Le chalet des Pervenches
Le soleil a disparu derrière le cap Ferret. Le vent du large se lève, et les grands pins de la forêt frissonnent sous la rafale qui accourt de l'Atlantique. De longues ot minces vagues blanches commencent à rider la nappe bleue de cette mer intérieure qu'on nomme le bassin d'Arcachon. Chassées par le gros temps, les barques filent comme des mouettes pour rentrer au mouillage de la Teste.
Au sommet de la haute dune qui domine les villas et les hôtels alignés le long de la plage, le Casino étincelle de lumière. On y dansera cette nuit, car la saison bat son plein, comme disent les journaux du high life. L'orchestre prélude déjà. Les hommes se promènent sur la vaste terrasse, en regardant défiler les belles dames qui arrivent à la file, en toilette de bal. Il y a là surtout des Parisiens et des Espagnols, mais il y a aussi des Bordelais, et ceux-cr ne sont pas les moins sais.
Parmi ces élégants de tout âge et de tous les pays circule un garçon bien tourné, porteur d'une figure en lame de couteau, avec un nez busqué, de grands yeux noirs pleins de feu et des moustaches en croc. Tout à fait le type de d'Artagnan. Un Gascon de pure race. En dépit de sa distinction native et de l'aplomb naturel aux enfants de l'Aquitaine, il a l'air un peu embarrassé, au miJien de ces corrects gentlemen, habillés à la dernière mode de Trcuville ou de Biarritz. Il échange, au passage, des saints avec quelques-uns, mais on voit bien qu'il n'est pas de leur coterie.
Tout près de lui, s'est formé un cercle de cinq ou sij( mes*
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au lycée du cours des Fossés, et leurs i'arces de jeunesse au Moulin-Rouge du boulevard de Caudéran. Mais i's ne se ressemblaient pas plus au moral qu'au physique. Biscaros avait toutes les qualités des Gascons. Il était brave, ardent, plein de cœur et d'esprit. Gémozac ayait tous leurs défauts. Vantard, hâbleur et vaniteux, il ne songeait qu'à faire parler de lui, et, toujours disposé à lâcher la proie pour l'ombre, il tenait moins à avoir pour maîtresse une femme du meilleur monde qu'à passer pour être son amant. Paraître, c'était sa devise. Du reste, il n'était pas poltron, — personne ne l'est dans ce pays-là, — mais il faisait volontiers parade de sa bravoure, et il avait sans ce.'îse le. poing sur la hanche,
Biscaros, qui le connaissait à fond, ne croyait qu'à moitié aux bonnes fortunes dont il se targuait et doutait très fort qu'il eût subjugué une grande dame qu'entouraient à Paris des adorateurs beaucoup mieux posés que M. Sotieski Gémozac, — car il s'appelait de son petit nom Sobieski, e^ il n'était pas le seul à Bordeaux ; on n'a jamais su pourquoi.
Biscaros n'admettait pas volontiers que la belle-mère de Mlle Nicole de Briouze eût des amants, et :i accusait les causeurs de l'avoir calomniée. Du reste, Gémozac ne s'était jamais vanté devant lui de cette bonne fortune, enviable entre toutes, peut-être parce qu'il avftit deviné que son camarade Aurélien nourrissait en secret un tendre sentiment pour la charmiinte fille du marquis.
Biscaios se hâta de profiter de l'occasion qui se présentait de questionner ce conquériint. Il alla droit à lui, et il l'aborda au moment où il traveisait l'esplanade, le chapeau sur roreille et le jarret tendu, comme un capitan de l'ancienne comédie italienne.
— Tel s'écria Gémozac, té voilà, mon ^étitl Tu arrives justement quand je m'en vais.
Gémozac n'aurait pas pu nier 9on origine. Dans sa bouche, tous les e prenaient l'accent aigu et les syllabes les plus muettes dever/aient sonores. Il faisait vibrer les r, tout au contraire des Provençaux, qui les font ronfler. Et s'il ne saupoudrait pas de s(fn4i0 et de cadédis son langage sautillant, c'^t qee ces jurons d'autrefois sont démodés, même en Oftscogne.
— Et pourquoi t'en vas-tu si tôt? demanda Biscaros, qui n'avait, lui, qu'une pointe d'accent, juste assez pour donner
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du moixiant à es qu'il disait. Il est à peine dix heui-es. Depuis quand te couches-tu comme les poules?
— D'abord, mon bon, ;c né vais pas me coucher, répliqua d'un air 5n le Sobioski de Paladate. Et puis, je viens dé lever à l'écarté sept mille francs — il prononçait sctié mille — et je prétends les garder. Je fais charlemagn'5.
— Tu fais bien, mais...
— Je les ai gagnés au marquis dé Briouze... et je les emploie' rai à faire prochainement un petit voyage à Paris... C'est ce monsieur qui lé payera... C'est amusant, hein?
— Je ne vois pas en quoi c'est amusant.
— Suffit 1 Je m'entonUs. Tu devrais y venir avec moi, à Paris.
— Je n'ai pas les mêmes raisons que toi de m'olfrir un voyage d'agrément. Je n'ai pas gagné au jeu.
— Et tu né connais personne dans la capitale? Ça né fait rien, je lé présenterai.
— Je ne te savaio pas si répandu dans le monde parisien.
— Je vais m'y répandre. J'en ai les moyens.
— Tous moa compliments, cher ami... et merci de ton bon vouloir... mais je me trouve bien ici et j'y resterai iuaqu'à la fin de la saison.
Les deux amis marchaient en causant, et après avoir traversé lo jardin du Caciuo, ils étaient arrivés à une baiTière devant laquelle pa^se une route qui va de la plage à la Ville d'hiver : une longue suite de villas et de clwdots disséminés sous les pins.
— Alors, tu rentres au Grand Hôtel d'Areackon? demanda Gémozac.
— Mon Dieu, oui I répondit Biscaros. Et toi?
— Mci, j'é vais du côté opposé.
— En pleine forêt I... en pleine nuit!... avec sept mille fi-ancs dajis ta pociiel... Tu ne sais donc pas qu'on a attaqué et dévalisé avant-hier un monsieur qui sortait du jeu?
— Peuh 1... nn gommeux de Paris... Moi, je né crains rion.
— Es-tuMmé, au moins?
— J'ai mes d«ttx poings^ té/
— Tes à9*}x poings no U préserveranot pas d'un eoup de fnsil. Mais q«« éit'ole vas-tu «hcrchtfr par i«« chsinirs à l'heure qu'il est?
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— Je vais ^oir s'il y a une lettre pour moi... à mon bureau de poste.
— Quelle bête plaisanterie l
— Je ne plaisanté pas. J'ai là-bas, scas bois, une boîte aux lettres où je prends tous les soirs ma correcpondance.
— Ta correspondance? s'écria Biscaros; avec qui?
— Ça, mon ptjl, c'est mon «ccret. répondit Gémozac en se rengorgeant.
— Bon... tu voudrais me faire accroire que tu as une intrigue avec une des belles dames qui habitent la ville d'hiver. Bl8.gueur, va !
— Possible que je blague. Je ne té dirai rien dé plus. Je suis discret.
— "On le voit bien, dit ironiquement Biscaros. Je ne te questionnerai pas davantage. Mais tu ferais mieux de convenir que tu as rende'/,- vous sous un pin avec la fille d'un rt^mier. Il y en a de très jolies... seulement, il ne fait pas bon s'y frotter, car leurs pères et leurs amoureux ne badinent pas. Et tu devrais me permettre de t'accompagner. Au cas où un jaloux te tomberait dessus, je pourrais te donner en coup de main.
— luutile, mon cher. Je né fréquenté pas les résinières, et si j*ai jamais maille à partir avec un mari, ce sera sar lé pré, l'épée à la main. Mais, ce soir, tu mé gênerais, comprends-tu?
— Parfaitement. Je te coaseiile pourtant d'ouvrvr l'œil en route, car depuis quelque temps, je te le répète, la forêt n'est pas sûre. Il est venu des rôdeurs étrangers qui guettent les promeneurs noctambules pour les détrousser, et tu serais de bonne prise, puisque tu es cousu d'or.
— D'or, ce n'est pas lé mot. J'ai une cinquantaine dé louis dans mon gousset et six^beaux billets di mille dans mon portefeuille, dont je n'aurai que faire cette nuit. Veux-tu mé rendre lé service dé mé lé garder jusqu'à demain matin? Tu dormiras quand je rentrerai au Graad Hôtel, mais ;e viendrai té réveiller dès l'aurore,
— Comme tu voudras. Du moins, si l'on t© dévaîise dans la forêt, tu ne perdras pa» tout.
— Oui, c'est plus prudent... Voilà l'objet... il y a là <2€dans dé quoi passer à Paris trois mois agréables. Ji té confie ma fortune et l'avenir dé mes amours. Mais... dis donc!... si l'on t'attaquait, toi ?...
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— A cinq minutes du boulevard de la Plage? II n'y a pas de dajiger... et, d'ailleurs:, je réponds des six mille.
— Oh ! j6 né suis pas inquiet. Tu es bon pour cent mille écus que tu as hérités dé ton père. Lé raien né m'en a pas laissé autant, mais jt sais mé contenter dé peu, et ce n'est pas la richesse qui fait lé bonheur. « Les femmes..., les femmes... il n'y a que ça I » fredonna Gémozac sur un air d'Offenbach. Et quand on leur plaît, ou peut se consoler dé n'avoir que dé petites renies. Sur ce, mon bon, je té quitte. On m'attend, et ji né veux pas manquer l'heure du berger.
Ayant dit, le victorieux Gémozac déposa entre les mains de son camarade le portefeuille garni de b/llets de banque et se mit à grimper la pente du chemin qui moute vers la Ville d'hiver.
Biscaros n'avait qu'à descendre en sens inverse pour rentrer au Grand Hôtel d'Arcachon, mais il ne se pressa pas de prendre cette direction. Il rosta planté sur ses jambes, au milieu de la route, à suivre des yeux Gémozac, qui s'en allait au pas accéléré.
La lune brillait par intervalles, entre les nuages chassés par le vent, et éclairait la haute stature du conquérant bordelais. Biscaros était très perplexe. Il démêlait un fond de vérité à travers les vantardises de son ami, et i) commençait à croire que les causeurs de la terrasse ne se trompaient pas en affirmant qu'il était l'amant de la marquise. La ridicule histoire de la boîte aux lettres sous bois avait sans doute été inventée par Gémozac pour cacher un rendez-vous donné par Mme de Briouze au Chalet des Pervenches. Ce chalet, elle ne l'habitait pas seule : sa belle-fille, Nicole de Briouze, y demeurait au?si. Et l'idée que Gémozac allait s'y introduire nuitamment» avec la complicité de cette marquise dévergondée, troublait et irritait le sentimental Aurélien.
Mlle Nicole, au bal du Casino, avait fait sur lui une profonde impression. Il ne s'avouait pas encore à lui-même qu'il l'aimait déjà, mais il souffrait de penser que l'adultère entrait sous le toit où dormait la chaste et charmante jeune fille qui lui tenait au cœur. Son instinct d'amoureux le poussait à vérifier le fait, et l'occasion était belle pour savoir à quoi s'en tenir. Il n'avait qu'à suivre Gém(«ac. Il hésitait pourtant. Cet espionnage lui répugnait. Pour se débarrasser des scrupules qni l'arrêtaient, il se dit que Gémozac risquait d'être assailli
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en route, et <^'il aurait jr»e»it-être i>esoin d'être secouru contre les malaudrins dont on parlait beaucoup, depuis quelques jour»» <ian,s cet honnête et paisible pays d'Arcacbon. Biscaros venait de se rappeler qu'en prévision d'une mauvaise rencontre, il s'était muni d'un bon revolver garni de six cartouches. Bn se promenant sur la p-Iage, avant de monter au Casino, il s'ételt amusé k envoyer une balle à une mouette qu'il avait manquée ; mais il lui restait encore cinq coups à tirer, c'est-àdire de quoi mettre en fuite ou coucher par terre toute une bande de bri^gands. Ce raisonnement le décida.
— II faut que j'en aie le coeur net, dit-il entre ses dents ; Gémozac ne s'apercewa pas que je le suis, et, si je le vois entrer au chalet des Pervenches, je serai fixé.
Ses proje-ts s'arrêtaient ià, car, assurément, il ne songeait pas à dénoncer au marquis les coupables amours de la marquise ; mais il voulait voir.
Gémozac avait déjà fait du chemin. Il allait atteindre le point culminant de la montée, et c'était à peine si Biscaros distinguait encore sa silhouette colossale. Le ciei s'assombrissait de plus en plus, et, dans l'obscurité, il est malaisé de ne pas perdre de vue un marcheur qui a de l'avance. Il s'agissait de ne pas se laisser distancer et de ne pas trop se rapprocher, cai" Gémozac, s'il s'était aperçu que son camarade le suivait, aurait probablement cherché à le dépister. Biscaros, qui avait de bonnes jambes et de bons yeux, sut manœu'vrer de façon à éviter les deux inconvénient^s. Il se mit à courir jusqu'au sommet de la côte. Quand il l'eut atteint, il rev.'t Gémozac qui descendait tranquillement le revers opposé de la colline, et i) fit comme lui. Les routes qui sillonnent la forêt d'Arc&chon sont tracées dans le sable, et le sabie amortit les pas. D'ailleurs, la bourrasque s'était déclarée tout à lait, et le craquement des pins qu'elle courbait couXTait /tous les autres bruits.
Où allait, par un temps pareil, cet endiablé Gascon de Gémozac? Biscaros doutait encore que ce fût au chalet des Pervenches, cer. la mut, tous les chemins se resseriblont, et Biscaros n'avait jamais passé qu'en plein jour dtvtnt cette villa, occupée depuis deux mois seulement par M. de Briouzd et les siens. Et même, après réflexion, il inclinait de nouveau à penser que Gémoïac, en se lançant d%ns cette expédition
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nocturne, n'avait songé qu'à se paser en séducteur, et qu'après un tour du côté de la Ville d'hiver il allait rentier bourgeoisement à Arcacboa.
6émozac, cependant, avait l'air de savoir où il allait, car il avançait sans hésiter, et déjà il avait tourné à gauche, puis à droite, avec l'assurance d'un monsieur qui connaît parfaitement le terrain où il marche.
Biscaros, moins familiarisé avec les chemins forestiers, avait peine à le suivre, et il se demandait r.'jl n'allait yas y renoncer, lorsqu'il s'aperçut que Géiaozac modérait son allure,
A ce moment, la tempête, qui redoublait de violence, balaya tttut à coup les nuages, et la lune éclaira le paysage.
Une villa majestueuse apparut au milieu dos pins dont les troncs, balafrés par les entailles des résiniers, se dressaient comme des géants blessés. Cette tois, Biscaros reconnut le chalet des Pervenches et s'arrêta net pour observer de loin les mouvements de son inquiétant camarade. Gomment Tavenlure allait-eile finir? Évidemment, Gémozac n'était pas venu là pour rien. On l'attendait sans doute. Mais qui l'attendait? Une idée passa par l'esprit de l'amoureux Aurélien, l'idée que Gémozac venait poui* Mlle de Briouze ; mais il la chassa bientôt, cette idée désolante. Quelle appai-ence que ce garçon vulgaire eût séduit Hne jeune fUle bien née et bien élevée? 11 était plutôt fait pour plante à une femme d© chambre.
El, au chalet des Pervenches, il y en avait une que Biscaroo avait remarquée en passant par là, une Cadiclionne merveilleusement jolie. — La Cadichonne est la grisette de Bordeaux, un type qui tend à disparaître. — Celle-là s'appelait Bernadette, et elle n'était au service de Mlle Nicole que depuis Tarrivéôi à Arcachon de la fs>miHe de Bricioize, qui l'avait recrutée dans le paya.
— Bon I se dit Aurélien ezi se frott;«at les înains, la grande dame do ce pauvre Sobieski est une soubrette 1... Parbleu 1 je m'en doutais... j'en suis ravi et je lui pardonne ses blag-ues... quoique vraiment co ne soit pas beau de compromettre la marquwe en bavardant comme il le fait partout.
Après un très court temps d'arrê*, la Sobieski en question venait de so jefc«r bru^oru^ment hoi« de la roate et se dirigeait non pas vers la villa, maii vers un grand pin qui s'élevait, isolé des autres, conlme une sentinelle avancée, un pin larg«-
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ment fendu, avec, au bas de la fente, un godet de faïence destiné à rccueilliif la résine.
— Parfait I pensa Riscaros de plus en pîus rassuré, sa Cadichonne l'attend derrière ce gros arbre. Elle lui a donné rendezvous en plein air. C'est une idylle landaise.
11 regarda le chalet, et il n'y vit briller qu'une toute petite lum'ère, à une fenôtre du premier étage, — un signal, peutêtre. Il était fixé maintenant et il pouvait laisser Gémozac à son amourette champêtre ;mais, par curiosité pure, il attendit encore un peu avant de rebrousser chemin po.«r aller se coucher. Il vit alors son entreprenant ami s'approcher du vieux pin en marchant à pas de loup, mais la Cadichonne ne se montra point.
Gémozac, du reste, ce paraissait pas la chercher. Gémozac se mit à palper le tronc en levant les bras, et Biscaros, intrigué par cette pantomime inexplicable, se reprit à croire qu'il s'était trompé dans ses dernières conjectures et que Bernadette n'attendait pas là son robuste galant. Que cherchait donc le beau Sobieski? Tout semblait indiquer que iee occupants de cette villa silencieuse dormaient déjà, à l'exception de la personne qui habitait la chambre écJairée. Était-ce pour annoncer son airivée qu'il gesticulait ainsi, et allait-il se glisser jusqu'au chalet pour y entrer par un escalier dérobé?
Biscaros n'y comprjnait plus rien ; mais le dénoûment ne se fit pas attendre.
Un éclair brilla sous les arbres, un éclair accompagné d'une détonation. Gémozac poussa un cri, chancela, essaya de se cramponner an tronc, recula en tournoyant et tcmba comme une masse.
Le premier raoavoment n'est pas toujours le bon. Biscaros se précipita au socours do son ami, et il eut lieu de regretter plus tard de n'avoir écouté que son cœur et de ne pas s'être lancé d'abord à la poursuite du meurtrier, au risque de recevoir une balle.
Ce ne fut certes pas la crainte de s'exposer à ce danger qui le retint, car ce meurtrier, caché dans le bois, pouvait tout aussi bien tirer sur lui pendant qu"il relèverait Gémozac.
Biscaros trouva ce malheareux gisant au pied du vieux pu» et ne donnant d'autres signes de vie qu'un râle d'agoni* et d«3 tressaillements convulsifs.
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Il s'agenouilla, défit précipitamment les vêtements et reconnut que Gémozac avait été frappé en pleine poitrine. Une large tache noirâtre maculait la chemise, et le sang coulait d'une bleosure qui avait troué la peau un peu au-dessous de la clavicule droite. A chaque effort que le pauvre Sobieski faisait pour respirer, une écume rouge lui montait aux lèvres. Le projectile avait traversé le. poumon de part en part et était sorti par le do3, en brisant i'omoplale. Le coup avait dû être tiré de très près, et il avait fait si peu de bruit que Tarme était sans doute de petit calibre. Et cependant Biscaros n'avait aperçu qu'une lueur rayant les ténèbres. L'homme qui avait fait feu était resté invisible.
Biscaros souleva Gémozac, Tadossa au tronc de l'arbre balafré, l'entoura de ses bras pour Je soutenir et appela plusieurs fois le moribond, qui ne répondit qiie par un profond soupir. Le dernier souffle de vie s'exhala dans ce dernier gémissement. La tête s'inclina sur l'épaule, et le corps retomba lourdement sur le sol ensanglanté.
Une coulée de pièces d'or s'échappa de la poche béante où Gémozac, en quittant le jeu, avait serré les louis gagnés à M. de Briouze, et s'éparpl^a parmi les brindilles desséchées qui formaient comme une litière sous le dôme de la fut.'iie résineuse.
Biscaros ne songea guère à ramasser ce trésor égrené, mais il ne pouvait pas laisser là son infortuné camarade. Il ne se dit pas qu'il serait prudent de quitter la place et de taire cette sinistre aventure. Personne alors ne saurait qu'il avait été témoin du crime, et l'on ne s'aviserait pas de l'interroger. Il ne lit pas ce calcul égoïste. ïl pensa que tout espoir de ranimer Gémozac n'était peut-être pas perdu, que la villa des Pervenches était à cinquante pas de là et qu'il y trouverait assistance, ne fût-ce que pour emporter un cadavre qu'il ne voulait pas abandonner aux carnassieis nocturnes. H se releva d'un bond et il courut à la villa.
Elle était construite sur le modèle du chalet Pereire, îe plus vaste et le plus beau de tous ceux qui bordent la plage ; une maison de bois et de briques, agrémentée de balcons ouvragés, entourée de galeries extérieures et percée d'une multitude de portes et de fenêtres. Toutes ces ouvertures étaient closes, et la lumière qui brillait tout à l'heure au pre-
iiiier étage avait disparu. Mais il était invraiBemblable que tout le monde dormît dans ce château rustique. En cdmettant que la marquise et sa belle-fi)l« fussent déjà couchées, les domestiqueff devaient être encore sur pi»d pour attendra le maïqais, attardé au Casino.
