PHENOMENES CEREBRAUX — SENS COMMUN
Ce jeune homme avait été occupé pendant plusieurs jours de suite à faire des calculs d'intérêts composés qui avaient déterminé chez lui une grande tension d'esprit : un soir, après dîner, il allait se mettre à dormir lorsque, dit-il : « Sans le moindre « encouragement de ma part, dans un état entre le sommeil et « l'éveil, éveil, dis-je bien, car alors mon esprit ayant travaillé « toute la journée plus qu'il ne le pouvait, luttait avec opift niâtreté contre la fatigue corporelle qui m'entraînait avec « force au sommeil. A qui demeura la victoire? Ce fut alors à « l'esprit. Car n'y tenant plus, ayant besoin du plus grand « calme et du repos auquel je ne pouvais atteindre, je me mis, « sans la, moindre volonté de ma part, à compter, à refaire « exactement les mêmes problèmes qu'au bureau. La ma- « chine cérébrale avait été lancée avec trop de force pour pouce voir s'arrêter, et ce travail involontaire durait malgré moi, tt malgré et contre tous les moyens que j'ai essayé d'em- « ployer pour le faire cesser, c'est-à-dire trois ou cinq quarts « d'heure environ. »
Le sens commun *.
Ces phénomènes de l'activité automatique, non-seulement se développent chez l'être vivant considéré comme individu, d'une façon tout à fait inconsciente, mais encore, en vertu d'une sorte de généralisation diffuse, ils se répètent chez les mômes individus d'une façon identique, et, à travers l'espace, à travers le temps, provoquent dans tous les cerveaux humains, les mêmes associations d'idées, les mêmes séries d'actes enchaînés, suivant une règle générale et commune, comme s'ils émergeaient d'une région centrale qui leur donnât une impulsion unique.
Il est, en effet, bien curieux de constater combien' il y a entre tous les êtres humains des façons de sentir, de juger les choses et de réagir à la suite, qui sont partout les mêmes, et qui se déroulent fatalement dans l'ordre des phénomènes moraux, d'une façon aussi impérative que s'il s'agissait d'un acte purement physique.
Ainsi, de môme que sur toute la surface de la terre et
1. Voir les détails complémentaires de question, ch. du jugement (p. 230). LUYS. 10
depuis que les hommes existent, ils meuvent leur avantbras dans le sens des surfaces articulaires, en pronation et en supination, qu'ils fléchissent les articulations du genou, de la ïambe, de la tête, dans un ordre fatal et dans un alignement voulu, — de même dans le cercle des idées, dans la gamme des sentiments, dans la façon de réagir du sensorium humain, il y a des consonnances universelles, qui se représentent à travers le temps et à travers l'espace avec des caractères d'une éternelle immuabilité.
L'histoire des anciennes littératures ne nous montre-t-elle pas combien en présence des mêmes situations, les êtres humains ont toujours senti et toujours réagi d'une façon identique ? — Et à chaque page ne trouve-t-on pas, soit dans leurs œuvres tragiques, soit dans leurs œuvres comiques, ce fond commun de vérités immortelles, de réflexions judicieuses, qui seront éternellement de mise et applicables à toutes les époques ?
— Ne sait-on pas pareillement, si nous considérons l'humanité à travers l'espace, que les peuples civilisés de l'extrême Orient, les Chinois, les Japonais, ont appliqué d'eux-mêmes, automatiquement, à leur longue évolution sociale, les mêmes procédés de gouvernement et d'administration mis en œuvre parallèlement depuis des siècles, dans notre vieille Europe.
Donc les cerveaux humains, en présence des incitations extérieures qui viennent ébranler leur sensorium, réagissent partout et en tout temps d'une façon identique et commune ,
— ils représentent tous, plus ou moins, une série infinie des prismes de même composition, exposés suivant les mêmes angles, aux mômes rayons incitateurs de la lumière qui vient les traverser. — Ils subissent l'action de ces mêmes rayons, ils les reçoivent à travers leur substance, d'une façon identique suivant les procédés communs, les réfractent d'une façon similaire, et le» dispersent, en leur ayant fait opérer à tous des phénomènes identiques de décomposition élémentaire.
On arrive ainsi à dire qu'il y a dans l'humanité une sorte d'orientation générale des idées et des sentiments en vertu de laquelle tous les hommes suivent automatiquement, dans des circonstances déterminées, les mêmes directions, et jugent les choses ambiantes d'une façon identique; — e% c'est cette aptitude native, que nous avons tous à un moment donné de pouvoir vibrer à l'unisson d'autrui à propos d'une situation exté-