SENSIBILITÉ INCONSCIENTE
verser ainsi plusieurs amas ganglionnaires et de retentir jusque dans le réseau gris de la moelle dont elles provoquent ainsi la mise en activité secondaire. — C'est ainsi que la sensibilité de la muqueuse intestinale suscite la sécrétion des sucs destinés à concourir à la digestion, — que la sensibilité de l'utérus, chargé ,du produit de la conception, amène le développement des ma- 'melles, — que dans les cas morbides, certaines sympathies 'anormales sont provoquées et que l'on voit par exemple l'irritation de la muqueuse urétrale dans la blennorrhagie, avoir un retentissement sur certaines surfaces articulaires, que l'irritation de certains nerfs périphériques amène l'explosion des phénomènes tétaniques et de certaines convulsions dites réflexes.
Tantôt enfin, lorsque les régions périphériques d'où elles tirent leur origine sont vivement sollicitées et montées à la tonalité de la douleur, les incitations de la sensibilité deviennent aptes à avoir une action plus pénétrante encore, à s'élever jusqu'auseîîsormmoù elles sont perçues, et où elles apportent en quelque sorte le cri d'un organe de la vie végétative ébranlé dans la constitution intime.
En général, on peut dire qu'à l'état normal les impressions de la vie végétative sont complètement silencieuses et non perçues par le sensorium ; les rouages de la vie intime de la machine humaine se meuvent sans bruit. Tous les hommes ignorent, excepté les médecins, qu'ils ont un cœur pourvu d'oreillettes, de ventricules, se contractant alternativement un grand nombre de fois par minute, — un estomac qui sécrète un suc chargé de dissoudre les aliments azotés, — un pancréas, destiné par son produit à agir sur les éléments gras, — des fibres intestinales qui se contractent alternativement et font progresser le bol alimentaire, etc. — Tous ces phénomènes se passent à notre insu, sans que nous en ayons la moindre notion, et — chose bien étrange, — ces faits qui nous intéressent le plus, sont ceux que nous connaissons le moins!
Mais en est-il véritablement ainsi, et sommes-nous autorisés à penser que les différentes sensibilités qui sont en activité dans l'intimité de nos tissus sont vraiment sans avoir une sorte de rayonnement obscur sur notre sensorium analogue en cela à ces rayons sombres du spectre que nos yeux ne voient pas et qui ont pourtant une existence si réelle et si indubitable?
Cela ne me paraît pas probable, car, si l'on songe avec quelle instantanéité se développe une douleur viscérale, avec quelle netteté cette douleur apparaît, lorsqu'un calcul s'engage dans le canal cholédoque, lorsqu'un corps étranger est introduit dans l'estomac ou dans l'intestin dont il détermine immédiatement la contraction douloureuse, — on ne peut s'empêcher de songer qu'il y a des routes toujours perméables et toujours béantes entre le sensorium et les régions de la vie végétative, qu'il y a en quelque sorte une relation incessante entre ces deux pôles de la sensibilité, — et on arrive à reconnaître qu'il y a un afflux continu et inconscient à l'état normal des sensibilités partielles de l'organisme qui s'acheminent vers les centres, et qu'elles s'y amortissent en silence, sans y faire impression en y apportant une notion inconsciente de tout ce qui se passe à la périphérie du système nerveux. Ne voyons -nous pas quotidiennement les substances avec lesquelles nous sommes constamment en contact passer inaperçues par l'habitude, et ne laisser au sensorium qu'une impression insaisie, telle que celle produite par l'air atmosphérique sur les voies respiratoires? l'eau, le pain, qui sont si fréquemment en contact avec notre muqueuse digestive ne nous fournissent que des impressions obtuses, et cependant perçues et conscientes ?
Il est donc probable que si les nerfs sympathiques de la vie végétative à partir des régions périphériques forment un réticulum continu dont les mailles convergentes se rapprochent de plus en plus des régions centrales, la sensibilité histologiquc qu'ils soutirent des différents territoires des cellules au sein desquelles ils. prennent leurs origines, suit les mêmes voies naturelles, et que celle-ci est amenée à retentir jusque dans le sensorium d'une façon discrète, obscure, il est vrai, mais néanmoins réelle et permanente.
On ne peut s'empêcher de reconnaître dans cet afflux de toutes les sensibilités éparses de l'organisme venant apporter chacune au sensorium sa note sensible, cette série d'éléments générateurs, destinés à s'y implanter et à développer en nous la notion si intime de notre unité vivante, qui fait que nous nous sentons vivre dans toutes nos molécules organiques; elle n'est autre en elle-même, que la notion inconsciente de toutes les sensibilités partielles de l'organisme concentrées dans ce grand réservoir commun.