‹ Le cerveau et ses fonctionsChapitre 58 sur 132 · ÉLOQUENCE — ASSOCIATION DES IDEES · texte numérisé non relu

ÉLOQUENCE — ASSOCIATION DES IDEES

relies de la paresse humaine, qui aime tant les phrases toutes faites) et à donner à ceux qui les goûtent cette orientation fixe qu'ils subissent à leur insu ?

N'est-ce pas en vertu des mêmes tendances automatiques qu'a l'esprit humain de provoquer des associations d'idées coordonnées, des pensées, des émotions conjuguées à d'autres pensées, à d'autres émotions par des liens mystérieux d'anastomoses antérieures, que, dans la vie courante, nous voyons ces mots à double sens, ces allusions transparentes qui, à propos d'un mot, font penser à d'autres mots, produire des effets inopinés et des suggestions mentales si imprévues?

Les gens en effet qui, dans leur conversation, manient avec art les sous-entendus, savent très-bien, en soulignant un mot par une inflexion de voix, par un regard, par un geste, qu'ils vont éveiller dans l'esprit de lear auditoire une série d'idées, d'émotions de nature différente à celle qui est indiquée par leurs paroles. — La simple phrase de l'allusion au moment où elle est perçue dans le cerveau, sous forme d'ébranlement phonétique, suit en quelque sorte deux routes parallèles, l'une naturelle, apparente, tracée par la parole elle-même, l'autre détournée, divergente, tracéj par l'intonation et le geste à effet. Il résulte ainsi de ces deux processus, bifides, qui se propagent à travers la trame cérébrale, des séries de réactions inconscientes qui, sous forme de souvenirs, d'idées associées, de sentiments divers, sont successivement mis en éveil. — De là des rapports imprévus, vifs et piquants entre certaines idées qui provoquent l'hilarité, et certaines pensées lointaines qui peuvent faire vibrer d'une façon plus ou moins indirecte les fibres de notre émotivité intime.

Quoi de plus simple en apparence que de parler berceau à une jeune fille, et cependant, quoi de plus pénétrant, puisqu'on est sûr de voir sa sensibilité en émoi se trahir par la rougeur de la pudicité?

Un proverbe vulgaire dans le même cercle d'idées dit « qu'il ne faut pas parler de corde dans la maison d'un pendu. »

Les anciens, à la porte des lupanars , avaient inscrit ces mots : « Cave canem, » etc., etc.

C'est à l'aide de ces procédés, plongeant en quelque sorte par des racines multiples dans les réserves fécondes de nos souvenirs et de nos émotions présentes et passées, que la littérature

dramatique rencontre ses plus puissants moyens d'action. — - Que de scènes pathétiques, et le plus souvent, que de scènes comiques ne sont-elles pas suscitées rien que par le contraste apparent entre la situation visible des personnages en scène et les gestes, les intonations des acteurs qui s'adressent à un tout autre genre d'idées , provoquant ainsi automatiquement par cela même, des éclats de rire ou des mouvements d'effroi, — même dans des situations apparentes qui sont loin d'inspirer la gaieté ou la terreur.

C'est toujours l'activité automatique des éléments cérébraux qui est enjeu dans ces états divers provoqués dans le sensorium à l'aide de jeux de mots et de certains calembours bien faits.

C'est en effet à la suite de l'association inopinée et inattendue de deux idées disparates, sous le coup imprévu d'un mot provocateur, que le saisissement hilariant se produit en nous 1.

Réflexion de Vactivité automatique.

Un des côtés les plus intéressants des phénomènes de l'activité automatique est encore celui-ci : c'est que non-seulement ils s'exercent en vertu de l'apport incessant des incitations du monde extérieur qui viennent s'abattre dans le sensorium, et solliciter sa participation active, mais encore — qu'ils se révèlent par eux-mêmes, en raison d'anciens ébranlements persistants, d'anciens souvenirs qui constituent en nous comme autant de foyers autogéniques qui s'allument. — Il résulte de ce fait, qu'en vertu de cette prolongation d'anciennes incitations, l'activité automatique se nourrit elle-même, s'entretient sur place, et sous forme de méditation, de réflexion, se développe

1. Dans certaines formes morbides de l'activité cérébrale, cette tendance automatique ne se révèle plus (au point de vue d'idées disparates subitement associées) par des mots similaires. Ce sont de simples assonances, qui s'appellent les unes les autres, et se groupent automatiquement ensemble; ainsi une malade citée par Parchappe, d'une grande volubilité d'esprit, faisait très-souvent dans son langage, des associations d'idées,, conçues d'après cette formule : « On dit que la vierge est folle, on parle de fa lier, ce qui ne fait pas les affaires du département de l'Allier. » On lui prescrit de faire de la charpie, elle répond qu'elle ne sait pas; on insiste, c Je vous dis d'en faire, » ajoute le médecin. — « Il ne fait pas bon dans l'enfer, » répond la malade.

PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES PROPREMENT DITS loi

aux dépens des réserves accumulées dans le passé, qui deviennent ainsi les aliments de son activité incessante.

Ne savons-nous pas tous qu'étant donné une détermination à prenflre, nous avons, comme on le dit, besoin de réfléchir, de la mûrir en nous, c'est-à-dire de la livrer à l'activité automatique de notre esprit qui s'en empare, réagit à la suite et fait surgir des idées nouvelles , des pensées imprévues , des points de vue inopinés qui lui donnent plus de poids? — La nuit, comme on dit, porte conseil, c'est-à-dire que par le fait du seul repos, les éléments cérébraux ont repris leur vitalité propre et sont devenus plus aptes à développer leurs énergies naturelles en présence de la détermination en question. — C'est ainsi que les forces automatiques du cerveau, concentrées autour d'un cercle d'idées déterminées, se développent automatiquement, sollicitent l'intervention d'éléments nouveaux et finalement créent des manières toutes nouvelles de voir et d'envisager les choses. — Et, chose bien digne d'intérêt, toute cette série de merveilleux phénomènes se développe motu proprio, et en dehors de la personnalité consciente qui assiste à ce travail intime, et est aussi impuissante à le susciter lorsqu'il se ralentit , qu'à le refréner lorsqu'il se développe à l'excès !

Automatisme dans la sphère de l'activité psychique proprement dite.

Les énergies automatiques des éléments cérébraux jouent, ainsi que nous venons de le voir, un rôle capital dans les processus de la perception sensorielle, ainsi que dans ceux de l'activité intellectuelle proprement dite. Si nous passons maintenant à l'examen des phénomènes de l'activité purement psychique, c'est-à-dire de ceux qui sont caractérisés par la sensibilité morale et l'émotivité, ce n'est pas sans surprise que nous sommes amenés à voir combien ces mêmes forces vives automatiques se révèlent encore ici avec des caractères nettement tranchés, et combien, — toujours actives, toujours identiques avec elles-mêmes, sous les modalités les plus variées, — soit sous le nom d'entraînement involontaire , d'élans incoercibles, etc., elles trahissent toujours les secrets intimes des régions émotives du sensorium où elles ont pris naissance, et

cela, en présence de la volonté consciente impuissante à régler leurs manifestations i.

Le travail de la vie n'est-il pas une lutte incessante entre les actes de la volonté consciente et l'entraînement automatique des régions émotives de notre être? — Le langage usuel est riche en métaphores qui expriment, sous des formes appropriées, ce qu'il y a d'incoercible et de fatal dans ce domaine spécial de notre activité mentale. — Ces mots, impulsions, entraînements du cœur, inclinations du sentiment, élans spontanés de tendresse, sont des expressions banales, naïves même, sous lesquelles, en tout temps, on a exprimé les manifestations de notre nature sensible dans ce qu'elle a d'involontaire et d'inéluctable, etc. — Que de gens vers lesquels on se sent involontairement attiré par une captation séductrice de leur personnalité? — Que d'autres au contraire provoquent l'éloignement par une sorte de rayonnement répulsif qu'ils projettent à distance? — Que de fois dans la gamme des sentiments tendres, un seul regard n'a-t-il pas suffi pour commotionner tout un être et mettre en éréthisme toutes ses fibres sensibles? — que de fois, dans les circonstances inverses, un coup d'œil menaçant, impératif n'a-t-il pas suffi pour foudroyer sur place, fixer et immobiliser les individus sur lesquels il était dardé? — Ne savonsnous pas enfin que l'amour comme la haine, par cela même qu'ils expriment des modalités différentes de notre sensorium en émoi, sont des sentiments tout à fait automatiques et inconscients? — ils sont inspirés, subis, et non pas commandés par l'intervention de la personnalité humaine.

Et, chose remarquable ! de même qu'il y a dans la sphère des phénomènes intellectuels un ordre logique fatal suivant lequel ils se succèdent, de même dans cette série de phénomènes purement moraux de la sensibilité intime, il y a parallèlement une logique des sentiments et des passions qui s'impose et qui, à un moment donné, suit son cours d'une façon régulière dans le cœur de l'homme, comme la série des idées qui s'enchaînent logiquement dans son esprit.

1. La sensibilité émotive se développe si involontairement qu'au théâtre, alors même que nous savons que tout ce qui y est représenté n'est que fiction, la simple vue ou la simple audition de pcènes pathétiques suffit à mettre en branle notre sensibilité retenue et, malgré nous, à faire Terser nos larmes.

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