Sans prendre le temps de chercher la sonnette, Bisceros se mit à marteler de coups de poing la porte principale du rezde-chausées. La porte ne s'ouvri-i pas. Il cria de toutes ses forces en appelant à l'aide. Personne ne vint. II fallait qu'on eût Je sommeil dur à la villa des Pervenches.
Biscaros, découragé, finit par croire que Mme et Mlle de Briouze s'étaient décidées sur le tard à se rendre au bal du Casino, et que leurs gens, y compris ia Cadichonne Bernadette, avaient profité do l'absence des maîtres pourr aller se divertir ailleurs. La lumière qu'il avait aperçue était sans doute cello d'une veilleuse qui venait de s'éteindre, faute d'huile.
L'assassin avait eu le temps do fuir. Probablement il était déjà loin, et ce n'était pas la peine de courir après lui, Biscaros n'avait donc rien de mieux à faire que de gagner en toute hâte Arcachon, oii il trouverait à qui parler : des agents et un commissaire de police, des gendarme^j, voire un magistrat de sa connaissance, venu de Bordeaux prendre les bains de mer pendant les vacances du tribunal, et logé comme lui au Grand Hôtel. Requis par un témoin du crime, tout ce personnel judiciaire ce transporterait sur le terrain et procéderait à des constatations qui pourraient aboutir à l'arrestation du meurtrier. Cet espoir était la seule consolation qui restât à Biscaros, navré d'avoir perdu son ami. Il ne le ressusciterait pas, mais du moins il contribuerait à le venger.
Il avait bien songé un instant à aller demander du secours dans les villas du voisinage ; mais ce secours, s'il l'obtenait, ne modifierait guère la situation. Il persista donc dans sa résolution d'aller chercher main-forte à Arcachon. Seulement, il voulut, avant do quitter la place, tâcher encore une fois d'entrer en communication avec les gens du chalet des Pervenches, qui ne refuseraient pas d3 garder le corps de Gémozec jusqu'à ce que la justice arrivfit.
Il avait sa façade principale du côté de la route, ce chalet silencieux, mais il devait en avoir une autre du côté de la
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foret. Biscaros entreprit d'en faire le tour, afln d'essayer de nouveau d'attirer l'attention de ceux «ïu'll n'avait pas réusai à réveiller en les appelant. C*tt« seconde tentative ne réussit pas mieux que la pi'emière. II eut beau frapper «t crier. Rien ne bougea dans l'intérieur dd la villa, et U dut renoncer à se faire entendre.
Il ns lui restait qu'à reprendre le chemin de la plage, et pour cela il lui fallait passer près du mort.
Au moment où il venait de tourner l'angle du chalet, derrière lequel il n'était pas resté dix minutes, il s'arrêta, stupéfait, en apercevant un homme penché sur le cadavre, qu'il avait tout l'air dô fouiller. Cet homme ne pouvait être que l'as* sassin revenu sur ses pas pour dépouiller sa victime, pendant la courte absence de Biscaros. C'était le comble de l'audace et la preuve certaine qu'il avait tué Gémozac pour le voler.
Biscaros ne réfléchit pas que ce misérable était armé, puisqu'il venait de tuer d'un coup de feu le pauvie Sobie.ski, et il oublia qu'il s'agissait de le prendre en flagrant délit.
Biscaros était plein de courage, mais en cette occasion il manqua de sang-îroid, car au lieu de s'approcher tout doucement pour mettre la main au collet du brigand qui lui tour^ nait le dos et qui ne l'aurait pus vu venir, il courut à lui, le revolN-Br au poing, en criant à pleine voix :
— Rends-toi, scélérat, ou tu es mort !
L'homme, averti par c^tte menace retentissante, so releva prestement et s'enfuit à tontes jambes à travers les pins, sans essayer dô se défendre et sans regarder derrière lui.
Biscaros n'avait plus, qu'un moyen de l'arrêter, et il en usa. Il n'était guère qu'à vingt-cinq pas du fuyard, et il le voyait très bien, à la clarté de la lune, momentanément dégagée de^ nuages qui passaient. Il l'ajusta, et quand 51 crut le tenir au bout dd canon de son revolver, il precsa la détente.
Par malheur, à ce moment, la lune s'éclipsa derrière une nuée voyageuse, et l'homme disparut dans l'ombre projetée par les grands arbres. Il n'était pas tombé et il courait de plus belle, car Biscaros entendait craquer les branches sous les pas précipités de ce lâche coquin. Peut-être ftvait-il été atteint, mais il ne l'était pas assez sérieusement pour l'empêcher de se dérober, et c'eilt été une folie que de le poursuivre au plus épais de la forêt, où il pouvait s'e»>.busquer et tirer à bout
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portant. C'était sans doute dans l'intention d'y attirer son adversairs que le bandit s'était abstenu de rendre feu pour feu. Il tenait à ne pas le manquer.
Biscaros, qui avait déjà recouvré toute sa présence d'esprit, devina ce plan, et, au iieu de pousser plus loin, il rebroussa chemin. Il revit son ami étendu à la place où il avait été frappé et il eut l'idée que le meurtrier, craignant de ne l'avoir pas tué roide, était revenu l'achever à coups de couteau.
Biscaros voulut s'assurer du fait et courut au cadavre qu'il trouva dans ia position où il Tavait laissé, la face tournée vers le ciel et les bras étendus en croix.
Les yeux, grands ouverts, semblaient le regarder pour demander vengeance. L'étroite blessure qui trouait la poitrine ne saignait plus, et Gémozac n'en avait pas reçu d'autre.
Biscaros, à genoux, l'examiaa de près et n'eut pas de peine à constater que le vol avait suivi le meurtre, un qucrt d'heure après le premier coup de pistolet. Les poches du g41et avaient été retournées et vidées. L'or qui s'était rét)andu au moment où Gémozac était tombé, l'or gagné au marquis de Briouze, avait disparu. L'assassin avait complété son œuvre criminelle eu détroussant Ihommo qu'il avait tué, et il n'avait rien laissé : rien qu'un, louis qui s'était sans doute échappé de ses doigts pendant l'opération et qui brillait sur le pantalon noir du mort.
Biscpros se garda bien dy toucher, à ce louis, oublié par le brigand qu'il avait surpris. C'était une pièce de conviction qui pourrait aider les magislrata à reconstituer IhorribJe scène du cadavre fouillé par le meurtrier.
Mais BivScaros ne put pas se décider à abandonner ce pav.vre corps sans s'assurer qu'il n'y restait pas un souffle de vie. Il n'avait pas toujours eu à se louer de Gémozac, mais il avait été son camarade, et en ce moment il ne se souvenait que de ses quaUtés. Il pencha son visage sur le sien pour s'assurer qu'il ne respirait plus, et sans lâcher le revolver qu'il tenait de sa main droite, il mit son autre main sur la poitrine, à l'endroit du cœur. Le cœur avait cessé de battre, et le mort était déjà froid, Biscaros n'avait plus qu'à s'éloigner de cette clairière sinistre.
Mais il se demandait s'il ne ferait pas mieux de rester là jusqu'au retour de M. de Briouze, qui finirait bien par rentrer
à sa vilJa, quand il aurait perdu tout son argent à l'écarté, et si la course qu'il voulait entreprendre à la recherche des magistrats et des gendarmes n'allait pas lui porter malheur.
Il en était encore à délibérer, lorsque deux poings vigoureux s'î^attirent sur ses épaules.
— Nous le tentons 1 cria une grosse voix. Cette fois, il ne nous échappera pas, car le voilà pris sur le fait.
— Relevez-le et mettez-lui les menottes, dit une autre voix moins rude.
Biscaros s'attendait si peu à cette agression qu'il ne comprit pas tout d'abord ce qui lui arrivait, et il en fut si troublé qu'il crut un instant à un retour oifensif de l'assassin ou à quelque intervention surnaturelle. Il n'avait pas entendu venir ces assaillants, qui l'avaient attaqué par derrière et empoigné avant qu'il eût le temps de se défendre. Le tracas de l'ouragan secouant les hautes branches avait couvert le bruit de leurs pas.
Il n'essaya pas de résister et il se laissa remettre sur pied par celui qui l'avait saisi au collet Ils étaient ciûq : quatre gardes forestiers en uniforme, plus un monsieur vêtu de noir des pieds à la tête et coiffé d'un képi galonné d'argent. Les gardes portaient le couteau de chasse à la ceinture et la carabine on bandouhère. Le monsieur portait, sous un long pardessus, une écharpe tricolore et s'appuyait sur une canne à pomme d'ivoire. Il avait bien la mine et la tenue d'un commissaire de police conduisant une patrouille, et il arrivait à propos, puisque Biscaros se proposait d'aller le chercher à Arcachon.
Biscaros se rassura en le reconnaissant, et il ue lui vint pas à l'esprit qu3 ce magistrat le prenait pour un assassin.
— Lâchez moi, dit-il sans s'émouvoir. Vous voyez bien que je n'ai pas envis de me sauver.
— Désarmez-le, commanda le commissaire.
— Ne prenez pas cette peine, répUqua Biscaros en lui présentant par îa crosse le revolver qu'il tenait à la main. Maintenant, monsieur, vous ne suspecterez plus mes intentions et vous voudrez bien, j'espère, m'appvendre pourquoi vous prenez tant de précautions contre moi. Je n'ai pas, que je sache, l'air d'un malfaiteur.
— L'air n'y fait rien, grommela le commissaire en fourrant prudemment l'arme dans une poche de son pardessus.
20 LI CHALKT DES PEKY£K0HK8
— D'accord, mais quand voua saurez qui je suis... Aurélien Biiicaros, propriétaire, à Bordeaux, rue Saint-Laurenl, 10.
— C'est possible ; mais moi, je suis le comPiissaire de police d'Arcachon. Je viens de vous surprendre à eôté d'ua cadavre, et mon premier devoir est de m'assurer de votre personiie.
— . Vous me soupçonnez donc d'avoir tué?...
— Ce monsieur qui git à vos pieds. Oui, certes, et je crois, jiLsqu'à preuve du contraire, que vous seul avez pu commettre ce crime. Quand je suis arrivé, vous teniez à l'a main le revolver dont vous vous êtes servi. Vous n'oseriez pas nier avoir tiré le coup que nous venons d'entendre. Le canon est encore chaud.
— J'ai tiré, en effet, mais j'ai tiré iur l'assassin, et malheureusement je l'ai manqué. Il s'est jeté dans la forst. Au lieu de m'interrogor, voas devriez bien envoyer vos hoiam^ à sa poursuite. Ils le rattraperont peut-être, si je l'ai blessé.
— Je sais ce que j'ai à iaire, et je n'ai pas de leçon à recevoir de V0U8, répliqua sèchement le magistrat, piqué au vif. L'aosassin, c'est vous. Avouez-le et dites-moi pourquoi vous avez tué cet homme.
— Je ne l'ai pas tu.é. 11 était mon ami... mon camarade... et il est encore plus connu que moi à Bordeaux... Sobieski Gértiûzac, de Paludate...
— Je sais... un joueur de profession... habitué du Casino d'Arcachon. Il y était ce soir, et il y a beaucoup gagné à l'écarté. Il devait avoir de l'argent sur luj... Vous le savier., et vous l'avez suivi quand il est sorti...
— Oui, je l'ai suivi, parce que je craignais qu'on ne l'attaquât... C'est arrivé avant-hier à un monsieur i^ui rentrait chez lui, après la partie.
— C'est ce fait qui m'a décidé à prendre ce soir le commandement d'une ronde de nuit. Je n'ai pas perdu mon temps, puisque je vous tiens. Il ne me reste qu'à vous ceaduire à Arcaehon.
— Je ne demande que cela.
— Je vous procurerai bientôt cette satisfaction. Mais il faut d'abord que je complète mon enquête, et je oe puL? pas y procéder en plein air.
A qui appartient catte villa?... Vous dev«z le savwr.
— Bile est occupée, je or©is, par der éirangere... des Parisiens.
LE CHATiST DBS FSKVBNOHES 21
— Le marquis de Briouze et sa famille, mon commissaire, dit un des gardes.
— Eh bien 1 je vais requérir ce moosieuf de mettre à m'i disposition une des pièces du rez-de-chaussée de sa maison. Jb reprendrai là rinterrogatoire.
Le commissaire ajouta, en s'adressent aux forestiers :
— Deux de vous vont rester ici pour garder le corps pendant que j'instrumenterai dans Ja villa... un autre ira avertir la gendarmerie... un autre viendra avec moi pour surveiller le prévenu.
Aurélien n'était déjà plus qu'un prévenu. Cette qualification le fit tressaillir. Il comprenait maintenant le danger qui le menaçait, et l'idée de paraître devant les habitants du chalet dans la terribie situation où la fatalité l'avait jeté l'épouvantait encore plus qu'une accusation qu'il espérait bien réfuter victorieusement.
Que penserait de lui Mlle de Briouze, si elle le voyait traité comme un criminel? Et si la marquise se montrait, comment dire en &a présence que ûémozac s'était vanté d'avoir un rendez- voup dans la forêl, avec une femme du monde?
— Quoi, monsieur ! s'écria Biscaras, vous prétendez m'interroger dans cette villa? Je refuse absolument de vous y suivre.
— Vous allez: m'cbliger à employer la force. Mes hommes vont vous y traîner, si vous ne venez pas de bon gré.
— Faites ce qu'il vous plaira. Seulement, je vous préviens qu'on ne vous ouvrira pas.
— Qu'en sav-ez-vous?
— J'ai frappé inutilement à toutes les portes.
— Vous I... à quel moment? et dans quel but?
— Pour demander du secours... je venais de voir tomber mon malheureux ami, et j'espérais qu'il vivait encore... j'ai appelé,., personne n'est venu... Sans doute, les maîtres sont absents.
— Mais les domestiques ne sont pas couchés,., il y a de la lumière.
Biscaros, qui tournait le dos à la vilJa, fit volte-face et fut bien étonné de voir au rez-de-chaussée deux fenêtres éclairées brillamment. C'était une vérltabl» illuminetion qni ne s'étendait pas au premier étage, où l'on n'apercevait plus la moindre lueur, pas même celle d'une lampe de nuit.
22 LB OHALBT DBS PBE7ENCHES
Que se passait-il donc au cbaiet, où tout le monde dormait naguère? Maintenant, c'était à croire qu'on allait y donner une fête. Biscaros ne s'expliquait pas ce réveil subit de gens qui n'avaient entendu ni ses cris, ni les coups de revolver.
— Vous ne me soutiendrez plus qu'il n'y a personne, dit ironiquement le magistrat. Je serai très bien là dedans pour vous interroger, et j'y verrai plus clair pour rédiger mon procès-verb8J.
— Mon commissaire, quelqu'un vient, murmura un des forestiers en montrant du doigt une ombre qui se glissait entre les arbres.
— Un des domestiques de la villa, sans doute... Il arrive à propos. Hé 1 là-bas !... avancez 1
L'ombre sortit aussitôt du bois de pins, et à la clarté de la lune, complètement dégagée de nuages, on put voir que cette ombre était une femme. Biscaros se demanda si ce n'était pas la marquise, tardivement éveillée par le bruit qui s'était fait autour du chalet, ou bien Mlle de Briouze, et son cœur se serra à la pensée de paraître entre deux gardes davant la charmante Nicole.
Il fut proraptement rassuré. La femme était coiffée, à la mode du pays, d'un fotilard noué très en airière sur ses cheveux. Elle arrivait d'un pas leste, et elle ne paraissait pas du tout intimidée. Le commissaire, pressé de savoir à qui il avait afl'aire, vint à sa rencontre, et il ouvrait la bouche pour le lui demander, lorsqu'elle s'écria :
— Té/ c'est moussu Gujan I
— Vous me connaissez? dit le commissaire stupéfait.
— Oui, bien que je vous connais I... et que vous me connaissez aussi... Vous m'avez vue toute petite... Bernadette... la hlle à Ginestras, le douanier de la Teste...
— Gomment I c'est toi, gamine I... Et qu'est-ce que tu fais ici?
— Je suis en service chez le marquis de Briouze qui a loué pour la saison le chalet des Pervenches. Sa flllo m'a prise comme femme de chambre, il y a deux mois.
— Et elle te permet de te promener dans les bois, la nuit?
— Elle m'a donné congé ce soir, après le dîner. J'ai été faire un tour à Arcachon, pour m'acheter des souhers fins au bazar du boulevard de la Plage, et je rentre pour désha-
biller mademoiselle, qui ne se couche jamais avant minuit. En arrivant ici, j'ai vu du monde amassé... Qu'est-ce qu'il y a danc? Est-ce que vous avez empoigné le chenapan qui a volé avant-hier sur la route du Moullo?
— Peut-être, mais, dis-moi, tu as dû entendre tirer?
— Je n'ai rien entendu que le vent dans les branches... et je n'ai pas rencontré un chat.
— Tu n'as p»s peur de courir les chemins, toute seule?
— Moi? Ah l non, par exemple I II n'est pas encore au monde celui qui me fera peur.
— Allons, petite, avoue que tu étais avec ton amoureux I
— Non pas. Il fô^-.t loin d'ici, mon amoureux... et je ne cours pas après lui.
Évidemment, le commissaire soupçonnait Bernadette d'en savoir plus long qu'elle ne voulait dire, et ce n'était pas sans arrière-pensée qu'il la questionnait.
Mais il s'aperçut qu'il perdait son temps, et il remit à une autre occasion la suite de l'interrogatoire.
— Est-ce que tes maîtres reçoivent ce soir? demanda-t-il en indiquant les fenêtres éclairées.
— Pa& plus qu'à l'ordinaire. On a allumé le lustre de la salle à manger parce qu'on attend le marquis. Il est au Casino, et il soupera en rentiant.
— Avec sa femme, je suppose?
— Madame est souffrante, et elle s'est mise au lit aussitôt après le dîner. A cette heure, il n'y a d'éveillé dans la maison que Mlle de Briouze, le valet de chambre qui servira monsieur à table et la cuisinière qui est à ses fourneaux. Le cocher est allé avec.le coupé condiiire le marquis au Casino, et il le ramènera... quand la partie sera finie.
— Très bien. Fais-moi le plaisir d'aller dire an valet de chambre que j'ai besoin d'un local où je sois seul.
— Pour faire quoi?
— Pour écrire. Je ne l'occuperai pas longtemps et j'expliquerai la chose à ton maître; s'il rentre avant que j'aie terminé ma besogne.
— Bon I vous avez arrêté quelqu'un, c'est sûr. Est-ce qu'il est là, votre prisonnier? Je voudrais bien le voir.
La scène se passait au bord de la clairière qui s'étendait
24 L£ OHALfiT l'Es F£KVSNCH£S
de la route au chalet, et tout près du cadavre, que masquaient les gardes groupés autour de Biscaros.
Sur un signe de M. Gujan, ils s'écartèrent. Bernadette aperçut le corps étendu sur le dos et s'écria, en joignant les mains :
— Diou bihantl Un mort I sous les fenêtres de madanw I Le commissaire avait préparé ce coup ae tJiéâtre sur lequel
il comptait pour arracher quelque mot imprudent à la Cadichonne, qu'il continuait à soujfçcnner vaguement.
Il manqua sou effet Bernadette ne flt qu'invoquer, en p?tois gascon, le Dieu vivant, — Diou bibant, — et il ae parut pas qu'elle s'émût beaucoup de voir tout à coup un cadavre à ses pieds. Elle semblait plus dégoûtée qu'effrayée de c^ spectacle inpttendu.
— Tu dois connaitre cet homme-là? reprit M, Gujan, plaidant, comme on dit, le faux pour savoir le vrai.
— Et d'où le c»annaîtfais-je, le pot^e? demanda la Cadichonne. C'est un monsieur. . un Parisien... ça se voit à son habillement.
— Il est de Bordeaux. Appi-cche-toi, petite, et regarde-le de près.., la lune i'éclaire en plein.
Bernadette s'avança sans hésiter, se pencha, examina aitcntivoment le visage du Kort et s'écria :
— Que si que je le connais 1... Cest M. Gémozac» de Paindate.
— Justement..., et d'où le connais-tu?
— De l'avoir vu souvent passer à cheval devant la villa... et je sais son nom, parce que, une fois, il l'a dit au valet de pied qui l'avait aidé sur la route à awanger ses sangle?, et il lui a donné une belle pièce de cinque francs.
— C'était donc vrai, pensa Biscaros, ce que disaient Ct)S messieurs sur la terrasse du Casino... Gémcz&c venait parader devant la marquise...
— il sera venu, ce soir, à pied, reprit Bernadette, et on l'aura tué pour le voler... Tenez I le brigand qui a fait le coup a laissé tomber un louis en fouillant les poches.
— Tu as do bons yeux, petite, et tu as deviné, dit le oommissairs. Et monsieur, je oonnfiis-tu? dera»ndt*t-il en désignant Bisaaros.
— Je ne l'ai jamais vu... à moins que... un jour, j'attendais mademoiselle à la porte du Casino... un jeune homme qui tes-
L£) OBALBT DSS FEHVJINOBBS 25
semblait à monâieur Ta saluée... mais je ne suis pas sûre que c'était monsieur.
— Alors, tu ne sais pas son nom?
— Pas du tout.
— Tu n'as pas besoin de le savoir, conclut brusquement M. Qujan. V? nous annoncer au valet de chambre qui met le couvert et dis-lui de me préparer une table, dçs plumes, de i'encre et du papier.
