Le cercle du Moyen-Logone
L'occupation du Moyen -Logone, vivement désirée par tous les commandants du territoire du Tchad, fut empêchée tout d'abord par les événements qui se déroulèrent au Bornou et au Kanem de 1900 à la fin de 1902.
Au commencement de 1903, notre situation dans le Nord étant devenue meilleure, il parut possible d'exécuter enfin ce projet. D'ailleurs, les instructions ministérielles prescrivaient d'aider dans la mesure du possible la mission Lenfant qui devait étudier, à l'époque des hautes eaux de 1903, la région du Toubouri, et, d'un autre côté, il devenait chaque jour plus évident que si l'on reculait encore notre installation, nous ne trouverions plus qu'un pays complètement dévasté et ruiné. C'est pourquoi, dans les premiers jours de mai, M. l'administrateur en chef Fourneau décida la création d'un cercle du Moyen-Logone et en confia le commandement au lieutenant Faure.
Ce nouveau cercle comprend, nominalement tout au moins, la partie du bassin du Logone située entre le 8° et le 10^ degré de latitude nord, la frontière du Kamerun à l'Ouest et la ligne de faîte, qui sépare le bassin du Ba-Illi de ceux du
Bahr-Sara et du Chari. La région du Mayo-Kabi, qui dans l'avenir sera sa porte d'entrée et de sortie, en fait tout naturellement partie.
La portion du bassin du Haut-Logone, située au sud du 8' degré de latitude, se trouvant très loin de Laï, qui est le chef-lieu du cercle, formera, sans doute, lorsqu'on l'occupera, un autre cercle, dont dépendra la haute vallée de la Ouahme (Bahr-Sara) et on y rattachera, peut-être, quelques parties de la Haute-Sanglia, de façon à réunir sous un même commandement tout le nœud orographique d'oii descendent le Logone, le Bahr-Sara et la Nana-Poundé. Pour l'instant, nous n'exerçons aucune action sur tout ce pays.
Le cercle du Moyen-Logone, tel qu'il a été défini plus haut, a comme plus grande dimension 250 kilomètres du Nord au Sud et 400 de l'Est à l'Ouest. Sa superficie approximative est d'environ 04.000 kilomètres carrés.
IL — Bésumé de nos connaissap^ces
SUR LE MoYEN-LoGONE AVANT l'oCCUPATION.
Nous allons indiquer sommairement ce que nous connaissions de ce pays avant la fm de 1902, en insistant sur tout ce qui est inédit et en passant brièvement sur ce qui a déjà fait l'objet de publications, que nous rappellerons d'ailleurs, pour que l'on puisse s'y reporter facilement.
Barth est le premier Européen qui vint (185i- 1852) tout à proximité de cette région. Il atteignit en effet la portion septentrionale du Toubouri et le Logone un peu en amont du 10^ degré de latitude. Il traversa dans la région nord du Toubouri un ngaldjam (marais) sillonné par trois rivières, coulant vers le Sud avec un courant rapide.
« M. le D"^ Petermann, le savant géographe, m'a fait remarquer, écrit-il, que la grande quantité d'eau que je trouvai dans la partie orientale du ngaldjam, où je passai le 5 janvier, semble indiquer que l'eau descend dans cette direction et se trouve conséquemment en rapport avec celles du Toubouri. Mais tout ceci n'est guère concluant. »
On le voit, il ne repousse pas l'hypothèse d'une communication du Logone avec le Toubouri, mais il ne l'adopte pas non plus.
Peu après, en 1854, Vogel poussa plus au Sud et atteignit Daoua en longeant la rive occidentale du Toubouri dans toute la partie où le lac est orienté Nord-Sud et jusqu'au point où brusquement il s'infléchit vers le Nord-Ouest.
Vogel crut que ce lac était le réservoir d'où sortait la Bénoué, alors que Barth pensait, avec juste raison, que cette rivière descendait de hautes montagnes.
A son tour, Nachtigal vint en 1872 par la vallée du Bailli dans les pays Somraï, Gabéri, Toummak et Ndamm. En interrogeant les indigènes, il se documenta sur le pays Sara et Mbaï.
En 1891, le major Macdonald remonta le cours du Mayo-Kabi sur environ 80 kilomètres jusqu'au lac Nabarat, où le vapeur s'envasa, ce qui l'obligea à rebrousser chemin.
