SCÈNE II i
LiSIDOR.
Et pourquoi ?
LUCILE
Figurez-vous qu'elle n'a presque point dîné parce qu'elle se dit malade; moi, j'ai cru lui faire ma cour en l'assurant qu'elle n'avait jamais eu le teint meilleur, et point du tout, je l'ai mise d'une humeur affreuse.
Lisette.
Vraiment? C'est que vous ignorez encore. Mademoiselle, que rien n'est moins décent dans le grand monde que de jouir d'une santé parfaite; à quelque prix que ce soit, on veut inspirer un sentiment. Une jolie malade se fait plaindre, et, pour la coquetterie, la petite santé est une ressource.
LUCILE
Ah! je te promets que si j'eusse bien connu ce monde et ses travers, je n'aurais pas tant désiré de quitter la province.
LlSlDOR.
Que vous me chagrinez! Ainsi vous haïssez des lieux, belle Lucile, où je puis chaque jour et vous voir et vous jurer que je vous aime ! Lucile.
Vraiment non... je sais bien que ce n'est pas votre faute. Je ne dois pas vous aimer; mais je puis, je crois, vous avouer que de toutes les per-
sonnes qui viennent ici vous êtes le seul dont la conversation me soit chère.
LiSIDOR.
Et vous me permettez encore de voir votre douleur sur la résolution que, malgré ses promesses, votre mère a prise de vous unir avec le
marquis ?
LUCILE
Voilà ce qui me désespère.
LlSIDOR.
Vous... ne l'aimez pas?
LUCILE
Je ne le puis souffrir... Si cependant on me l'ordonne...
LlSIDOR.
Je vous entends, je sais que l'obéissance est un devoir; mais ce devoir a ses bornes.
LUCILE
Vous me le répétez sans cesse, et, d'après vos discours et mes livres, je suis quelquefois bien tentée de croire qu'une obéissance aveugle tient un peu du préjugé; mais quand la réflexion me ramène à moi-même, ce que je crois plus fermement encore, c'est que l'exacte observation des bienséances est un des premiers devoirs de mon sexe, et qu'entre le vice et la vertu il n'y a souvent qu'un préjugé de différence.