— Dans le hall, alors?
— Le hall? répéta, avec un point d'interrogation, le commissaire.
— Oui, ça se dit comme ça à Paris. C'est une grande salle, au raz-de- chaussée, où il y a un biliar<d et une bibliothèque.
— Précisément ce qu'il me faut.
— Alors, vous allez vous y élabliï avec monsieur?
— Pour une heure ou deux, je te l'ai déjà dit
— Mais le corps... le pauvre corps qui est là. . J'espère que vous n'aUez pas le faire porter dans la villa.
— Le corps restera où U &.ît... jusqu'à ce que j'aie terminé. Du reste, il est inutile que tu avertisses ces dames. Je m'exphquerai avec le marquis, s'il rentre avant que je parte. Mais fais ce que je dis... et fais vite... je n'ai pas de ttanps à perdre.
Bernadette s'achemina, sans répUquer, ver.5 le chalet, et Aurélien, qui la suivait des yeux, la vit ouvrir une porte dont eUe avait la clef : la porte à laquelle il avait heurté vai< uement.
L'aventure tournait mal pour lui. U espérait bien se jualifier, mais il donnait à tous les diabias ce commissaire qui tenait absolument à verbali-ser sous le toit du marquis de Briouie. Par malheur, iî ne pouvait pas l'en empêcher, et il se prépara à subir cette première épreuve. Il ee sentait fort de son innocence, et, pourvu que la charmante Nicole ne lo vît pas sur la sellette, ies suites de sa malencontreuse arrestation ne l'effrayaient pas outre mesure.
Le commissairfl distribua, comme il l'avait annoncé, les rôles à ses quatre forestiers. Il en plaça deux en faction prds du cadavre ; il en expédia un à Arcachon, après lui avoir donné tout bas des instmctions supplémentaires que Biscaros n'entendit pas, et il garda le quatrième, qu'il tenait à avoir
SOUS la main. C'était vraiment une précaution inutile, car le prisonnier ne songeait ni à résister ni à fuir.
On voyait des silhouettes passer et repasser devant les fenêtres de la salle à raang3r, et bientôt deux autres fenêtres du rez-de-chaussée s'éclairèrent. C'était signe que le valet de chambre du marquis exécutait l'ordre transmis par Bernadette, et le prévoyant commissaire n'avait plus qu'à s'installer dans le hall, momentanément transformé en salle d'audience.
— Venez I dit-il à Aurélien, qui ne fit pas de difficultés pour le suivre.
Beaucoup de chalets de la forêt d'Arcachon n'ont pas été construits entre cour et jardin comme les maisons de campagne des environs de Paris. On les a plantés au milieu des pins, sans autre entourage qu'une simple palissade, et l'on s'est contenté d'en faciliter l'accès en nbattant des arbres entre l'habitation et la route qui passe devant. Cette clairière tient lieu de cour. Le jardin, c'est la forêt, qui remplace avantageusement le plus vaste des parcs, car elle s'étend, presque sans interruption, jusqu'à Bayonne. Ainsi était situé le chalet des Pervenches, à égale distance entre la ville d'hiver et la ville maritime, dans un coin sauvage, au pied d'une dune boisée et parmi des pins gigantesques.
Le marquis, sa femme et sa fille, qui l'occupaient depuis de'iix mois, s'accommodaient fort bien d'y camper passagèrement. Ils y menaient la libre existence des Américains do l'Arkansas, et ils avaient asseî de domestiques à leur service pour n'y manquer d'aucun des agréments de la vie civilisée et pour n'y courir aucun des dangers auxqueUi l'isolement les aurait exposés dans un pays moins sûr. M. de Briouze faisait le m.atin de longues promenades à pied avec sa fille, et il la conduisait souvent, l'après-midi, au Casino, avec sa femme, qui raffolait de musique et ne manquait pas un concert. C'était par exception que, ce soir-là, elles étaient restées toutes les deux au C'halet, pendant que le marquis jouait, à l'écarté, une partie sérieuse.
Nicole de Briouze adorait son père, maiS elle ne sympathisait pas arec sa belle-mère, et quand le p-wcrquis n'était pas là, elles ne se voyaient guère. Nicole alors se continait dans sa chambre, et la marquise ne sortait de la sienne que pour assister
LB OHALET DKS PEBVEKCHE8 27
au souper de son mari, lorsqu'il ne rentrait pas trop tard.
Ce jour-là, ni l'une ni l'autre n'avait dérogé à cette habitude. Mme de Briouie était montée chez elle, immédiatement après le départ de monsieur. Mademoiselle en avait fait autant, et les gens, livrés à eux-mêmes, s'étaient empressés d'aller à leurs plaisirs ou à leurs affaires. Ils avaient tous les soirs la permission de dix heures, et ils en usaient largement.
Ils venaient de rentrer par la porte de service, quand Bernadette arriva par la porte de la façade pour annoncer au valet de chambre, occupé à mettre le couvert, la prochaine arrivée du commissaire de police d'Arcachon. Ce valet, un Parisien sceptique qui ne s'étonnait de rien, ne fit que très peu de questions à Bernadette qu'il n'aimait pas, parce qu'elle avait dédaigné ses hommages. Plus flère que bien des grandes dames, cette soubrette bordelaise ne donnait pas dans la valetaille. Elle préférait les beaux garçons de la Hbre Gascogne. Mais elle était honnête fille, et si elle avait un sentiment pour un de ses compatriotes, c'était pour le bon motif.
Après avoir transmis à François les ordres de M. Gujan, le plus méthodique des commissaires, elle se hâta de monter chez Ml h de Briouze, non pas pour lui apprendre ce qui se passait, — elle ne voulait pas l'elïrayer, — mais pour s'excuser d'avoir un peu abusé de la permission de s'absenter. Elle trouva sa jeune maîtresse lisant tranquillement, et elle devina tout de suite qu'el-le n'avait rien entendu.
Les fenêtres de la chambre que mademoiselle habitait donnaient sur la dune qui dominait la villa, et ce n'était pas de ce côté que le drame en plein vent s'était joué.
Nicole de Briouze était adorabIem«nt belle, d'une beauté touchante et sympathique : blonde sans fadeur, avec un teint de lys et de rose, de grands yeux bleus d'une douceur infinie et des traits d'une finesse aristocratique. Grande, mince et cambrée, elle ressemblait beaucoup à son père, qui avait été en son temps un charmant cavalier et un type achevé de distinction. Elle avait Tair d'une fille de lord, avec la roideur en moins et la grâce en plus.
Bernadette était aussi jolie qa'ells, mais d'une tout autre façon Bernadette, plutôt petite que grande, était brune et pâle comme la nuit, avec une bouche rieuse, des dents ébloui^-
26 /jE chalet des peevenches
santés et une physionomie piquante qui changeait à tout instant d'expression, comme la mer change de couleur.
Vive avec cela comme un oiseau., tout au contraire de sa maîtresse, qui était calme, d^uce et un p5u imte.
Le contraste était frappant, et pourtant Mlle de Briouze avait pris en affection cette caraériste de rencontre recnitée un peu au hasard sur le rivage du bassm d'Arcachon. Depuis deux mois que Bernadette la servait, elle avait pu apprécier son dévouement, et elle ne la traitait plus teut à fait comme une lemme de chambre.
Pour se conformer à ia coutume du pays, où l'on use volontiers des appellalions familières, elle en ét«it venue à la tutoyer, elle qui n'avait jama4s tutoyé personne. Et Bernadette, reconnaissante, se serait jetée au feu pour la fiUe du marquis.
Il est vrai qu'elle ne ce serait pas exposée à se brûler .=.eulcment-le bout dv doigt pour la marquise, laquelle était d'ailleurs poufATie d'une autre servante — une vraie duègne espagnole — qui ne frayait pas avec les gens de la maison et que tout le monde abhorrait.
-x le t'attendais, petite, dit Nicole. Quelle heure est-il donc?
— Bientôt minuit, mademoiselle... et je vous prie de m'excijser... je me suis attardée à bavarder avec une marchande du boulevard de la Plage.
La Cadichonne n'avait jamais pu s'accoiUumer à employer la troisième personne en pariant à ses maîtres.
— Tu as eu grand tort. Il aurait pu t'arriver malheur, en revenant ici, la nuit, à traNers la forêt, par des chemins déserts.
— Oh 1 il fait un clair de lune superbe.
— N'importe I... c'est imprudent de s'aventurer seule sur cette route... On dit qu'on y a tout i-écemment attaqué...
— Un monsieur, pour le dévaliser... Moi, je n'ai rien à voler.
-^ Mais si, dit en souriant Mlle de Briôuze ; jeune et jolie comme tu Tes... enfin, il est heufeult que tu n'aies pas fait de mauvaises rencontres,..
Puis st reprenant :
— Est-ce bien sûr que tu n'en as pas fait?... tu n'as pas tg figure habituelle,
LB OUALBt DES P£BVXJfOHK8 29
— Mais si, mademoiselle.
— Noa, tu n'es pas du tout à ce que je te dis. On jurerait qu'au lieu de m'4coutey tir prêtes i'oreille à ce qui se passe en bas, et, au fait, il y a une heure, il m'a semblé entendre des cris... Voyons!... parle I... Qu'y a-t-il?
— Ce n'est rien, mademoiselle... un jeune homme que les forestiers ont arrêté tout près d'ici.
Bernadette s'était juré de ne rien dire à sa maîtresse, et avant que le ecq chantât, elle avait déjà oublié sa belle résolution. Elle n'était pas Gasconne pour rten, et la langue lui démangeait si fort qu'elle n'avait pas pu s'empêcher de dire la vérité en répondant à la première question de Mlle de Briouzc, qui s'écria :
— Un jeune homme arrêté I... et pourquoi?
— Oh ! M. Gujaa s'est trompé... M. Gujan, c'est ie commissaire de police d'^\rcachon... il court après les rôdeurs qui ont attaque^ un joueur avant-hier, et il empoigne tout le monde. Il vient de prendre pour un brigand un monsieur très bien qui fréquente le Casino... un grand brun qui a des yeux de braise.
— Comment sais-tu qu'il fréquente lo Casino?
La Cadichonne hésita un peu ; mais il n'y a que le premier pas qui coûte, et une indiscrétion en amène forcément d'autres, de même que tous les grains d'un chapelet s'égrènent dès qu'un seul est parti.
— Je l'y ai vu lautre jour, dit-sUe. il en sortait et il vous saluée, en passant près de vous.
— Moi?... il me connaît?...
— Faut croire, car vous lui avez rendu son salut.
— Un grand brun, di.^tu?
— Oui... et très joli garçon. J'ai dans l'idée qu'il est de Bordeaux ; les Parisiens ne sont pas tournés comme ça.
Mlle de Briouie était sans doute du même avis que sa femme de chambre, car ce renseignement parut produire sur elle une 1res vive impression, ,
— Qu'a-t-il donc fait pour qu'on l'ait arrêté? dem«nda-i-elle après un court silence.
— Je ne sais pas trop, balbutia la Cadichonne. Je crois qu'il y a eu une iatierie devant le chakt... le commissaire qui faisait une ronde est survenu avec quatre forestiers, et il a mis la main sur ce pauvre grand. Il s'expliquait avec iui quand
jo suis arrivée, et il m'a commandé de faire préparer une salle pour Tinterroger tout à son aise. Je n'ai pas asé refuser, et je viens de dire à François d'ecIairer h hall.
— Alors, ils y sont?
— Je crois que oui, mademoiselle. Mais ils n'y lesteront pas longtemps. M. Gujan a envoyé chercher les gendarmes pour mener le jeune homme à Arcachon.
— Les gendarmes 1 II s'agit donc d'un crime?
— Peut-être bien. Il paraît qu'on a tiré des coups de pistolet.
— Ce n'est pas possible. Je les aurais entendus.
— Ça s'est passé de l'autre côté de la villa. Mme la marquise, qui loge sur le devant, a dû les entendre, elle... si elle ne dormait pas.
— Elle dormait certai-nement, car elle aurait appelé les domestiques, et personne n'a bougé.
— Las domestiques avaient congé, ce soir, mademoiselle. Ils viennent seulement de rentrer.
— Et mon père?... est-il rentré, lui?
— Pas encore, mademoiselle... mais il na tardera pas. Il a commandé de servir le souper à minuit... son couvert est mis.
— Alors, il va trouver chez lui ce commissaire...
— Et il ne sera pas content, c'est sûr. II pourrait bien envoyer M. Gujan finir ailleurs sa vilaine besogne.
— Il aurait raison. Tu ne sais rien de plus?
— Non, mademoiselle, répondit audacieusement Berna» dette, qui regrettait déjà d'en avoir tant dit.
— Eb bien! laissc-m.oi. Je me déshabillerai seule. Va te reposer, tu dois être lasse.
— Un peu, c'est vrai.
— Alors, remonte à ta chambre... il est inutile de dire que tu m'as parlé...
— Je ne verrai personne avant de me coucher. J'en ai assez des questions du commissaire.
— Il t'a donc interrogée?
— Il inttirroge tout le monde... c'est sa manie... mais avec moi, il n'a pas fait ses frais. Je lui ai répondu que je n'avais rien -vu, et il va me laisser tranquille.
— Je l'espère bien... Bonsoir î
— Bonsoir^ mâdsmoisaile, et bonne nuiti répondit la Cadichonne en sortant sur la pomte du pied.
Mlle de Briouze, après l'avoir accompaguée jusqu'à la perte de sa chambre, s'enferma au verrou, comme pour marquer son intention da ne pas se mêler à cette étrange aventure.
Il ne lui convenait pas de laisser deviner à Bernadette que »e récit tronqué qu'elle venait d'entendre l'avait profondément troublée et qu'elle était résolue à savoir, sa^is plus tarder, de quoi il s'agissait et surtout de qui. Le signalement Icurni par la soubrette se rapportait à celui d'un jeune homme qui avait fait souvent danser Nicole aux bals du Casino et qu'elle n'avait pas oublié, car il lui avait beaucoup plu. Elle avait d'autant mieux gardé le souvenir de ces rencontres que c'étaiL la première fois qu'elle distinguait un cavalier parmi tous ceux qui lui avaient fait la cour depuis qu'elle allait dans le monde, où elle était très recherchée pour sa beauté et aussi pour sa fortune, car son père était encore fort riche, quoiqu'il eût toujours mené la vie à gnandes guides.
Ce jeune homme, c'était Aurélien Biscaros qu'elle avait remarqué parce qu'il ne ressemblait pas à tous ces coureurs de dot et qui l'avait charmée par son esprit prime-sautier, par ses allures franches, par son langage passionné. Elle s'était montrée très réservée avec lui, et il avait su se tenir dans les bornes des convenances mondaines ; mais elle sentait bien qu'elle l'aimerait un jour, et, à vrai dire, elle l'aimait déjà sans le savoir.
Aurélien s'était fait présenter au marquis par un Périgourdin de ses amis, et M. de Briouz.e, fort difficile sur le chapitre des relations, avait pris en gré ce cavalier de race qui aurait fait très bonne figure parmi les gentilshommes gascons d'autrefois. Nicole avait remarqué aussi que la marquise ne le voyait pas d'un mauvais œil, quoiqu'il ne fît rien pour plaire à cette fière Espagnole, blasée sur les hommages.
Nicole pouvait donc entrevoir dans ses rêves de jeune fille la possibilité d'un mariage d'inclination qui comblerait ses vœux. Aurélien avait su lui dire, au bal, qu'il comptait passer l'hiver à Paris, et elle espérait bien l'y revoir.
Et voilà que sur cet amour naissant tombait comme la fondre l'affreuse nouvelle que la Cadichonno venait de lui apprendre. Bernadette n'avait pas nommé Aurélien Biscaros, mais Nicole, avait le pressentiment que c'était lui qui se trouvait compromis dans une fâcheuse affaire.
32 LE CHALBÏ JOES PBBVBNCHES
Quelle affaire?... Elle ne deviûait pas. Un duel ; un duel dans la forêt, sâJis témoins, à cause d'feU« peut-être?
Son imagination u'alîait p&s au delà de celte conjecturé, qui n'approchait pas de la triste vérité. Mais elle voulait, à tout prix, éclaircir ses doutés, et elle ne perdit pas un instant pour exécuter un projet qu'elle avait conçu en apprenant que le prisonnier était dans la villa, aux prises avec le commissaire de police.
De l'appartement qu'elle occupait au premier étage, un escalier tournant conduisait à cô f'ull où se déroulait l'interrogatoire. Ni.3ole n'avait qu'à descendre et à entr'ouvrir un rideau pour y assister, sans courir le risque d'être surprise aux écoutes, puisqu'elle avait sa retraite assurée. Ainsi fit-elle, dès qu'elle lut seule, sans hésitation, mais non sans émetion, car son cœur battait à rompre sa poitrine quand, arrivée au bas de l'escalier, elle écarla un peu la portière de tapisserie qui rnasquaitla salle.
Elle vit le commissaire majestueusement assis dans un fauteuil en vieux chêne, devant une table sur laquelle écrivait le garde qui faisait office de greffier, et en face du prisonnier, dont elle n'apercevait que le dos. Cet appareil judiciaire, vivement éclairé par deux candélabre.^ chargés de bougies, faisait lo plus singulier effet dans cette salle de billard, et, \ p:remière vue, on pouvait ne p£>s le prendre au sérieux.
La table était assez près de la cachette où se tenait Mlle de Briouzc pour qu'elle ne perdît pa-s un mot du dialogue.
— Ainsi, disait le coramissaire d'un ton rogne, vou.» persistez à soutenir que vous avez frappé, à plusieui-s repri.ses, aux portes de la villa où nous sommes?
— J'ai frappé et j'ai appelé, répondit l'interrogé.
— C'est l«i! murmura Nicole qui avait reconnu la voix d'Aurélien.
— Comment expljquez-vous que personne ne vous ait entendu?
— Je ne l'explique pas. Je dis la vérité, voilà tout.
— Il faut des preuves. Dans une affaire si grave, je ne puis pas me contenter des affirmations du prévenu.
— De quoi donc est-il accusé, mon Dieu I se dit avec angoisse Mlle de Briouze.
— Vous me semblez oublier qu'il s'agit d'un assassinat, reprit M. Qujan.
LU OHAXBT DBS PSBVMNOBSB iiZ
La jeune fille reçut un coup au cœur. Ses jambe» lléchirent, et. elle se cramponna à îa tapisserie pour ne pas tomber.
— Je le sais, répondit Aurélien', j'ai paurcaivi l'assassin au péril de ma vi3... Il ne m'a pas tué, et je n'ai pas pu l'atteindre ; mais je ferai tout ponr le retrouver, car je tiens à venger mon malheureux ami.
— Voiiâ d-e heaj.13: sentiments, dit ironiquement le commissaire. Je vous félicite de les exprimer, maïs ce sont des explications qu'il me faut.,, des explications catégoriques.
— Je vous ai dit lout ce que j'avais à vous dire.
— Alors le revolver que vous m'avez remis ne vous a servi qu'à tirer sur cet assa.ssin... que vous seul avez vu.
— Et que j'ai manqué, à mon grand regret.
— Vou^ avez cependant fait feu deux fois.
— J'aflBime que non. Ce misérable a disparu si vite que je n'ai pas pu lui envoyer une seconde balle.
— Comment se fait-il donc qu'il en manque deux? Voyez plutôt, ajouta M, Qujan en dévissant le canon de
l'arme qu'il avait pla^^ée sur la table. Votre revolver est à six coup?;, et il ne reste que quatre cartouckes dans le tonnerre.
C'était vrai. Deux des alvéoles d'fioier où l'on insère les charges étaient vides. Aurélien resta un instant interdit. II ne se .souveoait plus d'avoir tiré sur une mouette avant de venir au Casino.
— Écrivez ! commanda le commissaire au garde qui lui servait de greffier, écrivez que le prévenu n'a pas répondu à la question que je lui ai posée.
— Pardon ! dit vivement Biscaros, je vais y répondre. Tantôt, en me promenant sur la plage...
Il n'eut pas le temps d'achever son explication. Une porte s'ouvrit avec fraca?, à l'autre bout de la galer.e, et un homme entra brusquement, le chv'îjxîau sur la tête et i'air menaçant, un homme dont Aurélien redoutait l'arrivée et qu'il reconnut aussitôt.
Nicole aussi îe reconnut.
— Mon père I murmura-t-elle ; c'est le coup de grâce l 11 va croire qu'Aurélien est coupable, et i; me défendra de le revoir... il me manquait ce malheur.
C'était bien M. de Briouze qui interrompait l'interrogatoire. Il venait de rentrer et d'apprendre de la bouche de son valet
34 LE CHALKT DBS PXRVKKCHES
(le chambre ce qui se passait chez lui. Il avait évidemment mal pris la chose, car l'air de son visage ne promettait nen de bon. Aurélien aurait voulu être à cent pieds sous terre. Cette malencontreuse arrivée du père de Nicole, c'était la ruine de touteii ses espérances. Et le pauvre garçon ne savait pas encore que Nicole elle-même <f'tait là, cachée derrière un rideau, et qu'elle as3isla.it à s-on supplice.
Il avait vraiment grande mine, ce marquis irrité, et il au-ait intimidé de plus hauts pereonnages que M. Gujan. Tout d'abord, il ne prit pas garde à Aurélien, et il vint droit au commissaire, qui s'était levé en ie voyant.
