour l'accusé. Je ne trouve en lui aucune cause de mort.
__Crucifiez-le! Crucifiez-le! continua de crier la multitude.
Au lieu de rendre la justice, le juge avait voulu faire de la politique, et il avait eu recours aux expédients que la politique suggère. Le suffrage universel lui répondait en lui imposant l'injustice.
Par sa faiblesse coupable, Pilatus n'était plus un gouverneur, ni un magistrat. Il ne représentait plus la majesté des lois et de la justice. Il était devenu un instrument entre les mains de la multitude.
Pour déguiser sa faiblesse aux yeux du peuple, il fit un acte qui, d’après une coutume d'Israël, pouvait être considéré comme une protestation contre le verdict populaire. Il se fit apporter de
l'eau, et se lava les mains en présence de la foule, en disant :
—«Je suis innocent du sang de ce juste; c'est à vous d'en répondre ». :
Tout le peuple répondit :
—( Que son sang soit sur nous et sur nos enfants». Barrabas fut mis en liberté. La flagellation étant terminée, Jésus fut ramené devant Pilatus dont la conscience n'était pas tranquille, et qui cherchait toujours quelque moyen d'apaiser les Juifs.
Les bourreaux avaient horriblement défiguré leur victime, et elle faisait pitié. Tout couvert de sang, de crachats, et de souillures, la tête échevelée, ensanglantée, couronnée d'épines, la figure souillée du sang qui coulait à travers ses cheveux, les épaules couvertes d’un manteau rouge en lambeaux, les mains croisées et enchaînées, tel apparut ce Fils de l'Homme que l'humanité n'avait pu enfauter qu'après quarante siècles, et ce Fils de Dieu en qui le Père avait mis toutes ses coinplaisances !
Pilatus se sentit profondément ému, et croyant que le peuple le serait aussi en le voyant dans cet état, il fit avancer Jésus sur le plus haut gradin du portique, et le montrant aux Juifs il leur dit :
—«Voilà l'Homme. Je vous l'amène afin que Vous sachiez que je ne trouve en lui aucun crime ».
Mais les cris de haine recommencèrent.
—Crucifiez-le! Crucifiez-le !
— Alors, répliqua Pilatus, prenez-le vous-mêmes, et le crucifiez; car pour moi, je ne trouve aucun crime en lui.
Mais les Sanhédrites savaient bien qu'ils n'avaient aucun droit de crucifier Jésus sans une sentence du gouverreur. Et quand ils virent qu'il persistait à la refuser, malgré leur dénonciation formelle que l'accusé s'était déclaré roi des Juifs, et se révoitait ainsi contre Rome, ils en revinrent à leur première accusation de blasphème.—Nous avons une loi, lui dirent-ils, et d'après notre loi il doit mourir, parce qu'il s'est fait Fils de Dieu.
Cette évocation de la loi juive augmenta les frayeurs de Pilatus. Car il se rappela les instructions qu'il avait souvent reçues de Rome. Plusieurs fois déjà, il avait méprisé cette loi, et fait exécuter des ordres qui la contredisaient. Mais il avait alors été blämé à Rome, et réprimandé. C'était même avec beaucoup de peine qu'il avait réussi à empêcher son rappel.
Et voilà qu'on le menaçait encore d'un conflit avec la loi juive.
Si vraiment Jésus se disait Fils de Dieu, pouvait-il, lui, empêcher la loi juive d’avoir son cours, et s'exposer à être encore dénoncé à Rome?
Pilatus fit de nouveau rentrer Jésus, et lui dit: «D'où es-tu?» Il espérait sans doute que Jésus lui révèlerait une origine purement humaine, et répudierait toute prétention à une filiation divine.
Mais Jésus ne pouvait pas mentir ; et comme Pilatus n'avait aucune jurisdiction dans la question religieuse, comme il n’était pas compétent à juge: si, d’après les prophéties et les événements accomplis, Jésus devait être accepté et reconnu pour ! Messie, il ne crut pas devoir répondre à la question de Pilatus.
Il avait bien voulu, chez Caïphe, devant le Sanhédrin, engager le débat sur sa divine origine, parce que ce tribunal était compétent à prononcer sur cette question. Non seulement il était coinpétent, mais c'était son devoir d'examiner les titres du Messie, et de les faire connaître au peuple.
C'est pourquoi Jésus n'avait pas hésité à proclamer énergiquement devant Caïphe et le Sanhédrin qu'il était le Fils de Dieu.
Mais il ne pouvait pas soumettre ses prétentions à la divinité au tribunal de Pilatus, parce que c'eût été reconnaître une juridiction dont ce tribunal n'était pas revêtu.
Il ne répondit donc rien à la question du gouverneur.
—C'est à moi, dit Pilatus sur un ton vexé, que tu ne parles pas? Ignores-tu que j'ai le pouvoir de te crucifier, et le pouvoir de te délivrer ?
—Tu n'aurais sur moi aucun pouvoir, lui répondit Jésus, s’il ne t’avait pas été donné d'en haut.
C'était lui dire: Ce pouvoir doût tu te : intes, et que tu crois tenir de Rome, et que tu crains tant de perdre, ne te vient pas de.Rome; il te vient
de mon Père, et c'est à lui que tu auras à en rendre compte.
Pilatus comprit-il cette-parole? Peut-être. Mais la peur des Juifs, dont les clameurs redoublaient, le troublait profondément. Il ne voyait plus d’issue à la situation périlleuse dans laquelle il se trouvait engagé.
I sortit de nouveau avec son prisonnier. Mais à ce moment les Sanhédrites lui crièrent: «Si tu le délivres, tu n'es point «ami de César».
«Ami de César», c'était une très haute dignité impériale, à laquelle il aspirait comme tous les ambitieux de Rome. ” s
Il fut terrifié par vette nouvelle menace de délation. Il essaya cependant encore de se faire entendre, et dit aux Juifs: « Voici votre roit »
—Qu'il meure! Qu'il meurel Crucifiez-le! hurla la foule.
—Crucifierai-je votre roi? dit-il encore ?
Les Sanhédrites répondirent tous ensemble :
- «Nous n'avons pas d'autre roi que César».
Ce nom terrible le fit frémir. 11 délibéra encore quelques instants, et il se dit: Nicodème avait raison. Cet homme étrange est las de vivre.
Il veut mourir! Eh! bien, qu'il meure. Et il prononça la sentence de mort contre Jésus, en donnant pour motif qu'il s'était proclamé «roi des Juifs».