CHAPITRE IIÎ
L^A.UTO^fATrSME DANS l'aCTIVITÉ PSYCHO-INTELLECTUELLE*,
Si maintenant nous pénétrons dans l'étude physiologique de l'activité cérébrale proprement dite, nous allons voir sous quelles formes multiples cette curieuse propriété de l'activité de la cellule nerveuse va se révéler, et à quel nombre infini de combinaisons elle est susceptible de prendre part.
C'est principalement dans les régions perceptives du sensorium, et dans celles qui sont purement le siège de manifestations intellectuelles , que les phénomèmes de la vie automatique se révèlent avec le plus d'intensité.
Que se passe-t-il en effet en nous, lorsqu'une impression extérieure vient inopinément à nous ébranler, lorsque à la vue d'une scène touchante, d'un spectacle qui nous a charmés, à l'audition musicale qui a flatté agréablement nos oreilles , nous nous trouvons touchés dans la région sensitive de notre être? — Immédiatement, en raison des propriétés élémen-
1. Ces phénomènes cérébraux de l'activité automatique ont été pour la première fois décrits et mis en lumière, d'une façon très-explicite, par Baiilarger, soit dans des communications faites à l'Académie de médecine, soit dans une série d'articles insérés dans les Annales médico-psychologiques, sous la dénomination de : Théorie de l'automatisme et de l'exercice involontaire de la mémoire et de l'imagination.
« Plus j'observe les aliénés, dit-il dans ce très-remarquable travail, plus j'acquiers la conviction que c'est dans l'exercice involontaire des facultés qu'il faut chercher le point de départ de tous les délires. » {Annales médicopsychol., tome VI, page 188, — Idem, 1856, page 64.)
taires du sensorium qui sont incontinent mises en jeu, la «ensibilité s'éveille; elle se développe dans le sens de la satisraction, et cette impression extérieure, enmagasinée à l'état d'ébranlement, persiste en nous, et devient un souvenir durable. — Mais ce n'est pas tout; ces impressions persistantes, transformées à l'état de souvenirs durables, n'en restent pas la, à l'état de réserves stériles. C'est alors que surgissent les activités automatiques des éléments nerveux mis en jeu.
Il suffit en effet qu'une certaine série de cellules cérébrales, ait subi dans le même temps, ainsi que nous l'avons dit, une suite d'impressions sensorielles pour qu'elles forment entre elles comme une association mystérieuse réunie par les liens d'une imprégnation contemporaine. — Vient-on alors à ressentir une incitation quelconque soit visuelle, soit auditive, soit olfactive, immédiatement et en vertu de ces associations mystérieuses, l'appel de la première de la série fait surgir les autres, les souvenirs anciens apparaissent, et cela s'opère en dehors de toute participation consciente de la volonté ; tant ce mouvement communiqué est aveugle et fatal. — Il ne dépend pas de nous de l'inciter ni de le diriger ; il suit sa route en vertu de ses affniités propres, de ses anastomoses régulières, aussi automatiquement que les actions sympathiques ou excitomotrices qui se propagent à travers les réseaux de la moelle.
Ces phénomènes d'association de souvenirs anciens, à propos d'une impression récente, se répètent à tous les instants de l'activité cérébrale; il suffit de rencontrer fortuitement un objet extérieur pour penser à un autre, ayant avec lui soit des rapports directs, soit des rapports indirects, artificiellement entretenus.
La lecture n'a pas d'autre raison d'être; c'est le souvenir évoqué incessamment entre un signe graphique et la chose signifiée qui fait que nous adaptons , automatiquement, à chaque signe graphique perçu par l'entendement, des idées dont ils ne sont que l'expression conventionnelle.
Dans la conversation, les idées se suivent et s'appellent d'une façon tout à fait automatique ; — on pense sans le vouloir à une chose en dehors du sujet en question, et automatiquement on est entraîné en dehors de la pensée principale.
Dans les assemblées, que de fois ne voit-on pas certains orateurs dévier peu à peu du sujet en litige, et cela en vertu des forces automatiques de leur esprit qui les entraîne tou-
jours du côté où il penche, c'est-à-dire, vers les régions de prédilection où des pensées favorites ont développé une sorte d'éréthisme persistant; — et, ces forces automatiques, qui dirigent la pensée humaine dans une certaine direction, sont tellement fatales , tellement destinées à parcourir une orbite régulière, qu'étant donné la connaissance du caractère et des habitudes oratoires de tel ou tel personnage, on peut induire à l'avance, qu'à un moment donné, il arrivera à exprimer telle ou telle pensée, ou à prononcer telle ou telle phrase.
Dans les cours publics, il est des professeurs qui, tout en parlant d'abondance, répètent annuellement les mêmes phrases, les mômes paroles aux mêmes époques, et cela sans que ce soit un effet de leur volonté. — Bien plus, il est notoire qu'à certains examens, les examinateurs, sur un sujet donné, répètent itérativement les mômes questions à leurs élèves, — et cette logique de l'activité cérébrale automatique est tellement réelle, que les intéressés ont institué un questionnaire destiné à tracer par avance la direction automatique que suivra l'esprit de celui qui est destiné à les interroger, et quelles seront les questions qui leur seront posées.
Tout le monde sait enfin qu'il suffit de mettre certaines individualités loquaces sur un sujet qui leur est favori, pour qu'immédiatement, elles déroulent leurs idées sur ce thème, et •expriment les mêmes récits, les mêmes aventures, et cela d'une façon aussi monotone qu'automatique. — Sur ce point les anciens militaires, les chasseurs, les voyageurs sont des spécimens accomplis, et chacun de nous, dans le cercle de ses connaissances, peut se rappeler de semblables exemples.
L'activité automatique des éléments cérébraux, lorsqu'elle a été trop fortement surexcitée, peut se révéler dans certaines circonstances sous des modalités plus intenses, avec des colorations plus vives, qui lui donnent une allure propre, sans que ce soit à proprement parler du délire, attendu que la personnalité consciente assiste encore comme spectatrice involontaire à son évolution morbide.
Ainsi, je cite ici quelques fragments d'une lettre écrite par un jeune homme qui, à la suite d'un travail trop prolongé, a rendu naturellement compte de ses impressions et de l'entraînement automatique de son esprit à travailler malgré lui.