— Qu'est-ce à dire, monsieur? commença -t-il. Vous êtes chez mo' ici, et ma maison nest pas un bureau de police. De quel droit y êtcs-vous entré?
— Du droit que la loi donne à un magistrat dans l'exercice de ses fonctions, répondit gravement M. Qujan.
— Vous !... un magistrat ! Vous avez l'air d'un huisi^ier.
— Monsieur 1...
— Et quand vous seriez conseiller à la Cour de cassation, ce ne serait pas une raison suffisante pour vous permettre de tenir vcs assises dans ma salle de billard. Je vous somme d'ailer juger dehors.
M. Qujan, rouge de colore, allait s'emporter, et il était diflicile de prévoir comment la scène aurait fini, si le forestier ne s'en était pas mêlé. Ce garde connaissait le marquis pour avoir jadis servi sous ses ordres dans un régiment de cavalerie, et depuis que son ancien capitaine habitait le chalet des Pervenches, il ne manquait jamais de lui parler quand il le rencontrait sur la roule du Moullo.
— Mon capitaine, dit-il eu saluant militairement, vous ne savez pas qu'on a tué un homme à votre porte. 11 fallait bien dresser procès-verbal, et M. le commissaire ne pouvait pas écrire à la belle étoile. Cette observation calma M. de Briouze, qui reprit d'un ton plus doux :
— Mon imbécile de valet de chambre ne m'a pas dit cela. Alors, ces gens que j'ai aperçus de ma voiture en traversant la clairière...
— Deux de mes camarades qui gardent le mort, pendant que M, le commissaire interroge l'accusé.
— Où est'il donc, l'accusé? demanda brusquement le marquis.
Aurélien, qui était resté doué sur sa chaise par la désagréable surprise que venait de lui causer l'apparàtion de M. de Briouze, se leva, s'avança et dit :
— L'accusé, c'est moi.
— Vous, monsieur I mais jo vous connais 1 Vous m'avez été présenté au Casino par mon vieil ami Caussadp, mon voisin de campagne en Périgorû.
— J'ai eu en effet cet honneur.
— El c'est vous qu'on accuse de..,
— D'assassinat et de voj, oui, monsieur le marquis.
— AlloRs doncl... c'est absurde... et vous n'aurez pas de peine à vous justifiep. Adtémar de Gaussade ne m'aurait pas présenté un raalfaiteur.
La jeune fille, qui entendait tout, respira plas librement, et Aurélien se prit à espérer que sa rencontre avec le père de Nicele n'aurait pas les conséquences qu'il redoutait.
— Monsieur le commissaire^ reprit presque poliment le marqyis, j'ai eu tort de vous parler comme j-e l'ai fait. Je reconrais que l'affaire est grave et qu'il y avait urgence à l'instruire ; mais }c connais M. Biscaros, et je le tiens pour un galant homme. Je vous demande de l'interroger devant moi.
— C'est irréguiier, giommela M. Gujan.
— Peut-être bien ; mais le cas est si particuli-er que vous pouvez, je crois, déroger à la règle. Et pour commencer, je vous prie de me dire qui l'en a tué.
— Un joueur... pour lui voler l'argent qu'il avait gagné ce Ecir, au Casino
— Ce soir ! Alors c'est à moi qu'il a gagné, car il n'y a que moi qui ai perdu... et je dois connaître cet homme.
— C'est un certain Gcmozac... de Bordeaux.
— Un graud garçon, taillé comme un tambour-major I II a jcué à l'écarté contre moi et il a été le gros gagnant. Je me souviens même "qu'il a tait charîemagne. Il est parti de bonne heiire, emportant son gain, mais il n'a pas emporté sa veine, car les autreii joueurs m'ont achevé. Et vous prétendez que M. Biscaros a tué cet homme pour s'emparer de quelques billets de mille francs? Vous me per-mett&z de ne rien croire.
A cette déclaration, Nicole fut prise d'une envie folle de Bori^ir de sa cachette et de sauter au cou de son père qui
S6 LE OHASQT DBS FBBVBHOHXfl
affirmait si neitement l'innocence dAurélicn, mats elle eut pea-r de gâlei^ la, situation.
— Gémozac a été mon ami de collège, et j'ai trois cent cinquante mille fre.ncs de fortune, dit simp.U-ment Biscaros.
— 0;i peut ôtre riche et ccmmettre un crime, répliqua le commissaire.
— Pas un crima comme celui-là, répliqua M. de Briouze. Il ne s'agit pas ici d'une vengeance. Un homme dans la situation ce monoieur ne tue pas pour voler. li se débarraE-serait peut-être d'un rival dont il sor?it jaloux, mais...
— Qui sait s'il n'était pas jaloux de son ami?... CSverchtiz la femme I ricana M. Gujan, qui ns manquiit pas d» littérature.
Cette SHpposition fit fromcer ie sourcil à M. de Briouze, qui penca sans doute à la marquii?e :^mais ce ne fut qu'une impression passagère, et il reprit d'un ton forme :
— Dans to^is les cas, ce n'est pas à monsieur de jwronveT qu'il est innocent ; c'eot à vous de prouver qu'il est coupable.
L'a-t-on vu frapper ce Gémozac'/
— Non. Il l'a tué d'un coup de revolver qu'il tenait encore à la main quand noue l'avons surpris vidant les poches du mort,
~- C'est faux 1 s'écria Biscaros indigné.
— r.'ost tout au moins invraisemblable, appuya le marquis. Mais si monsieur avait dépouillé le cadavre, il aurait sur lui l'argent qu'il aurait pris.
— Et il doit l'avoir, à moins qu'il ne s'en soit débarrassé en le cachant sous bois... c'est probablement ce qu'il a fait. Nous avons trouvé un louis qu'il a laissé tomber.
— Pardon 1 Gémozac a, en effet, emporté de Tor... cinquante à soixante louis, pas plus. J'ai la grande habitude du jeu, j'y sais de sang-froid, et quand je fais la « chouette » â l'écarté, je sais toujours, à très peu près, ce que chacun d« mes advereaires a gagné ou perdu. Or. j'ai particulièrement observé !e jeu de Géaiozac, qui était le plus fort t ponte », (it je suis certain qu'il m'a gagné, en plus de la monnaie d'or, six billets de mille franc». Il les a serrés, ]fr> uris après les autres, dans un immefnse portefeuille qu'il étalait van/teuscment sur la table, aprê? chaque coup. ïl était de très maursise compagnie, ce Gémozac. J'ai été au moment de le tancer à propos de se»
Ln CUALBT DBS PSAVfiKCi'.BS ^7
bruyantes pJaisao.ieries. et si je ne J'ai pa::; remis à &a place, c'est qud je ne voulais pas qa'oa crût que la perte me domwit de l'humeur.
Mais l'assassin c'a certainement pas laissé sous les pins ce portefeuille bien garni, et vous le retrouverez en le fouillant.
— Je l'espère bien. C'est une opération à laquelle j'allais procéder lorsqvie vous êtes arrivé, et il ne lif-nt, «u'n vo>is d'y assister.
— M. Biscaroa ne demande pas mieux, j'en sujs tur, car SI vous ne trouvez pas sur lui ce que vous cherche?., ce sera la preuve décisive de son innocence.
— Pas précisément. II a pu se défaire des billets de banque comme il s'est défait des louis ; mais je crains toi^ que l'épreuye ne touras contre lui.
De quelle co^ileu? était le portefeuille qu'étalait au jeu M. Géraozac?
— Noir, avec des fermoirs d'acier. Je le reconnaîtrais entre mille.
— Dites-moi donc alors si c'est celui-ci?
Le commissaire d-ésignait du doigt un bout de maroquin noir, dépassant la poche de poitrine du vêtement d'Auréiien qui n'avait pas songé à le bontoncer, depT-iis qu'il était pris.
Le malheureux avait oublié aussi que Gémozac le lui avait confié sur la route, ce poitefeuille maudit, et qu'il laissait en évidence une pièce à conviction qui su/lisait à le îaire cojidamner. S'il s'était souvenu qu'il l3 portait sur lui, il aurait été an-devant de l'interpellation du commissaire en le lui rcm-ittant spontanément. Maintenant, il était trop taré*, et il restait Ktterré -sous îe coup de cette découverte, tellement atterré qu'il ne trouva pas une parole pout expliquer cominent le portefeuille était en sa possession.
M. Gujïin profita de sa consternation pour extraire lestement de la poche béante l'objet qu'il présenta au marquis en disant :
— Est-ce ie même?
— Je crois que oui, murmura M, de Briouze, décontenancé.
— Veuillez l'ouvTir, monsieur, pour en être plus sûr. Si les billets de banque y sont, vous ne douterez plus, je pense.
lis y étaient, confondus avec des cartes do visite pci-taut le nom de fiobieski Gémorac. C'était concluant, et le marquis interrogea des yeux Biscaros, qui faisait piteuse mine.
S8 LE CUALST DES PSKVISNCH«S
— Nieraz-vous encore? demanda le commissaire triomphant. Noae direz-vous que vous avez trouvé ce trésor auk' la route 'au Moullo?
— Non, monsieur, répondit Aurélian, redevenu maître de lui. Gémozac me l'a remis avant de me quitter. Il craignait d'être attaqué dans la forêt, et comme Je devais rentrer directement au Grand Hôtel...
— Vous n'y êtes pas rentré, puisque je vous ai arrêté è cinquante pas de la vilîa de M. de Briouze... à trois kilomètres d'Arcachon.
— Je vous dis la vérité ; croyez ce qu'il vous plaira.
La réponse était pitoyable, et Biscaros put Jire son arrêt sur le visage assombri du marquis.
Au fond de sa cachette, Nicole se sentait défailîii. Elle comprenait que son père abandonnait Aurélien^ après avo'r essayé de le défendre^ et e:ie ne demandait si l'homme qu'elle aimait n'était pas le pire des scélérats. Mais el)e espérait encore qu'on ne le condamnerait pas sur des apparences. Elle ne tarda pa-s à perdre cette dernière illusion.
— Faites votre devoir, monsieur, dit le marquis au commissaire en lui remettant le portefeuille. Je ne m'intéresse plus à cel homme.
Un cri de douleur, suivi du bruit de la chute d'un corps, fit tourner la tête à tous les acteurs de cette scène.
— Il y a Kl quelqu'un^ balbutia le cdmmissaire en montrant le rideau de tapisser».
M. de Briouze se précipita et releva sa fille, évanouie sur la dernière marche de l'escalier tournant.
Il l'emporta dans ses bras, et il la déposa six? le fauteuil où avait siégé M. Gu>an.
— Nicole!... mon euîantî... criait le père au désespoir, qu'as-tu?-
Elle ouvrit les yeux et elle murniura en regardant Aurélica :
— Non... non... ce n'est pas lui... il est innocent.
La figure d'Aurélien s'éclaira d'un rayon de joie. Il pensait :
— Elle m'aime I qu? m'importe le reste 1
— Appelez mes gens, dit le marquis au forestier, qui s'eJCrpressa de courir à la porte de la salle à manger.
Il n'eut pai; la peine de l'ouvrir, et il faillit se heurter contre Mme de Briouze, qui entrait.
LE CHALET DBS PEBVïîHOHES 39
Aurélien .se dit que la fière marquise venait là pour accabler l'amouT-eux de sa beîle-filîe, qu'elle haïssait, et il se crut perdu. La scèûe étai.t à peindre, et elle aura?t fait beaucoup d'effet au théâtre, è. une û-a d'acte. Nico.'e évanouie dans ies bras de son père, Bisçaros consterné, ïe commissaire ahuri, le forestier effarouché, et surtout la marquise, beaucoup moins émue assurément que les autres persounage'.; de ce drame à huis clos.
Elle avait trente-cinq ?ns, cette E^ipagnole francisée par son mariage, et elle n'en paraissait pas trente, quoique sa taille commençât à s'épaissir un peu. EHc était assez grande pour porter un léger excès d'embo-npoint. et sa splendide beauté rachetajî amplement cet inconvénient. Elle avait le teint mat et chaud des femmes de Grenade, sa ville natale, un teint qui semblait avoir été doré avec un rayon du soleil, des lèvres faites pour Je b8ise.r et des yeux à damner un saint.
Bernadette aussi avait de beaux yeux, mais pas comme ceux de Mme de Briouze, qui lançaient des éclairs et que soulignait un cercle bleu creusé par des passions ardenteo. Rien qu'à voir la marquise Dolorès, on devinait que son mari Tavait épousée par amcur, que la flamme qu'elle avait allumée dans le cœur de ce blasé n'était pas éteinte, et qu'elle le tenait encoie pav les sens. Eu ce moment? ce n'était pas de lui qu'elle s'occupait, ni de sa beHe-fiJie, en::;ore moins de M. Gujan et d? son gp.i'de forestier.
ScD premier regard fut pour Auréiien, un regard pénétrant qui le troubla profondémeat, car il s'imagina qu'elle venait savourer le plaisir de ïe voir en fâcheuse posture, peutêtre même témoigner contre lui, en déclarant, par exemple, qu'elle ne l'avait entendu ni frapper à la porte, ni appeler, comme il prétendait l'avoir fait.
— Que se passe-t-il donc, mon ami? demanda-t-elie à M. de Briouze, sans cesser de dévisagev Biscaroc avec une persistance étrange.
— Vous le voyez bien, répondit brusquement le marquis ; Nicole s'est trouvée mal.
— Nicole 1... je la croyais couchée-
A la voix de sa belle-mère, la jeune fille rouvrit les yeux et balbutia :
— Ce ûe sera rien. Je me sens mieux.
40 r>S CHALET DES PE8VBKCKB9
— Alors, tu vas me faire le plaisir d.) remonter daos ta chambre, hii dH le maa-quis ; pourquoi l'ivs-tu quittée? Ta place n'est pas ici.
— J ai entendu du bruii... on parlait très haut..- j'ai au peui... }e suis des-^endue par l'escgiier tournant.-, j'ai écarté le rideau, et iémotion m'a suffoquée quand j'ai vu qu'on allait arrCter...
— Monsieur, que tu connais seulement pour avoir dansé avec loi I C'est vraiment trop de sensibilité, et je te prie de ventrer chez toi.
C'était Ja première tain de sa \ie que ce père traitait si sévèrement une salant qu'il adorait ; et, pour la malmener ainsi, il fallait qu'il ffit bien convai-ncu de Ilndignité ds l'homme que tout à J'hepre encore il croyait innocent. La découverte du portefeuille da Gémoaac dans la pocbe d'Aurélien l'avait fait chang'îr d'opinion, et maintenant ii était résolu à a^bandonuer ce malheureux garçon au commissaire de police.
Le marquis aurait, à ia rigut^ur^ toléré que sa fille s'intéressât à un élégant cavalier qui n était pas gentilhomme ; il n'admettait pas qu'elle prît soi'cj d'un voleur. Il se promettait d^r.voir à ce sujet un entretien avec elle, et, avant tout, il voulait se débarrasser de sa présence, qui le gênait, pour en finir avec Biscaros.
L'arrivée imprévue de Mme de Briouze compliquait encore une silnatiou tendue à laquelle il était urgent de coupsr court ; car pour reprendre T interrogatoire du prévenu, M. Gujan n'attendait que le départ des personnes qui l'avaient interrompu .01 mal à propos.
La marquise Tintimidait, et il no songeait pas qu'oUe pourrait ptjut-ôtre îe renseigner.
Elle y songea pour lui.
— Je devine à peu près de quoi il a'agit, commença-t-eHe, et je...
— Il s'agit d'un crir^e qui vient d'être coiûmis sous vo« lenHres, iiiterrompit M. de Briouze, et je ne comprends pas que personne i:i n'ait entendi: un coup de feu tiré à cinquante pas de cette maison. Vcus dormiez dmic tous?
— Un coup de feu?.., J'en al entendu deux.
— Et vous ue vcus en ête? pai émue I... Vcus n'aVBZ ii«s« appelé !
LK CHALST DBS PKEVBNCHES M
— A quoi bon? Je savais que tous nos geos étaient dehors. Vous leur aviez donné congé pour !a so;ré9. Il n'y avait an cha'et que votre fillo, moi et Carmen, ma femme do chambra, qai se coucho à neuf heuro«. Je pensais qne Nicole dormait, et je ne voulais pa.s la réveiller pour si peu de chose. Il n'est pas rare qu'on tire, ia nuit, d«s coups de fusii dans la forôt. Les braconnie;? ne s'en font pa-o faute. Je ne me suis pas dérangée.
— Pardon, madame, demanda ic commissaire, êtea-vous bien sûre d'avoir entendu dsux coups?
— Parfaitement sûre, répondit Mme de Briouze, deux coups à dix minutes d'intervalle. Ja n'ai fait aucune attention au premier, et je n'aurais pas bojigé, oi un iustani après on n'étï>it venu frapper à la porte de la villa. Cette fois, je ma sui«: approchée de la fenêtre, et j'ai regardé à travers les vitres. Je n'ai pas vu la pi?rsoane qui frappait, et comme le brait avait cessé, j'ai cj-u que ie m'étais trompée et je suis revenue m 'asseoir devant îa table où je feuilletais un journal de modes.. Un peu plus tard, j'ai entendu une seconde détonation. Je me suis levée et...
— Vous vdus êtes décidée à descendre? acheva le marqais.
— Non. Je ne suis descendue qu'au moment où vous êtes rentré en voiture. Vous savez bien que j'assiste toujours à votjre souper. Votre valet de chambre m'a dit qu'on venait d'arrêter quelqu'un, et qfue v®u3 étier dans la salle de billard. Je suis entrée pour vous demander de m'expliquer ce qui se passait. Je ne 'm'attendais pas à trouver ici votre frlle et encore moins à y trouver monsieur, que j'ai souvent rencontré au Casino. De quoi donc l'accuse-t-on?
— D'avoir tué un homme que certainement vous connaisse?, aussi pour l'avoir vu au Casino... et sur la route du McuJlo... un M, de Géroozac, de Bordeaux.
— Quoi I II est mort?
— A-îsassiné. Son corps est étendu au milieu de la clairière. Vous le verriez d'ici, si vous ouvriez la fenêtre.
— Ah 1 c'est horrible 1 dit la marquise sans s'émouvoir davantage de cette lugubre nuMvelie.
— Décidément, pensa ELtjjaros, ce pauvre Sobicski n'a Jamais été sotl amant... Il se vantait .. Jô m'en doutais bi«a...
— Bt l'an soupçonne mousieur de l'avoir assassiné? reprit
Mme de Briouïe ; raonsie^ir qui était son ami 1 C'est tdieux et c'est absurde-
Atifé'ieo tressaillit de sm'pri5e et de joie. ÏJ s'attendait à être chargé par la belle-mère de Nicole, et au lieu de témoigner contre lui, ccKe enaemw présumée afùrmait qu'on l'accusait à tort. C'était à ny pas croire, et iMlle de Eriwize, aussi étonnée que son amoureux, se demandait avec inquiétude si la marquise, en prenant parti pour Auréiien, n'avai t pas une arrière -pensée. La marquise ne s'en tint pas à la protestation indignée qui venait de lui échapper, intervertissant les rôles, elle se mit à questionner ie commissaire, qui n'avait pas prévu lïnleî ventioïi de ce défenoeur en jupes.
— Monsieur, îni dit-elle, vous avez eu, je n'en doute pas, des motifs sérieux pour arrêter un homme honorable qui a été préFsnté à mon mrui ; mais je crois qse vous vous êtes trompé, et vous me permettrez de vou? le prouver. A:nsi... vous vene^ d'insister pom savoir si j'ai entendu deux coups de feu...
— Oui, madame, répondit M. Gujan, j'ai insisté, parce que monsieur prétend n'en avoir tiré qu'un... sur l'assassin qui se sauvait, dit-il;, et que personne n'a vu...
— Ja l'ai vu, moi. Il fuyait à travers la forêt, vers ia dune qui 8'é!ève derrière ie chalet, et il a disparu .sous les arbres,
— Vous en êtes sûre?
— Je le jure.
— Alors, vous avez dû voir aussi ie prévenu.
— Non, monsieur.,, et je n'ai pas vu non plus le corps du malheureux qu'on a tué. J'ai cru que le fuyard ,^tait un braconnier qui se sauvait, après avoir tiré sur un lièvre au gîte.
— Vous pouvez, du moins, me d«re comment il était habillé.
— Je n'ai pas eu !e temps d» l'examiner, et la lune n'éclairait que très imparfaitement. Il m'a paru cependant qu'il était coiffé d'un béret landais.
— Vous Aurez, madame, à répéter votre déposition devant le juge qui instruira cette affaire, grommela M. Gujan, peu convaincu et encore moins satisfait.
— .Quand on voudra, répHqua sèchement la marquise.
— Il restera toujoui^ ^ expliquer comment le prévenu a été trouvé porteur du portefeuille de Oémczac... un portefeuille bourré de billets de banque.
— M. Biscaros déclare que son ami le lui a remis avant de
le quitter, ea sortant du CasJno, dit M. de Briouze qui ne demandait qu'à croire à l'innocenoe d'un garçon à lui pressente par un gentilhomme.
— Et son ami ne Je contredira pas, puisqu'il est mort. Mais comment se fait-iî donc que monsieur se soit trouvé là quand Gémozac a reçu une balle? Pourquoi n'est-il p5is rentré din^ctement à Arcachon?
