GRADUATION ET GÉNÉALOGIE DES PHÉNOMÈNES DE LA SENSIBILITÉ
La sensibilité est cette propriété fondamentale qui caractérise la vie des cellules; c'est grâce à elle que les cellules vivantes entrent en conflit avec le milieu qui les environne, qu'elles réagissent motu proprio en vertu de leurs affinités intimes mises en émoi, et témoignent de l'appétence pour les incitations qui les flattent et de la répulsion pour celles qui les contrarient. L'attraction pour les choses qui sont agréables, la répulsion pour les choses désagréables sont donc les corollaires indispensables de toute organisation apte à vivre, et la manifestation apparente élémentaire de toute sensibilité.
La sensibilité, qui peut-être n'est elle-même, dans le monde organique, que la transformation de ces forces aveugles qui attirent entre elles les molécules cristallines du monde inorganique et qui les groupent suivant leurs affinités propres, — la sensibilité, dis-je, commence à paraître, dans ses formules les plus simples, avec les premières ébauches de la vie.
C'est dans les organismes unicellulaires du règne végétal qu'elle s'incorpore tout d'abord et se révèle telle qu'elle est; et, en cela, elle se montre comme une propriété du tissu, bien nettement confondue avec la masse même du protoplasma
o6 LA SENSIBILITE DES ELEMENTS NERVEUX
amorphe qui en est doué, sous forme de coutractilité vague, diffuse, sans qu'un élément spécial lui soit réservé, sans qu'une cellule nerveuse sensitive soit encore existante ï.
Peu à peu, à mesure que les cellules vivantes se groupent et forment des agglomérations plus denses, les phénomènes de la sensibilité deviennent plus accusés, et bientôt on les voit, pourvus d'appareils spéciaux destinés à leur servir de support, à condenser et à perfectionner leurs effets, se révéler dans les animaux supérieurs avec des qualités de plus en plus luxuriantes, pour arriver chez l'homme , au dernier terme da leur longue évolution, à constituer ces manifestations si riches, si variées, si délicates, définies en bloc sous le nom de sensibilité morale.
Nous allons, dans ce chapitre, suivre l'évolution des processus de la sensibilité, depuis les phases les plus élémentaires sous lesquelles ils se montrent au début, jusqu'au moment de leur plus complet épanouissement chez l'homme.
La sensibilité , disons-nous , dans ses révélations les plus simples, dans les organismes unicellulaires, apparaît tout d'abord sous une forme vague et indéterminée ; elle se révèle par celte aptitude fatale qu'ont ces proto-organismes à s'emparer des substances qui flattent leurs affinités intimes et à fuir celles qui les blessent. Elle règle et gouverne la continuité des phénomènes purement trophiques de la vie des cellules 2.
Dans les végétaux, les phénomènes de la sensibilité prennent déjà des formes plus accentuées; leur cycle n'est plus restreint à des opérations locales d'assimilation et de désassimilation sur place.
Les cellules végétales, même lorsqu'elles sont agglomérées en petit groupe, sont déjà sensibles et impressionnables par les agents extérieurs ; les vibrations calorifiques et lumi-
1. Les naturalistes nous ont fait connaître des êtres d'une organisation SI simple que leur corps entier n'est formé que d'une cellule : tout leur développement, toute leur existence se trouvent renfermés dans des limites aussi étroites; nous citerons en particulier les grégarines. (Frey. Histologie et histochimie, page 74.)
2. Les grégarines, qui se rencontrent par troupe vivante, parasite, dans le canal alimentaire d'insectes et d'autres animaux, sont non-seulement dépourvues de bouche mais même de cils vibratiles: ce sont de simples cellules avec nucléole apparent. (Hartmann. Conscience des plantes. Revue scientifique, juillet 187.i, page 623.)