Le lieutenant de vaisseau Mizon, qui était parti de France durant l'été 1890 avec l'intention de rejoindre le Tchad par la voie de la Bénoué e du Toubouri, dépassa Dingui, mais dut s'arrêter le 30 septembre 1891 à une vingtaine de kilomètres au delà, car son bateau, le René Cailliez calait trop d'eau, surtout au moment où le Mayo-Kabi était déjà en décrue. Nos connaissances s'augmentèrent ainsi des études qu'il fit sur le régime de la Bénoué et du Mayo-Kabi, sur l'organisation de PAdamaoua, et des renseignements qu'il recueillit auprès des indigènes sur la région en
amont de Bifara. (Voir le Bulletin de la Société de Géographie de Paris, l^"" trimestre 1896, pages 65 à 71 et page 98.)
Il concluait nettement à la possibilité d'une communication fluviale entre le Logone et la Bénoué. Il dit en effet : « Il n'est pas impossible qu'on puisse se rendre, à certains moments de l'année, de Yola au Tchad, par voie fluviale sans rompre charge. «
En 1893, Maistre et ses compagnons, envoyés par le Comité de l'Afrique française, traversèrent les premiers le Moyen-Logone d'Est en Ouest, reliant ainsi les itinéraires de Nachtigal à ceux des divers voyageurs qui avaient parcouru l'Adamaoua. Le pays elles populations qui habitent le Moyen-Logone nous furent ainsi révélés. (Voir le livre de M. C. Maistre : A travers V Afrique Centrale^ du Congo au Niger; Hachette ; pages 176 à 235) et les traités signés avec les chefs indigènes, notamment à Laï et Lamé, nous permirent, lors des négociations avec l'Allemagne, de réclamer et d'obtenir un débouché dans la vallée de la haute Bénoué.
En novembre 1900, conformément à un plan d'ensemble tracé avant son départ par le commissaire du gouvernement Gentil, le capitaine Robillot donna des ordres pour la mise en route de deux reconnaissances, l'une partant de Fort-Lamy, l'autre de Fort-Archambault. Elles devaient faire leur jonction, si possible, à Laï et recueillir des renseignements sur l'endroit oii Fadel Allah s'était retiré, en même temps que sur ses intentions.
Le premier groupe, sous les ordres du lieutenant Kieffer auquel était adjoint le sergent Jacquelin, comprenait 45 Sénégalais et 20 auxiliaires baghirmiens. Il quitta Fort-Lamy le 22 novembre sur 8 pirogues Kotoko, montées par 40 pagayeurs. Le 10 décembre, il arriva à Laï, après
avoir reconnu, le premier, par eau la belle rivière qu'est le Logone. Le lieutenant Kieffer a exposé les divers résultats de son voyage dans une conférence faite à la Société de Géographie d'Alger, le 14 mars 1902. Gomme elle a été reproduite dans le Bulletin de cette Société, nous n'insistons pas.
Le second groupe partit de Fort-Archambault le 17 novembre. Il avait à sa tête le lieutenant Faure et était composé de 30 tirailleurs. Le voyage fut des plus pénibles, le pays que l'on dut traverser à pied étant presque partout inondé. D'autre part, le lieutenant Faure n'avait ni guide ni interprète. Grâce à son énergie bien connue, il triompha de tous les obstacles et en passant par Dobo, Goundi, Palem, Dar, Broto, Somraï, il gagna Laï, où il entra le 29 novembre.
11 envoya de là deux patrouilles de 4 hommes, qui, sous la conduite de déserteurs rhabistes, poussèrent jusqu'à Demmo et Fianga, d'où ils ramenèrent deux indigènes que le lieutenant Faure put interroger sur les relations fluviales existant entre le Toubouri, le Logone et le Mayo-Kabi.
Le 16 décembre, le lieutenant Kiefl'er et sa troupe repartaient pour rechercher par eau ou par terre, suivant les circonstances, la communication du Logone et du Toubouri qu'il n'avait point vue à la montée. Mais, dans la nuit du 16, il fut rejoint par un courrier du lieutenant Faure, qui lui annonçait qu'il venait de recevoir l'ordre de rejoindre Fort-Lamy avec son détachement pour repousser une attaque de Fadel Allah.
Bien que n'étant touché personnellement par aucun ordre, le lieutenant Kiefl'er considéra que son devoir était d'abandonner son exploration pour marcher au canon avec son camarade. Celuici le rejoignit le 17, après avoir été attaqué de nuit à Ndraye. Le 23 décembre, les deux détachements, après avoir navigué nuit et jour, arrivé-
rent à Fort-Lamy d'où ils rejoignirent les troupes, qui allaient opérer au Bornou.