— Perce que Gémozac n'a pas voulu y rentrer avec moi. Je l'ai suivi, à son insu, afin d'être à portée de le seco;ufir si on l'attaquait.
— Touchante sollicitude i Vous saviez donc où il allait?
— Non. Il prétendait avoir un rendez- vous dans la forêt... mais il ne m'a pas dit à quel endroit. J'ai pensé qu'il était attendu par...
— PcT une femme, parbleu î s'écria le marquis. La vilia d'hiver n'est pas loin d'ici, et tous les chalets n'y sont pas occupés par d'honnêtes familles. Je ne serais pas du tout surpris que ce Gémozac eût été tué par un rival qui le guettait.
Les causeurs de la terra.sse du Casino auraient souri s'il*? avaient entendu le mari de la belle Dolorès émettre celle conjecture ; mai« Aurélien, déjà revenu de ses préventions contre la marquise, pensait, comme le marquis, que le pauvre Sobieaki avait payé de sa vie une amourotte obscure, et s'if s'abstint d'appuyer la supposition du père de Nicole, c'est qu'il ne lui paraissait pas convenable d'insister sur ce point devant Mlle de Briouze.
— Un rival n'aurait pas pris l'or que Gémozac avait dans ses poches, objecta le commissaire.
— Assurément non, si ce rival eût été un homme du monde, répliqua le marquis ; mais il est très probable que ce Gémozac avait toiit bonnement séduit une paysanne dont l'amant était un des chenapan? qui, depuis quelques jours, rôdent dans la forôt.
— Ce qu'il y a de certain, conclut M. Oujan, c'est qu'un assassinat, suivi de vol, vient d'être commis. Il ne m'appartient pas de statuer définitivement sur le sort du prévenu. Je ne puis que le mettre à la disposition du parquet.
— A.ins', demanda vivement la marquise, vous persistez à croire que M. Biscaroa est coupable?
— Je n'en sais rien madame ; mais en présence des charges
kk L£ CHALKT D^te PSRVXNCUBS
qui posent sur lui, je manquerais à mon devoir si jo 1« laiseaic libre.
— Même si je votts désignais le véritable assassin?
— Le désignsr ne suffirait pas, répondit le commissaire en «ecouant la tête, II faudrait me le livrer et qu'il avouât son crime. Alors, seulement, je pourrais...
— Si jo vous disais qu'un soir, au Casino, J'ai entendu ce Oéœozac, qui ne me voyait pas, se vanter d'avoir séduit,...
— Pardon 1 interrompit Le marquis, Nicole est souffrante et il convient qu'elle i-emonte chez elle.
Viens, ma chère enfant, reprit-il en s'adressant à sa fille.
Nicole, revenue à elle, bénissait M. de Briouze ; depuis qu'il semblait mieux disposé pour Aurélien, et quoiqu'elle se défiât encore des intention? de sa belle-mère, elle lui savait gré de défendrf^ l'ïccusé. Mais elle était à bout de forces, et elle aimait mieux se retirer que de passer plus longtemps par CBè cruelles alternatives d'espoir et de désespérances.
Niccle pnt le bras de son père qui l'accompagna jusqu'à la porte, et, avant de sortir, elle adressa à Aurélien un regard où elle avait mis toute son âme, un regard qui disait clairement : « Je sais que vous n'êtes pas coupable^ ot je vo<js aime toujours. »
Le pauvre garçon eut un serrement de cœur en la voyant partir, et pourtant il comprenait qu'il allait èfre mieux à même de se justifier, maintenant qu'elle n'était plus là; car la présence de la jeune fllle qu'il aimait le gênait pour parler librement des moeurs de Gémozac, qui avait pu, comme le pensait M. de Briouze, êire assassiné par un jaloux, amant ou mari d'une femme mise à mal par ce don Juan de Paludate.
— Vous avez bien fait, mon ami, d'emmener Nicole, approuva la marquise. J'ai à dire des choses qu'elle ne doit pas entendre.
— Elle n'en a déjà que trop entendu, murmura le maï-quis.
— 11 b'.agit de cette fille qui la sert.
— Bernadette?... Eh bien? ,
— Eh bien I ce Gémozac racontait tout haut, au Casino, qi'elle lui donnait des rendez-vous, la nuit, dans la forêt.
— Il mentait. Bernadette est sage.
— Vous croyez?... Moi, je stûs certaine qu'elle a un amant.
— L>n amoureuj: [pour le bon motif. Elle ne s'en cache
LK OHALST DIS FaBYSHCHXS 45
pas. C'est un résinier du pays. Elle l'épousera l'an prodiain.
— Vous êlep donc son confident?
— Non. Elle a parlé de ce garçon à Nicole» qui me l'a montré, un jour quil passait sur la route.
— Et voua trouvez bon que votre fille s'intéresse aux amours de sa femme de chambre?... Vous me permet irez de penser qi*e voni avez tort.. Mais il ne s'agit pas de cela. Que Bernadette vise à épouser ce résinier, je le crois... Seulement, elle n'est pas cruelle aux beaux messieure qui la courtisent. Ce Géioozac avaii tout ce qu'il faut pour lui plaire, et il l»i a plu. Elle î'attend&it cette nuit. Le résinier le savait. Il a guetté son rival, et il l'a tué d'un coup de fusH.
— Vous l'avez vu?
— Non, mais c'est infiniment probable, et M. le commissaire fera bien de diriger ses reoierches de ce c6t^-là.
Auiélien se félicitait de l'aide que lui appoitait Mme de Briouze, mais l'sccusation qu'elle portait si hardiment lui semblait très hasardée, et il ne put s'empêcher de prendre la défense àt la fidèle servante de Nicole.
— Bernadette n'a rien à se reprocher, dit-il. H. Gujan 1« sait bien.
— Je sais qu'elle s'est présentée à moi pendant que je vous interrogeais. Elle m'a dit qa'elle revenait d'Arcachon, et je crois qu'elle disait la vérité.
— Oh ! interrompit la maïquise, ce n'est pas ells qui a tiré le coup de fusil.
— Évidemmeiit non. Et je ne suppose pas qu'elle ait attiré M. Gémo/ac dans un guet-apens. Elle l'a reconnu pour l'avoir rencontré souvent sur la route du MouUo ; mais elle ne s'est pas autrement émue quand je lui ai montré le cadavre.
— Elle a du sang-froid.
— 11 faudrait qu'elle en eût beaucoup si Géroozac était son amant, car elle n'a pas bronché en le voyant mort. Da rest*, t.*Je sera citée par le jugo d'instruction.
A c« moment, M. de Briouze intervint pour mettre fin à une 8c^.3e pénible. Il s'était repris à croire que Biscaros n'était, pas coupable; mai* il n'aiimettsiit pas que Bernadette eût trempé dans le crime, Cv, il commençait à s'étonner de r»cb«iu neranît que la marquise mettait à accuser la Cadicbonne,
— Monsieur, dit- il au coramissaire, vous ferez, votre devoir.
46 LE CHALET DES PiÇBVENCUES
je n'en doute pas, et vous le ferez consciencieusement. Mais ce n'est paj ici que vous pourrez coaipléter renquêto, et je vous serai très obligé d'en rester là ce soir. Je comprends très bien que vous ne preniez pas &ur vous de remettre en liberté M. Biscaroo avant que son innocence soit déraontréo ; mais ii ne vous est pas défendu d'avoir pour lui des égards, ne fût-ce qu'à cause de sa situation sociale et de s«s bons an cécédents.
— J'evi aurai, je vous le promets.
— Alors, je vous demanda de l'emmener à Arcachon et de vous servir de mon coupé pour l'y conduire. Vous y eutrerez avec lui ; et ce brave torestier, qui a servi autrefois daas mon régimeat, montera sur le siège à côté de mon cocher.
Domain, moi et tous les miens, nous serons à votre disposition.
— Ce strait très bien. Mais le cadavre? Je ne puis pas le hisser là.
— Vos hommes le garderont jusqu'à l'arrivée dez gendarmes qui no tardèrent guère.
Et tenez I ajouta le marquis en s'approchant de la fenêtre, une voiture s'arrête sur la route... un char à bancs de louage... un monsieur en descend... et je vois briller des galons d'argent... il arrive avec une escorte.
— Le maire d'Arcachon, peut-être... ou le juge de paix de la Teste.
— il caiîse avec vos deux forestiers qui lui montrent le corps ; les gendarme-? qu'il a amenés rentoureut ; il leur donne des ordres... et maintenant le voilà qui se dirige vers le chalet.
— Oai, je le vois ; mais je ne le canneis pas.
Aurélien non plus ne devinait pas à qui il allait avoir affaire, mais il ne craignait rien, parce qu'il n'avait rien à se reprocher, et il attendit de pied ferme le magistrat, quel qu'il fût, dont le marquis signalait l'arrivée. Il n'attendit p«5 longtemps. La porte d°. Ja salle à manger s'ouvrit, et un monsieur entra, un monsieur" qu'ii reconnut aoissitôt, un attaché au parquet de Bordeaux, tout récemment nommé substitut, un compatriote et un camarade. Celui -ià ne pouvait pas être hostile à Eiscaros, qui ne s'expliquait pas encore comment l'jii arrivait ce soutien inespéré.
Il sa nommait Camille Civrac, ce très jeune substitut; et il était très ré'pandu dans ie monde bordelais, oii on le goûtait
LB CHALET CES P'âEVE^OHES 47
fort ; mais ce n'était pas un magistrat pour rire, et il était auàsi bien noté à la Cour d'appel que daas les salons. La marquise Tavait remarqué au dernier bal du Casino, et lo marquis lui trouvait très bon air. Il les «alua avec une aisance parfaite, et, après s'être nommé, ii s'excusa en excellents termes de se présenter à eux dans l'exercice de ses fonctions. Puis, s'adressant au commissaire de police :
— Mon cher monsieur Gujan, lui dit-il, je rentrais au Grand Hôtel où je loge, lorsque j'ai rencontré vos hommes sur le boulevard de là Plage, ils cherchaient M. Sourdeval, le juge d'instruction, qui venait de partir pour Bordeaux. Je lui ai envoyé un télégran^me, et je le suppléerai jusqu'à son retenir. Je conitais déjà l'affaire, et je veux espérer que r&rrestation ne sera pas maintenue. Le juge décidera, et, en attendant^ M. Biscaros va me saivre à Arcachon.
— Très volontiers, dit Aurélien, heureux de tomber eatre les mains d'un magistrat si bienveiliant.
— J'ai amené deux gonda-pmcs daas la carriole que j'ai frétée... Vos deux forestiers nwûs suivent avoc un brancard pour enlever le corps. On fera l'autopsie à Arcachon. Demain, M. et Mme de Briouze voudi'ont bien assister ici à l'enquête du juge d'instruction.
— Vou", pouvoz y compter, monsieur^ dit ie marquis, ■harmé de la courtoisie de cet aimabïo substitut, qui reprit
en s'inclinant devant la marqnise :
— Je me reprocherais de prolonger une situation pénible P^Hir madame, et je vais y mettre fin en prenanc congé de vous.
— Je voiLS remercie, monsieur, répondit vivement Mme de Briouze, et j'espàre que nous nous reverrons dans de.> circonstances... moins dramatiques. J'espère même que nou3 roverrons bientôt M. Biscaros, car je ne doute pas que son innocence ne soit promptement démontrée.
— Je le désire au-tant que vous, madame, et si je n'espértvis pas qu'elle ie sera, je ne me serais pas charge de commencer l'instruction, ca^ j'ai été son camarade d'enfance et Je suis resté son ami. Je crois qu'il aura l'honneur de vous revoir plus tôt que moi, qui vais aller un de ces jouis m'enterrer au parquet de Marennes, une affreuse petite ville où m'envoie le ministre de ia justice.
— En Péîigord où nous comptons 6nir la sai>on; et à Paris où nous rentrons la mois prochain, notre maison vous sera toujours ouverte... à vous et à votre ami.
Le marquis approuva du geste, quo>qu'il jugeât, à part lui, que sa femme se pressait un peu trop en invitant Biscaros avant qu'il se fût complètement justifié. 11 se disait qu'après loue, si, comme il le pensait maintenant, Biscaios n'ét-iit pas coupable, il lui devrait bien une réparation pour s'être jorot un instant i ses accusateurs. Biscaros lui était sympathique, et il se faisait une joie d'annoncer à Nicole l'heureuçe tournure que prenait l'affaire de ce garçon qwi paraissait l'intéresser,
Tout le monde était content, excepté M. Gu;an, Ce commissaire de police n'osait pas refuser d'exécuter les ordres dan substitut du procureur de la Républiq^ie, maio il sa réservait de déga-ger sa responsabilité en «exposant au juge d'instruction les charges sérieîises qui pesaient sur le prévenu.
M de Bricuze venait de lui remettre le portefeuille du nialhciu'eux Gémozac, et il comptait bien se servir de cette pièce à conv/cti-on pour prouver que l'assassin, quoi qu'on en dît, c'était Biscaros.
— Vou3 me comblez, madame, dit M. Civrac, enchanté de l'invitation qui allait lui permettre de faire, plus tard, sa cour à îa belle Dolorès.
Cette marquise tournait la tête à tôt» les hommes, y compns les magistrats.
Et, après l'avoir saluée, il fit signe è Aurélieîi de le suivre. Aurélien ne demandait pas mieux. Il en avait assez de s'entendre accuser devant le père de Nicole.
— Au revoir, messieurs 1 dit Mme de Briou*e en appuyant sur le mot messieurs au pluriel.
Et au momejil où Aurélien passait près d'elle :
— Souvenez-vous que je vous ai sauvé, ajoutat-eile de façon à n'être entendue que de lui seul.
Le rcarquia, resté en ari-ière, suivait des yeux Aurélien et ceux qui T'escortaient. Il pensait :
-— Ce n'est pas lui, j'en jurerais. Maie qui donc a tué ce Géraozacf
Ï.TS 0«At.aT SSS FEfiVKffCHXS 49
Dix jours se sont écoulés. L'été va finir. Les étrangsrs qui \iennect à Arcachon pour y picndie des baies de mer partent aver. les hirondelles, et ceux qui s'étehl-^ent dans les villas de la for§t pour y respirer, l'hiver, l'air salubre des arbres récineux, ue sont pas encore arrivés. On ne danse plus au Casino et les hôtels du boulevard de la Plage se vident peu à pou.
C'est le moment qne choisissent de préférence les Bordelais pour entreprendre dans ces aimables parages des promenades nautiques ou forestières, et les trains du dimanche sont bondés de voyageurs. Les uns s'embarquent pour aller voir déferler au cap Fefret les énormes vagues de l'Océan ; d'autres s'en vont le long de la plage ramasser des coquillages au Moullo ; d'autres louent des chevaux f t poussent jusqu'à l'étang de Cazau, par le Truc de la Truque, la plus haute dune boisée du pays.
Ces joyeux ezcursionnist-es ne songent déjà plus guère au crime du chalet des Pervenches, qui a occupé pendant toute une semaine les journaux de la région et raêrarî les îfuille.s parisiennes. La colonie étrangère s'en est fort émus, surtout à caiîse du marquis et de la marquise de Briouze, que le hasard a mêlés à ce tragique événement, et les commentaires ont marché bon train ; maie l'émotion commence k se calmer.
Gémozac a été mis en terre, et on Ta vite oublié. Il navait que des parents éloignés et pas d'autre ami que Biscaros, qui a failli payer cher sa camaraderie avec ce malheureux.
On s'accorde généralement à croire que le pauvre Sobieski a été tué par quelque chenapan de passage qui l'a assassiné pauj' lui voler l'or qu'il avait gagné au jeu. Et l'on a été satisfait d'apprendre que Biscaros, après une semaine d'emprisc«nnement préventif, a été remis en liberté... provisoire, car on ne l'a relâché que sous caution. Aurélien doit en grande partie cet heureux dénouement d'une terrible aventure au Jeune substitut Camille Civrac, et il lui en est profondément reconnaissant. Du reste, la guite de l'enquête ouvetcte par co
50 LE CHALiST DE3 TïlBVÏJNCHES ^
débutant dans la magistrature a moctré que l'acousation ne tenait pas debout.
Ainsi, i! est r(%ulté de l'autopsie Ja preuve que la bajlo qni a frappé Gémozac étaii; d'un calibre plus petit que celui du revolver de Biscaros, et Ton a retrouvé, incrustée daas le tronc d'un pin, celle que Biscaros a tirée sur l'assassin fuyant à travers la forêt. Et si Toi^donnance de non-li3u n'est pas encore déûnitive, c'est que le juge qui a instruit l'atTaire aprèc le substitut n'a pas encore pu éciairci;" le mystère qui enveloppe la mort de Géraozac. Il lui faut un coupable ; Ji le cherche, et, tant qu'il ne l'aura pas trouvé, il veut resrter maître de rcpreudre le prévenu qu'il a fait élargir; mais il désespère presque de découvrir ce meurtrier insaisissable.
Biscaros, lui, n'y a pas renoncé. (Test le seul moyen qui lui reste de démontrer clairement son innocence, et il a trop souffert de l'erreur judiciaire qui a failli l'envoyer en cour d'assises pour se résigner à la situation q^i'on lui a faite.
Elle ect cruelle, cette situation de libéré sous caution, car il se sent soupçonné, et pour lui c'est ie pire des supplices.
Il a cru devoir s'al>stenir de seprésenter au chalet des Pervencbes, et de toutes les privations qu'il s'est inïpos'Jes, la pins dui'e assurément, c'est de ne pas revoir Mlle de Brîouze. Il ne tiendrait qu'à lui de laire une visite au père de Nicdle, et ii serait sans doute bien accueilli, puisque, même avant de connaître les résultats de l'enquête, la mai-quise lui a dit que sa maison lui serait ouveite. Mais le malheur immérité qu'il a subi n a pas abattu sa Qerté, et ij aime mieus souffrir à l'écart que de s'exposer à un affront.
Et il souffre d'autant plus que son amour n'a fait <]ue graudir depuis cette triste entrevue où il a pu deviner que Mlle de Briouze l'aimait.
Il s'était flatté que le marquis viendrait le voir pour lui donner une maxque d'intérêt- Le marqui'-, n'est pas venu, quoiqu'il n'ait pas encore quitté sa villa. Et Biscaros, désespéré, a résolu de s'éloigner po\ir toujours de ce p3.ys maudit.
Mais, avant de partir, il veut cansulter un homme qui, mieux que tout autre, pourrait Î9 renseigner sur le meurtrier de Gémozac, car il habite la forêt depuis près de trente aa-3. ii sait tout ce qui s'y passe et il y connaît tout le monde.
G«t hoauue était un ancien matelot qui avait navigué
LK OHALET Kr.S tEaVBHCJTKS 51
jadis sur un bâtiment, appartenant à M. Bi^caros père, armateur au long cours. Son histoire n'était ignorée de personne à six- lieues à la ronde, et cette Instoire était romanesque comme une légende.
Il avait perdu, au bout d'un aa de mariage, une Landaise qu'il avait épousée par amour et qui était morte en mettant au monde un fils. Ce malheur lui avait dérangé la cervelle, h ce point qu'il s'était enfui tle Bordeaux en emportant son enfant eu tond des bois qui avoisinent la Teste, ec qu'il y était resté dans une cabane qu'ii avait construite tout seul.
Ce fils, nourri du lait d'une chèvre, avait grandi là, libre et fort, sans recevoir d'autre instruction que celle qu'avait pu lui donner le maître d'école do Cazau. A vingt ans, le ser- 'vice militaire l'avait pris, à la grande douleur du père La Chamade, qui avait failli en mourir, et il était revenu depuis trois ans â la hutte paternelle, après avoir payé ^a dette à l'État. Il s'était fait résinier faute de savoir un autre métier, et il aimait cette vie de Peau-Rouge d'Amérique? quoiqu'il eût tâté du séjoiir des villes.
C'était maintenant un beau garçon de vjngt-huit ans que toutes les jolies Landaises se seraient disputé, s'il eût été moins farouche. On disait bien qu'il avait une inclination pour une fille de la Teste, mais il cachait ses amours, et sur ce point, son père n'en aurait pas su plus long que les autres, si depuis un mois se-iltment Pierre n« lui eût pas confié qu'il était amoureux fou de Bernadette Ginestras et qu'il voulait i'épouser. Bernadette ne disait pas non, et 3i elle était entrée en condition chez le marquis de Eriouze, c'était un peu parce que la vilJa des Pe:venches n'était pas très loin du Truc de la Truque, où gîtaient Lu Chamade et Rcn fils* qu'eîle savait bien rencontror dans la forêt quand il lui plaisait de îe voir.
Mais, en fille avisée, Bernadette jugeait qu'elle n'était pas encore assez riche pour se mettre en ménage. EJie avait annoncé à son amoureux que Mlle de Briouze allait l'emmener à Parlii et qu'elle, Bemadétte.o était ^décid^e à raster au service de cette demoiselle jusqu'à l'été de l'année prochaine. Quand elle reviendrait à Arcaehon avf-c d.e bonnes éconoraifts, alors on verrait.
Et la résolution de Bernadette désolait Pierre, qui ne peu-
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vait plus s« passer d'elle et qui vodait à toute force la suivre à Paris, dût-il,, faute d'ai*gcnt. faire ie voyage à pied.
