‹ Le cercle, ou, La Soirée à la modeChapitre 47 sur 57 · SCENE XII 6i · texte numérisé non relu

SCENE XII 6i

meur sanglante. J'ai, d'honneur, cru que c'était à moi qu'il en voulait.

CiDALISE.

Il venait nous lire toute une tragédie... La préférence.

Le Marquis.

Ah ! Ciel î

Araminte.

Je te la cède. J'avais pourtant un assez joli médiateur de ce côté.

LlSIDOR.

Il était sûr.

ISMÈNE

De grâce, point de conseils. [Pendant ce temps le Marquis regarde le jeu d'hniène , et lui présente du tabac.)

Araminte.

Ne crains rien; je suis d'un guignon décidé... Le roi de carreau... Pour revenir au petit Damon, il s'est avisé dé prendre de l'humeur, je ne me souviens plus sur quoi, et, tout en grondant, i\ nous a débarrassées de sa personne et de son ouvrage.

Le Marql'is.

Ah! je respire. Le dénouement n'est pas malheureux. Est-ce qu'on fait de ces espèces-là sa société? Il est des gens de lettres d'un vrai mérite avec qui l'on se fait honneur d'être lié; mais,

pour ceux-ci, on les reçoit quelquefois le matin, pour leur commander une chanson, ou bavarder pendant que l'on s'habille; ou, le soir, oui, le soir, on en rassemble une couple : on les excite, on les irrite l'un contre l'autre ; alors ils s'attaquent, ils s'accablent d'épigrammes, s'injurient, se déchirent : cela est plaisant, divin. Tenez, cela ressemble assez aux combats de coqs que l'on donne à Londres ou sur nos navires. C'est un cadeau dont je veux vous régaler. Il est vrai qu'il en résulte le petit désagrément de les saluer le lendemain en public; mais on a ri , et cela console.

Araminte.

Il est affreux de ne pouvoir jouer une seule fois.

LiSIDOR.

Madame, à la vérité, n'est pas heureuse.

Le Marquis.

Aussi vous ne risquez jamais rien. Il faut savoir brusquer la fortune. Mais vous me ressemblez : vous êtes trop prudente. Ce matin, cependant, j'ai pensé avoir ce qui s'appelle une affaire. Araminte.

Toujours des aventures. Et quelle est celle-ci?... Je passe.

Le Marquis.

Vous connaissez mon cocher, sa témérité, sa

fierté, son bouquet, ses moustaches : c'est un coquin... je l'aime à la folie. Je veux pourtant le gronder. Ce maraud-là me fera quelque jour une scène. Il s'est avisé de couper un triste berlingot, dans le fond duquel s'enterrait je ne sais quel personnage. Mon homme s'est fâché, a baissé sa glace, a prétendu que je devais connaître sa livrée, ses armes. Ma foi, moi, je ne connais guère que celles du roi et les miennes. Je descends de ma voiture; il m'imite; on s'échauffe, les valets se battent, le peuple accourt, et mon hibou, tout essoufflé, tout murmurant, est remonté dans sa cage en m'annonçant qu'il s'allait plaindre...

LiSIDOR.

Mais cette affaire, Monsieur, pourrait devenir sérieuse; il serait de la prudence de prévenir... Le Marquis.

Oh! parbleu, qu'il se plaigne. Vous verrez qu'on ne pourra plus courir Paris sans avoir le blason dans sa poche.

LisiDOR , à part.

Je sais à présent à quoi m'en tenir sur le compte de mon rival.

Le Marquis.

Que vois-je? ce cher métier est encore monté ? ce fauteuil n'est point fini? Mais à quoi tuez-vous donc le temps? Oh! cela prouve bien qu'il y a

longtemps que je ne vous ai donné de bons exemples, que je n'ai mis la main à l'ouvrage.

ISMÈNE

Oh! oui, il VOUS sied bien de parler d'ouvrage! vous êtes cause que ma petite robe n'est point montée. Vous vous donnez les airs de m'emporter un rang de falbala , sous prétexte d'y travailler.

Le Marquis.

Aussi fais-je : mais peu vous importe, pourvu que vous grondiez et que vous fassiez aux gens une petite moue, que vous savez bien qui vous rend plus charmante encore... Tenez, vous ne ménagez point vos amis; c'est votre défaut, Ismène. Eh bien, je vous jure que je n'ai que votre falbala dans la tête, que je m'en occupe sérieusement.

LisiDOR, à part.

La belle occupation !

Le Marquis.

Hercule filait pour Omphale. Vous surpassez la maîtresse en beauté; je ne me pique pas d'avoir toute la célébrité de l'amant, mais, au moins, suis-je jaloux de l'égaler en complaisance comme en courage. Si je vous prouvais que je n'ai cessé ce matin de travailler à votre ouvrage en raisonnant avec mon avocat; que je le porte toujours sur moi...

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