En rentrant à Fort-Archambault, le lieutenant Faure rencontra le 8 avril 1901 à Bousso le capitaine Lœfler, qui arrivait de la Sangha avec l'adjoint des affaires indigènes Des Garets. Ils venaient de faire un voyage superbe, dans lequel, après avoir traversé la Ouahme à Gouikora, ils avaient coupé la région montagneuse des Taré, puis longé en partie le Baria et le Babo, affluents du Bahr-Sara. Ils avaient recoupé ensuite les itinéraires Nachtigal et Faure et atteint enfin le Chari à Kouno, levant ainsi plus de 300 kilomètres d'itinéraires nouveaux et traversant un des grands blancs de la carte du Congo.
Le lieutenant Faure donna au capitaine Lœfler tous les renseignements qu'il venait de recueillir sur le Toubouri, ce qui affermit ce dernier dans son dessein d'étudier cette région si intéressante au point de vue géographique et économique.
En mai 1901, le capitaine Lœfler longea la dépression du Toubouri, de Safousso à Mbourao, puis gagna Binder, Léré, Biparé (Bifara), Lamé, contournant ainsi, puis traversant le Mayo-Kabi, Il suivit ensuite la frontière allemande jusque vers 7°50', coupa le Haut-Logone à Ngomi, ses affluents la Mambéré et le Lim et rentra dans la Sangha parla vallée de la Nana-Poundé.
Pendant ce voyage, le capitaine Lœfler a levé 2.000 kilomètres d'itinéraires entièrement nouveaux et a accompli un des plus beaux voyages d'exploration qu'il restait à faire au Congo.
Dans la région du Toubouri, il avait longé un chapelet de mares (il est à noter qu'il visitait ce pays en saison sèche) entre le Logone et le Toubouri, et avait découvert les lacs de Tikem et de Léré. Il résumait ainsi son opinion : « Nous sommes autorisés à conclure, dès maintenant, qu'à une certaine époque de l'année, le Tchad se trouve
en communication directe avec la mer. » (Voir les Renseignements coloniaux du Bulletin de V Afrique Française^ n'^ 6, de 1902, pages 121 à 128.)
Dans les derniers mois de 1901, le capitaine Jesson, le lieutenant Faure, le sergent Guoyéser, parcoururent la région comprise entre le Ghari et le Ba-Illi à hauteur de Damtar, et le sergent poussa même jusque chez les Somraï. En 1902, le lieutenant Coiscaud revint dans cette zone, pendant qu'un maréchal des logis de spahis allait de Laffana à Kim sur le Logone en passant par Tahouan, Moutkélé, Tchiodol et Andjia. Enfin, en décembre de cette même année, le lieutenant Brûlé visita Koutou, Falgué, Niellim, Kouno, Moul, Oulou, Kome et Potom.
En septembre 1901, le capitaine Lenfant reçut à Badjibo une lettre du lieutenant-colonel Destenave, commissaire du gouvernement par intérim du Tchad, dans laquelle ce dernier exprimait le désir de faire étudier la voie du Toubouri pour le ravitaillement de son territoire.
Au printemps suivant, dès son arrivée en France, le capitaine Lenfant entretint de cette question le commissaire du gouvernement titulaire, M. le gouverneur Gentil, et, sur la proposition de celui-ci, M. le ministre des Colonies voulut bien décider en principe qu'une mission de reconnaissance, dirigée par le capitaine Lenfant, irait, en 1903, reconnaître cette voie fluviale.
On sait par le livre du commandant Lenfant : La Grande Route du Tchad^ comment, après avoir été sur le point de ne pouvoir partir, il put enfin organiser rapidement sa mission sous les auspices du ministère des Colonies, grâce aux subventions de la Société de Géographie, du Comité de l'Afrique Française, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et de l'Association cotonnière coloniale.
De son côté, le 25 juin 1901, le lieutenant Faure, qui venait de rentrer en France, adressait une demande à M. le ministre des Colonies pour être chargé de reprendre aux hautes eaux de 1903 les études commencées par le capitaine Lœfler et pour tenter de transporter par cette voie du Toubouri un petit ravitaillement destiné aux troupes du territoire du Tchad. Cette mission n'ayant pu lui être confiée, il repartit au Ghari.