Les choses en étaient ià au Trac de la Truque. lorsqu'un matin Aurélren Biscaros, qui ne se monrtrait §;uè?e depuis sa mésaventure, monta à cheval pour aller s'aboucher avec le père La Chamade. Il n'avait pas eu besoin de iouer une des rosses qui foisonnent à Arcachon, car il avait ame^é de Bordeaux un joli hack dont iî comptait se défaire, ma>s qu'il n'avait pas en-core vendu, quoique Civrac, raim;»kie substitut, lui eftt demandé de le lui cé4er.
Le temps était fait à «ouhait pour la proinenads. et Biscarcs, aprè£ quelques j^ùuta de réclusion, goûtait fort le plaisir de chevaucher à travers bois, par une fraîche matinée de septembre, en rêvant à l'adorablo jeune fille qu'il aimait.
D'Arcadion au Truc, le voyaç:e n'est pris long par Je gardefeu n" 1, — c'est-à-dire par une de ces coupuies qu'on a pratiquées dans la forêt pour arrêter les progi^è^ des incendies qui s'allument trop souvent dans Us pins. Et le chemin est charmant. Aurélicn ne mit qu'une heure, au pas, pour arriver au bas de la dune boisée où campait le vieux La Chamado.
Il mit pied à terre, afin ds soulai^er son cheval à la montée, que rendent assez difficile les sables inconsistants sur lesquels il faut maichi)T, et il commença à grimper en le traînant par le bride.
Au.-élien, quoiqu'il fût venu ià autr'^'oi?, craignait de s'égarer dans les broussailles qui encombraient la route, à poine tracée.
Il n'était pas non plus très sûr d'être bien reçu par le solitaire du Truc de ia Truque. Le bonhomme, qu'il n'avait pas vu depuis plusieurs années, pourrait bit-n ne p3>) reconnaître le fii? de son ancien armateur et refuser de répondre à des queS' tions dont il n'apercevrait pas le but.
Mais le premier point, c'était de trouver la hutte, et Aurélie^i n'avait encore rencontré personne à qui demander «on chamiu. Ce coin perdu de la foiôt n'est fréquenté que Je dimanciie par les touristes bordelais, et il est propice aux embu-scade^
Or Biscaros avait de bonnes raisons pour 9e mé&er des mauvaises rencoiitrfti, ot il se disait que si on l'attaquait il serait fort en peine de s? d-ifendre, car on lui avcUt confisqué son revolver, et ii n'était armé que d'une cravache II avi»nça
pourtant, mais avec précaution, l'cei! et l 'oreille au guet en s'arrêtant souvent pour regarUer et pour écouter. Il eseala» dait péniblement depuis dix n:\inut,e£ le revers de Ja dune, lofS' qHun bruit da branches froihsée.s le fit tressaillir.
Évidemmenf, quelqu'un se glissait à. trav'ers io fouffé en écartant les roncea, ot, à en jug^r par les précautioas qu'il prenait pour cacher son approcLe, ce coureur des boi5 pouvait être maîin ter tienne- Mais Biscejos n'était pas d'humeur à reculer devant une apparence de danj^er.
II continua d'avancer en tirant son chev&l qui ir<3nàclait, ei bientôt, à un tournant du sentier qu'il suivait, il se trouva presque n^z à ne?, avec un homme sorti tout à coup de la broussaille : un grand garçon bien planté et bien découplé, vMu du costume landais, — pan talion serré à la taille par une ceintv.vff louge, gilet coupé droit, veste brune, — et coiJié d'un béret bJeu à la modt béarnaise.
II tenait à la main une petite haebe qui indiquait sa profession, un Itapchcu comme on appelle dan.^ le pays l'outil dont les R^iniers se servent pour entailler lus pins. Au lieu d'attaquer Biicaros, il le salue, et BLsca.ros, promptement rassuré, crut pouvoir répondra à catte politesse en lui demandant le renseignement dont il avait besoin :
— Pourriez -vous me dire si je sui« encore loin de la cabane du père La Chamade?
— A deux portées de fusil, monsieur, répendit en ti'ès bon français le ré-iinier.
— Swvsz-vous s'il y est en ce moment?
— Oui, moasieia*, il y est ; je viens de ie quitter, il n'y a pas une demi-heure.
— Aient vous le connaissez?
— J« suis son fils.
— Comment I c'est vous Pierre 1 Vous ne vous souvenez pas d'Aurélien Biscaros?
— Mais si... mais ei... ot je vçms recoanais maintenant... Excusez-moi, monsieur Auréîien. Il y a bien huit ans que je ne vo«s avais vu... Voiis sortiez du collège quand je sui*» p?.rti pour le régiment. Depuis ce temps-là nous avons changé tous hs deux, mais je suis bien content de vous rencontrer,
Pierre n'avait pap l'air aus»i content qu'il le disaix. Il fronça le sourcil, et son regard noir n'erprisiâit paes préc'sémeot la
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satisfaction. Biscaroà se demanda pourquoi et ne trouva pas de réponse à ia question qu'il se posait. Peu lui importait d'ail> leurs que ce garçon lui fît mauvaas visage. C'était au père La Chamade qTi'il avait afltaire, et il allait passer son chemin lorsque Pierre lui dit brusquement :
— Ça me fait plaisir de voir qu'ils vous ont relAché.
— Vous savez donc que fai été arrêté? demanda vivement Aurélion.
— Je suis payé pour ie savoir, cai- ;'ai été arrêté aussi. Les gendarmes sont venus me prendre dans la cabane du vieux ; ils m'ont mis les menottes et ils m'ont conduit à Arcachon. Si je ne suis pas en prison, ce n'est pas la taule du juge qui m'a interrogé, car il a commencé par m'y mettre, et j'y suis resté trois jours.
Bi^caros ne comprenait pas encore très bion, quoiqu'il devinât qu'il s'agissait du meurtre ii Gémozac.
— On m'accusait d'assassinat et de vol... rien que ça, continua Pierre, et ils m'auraient envoyé en cour d'&ssises, si je n'avais pas pu prouver que, le soir du crime, je ?nis resté jusqu'à minuit à boire avoc des amis dans un café du boulevard de ia Plage.
Cette foi.s, BLscaros comprit tout à fait. Il ignorait que Pierre eût été interrogé, meii iî venait de se souvenir que la marquise de Briouze avait signalé au couimij;saire de police un résinier qui, disait-elle, était l'amant 'de la femme de chambre de Nicole. Et Biscaros, qui, n'ayant paij revu la Cadichonne, n'avait pas pu lui demander d'explications, ne 8'était pas encore douté que le résinier en question était le fils du solitaire du Truc do ia Truque
— Encore si Ton n'avait accusé que moi ! reprit amèrement Pierre La Chamade, mais ils ont accusé aussi une bravo fille.
— Bernadette? acheva Biscaros.
— Oui, Bernadette, ma promise. ElJe n'a pas eu ae peine à se justifier ; mais c'est dur tout de mtme, quand on n'a rien à so reprocher, d'être soupçonné d'une abomination... et si je savMS qui l'a dénoncée... celui-là passerait iwn mauvais quart d'heure.
— Est-ce qu'il s'imaginerait que c'est moi? pensa Bi3<îaros. Et, sans trop réiléchir, il répondit : ,
— Jesaisqai.
— Alors, s'écda le résinier, voiis allez me nomraer ce gueuxlà 1
— A quoi bon?... La justice a rsconnu qne c'était une calomnie-
— Ça n'y fait rien. Dites toujours, je vous en prie, monsieur AuréJien.
— A vous, noO; mon cher PieiTe. On ne vous a pas désigné au commissaire de pciice. On lui a parlé de l'amoureux de Bernadette.
— Ça revient au même, puisque cet amoureux, c'est moi.
— Je pourrais peut-être le dire i eile, et encoie je crois que je ferais mieux de me taire.
— Bonjour, monsieur Biccaros I dH gaiement une vol"» de femme.
Et la Cadichonnc se montra tout à coup.
Elle était cachée dans les broussaiUes ; elle avait tout entendu, et elle intervenait au bon moment.
AuréUen, décontenancé, resta coi. Il regrettait d'avoir trop parlée et il ne savait coniraent se tirer d'embarras. Bernadette lui vint en aide.
— Moi au.ssi, je sais qui c'est, dit-elle ; et Pierre n'a pas besoin de la savoir. C'est pourquoi vous ferez bien de ne lui nommer personne. Ça iui apprendra à n'être plus aussi curieux et à avoir confiance en moi. Je ne voudrais pas d'un mari soupçonneux, et je n'admets pas qu'il se mêle de faire des enquêtes après les juges. Je suis comme ça : c'est à prendre ou à laisser.
St comme l'amoureux faisait la grimace en écoutant celte déclaration de principes, elie reprit en riant :
— Je m'en rapporte à vous, monsieur Aurélien. J'aime bien Pierre, mais je le connais... Si je lui nommais la personne qMi nous a jcué ce mauvais tour, il ferait des bêtises. Moi, je me tiendrai tranquille, mais je m.e souviendrai, et si elle recommençait à parler contre nous, j'ai ce qu'il faut pour iui fermer le bec.
Eu attendant, j'ai raison de mo taire, pas vrai?
— Parfaitement raison, dit Biscaros
Il voyait bien que Bernadette avait deviné que le coup partait de îa marquise, et il l'approuvait fort de ne pas signaler
5f> LE CHALKT DES FÏbVeNCUES
à la raccune âe Pierre la belle-mère de Mlle de Briouze.
— Bon ! s'écria la Cadichonne, jetais ?ûre que vous seriez de mon avrs. Maintenant, il faut que vous sachiez pourquoi vous me trouvez ici, courant les buissons avec mcAi promis. Je reste au srrvi-ce de Mlle Nicole jusqu'à Tanné? prochaine. Mme la marquise ne voulait pas qu'on me gardât, mais M. le marquîs a déclaré qu'on me devait bien ce, après les di^sagrements que j'ai eus chez eux. Et c'est décidé, on m'emmène. Noas partons tous après-demain pour le chêteau de Mersignac, en Périgord, et nou5 serons à Pari» dans trois semaines. Je n'ai pas voulu quittei- Pierre sans lui dire adieu, Gt voilà qu'il me fait des misères 1 Oh I les hommes 1
— Des misères 1 et pourquoi? dit Biscaros.
— Parce qu'il se fignre que là-bas, je J'oublierai. Je vous demande un peu I xnon qui ai refusé trois beaux partis parce que je suis engagée avec lui ! 11 mériterait bien que je le plante là... Monsieur est jaJou'x... de qui?... Il serait bien empôch;é de le dire. Monsieur ne veut pa.*; attendre que j'aie gagné de quoi monter notre ménago! £h bien 1 il attendra jusqu'à la Saint-Michel àa l'année prochaine, ou alors.,.
— J'attendrai, dit simplement Pierre.
— A la bonne heure I... Tu resteris ici avec fwn père qui se fait ^'ieu:c... et ne t'avise paà de courir après laoi. Si je te rencontrais à Paris, je croirais que tu y es venu pour m'espionner et je t'aiTâcherais les yeux... Mais je sais trane[uille, parce que je sais que tri n'a? pa? s-sulement de quoi prendre les troisièmes du clicmin de fer.
Piorre se taisait, m.ais sa physionomie parlait, et Biscaros voyait bien que ce brave garçon n'était pas du tout résigné à subir le stage que prétendait lui inrposer Bernadette,
— Allons ! dit-elle en souriant, embrasse-moi, grand fou! Oui... embrasse ta future devant M. Biscâro;» .. ce sera comme s'il était le témoin de notre mariage.
Le résinier ne tint pas rigueur à la Cadichonne. Il i'embiaesa de bon ccear sur les deux, joues, et ejle reprit joyeusement :
— Maintenant, c'est comme si le maire de la Teste y avait pawé. Mefci, monsieur Aurélien 1 ai vous n'aviez pal ou la bonne idée d» venir ici. Pierre mo bouderait encore, et, à présent qiie nous voJîà raccommodés; voulec-vous me per-
LS CHAl.TiT DXS PERVENCHES 57
uieii-rs do vous domancler pourquoi l'on ne vous a pas revu au chalet?
— Parce que je crains de n'y être pas bien rc^u.
— Vous vous trompez joliment. On n'y parie que de vous. Ce matin encore, le marquis s'étonnait de ne pas avoir eu votre visite... et la marquise lui reprochait de ne pas ôtre allé vous chercher à Arcachon.
— M. et Mme de Briouae ont bien de la bonté, mais...
— Mais vous ne série?; pas fâché da savoir ce que pense Mlle Nicole. Eh bien i foi de Bernadette I c'est à elle surtout que vous ferrez de la peine si vous partiez sans revenir au chalet.
— Si je croyais cela...
— Vous pouvez le croire. Eilo m? dit bien des choses, mademoiselle... elle ne me traite pas comme uDe servante... c'est pour ça qu(3 je ne veux pas ia quitter... pour ça et parce qu'elle a besoin du dévouement de touà ceux qui l'aiment. A bon entendeur, saîul, monsieur Aurélien 1
Aurjlien entendait pai-ïaitement.
Bernadette voulait dire que Mlle de Briouze avait une ennemie en la personne de sa belle-mère, une ennemie d'autant plus dangereuse qu'elle gardait les apparences, et Auréhen n'était pas éloigné de le croira : mais il n'apercevait pas encore la camd de cette inimitié. Il soupçonnait bien que la marquise était jalouse, mais il ne soupçonnait pas qu'elle était jalouse de lui. il pensait naïvement que la marquise, en dépit des mauvais propos qu'on tenait sur son compte, aimait encore le mainjuis, et qu'elle souffrait impatiemment qu'il partageât son affection entre sa femme et sa fille.
Aurélien n'avait pas deviné qu'en lui disant tout bas : « Souvenez-vous que je vous ai sauvé », elle avait voulu lui notifier qu'il lui plaisait et qu'elle entendait le garder pour elle. C'est pourquoi des affirmations de la Cadichonne, il n'en retint qu'une : ia Cadichonne venait de déclarer que sa jeune maîtresse serait désolée de ne pas le revoir ; il n'en demandait p8S davantage, et il se promit de ne pas partir sens se présenter au chalet des Per.'enches, Là, il verrait si le marquiB ékùt tottjonrft bien disposé pour Ini, et, au li«H d«Y»yager à l'étranger pour tâcher d'oublier Niwie, *.\ irait pousser i'bivcr à Paris, ai M. de Briouze exprimait le désir d« l'y roce^voir ; mais il ne
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renonçait pas à l'espoir de décoxivrir l'assassin du malheureux Gémozac, et il lui tardait, de s'aboucher avec le père do La Ciiamade, qui le mettrait peut-être sur îa piste de ce bandit-
— Merci; Bernadette, dit-il, sans chercher à dissimuler la joie que lui causait le renseignement qu'elle venait de lui donner sur les sentiments de Mlle de Briouze. Je vous prie d'annoncer à M. le marquis ma visite.
— Bon ! s'écria la soubrette. Justement, je rentre au chalet. Le marqu-is est allé à Bordeaux, et la marquise est montée à cheval, ce matin ; mais mademaiselîe est à la villa, et je vais lui dire que vous viendrez demain... pas plus tard, car aprèsdemain vous ne trouveriez plus personne.
— 3e viendrai certainement demain... et maintenant, je vais voir ce brave La Chamade.
— Voulez-vous que je voJis ccnduiso à sa cabane? demanda ly résinier.
— C'est inutile, mon cher Pierre. Je suis déjà venu au Truc de la Truque et, à présent, je m'y reconnais. Je trouverai bien mon chemin sans vous... et je me reprocherais de vous empêcher d'accompagner Bernadette qui va vous quitter pour un an. Je vous reverrai avant mon départ, et si je puis vous être utile, disposez de moi.
— Vous êtes b'.'iiï bon, m.onsieur Aurélien ; mais... sans être trop curieux, puis-je vous demander ce que vous voulez à mon père?
— Je voudrais savoir ce qu'il pense de l'affaire qui a failli nous coûter si cher à tous les trois.
— 11 n'en sait pas plus long qu--^ nous, car il ne sort presque plus de son gourbi, si ce n'est de temps en temps, la nuit, pour tendre des pièges aux renards... et il ne s'occupe pas de ce qui se passe dans la forêt. Du rest-3, j'ai dan.s l'idée que le coup a été fait par un coquin étranger au pays, et qu'on ne mettra jamais la main dessus. Le vieux sera tout de même bien content de vous voir, conclut Pierre, qui n'était pas fâché de reconduire sa promise jusqu'à la villa des Pervenches, car il avait encore bien des choses à lui dire, et ce tête-à-tête devait être le dernier de la saison.
Biscaros les suivit des yeux jusqu'au moment où ils disparurent à un détour du sentier. )1 pensait :
— Ce garçan esv. plus heureux que moi. Il a été accu.?é, lui
!.B CHALET DBS PKftVBNCHES 59
aussi, 9t le voilù déjà consolé de sa mésaventuie. Les résiiiiers de la forôt no le mettrout pits en quarantaine, et sa Cadichonnd ne l'en aimera pas moins, tandis qu'il me faudra du tempe, bgaucoup de temps, pour reprendre ma place dans le monde où je vivais. Je suis sûr que si deznain, à Bordeaux, ;'e me montrais a mon cercle, je lirais la défiance siuf bien des visages, et quoi qu'en dise cette brave fille, qui sait comment je serai reçu au chalet? J'irai pourtant. ïî le faut ; si je n'y allais pas, Mlle de Briouze croirait qu'elle m'est indifférente... et son père poui'rait croire que je n'ai pas la conscience nette. Me cacher, ce serait presque avouer que je suis coupable. J'irai donc ; mais tant que l'r^ssassin de G^raozac ne sera pas pris, je serai suspect, et il n'y a que ie père L-a Chamade qui soit à même de m'aider à le découvrir.
Sur cotte conclusion quelque peu hasardée, Biscarcs se mit à escalader la dune, en tirant son choval par la bride. ïl s'était orienté, et il savait maintenant où trouver le gîte du patriarche des résiniers. Le chemin n'était pas comiaode. Des aubépines énormes, des houx et des ajpncs hérissés de piquants le barraient à chaque instant, sans compter que le sol sablonneux cédait sous le pied. Mais ces obstacles ne découragèrent pas Biscaros, et après dix minutes d'une marche pénible, il décou > vrit enfin la hutte qu'il cherchait.
C'était oien un gourbi, comme l'appelait Pierre, qui, ayant servi six mois aux chasseurs d'Afrique, avait vu les abris de branchages que se construisent les Arabes en Algérie.
îja Chamade fumait sa pipe, assis sur un escabeau, à la porte de sa cabane, et Siscaros le reconnut du premier coup d'oeil, quoiqu'il ne l'eût pas vu depuis quatre ans. ACublé d'une Cape en peau de mouton, le bonhomme avait l'air d'un sauvage avec ses cheveux en broussailles et sa barbe blanche qui descendait jusque sur sa poitrine. ï! se leva brusquement, dès qu'il aperçut Biscaros, et il vint le regarder sous le nez avec des yeux qui brillaient comme des escarboucles.
Aurélien se souvint alors que si le vieillard n'avait pas tout à fait perdu l'esprit, il passait dans le pays pour être un peu sorcier, et il se prit à regretter d'êire venu le consulter.
La Chamade allait sans doute lui proposer de lui dire la bonne aventure, au lieu de le renseigner sur l'aCfaire du chalet. Mais il n'était plus temps de reculer, et il l'aborda en lui disant ;
60 hM OHALBT UJiS PK&V»N9UIS
■— Bonjour, mon brave. Je suia 1« fils de M. Biijcajpoy, qui...
— Je l9 sais, interrompit le vidux ; tu e* son portrait vivant. Qu'est-ce qu il y a pour ton service?
— Je viens vous voir d'abord, répondit Aurélien, un peu interloqué par ce tutoiement inattendu, et j'aurais ou do la peine à trouver votre cabane, si je n'avais pas rencontré Pierre tout près d'ici.
— Pierre? répéta le résinier en relevant la tête ; pas vrai qu2 c'est un beau garçon?
— ïl était déjà très bi«n avant d'aller ou régiment. Maintenant, il est superbe.
— 11 reesembie è sa mèr?, que tu n'as pas connue, car elle est morle avant que la tienne te mît au inonde. S'il n'avait pas vécu, il y a longtemps que jaurais piqué une tête au fond de l'étang de Gazau...
— Mais il vous est resté, et il ne vous quittera plus.
— On ne sait pas... il faut bien que jeunesse se passe ; mais s'il me quitte, il reviendra, et qc.and je lèverai l'ancre pour l'autre monde, il sera là... il me l'a juré.
— Il va donc partir? demanda Biscaros assez sujpris d'apprendre que La Chamade ne désapprouvait pas les projets de son garçon qui rêvait de suivre B3rnadette.
— M fera ce qu'il voudra. Ce n'est pas moi qui lempêcherai d'alhr à Paris, si le cœur lui on dit. Je i"y aiderai même, quand toutes mes économies devraient y passer. Je n'ai pas fait fortune eu piquant les pins... pas pins qu'en naviguant... Mais depuis trente ans que je manie le hapc/wt et le pitay. je ne mange que de Ja cruckade... ç.a fait que j'ai pu amasser des louis d'or... Oh I pas beaucoup... Mais ils sont à Pierre... S'il en a besoiji, il peut les prendre, sans attendre que j'aie a{>alé ma gaffe.
— Vous l'aimes bien, je le sais, et...
— Si je l'aime I... mais pour Iri, je volerais*., j'assassinerais 1...
— Ce serait trop, dit en souriant Biscaros.
La Chamade, en lançant cette étrange déclaration, avait redressé sa haute taille courbée par les ans. Il semblait qu'il eût grandi do six pouces.
Aurélien n'avait garde de p»-endre ses parole? au sérieux, et
LX OHALBT 2>B8 FBBVXSUHKS 61
il admirail ce vieillard que rajeunissait i'airiouf paternel» exalté j-isqu'au fanatisme.
En mêuîe temps, il s'expliquait que Pierre se préparât à rejoindre à Paris la Cadichonne, et il n'j' voyait pour sa part aucun inconvénient.
Pierre avait à sa disposition le trésor du bonhomme ; il avait bien le droit di s'en servir pour aller retrouver celle qu'il aimait. Aurélien, s'il eût été à la pkice du résinier, n'y aurait pas manqué. L'amour ne va pas sans la jaiotssie ; les absents ont souveTit tort, et Bernadette était si jjolie que Pierre ferait bien de ne pas rester au Tn<c de la Tnjque pendant que sa i>romise tournerait la tête aux Pariii^ns.
Ce n'était pas pour s'occuper de ces amoureux que Biscaros était venu, et La Chamade se chargea de lui rappeler qae .sa visito avait un but.
— Toi, je t'aime bien aussi, dit-il bnicquenaent. Maintenant, nous avons assez causé de Pierre. Dis-moi ce que tu m^ veux.
Biscaros ne savait trc-p par où commencer. La Chamade ne pouvait pas ignorer que son fiis avait été acxsusé d'avoir tu^ Gémozac, et il n'était pas impossible qn'ii se méprît sur la portée des questions que Biscaros allait lui adresser.
M&is, cette fois encore, La <^hamade n'attendit pas que Biscai'os l'interrogeât.
— Gageons, dit-il, que tu vas me parler da l'afTaire du chalet des Pervenches.
— Vous avez deviné, répondit vivement Aurélien. Je voudrais savoir ce que vea", en pensez.
— Je pense que le commissaire Gujan est un âne, et quon devrait le destituer pour lui apprendre à laisser ep repos les braves gens.
— D'accord... mais l'assassin, le vrai?
— Eh bien, quoi? Est-ce que tu te figures q«3 je le connais?
— Non, répondit Biscaros, Je ne crois pas cela, car si vous connaissiez ce misérable, vous l'auriez déjà dénoncé.
— Pourquoi l'aurais-je dénoncé? dit froidement Je père La Chamade. Je ne suis paa charcé de faire la police sur la ; onte du MoulM... ça regarde les forestiers... et ils Ja font bien mal.
— Oh 1 oui... ils n'ont pas su empêcher un bandit de tuer ua brave garçon, à onze heures du soir, à trois kilomètres
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d'Arcachon... et les gendarmes ne la font pas mieux, puisqu'ils n'ont aiTêté que des innocents.
— Toi d'abord, et Pierre f^nsuite... je sais <;a... mai? le juge vous a relâchés tous les deux. Pierre n'y pense plus. Fais comme lui, j-e te le conseille.
— Pardon I... Pierre a été relâché définitivement, tandis que moi... on peut me reprendre, tant qu'on ne tiendra pas le véritable assassin. C'est pourquoi je me suis juré de le découvrir., et j'ai cru que vous pourriez m'y aider.
— Une di'ôle d'idée qne tu as eue ià 1 Je n'y étais pas quand on a tiré sur cj beau monsieur de Bordeaux. J'étais ici, et je dormais comme une souche. Quand les gendarmes sont venus chercker mon garçon, le lendemain de l'affaire, je ne savais seurement pas de quoi ou l'accusait... ni lui non plu?, da reste.
— Boni Mais quand vous l'avez vu, vous vous êtes bien demandé qui avait fait le coup?
— Ma foi, non ! T'étais sûr que ce n'était pas Pierre. Ça me suffisait.
— Mais si l'on avait gardé votre fils en prison, vous auriez certainement cherché le coupable?
— J'aurais eu beau chercher, je ne l'eurais pas trouvé.
— Vous connaissez p\>urtant mieux que personne les gens de la forêt, puisque vous y démettrez depuis trente ans.
— Je ne connais pas les étrangers qui louent les chalets.
— Supposeriez-vous que le crime a été commis par un de ceux-là? demanda vivement Biscaros.
— Je mettrais ma main au feu qu'il ne la pas été par un hcrame du pays. Los Landais ont la tête près du béret... e-t, qua.nd ils cognent, ils ont la main lourde. Us ne tueraient pas un homme p*i)ur le vcler.
— Pour le voler, non. Mais par vengeance... ou par jalousie... à propos d'une femme.
— Pas davantage. Ils vident leurs querelles à coups de bâton oii à coups de hapehot, et ils se battent dur. Ils n'assassinent paô. C'est ce que Pierre a répondu au juge qui raccusait d'avoir tiré sur Gémozac k cause de Bernadette.
— Et le juge a reconnu quil se trompait, puisqu'il a fait reraeiitre Pierre en hberté. Reste à savoir qui a tiré.
— Si tu comptes sur moi pour te r&pprendre, tu te tro-mpej^, mon garçon. Je n'en sais rien du tout, et je ne me soucie pas
do le savoir. Je crois même que si je lo savais, je ue le ditaitt pas.
— Et pourquoi? murmura Biscaros stupéfait.
— Parce que je ne me mêle jamais des affaires des autres. Le Bordelais est mort. Tant pis pour lui 1 Je ne le connaissais pas, et je ne tieirs pas à le venger.
— Mais, moi, j'y tieas. îl a été mon camarade... et l'on m'a accusé...
— Tu t'es justifié. Qu'est-ce qu'il te iaut de plus? Bi tu es sage, tu resteras tranquille, au lieu de courir après un gueux quo personne n'a vu et qui doit être loin d'ici à cette heure. Laissele aller se faire pendre ailleurs.
— Vous ne croyez donc plus que c'est un des Parisiens qui nabitent la ville d'hiver?
— Je n'ai pas dit ça.
— Vous me l'avez laissé entendre... et ce n'est pas impossible. Géraozac se vantait d'ôtre l'amant d'une femme mariée.,. Le mari a bien pu...
— Les maris de Paris ne sont pas si terribles. Et puis il paraît qu'on a pris l'argent que Gémozac avait dans ses poches. Un monsieur du beau monde n'aurait pas fait ça. Mais, puisque tu veux absolument que je te dise ce que je pense de cette iustoire-là, j-e pense que ce n'est pas la peine de chercher midi à quatorze heures. Les résiniers sont honnêtes, mais les rôdeurs ne manquent pas dans la forêt, efce n'est pas la première fois qu'on y attaque les passants. J'ai idée que l'assassin est un Espagnol comme il en vient souvent par ici ; une fois leur coup fait, ils passent la frontière, et on ne les revoit jamais.
Le bonhomme pariait avec tant do conviction que Biscarcs était tenté de se ranger à son avis, et pourtant quelque chose lui disait que le meurtre du malheureux Gémozac n'avait pas eu seulement le vol pour mobile, et qu'une femme avait joué un rôle dans cette tragédie. Queile femme et quel rôle ? Biscares ne le devinait pas ; mais il commençait à croire que le vieux résinier n'avait peut-être pas tort de lui conseiller de renoncer à éclsircir ce mystère.
Que gagnerait-il à poursuivre un introuvable assassin? Le juge qui l'avait fait élargir n'avait vraisemblablement pas l'intention de revenir sur sa décision, et, alors même que ce juge tarderait à rendre une ordonnance de non-lieu définitive^
64 LK CHAt.B'f DES PBavr.NOHES
]e temps sucrait, à réhabiliter dans Topinion publique} un galant homme injustement soupçonné.
Barnadette ne venait-elb pas de lui déclarer qu'on l'attendait au chalet das Pervenche», et qu'il y serait, très bian reçu? Bernad(»tte n'avait aucun inti^rêt à inventer cela, et si elle disait vrai, qu'importaient à Aurélien bs mauvais propos? N'avait-il pas conservé la syrapathie de Camille Civrac, un magistrat sérieux qui ne serait pas resl^ son ami s'il eût douté de son innocence? Ainsi soutenu, Biscaros, peur marcher tête levée, n'avait pas besoin do livrer à la justice l'aesassin de Gémozac.
Ses méditatians furent interrompues par la voix de La Chamade, qui reprit d'rtn ton presque paternel :
— Crois-moi, mon ùb,, ne fais pas l'agent de police. Ça ne te portev-ait pds bonheur. Tu n'ae pas de vocation pour ce métier-Jà, et tu n'arriverais à rien. Et puis, il y a une JusHco là-haut, et si l'on ne découvre jama's l'assassin, ce sera la preuve que le Bordelais n'a eu que ce qu'il méritait.
Celte singulière idée i/appa Biscaros, et il se demanda de pliLS belle si Gémozac n'éiait pas tombé sous la vengeance presque légitime d'un homme qu'il avait oiTensé plus gravement qu'on noffeiise un mari qu'on trompe ; d'un père, par exemple, d'un père dont il aurait déshonoré la Ûlle. Biscaros se demanda aussi d'où cette idée était venue au solitaire du Truc do la Truque, et si ce vieux résinier n'en savait pas plus long qu'il n'en voulait dire.
Quoi qu'il en fût, Bisoiros ne pouvait plus espérer d'en tirer des éclaircissements, et il ne tenait pas à prolonger une entrevue inutile. 11 y tenait d'autant moins qu'il lui tardait d'ôtrc seul pour réfléchir à tout ce qu'il venait d'entendre.
— Merci, mon brave, dit -il ; vous ne m'avez pas beaucoup renseigné, nvais je ns regrette pas d'être venu, car vous m'avez donné des avis dout jo ferai won pro5t. Maintenant, il faut que je vous quitte.
— Tu rentres à Arcachon? demanda le père La Chamade, en regardant AuréUen dans le blanc des yeux.
— Pas directement.
— Je comprend?. Tu tiens à passer par la ville d'hiver.
— Au contraire. J'ai envie de pousser jusqu'à Tétacg de Cazau, que je n'ai pas vu depuis longtemps, et de reveair par la Teste.
LB OHÂLHT SBS rBBVBKOHES 65
— Tu en auras pour trois heures au moins.
— Tant mieux I Mon cheval n'est pas sorti depuis quelques jours, et je tiens à le fatiguer.
— Tu n'as pas peur de t'égarer?
— Non, j^ connais le chemin.
— Alors, bon voyage, mon garçon 1 dit brusqu ment le vieux.
Et, tournant ledosiu fils de sï»n ancien armateur, il rentra dans sa hutte.
Biscaros n'était pas tenté de l'y suivre. Il se remit à traîner son cheval par la figure jusqu'au bas du revers opposé de la dune, qui de ce côté était presque coupée à pic. Là, il retrouva le garde-feu qui mène à l'étang de Gazau par le Natus et le Courneau, — deux agglomérations de cabanes occupées par des résiniers, et il remonta en selle. Il avait envie de galoper pour se rafraîchir les idées. Il piqua des deux et il fit deux kilomètres à fond de train, quoique la route fût encore très accidentée. Mais bientôt il dut remettre son cheval au pas pour franchir une autre dune à peu près aussi escarpée que le Truc de la Truque, il put alors donner audience aux pensées que venait de lui suggérer sa conférence avec le père La Chamade.
Elle ne l'avait pas éclairé, cette conférence en plein air ; mais elle lui avait fait envisager sa situation sous un autre aspect, et en même temps elle avait éveillé en lui un soupçon. L'insistance que le bonhomme avait mise à le détourner de son projet de chercher l'assassin lui semblait suspecte, et il était assez disposé à en conclure que le vieux résinier le connaissait, cet assassin mystérieux, et qu'il avait des raisons particulières pour so\ihaiter qu'on ne le découvrît jamais.
Mais quelles raisons? Son fils, Pierre, avait prouvé un aUbi, et, en dépit des doctrines qu'il avait formulées si hardiment sur la légitimité du meurtre daas certains cas, on ne pouvait guère supposer que La Chamade eût tué, paur venger une injure personnelle, un homme qu'il ne connaissait pas du tout ; pour le voler, pas davantage, car sa réputation d'honnêteté était proverbiale dans le pays, à telles enseignes que le juge de paix qui avait fait arrêter le fils n'avait pas cru devoir interroger le père.
Biscaros en était là de ses réflexions, lorsque le bruit d'un galop furieux lui fit lever la tête. Il vit, au sommet de la dune.
68 LR CHALBT DES PERVBITCHB9
une femme en amazone, montée sur un grand cheval alezan qu'elle avait lancé ventre à terre sur cette pente abrupte, au ri.sqîie de se casser le coti, et qui arrivait droit sur lui.
Le première pensée d'AuréUen fut de se garer, car le chemin n'était pas large, et l'imprudente écuyôre, qui descendait la côte à cette allure insensée, devait le culbuter s'il ne lui laissait p^s le passage libre ; puis il comprit presque aussitôt qu'elle devait être emballée, commt- on <iit, et qu'elle allait infailliblement se tuer, s'il n'intervenait pas.
Rien n'est plus difficile que d'arrêter un cheval qui a pris le mors aux dents ; mais Aurélieni, vigoureux et adroit, résolut d'essayer. Il se campa bravement au milieu de la route, et il attendit, penché sur sa selle et le bras tendu pour saisir les rênes, au moment cii la dame arriverait à sa portée. Il n'attendit pas longtemps, et sa hardiesse lui réussit. L'alezan, pris à la bride par une main de fer, plia sur ses jarrets et se cabra ; mais l'amazone tint bon et maîtrisa l'animal.
Alors, seulement, Biscaroa reconnut la marquise de Briouze. Elle le reconnut aussi, et au lieu de le remercier du service qu'il venait de lui rendre, elle lui dit froidement :
— Ah 1 c'est vous, monsieur î... Pourquoi me barrez-voue le chemin?
— Pardonntz-moi, madame, murmura Biscaros tout décon> tenaocé, j'ai cru que vous étiez en danger, et je...
— Voua m'avez prise pour une novice en équitation. Ras» Eurez-vous, monsieur, il y a trois ans que je monte Ralph. If n'est pas toujours commode, mais il ne m'a pas gagnée à la main. C'est moi qui la lui ai rendue, parce que je ne connais pas de plus grand plaisir que celui de descendre aux allures vives les pentes sablonneuses des dunes. Mon mari prétend que je m'y romprai les os, mais je le laisse dire. Et aujourd'hui je me félicite de m'être livrée à mon divertissement pi^féré, puisqu'il m'a fourni l'occasion de vous parler. Si vous m'aviez rencontrée cheminant au pas sur une route droite, vous m'auriez sans doute évitée.
— Certainement non, madame. J'avais à cœur de vous remercier ît de vous expliquer...
— Je n'ai que faire de vos explications, et vcu.<» ne me devez pas de remerciements ; mais j'ai des reproches à vous adresser, et puisque je vous tiens, je vcus garde. Vous avez jugé à propos
La OBALBT KBS PBBVKarOBBI 67
de ne pas vous montrer au chalet depuis cette sotta aCairp... Vous allez m'y reconduire. Ce sera rotre puûition.
AurélieD ne pouvait pas refuser, quoiqu'il lui en coûtât d'accompagner la dame qui parlait si légèrement de la mort de Gémozac. L'occasion était précieuse pour se renseigner sur l'accueil qui l'attendait à la villa des Psrvenches, et il n'avait garde de la manquer, car il ne leaoit pas du tout à revoii\ ca jour-là. l'étang de Ca^au.
Il s'empressa donc de tourner bride, et la marquise ne le fît pas languir. Elle se plaça à sa droite, et elle lui de but en blanc :
— Je sais tout ce que vous avez souffert. J'ai été informé chaque soir de ce qui se. passait à Arcachon depuis que cette brute de comnùsfcaire vous y a emmené, et j'ai été bien heureuse d'apprendre que l'erreur a été reconnue. Je n'étais pas inquiète ; mais ce n'est pas pour rien qu'on représente la Justice avec im bandeau sur les yeux. Quand elle vous tient, on n'est jamais sûr de sortir de ses griffes. Je la bénis, maintenant que voua êtes libre. Ai-je besoin d'ajouter que j'ai été interrogée et que j'ai fait de mon mieux pour vous défend-re contra mne accusation ridicule?
— Je vous en suis profondément reconnaissant, madame, murmura Biscaros. qui ne disait pa? ca qu'il pensait» car il lui en voulait d'avoir cherché à détourner les soupçons sur !• promis de Bernadette.
— Le juge n'a pas su tirer parti des indications que je lui ai données, reprit audacieusemitnt la m&rquise. Il s'est laissé prendre aux mensonges de l'amant da cette créature dojit ma belle-fiUe s'est coiffée, je ne sais pourquoi. Je persista à croire que le résinier a sur la conscience la mort de ce Gémozac. Mais le fat qu'on a tué ne valait pas qu'on le regrette. Il cherchait à compromettre toutes les femmes, et l'on eaura peut-être plus tard pourquoi il était venu rôder, la nuit, autour du chalet que nous habitons. '
Biscaros se demanda si Mme de Briouzc ne prétendait pas insinuer que le malheureux Sobieski y éiait venu pour Nicole, et il rerut comme un coup au cœur.
Il n'était pas au bout de ses étosnemeats. La marquise ajouta ;
— Jo pardonnerais volontiers à cslui qui, d'un ooup )is
68 LB cnALET D28 PEEVEXCnES
pistolet, a coupé court aux propos et aux actes de ce drôle. En le supprimant, il nous a vengées toutes.
Biscaros tressaillit quand il entendit la grande dame afTicher les mêmes opinions qu«.le vieux La Chamade, et s'il s'abstint de les réfuter vertement, c'est qu'il espérait qu'elle allait les motiver en citant des faits.
Mais au lieu de s'étendre sur ce sujot, elle reprit d'un air dégagé :
— Parlons d'autre chose. Nos relations ont commencé dans des circonstances que ni vous ni moi ne pouvons oublier. Je compte qu'elles n'en resteront pas là. J'attendais votre visite et je ne l'ai pas reçue, mais vous me la ferez en Périgord. Je pars après-demain, et vous serez le très bienvenu au château de Mensignac, où je vais passer trois semaines. ^
C'est convenu, n'est-ce pas?
— J'aurai l'honneur de voir demain à la villa M. le marquis de Briouze, répondit évasivement Aurélien.
— Ah 1 vous tenez à être invité par mon mari? Il vous invitera, n'en doutez pas, et il vous invitera par écrit, car je vous préviens que vous risquez fort de ne pas le rencontrer au chalet avant notre départ. Il est allé, ce malin, à Bordeaux, prendre congé de quelques amis, et il ne rentrera que demain soir. Me voilà veuve pour vingt-quatre heures... et je ne ai'en plains pa3.
— Mais vous n'êtes pas seule, objecta timidement Biscaros. Mlle de Briouze n'a pas quitté la villa des Pervenches.
— Qu'en savez-vous? interrompit la marquise. Est-ce que vous l'avez vue?
— Non, madame ; c'est sa femme de chambre qui me l'a dit.
— Comment! cette ûlle s'est permis d'aller vous relancer à Arcachon?
— Je l'ai rencontrée en traversant la forêt.
— Et éile a eu l'impudence de vous adresser la parole ! Allons, décidément, nous ne pouvons pas garder à notre service une drôlesse qui passe la moitié de son temps à courir IfcS chemins. J'obtiendrai de mon mari qu'il la renvoie. Nicole apprendra à se passer d'elle... et ce sera fort heureux. Du reste, cette Cadichonne vous a bien renseigné. Ma belle-fille est restée au chalet, mais c'est comme si j'étais seule, car nous
E.S OHALBT DBS PBBVÏNCIiES 69
ne nous voyons pas quand son père est absent. EFle a son appartement^ et elle ne met jamais les pieds dans le mien... qui est au môme étage, mais à l'autre bout de la villa... Et nous ne nous croisons même pas dans les escaliers, car j'en ai un qui ne sert qu'à moi et qui donne directement dans la forêt par une porte dont j'ai la cleî.
Cette indication précise avait si bien l'air d'une invite, que Biscaros rougit pour Mme de Briouze, qui ne rougissait jamais. Il ne tenait nullement à en profiter, et, pour éviter d'y répondre, il ne trouva rien de mieux que de dire :
— J'ignorais que Mlle de Briouze vivait à part.
— Oh I répliqua en souriant la marquise, nous nous asseyons à la même table et nous nous faisons bon visage ; mais elle me déteste, et j'avoue qu'elle ne m'est pas sympathique. C'est dans l'ordre. Belles-filles et belles-mères ne peuvent guère s'accorder. Je vous jure pourtant que je ne veux que du bien à Nicole, et que ce n'est pas ma faute si nous ne vivons pas en bonne intelligence. Elle a un caractère très difficile, et, qui pis est, elle ne se plaît qu'avec des gens audessous d'elle: C'est ainsi qu'elle s'est attachée à cette Bernadette, une dévergondée hypocrite qui finira par la compromettre. C'est même déjà fait, je le crains, car dans la colonie étrangère on commente beaucoup la mort de ce Bordelais ridicule... On se demande ce qu'il venait faire, la nuit, près du chalet que nous habitons.
Sur un geste significatif d'Aurélien, la marquise, s'apercevaut qu'elle allait trop loin, se hâta d'ajouter :
— Je ne prétends pas que Nicole l'y ait attiré, mais il court des bruits fâcheux, et si M. de Briouse ne mettait pas ordre aux imprudences de sa fille. Dieu sait ce qu'il en résulterait.
C'était un acte d'accusation en règle que la belle Dolorès formulait contre la pauvre Nicole qui n'était pas là pour se défendre. Aurélien ne voulait pas croire à ces insinuations perfides, et pourtant elles le troublaient jusqu'au fond de l'âme.
« Calomniez ! il en reste toujours quelque chose », a écrit Beaumarchais dans le Barbier de Séville.
AuréHen doutait déjà de celle qu'il aimait.
— Heureusement, nous partons, reprit la marquise ; nous
yO tS OHAtïT DBS PERVEWCHB8
(piittons ce pays <}»« je maudirais, si nous n'y avions pas fait connaissance avec vous, monsieur, qui compterez maintenant parmi nos amia.
Biscaros reçut sans broncher ce compliment à brûîe-poorpoint, et la dame continua :
— Plus heureusement encore, Nicole se mariera cet hiver.
— Cet hiver 1 répéta Aurélien qui tombait de son haut.
— Oui, c'ejit à peu près décidé. Ce mariage convient à M. de Briouze, et je l'approuve de tout mon cœur. ïl y manque le consentement formel de Nicole. Elle est, comme toutes les jeunes flUes, peu pressée de s'enchaîner, et les mauvais conseils que lui donne cotte Bernadette la retiennent... Mais elle ne fera pas la folie de refuser un galant homme qui est très épris d'elle et très lié avec son père.
Un coup de massue qu'il aurait reçu sur la tê-te n'aurait pas mieux assommé le pauvre Auréhen que ne le fit cette conûdence inattendue.
— Vous le verre;^ bientôt, «i, comme nous l'espérons, vous nous faites l'honneur de venir à Mensignac. Mon mari vous le présentera, et je suis certaine qu'il vous plaira beaucoup, car il est du meilleur monde.
— Se moque-t-elle de moi? pensait Biscaroa abasourdi.
— Cest le vicomte Femand de Saint-Osvin.
Biscaros tressaillit. Il était cûr d'avoir entendu récemment prononcer ce nom^là, mais il ne se rappelait plus dans quelles circonstances.
Tout à coup la mémoire lui revint.
— Il est encore jenns, puisqu'il n'a que trente-cinq ans, continua la marquiset; il est fort bien de sa personne, ii est riche, il est vicomte. Tous nos amis le connaissent et l'apprécient. Nicole ne saurait trouver mieux.
— Je me souviens, maintenant, se disait Biscaros. Ce Saint- Osvin est son amant, ot elle veut lui faire épouser sa bellefille 1 C'est infâme I
Il y avait bien de qttoi s'kidigner, maisBisearosn'apeixevait pas encore le calcul que cachait cette impudente déclaration.
Les caxiseura de la terrasse avaient parlé du vicomte de Saint-Osvin comme d'un homme taré qui s'était impesé à Mme de Briouze, qui la dominait, qui l'exploitait peut-être. Qu'elle en eût ass«x de cette Kaison dangereuse, qu'elle fût
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lasse de subir les exigences de cet intrigant du grand monde, ce n'était pas très surprenant ; mais qu'elle eût l'idée de le marier à Nicole, c'était un comble. Et elle affirmait que le marquis approuvait cet odieux arrangement 1 fille osait même prétendre que Nicole n'y répu^'Hait pas 1 Do quelle pâte, ou plutôt do quelle fange étaient donc pétri^tous ces nobles personnages?
Cette Espagnole titrée ne valait pas la Cadichonne qui aimait au grand jour un beau garçon de sâ caste. Ce mari qui tolérait les écarts de sa femme et qui jetait sa fille dans les bras d'un misérable ne valait pas le vieux résinier La Chamade, qui se vantait d'être prêt à commettïe un crime pour l'amour de son fils Pierre.
Et Nicole se prêtait à l'accomplissement des honteux desceins d'une belle-mérn détestée! Nicole, l'angélique Nicole, qui avait larissé croire à Aurélieu qu'elle l'aimait, obéissait, sans se révolter, aux volontés de cette femme 1
Ignorait-elle que M. de Saint-Osvin était l'amant de la marquise? On pouvait le supposer, mais ce n'était pas une excuse suffisante, et Aurélien se demandait si la marquise ne mentait pas en disant que Nicole était résignée à accepter le mari qu'on lui proposait.
Il ne devinait pas encore pourquoi Mme de Briouze voulait se débarrasser de son amant.
L'avaient-ils calomniée, ces messieurs qui, au casino d'Arcachon, pailaient tout haut de ses relations avec ce Saint- Osvin comme d'un fait connu de tout le mondb? Avait-elle été aussi la maitrs-sse de Gémozac? Et par qui voulait-elle donc les remplacer?
Aurélien ne parai.^ait pes s'en douter, et il fallait qu'il fût le moins fat de-s hommes pour ne pas avoir déjà compris que la marquise Dolorès avait jeté sur lui son dévolu de femme passionnée.
Les yeux de cette Andalouse le lai disaient assez, car elle avait une façon de regarder les hommes de son choix qui ne leur laissait auoun doute sur ses intentions. Et elle avait pris soin de les souligner, «près l'interrogatoire du commissaire de police, en murmurant à l'oreille de Bis-^aros ces mots significatifs : « Souvenez-vous que je vous ai sauvé 1 t
Mais les amoureux n'entendent «t no voient que leur pré-
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férée, et Biscaros était amoureux fou de Mlle de Briouze.
— Le mariage se fera à Paris, et je compte que vous y assisterez, reprit imperturbablement la marquise.
Mais n'êtes-vous pas d'avis, comme moi, que de toutes les allures tù pas est ia plus fatigante, parce qu'elle est la plus ennuyeuse? Un temps de galop, voulez-vous?
Et, sans attendre la réponse d'Aurélien, l'ardente Espagnole éperonna son cheval, qui partit à fond de train.
L'occasion était bonne pour la planter là ; mais Biscaros n'en profita pas, d'abord parce qu'il avait encore des éclaircissements à attendre de la belle-mère de Nicole, et aussi un peu par amour-propre de cavalier. Il ne voulait pas avoir l'air de s'arrôter' devant les obstacles de toute espèce qu'elle abordait avec une rare intrépidité. Elle descendait, bride abattue, les pentes les plus roides et elle franchissait, la n*.ain haute, les arbres tombés qui barraient parfois le chemin.
Il fallait bien lui rendre cette jiLstice qu'elle montait à merveille et qu'elle n'avait peur de rien.
Biscaros, qui n'était pas timide non plus et qui était solide en selle, ne pouvait pas faire Hioins que de la suivre, quand C3 n'eût été que pour lui porter secours en cas d'accident.
Où courait-elle ainsi, à cette allure folle?
Au lieu de continuer sur la routo de -la ville d'hiver, elle s'était jetée tout à coup dans un sentier hérissé de grosses pierrefe, coupé par de profondes ravines et souvent obstrué par des broussailles épineuses. Et elle allait, courbée sur l'encolure de son cheval, sans se soucier des cailloux contre lesquels il buttait, ni des ronces qui déchiraient son habit d'amazone. Biscaros faicait de son mieux pour la rattraper, mais son « hack » landais n'était pas en état de lutter de vitesse avec le demi-sang qui portait l'audacieuse marquise, et il ne tarda pas à la perdre de vue.
Quand il la retrouva, au tas d'un escarpement qu'il avait eu beaucoup de peine à gravir et encjore plus de peine à descendre, elle était assise sur une roche moussue, et son alezan haletait, les rênes sur le cou.
Il y avait îà ce qu'on rencontre rarement dans la forêt d'Arcachon : un amoncellement de pierres surplombant une source. Des chênes verts, presque séculaires, entouraient une sorte d'arène circulaire, tapissée de bruyères, et de grands
bouleaux au tronc blanc se dressaient comme des fantômes dans les sombres lointains de la forêt.
La marquise, évidemment, connaissait déjà ce creux fait à souhait pour servir de déccr à une scène de roman, et peut-êt/e n'y était-elle pas venue sans intention.
Ses cheveux noirs s'étaient dénoués pendant cette course écheve'ée, ses joues pâles ^'étaient colorées, et ses yeux étincelaient. Elle était superbe ainsi, cambrée dans une étroite amazone qui moulait ses formes opulentes et fouettant ses petits pieds du bout de sa cravache que tenait sa main finement gantée de noir.
— Vous m'avez fait peur, lui dit Aurélien qui s'était empressé de mettre pied à terre. C'est un miracle q-ue votre cheval ne se soit pai abattu sur ce chemin de casse-cou. Pourquoi jouer ainsi avec votre vie?
— Je voulais voir si vous joueriez la vôtre pour me rejoindre. Ma devise, c'est : « Qui m'aime me suive... » et vous m'avez suivie, ajouta Dolorès en regardant fixement Biscaros.
Et comme il baissait les yeux, sajis relever cette déclaration peu déguisée, elle reprit :
— Il paT'aît que votre devise n'est pas la mienne. Biscaros, en ce moment, cherchait, sans le trouver, un
moyen de se tirer honnêtement d'une situation scabreuse qu'il n'avait pas prévue.
— Nous ne sentons pas de même, continua la marquise. Je m'en afflige, mais je ne m'en étonne pas... personne ne m'a jamais aimée.
Et sur un geste d' Aurélien qui exprimait un doute poli :
— Non, monsieur, et jon'ai jamais aimé personne, repritelle audaciousement. Je me suis mariée très jeune et sans savoir ce q-ae je faisais. J'ai appris trop tard que la vie n'est rien sans l'amouT. Ah ! les hommes sont heureux 1 ils sont libres d'aimer à leur fantaisie. J'aurais voulu être homme... et, toute femme que je suis, jai rêvé souyent de braver les préjugés du monde, de m'enfuir au pays où je suis née... au pays du soleil, et de m'y cacher avec celui que j'aurais choisi.
Cette fois, le langage de la dame était clair. Il n'y manquait que le nom de l'amant rêvé, et ce nom, Auréhen le devinait.
On ne répond à de telles ouvertures qu'en tombant aux genoux de celle qui les fait, et le tapis de mousse que foulait
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Aurélién semblait l'inviter à prendre immédiatement cette post'ire, chère aux jeunes premiers de comédie. Mais il n'y songeait guère. Il ne s'était pas encore trouvé à pareille fête, et il souhaitait d'être à cent lieues de ce tête-à-tëte qui ressemblait assez à un guet-apens tendu par Dolorè;. Et il sentait bien que dédaigner Im avancée de cette marquise endiablée, c'était lui faire une injure qu'elle ne pardonnerait jamais.
Heureusement, elle se méprit sur la cause de son Hlence. Elle crut que la perspective d'un enlèvement suivi d'uu amour éternel effarouchait ce Bordelais bien avisé, et, comme elle ne tenait pas du tout à ce tendre voyage à deux, elle se hâta I d'ajouter :
— C'est une chimère, je le sais, et je me contenterais d'un bonheur moias romanesque... mais je ne puis plus vivre comme jo vis depuis quinze ans. Mon mari ne m'a pas comprise, ïl s'est persuadé que je l'ai é.pousé pour être marquise .. moi qu: suis d'une race aussi noble que la sienne... et que, pour faire de moi la plus heureuse des femmes, il lui suffisait de satisfaire tous mes caprices. Il n'a pas deviûé comment je voulais être aimée. Ah ! j'ai plus d'uno fois envié le sort des petites ouvrières que, de^ fenêtres de mon hôtel, à Paris, je voyais passer au bras d'un amoureux, pauvres comme elle.". Elles n'ont pas de maître, celles-là 1 elles ne sont pas obligées de compter avec le monde... elî-5.s vont où leur cœur les mène... et encore maintenant, il m'arrive d'envier cette Bernadette qui a jeté son bonnet de Cadichonne par-dessus tous les pins de Isi foret d'Arcachon. Elle a u.i amant qu'elle a pria parce qu'il lui plaisait. Ce résinier est peut-êtne un assassin ou un voleur. Qu'importe? L'homme que j'aimerais commettrait tous les crimes... je l'aimerais quand même. Comprenet-vous?
Biscaros ne comprenait que trop : !a marquise se jetait à sa tète, et, ce qui eét bien pis, elle le prenait ou elle feignait de le prendre pour l'assassin de Gémozac.
Ainsi s'e^xpliquait le t souvenez-vous que je vous ai sauvé » qiie, le soir du crime, elle avait murmuré à son oreill-^, comme une prière... ou comme une menace, car elle sous-entendait peut-être : « Si vous me dédaigniez, je vous dénoncerais. »
La situation, qui n'était qixe scabreuse, tournait au tragique. Cette enragée d'amour commençait à l'effrayer, non
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pei!i poQi' lui-mem^, puisqu'il était innocent da menrtre, mais pour Mlle de Briouie. Il entrevoyait un complot tramé par la marquise contre sa belle-fille, et il peneait que Bernadette avait raison de dire que Nicole aurait bientôt besoin de l'appui de tous ceux qui l'aimaient.
L'Espagnole maintenant lui faisait horreur. Il ne s'était pas laissé prendre au verbiage sentimental qu'elle venait de lui débiter, et il voyait clairement ce que voulait cette femme qui se disait incomprise et qui prétendait rêver d'amour pur : elle voulait remplacer l'amant dont elle était lasse par un amant plus jeune et plus robuste, — à l'instar de Marguerite de Bourgogne qui en changeait, dit-on, tous les soirs, à la tour de Nesle. Le cœur n'y était pou? rien.
Et elle était là, assise daiois une pose alanguie., le visage en feu, les lèvres entr'ouvertes, les yeux allumés. Évidemment elle attendait mieux qu'une réponse à sa déclaration effrontée. Elle attendait des actes.
— Vous vous taisez? reprit-ella lentsrûont. N'avez-vous donc rien à me dire?
Et son regard provocant commentait ses paroles.
Cette fois, c'était trop, et Biscaros, indigné, allait éclater, an risque de se faire une ennemie raortelie.
I^e hasard vint à son secours. Un bruit da voix qui s'appelaient frappa son oreille.
— On vient de ce côté, dit-il en montrant ua chemin qui débouchait dans la clairière et qui n'était pas celui que Mme de Brioure avait pris pour y arriver.
Elle se leva brusquement et elle écouta. On n'entendait plus les voix, mais on entendait distinctement des pas de chevaux bronchant sur itn sentier pierreux. Quelques touristes sans doute qui exploraient la forêt. La marquise les donnait probablement à tous les diables, car elle fronçait le sourcil et elle serrait les dents ; mais ello^ redevint très vite maîtresse d'elle-même.
— Il est inutile qu'on nous trouve lei, dit-«lle avec un sang-froid qui prouvait bien qu'elle n'avait pas un seul instant perdu la tête. Il est inutile aussi 'que vous m'accompagniez au chalet. Âideï-moi à remonter à «heval et rentrez à Arcachon.
Heureux de s'en tirer à si bon marché, Biscaros s'empressa
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d'obéir. Il tendit sa main au pied mignon de Mme de Briouze, qui sauta en selle avec la légèreté d'une écuyùre consommée ; il lui remit les rênes et il ne profita pas de l'occasion, même pour serrer le bo'ut des doigts de l'inflammable belle-mère de Nicole. Après tout, il n'avait que vingt-cinq ans, et il craignait de se brûler à ce contact.
— Nous serons à Mensignac après-demain soir ; n'oubliez. pas qu'on vous y attend, reprit-elle en lui adressant un geste d'adieu qui ressemWait beaucoup à Tenvoi d'un baiser.
Et, d'un vigoureux coup de cravache, elle enleva son alezan pour le lancer sur la route malaisé© qu'elle avait déjà parcourue.
Il était temps qu'elle disparût, car presque aussitôt la cavalcade providentielle déboucha de la forêt.
C'était une joyeuse bande de Bordelais, en déplacement de vacances, perchés sur des chevaux de louage et échangeant de gais propos sur un diapason à être entendus d'un quart de lieue. Ils avaient amené avec eux trois horizontales du cru, très connues au café de la Comédie et sur les allées de Tourny.
Biscaros, qui ne vivait pas en ermite, avait quelquefois soupe avec elles. Il s'ensuivit qu'elles ne se privèrent pas de l'interpeller dès qu'elles l'aperçurent, et comme l'un des cavaliers avait été son camarade, il fut bientôt entouré. Il lui fallut répondre à des questions embarrassantes. On lui demanda ce qu'il faisait là, et une des demoiselles se mit à lui parler en ricanant de la mort do Gémozac qui, de son vivant, jouissait d'une certaine notoriété dans le demi-monde bordelais. Les hommes le regardaient en dessous, et son ancien camarade montrait peu d'empressement à renouveler connaissance.
Biscaros saisit ce prétexte pour couper court à des colloques pénibles. Il tourna purement et simplement le dos à ses compatriotes, qni se décidèrent sans peine à passer leur chemin. Toute la chevauchée s'en alla par le même sentier que la marquise, laissant Aurélien à ses réflexions qui n'étaient pas gaies.
Cette m-ilencontreuse rencontre lui donnait comme un avant-goût de l'accueil qu'il trouverait à Bordeaux, lorsqu'il y reparaîtrait. L'opinion de ces viveurs de troisième catégorie lui importait peu ; mais ses amis d'autrefois ne lui feraient peut-être pas meilleure mine, et, dans le doute, il se jiu'a de
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secouer, comme on dit, la poussière de ses souliers sur sa ville natale, où l'on se montrait plus séTère que 1« juge qui l'avait fait mettre en liberté.
Du reste, il ne gardait pas rancune à ceux qui venaient de l'éclairer sur ce point et de le délivrer si à propos des élans passionnés de la marquise Dolcrès. Il les laissa s'éloigner, avant de remonter à cheval, et il se dirigea du côté opjposé, bien résolu à suivre le dernier conseil de Mme de Briouïe, c'est-àdire à regagner directement Arcachon.
Quant à la \nsite au château de Mensignac, c'était autre chose. En quittant Bernadette, au bas du Truc de la Truque, Aurélien était décidé à accepter une invitation qui le mettrait à même de revoir Nicole et de lui venir eu aide. Maintenant, il hésitait. Il avait peur de la marquise et peur surtout du ridicule. L'assaut qu'il venait de subir se renouvellerait certainement. Or, il manquait de vocation pour jouer à perpétuité le rôle de Joseph, et il ne se souciait pas de s'exposer encore aux tentatives de cette Putiphar d'Andalousie. Et s'il les repoussait, la colère de la dame retomberait sur Nicole. Que ferait-il d'ailleurs dans ce château où il rencontrerait sans doute le futur mari de Mlle de Briouze? Certes, il eût été heureux de confondre ce viconrte taré, s'il parvenait à acquérir la certitude de sa liaison avec la marquise ; mais Nicole l'aiderait-elle à démasquer cette marâtre et son complice? Auraitelle assez d'énergie pour leur résister? L'aimait-elle, seulement?... Bernadette l'affirmait : quelles preuves en avait-il? Nicole ne le lui avait jamais dit, et la Cadiclionne pouvait se tromper.
Biscaros aurait pu se demander si la marquise ne mentait pas en parlant du mariage de sa belle-fille comme d'une chose arrêtée. Il ne lui vint pas à l'esprit d'en douter. Et plus il pensait aux incidents de cette matinée mouvementée, plus il inclinait à croire qu'il ferait sagement d'en revenir à son premier projet, qui était d'aller passer un an à l'étranger.
Il avait mis son cheval au trot, dès qu'il s'était trouvé en chemin droit, et il ne tarda guère à déboucher sur le boulevard de la Plage, qui est à Arcachon ce que le boulevard des Italiens est à Paris. C'est à l'endroit le plus fréquenté de cette longue voie qu'est situé le Grand Hôtel qu'il n'avait pas quitté, de peur qu'on ne crût pas qu'il s'y trouvait déplacé. 11 des-
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cendit au bas de perron, rciait son eheval à un palefrenier et entra vivement pour faire ses préparatifs de départ> U roolait filer le soir môme sur Paris et de là en Suisse.
Au bureau de l'hôtel, on lui présenta un petit paquet et urj£ lettre qu'il emporta dans sa chambre et qu'il y décacheta sans se presser, car il n'attecdait aucun message intérfe&sant. U fut bien surpris de voir que la lettre était du marquis.
« Monsieur, lui écrivait oe gentilhomme, j'ai été on ne peut plus satisfait d'a,pprendre l'heureuse issue de votre désagréable aventure, et j'espère que voua m'avex pardonné d'avoir douté un instant qu'elle se terminât bien. Pour me prouver que vous n'avez pas gardé un mauvais souvenir des tristes instants que vous avez passés à la villa des Pervenches, voulez-vous 'accepi;=!r pour quelques jours l'hospitalité que je serais charmé de vous offrir à Mensignac? Ma femme me charge de vous rappeler que vous nous avez promis au moins une visite, et vous trouverez k Périgueux ncCre ami commun, Adliémar de Caussade, qui se chargera àa vous amener au cb&teau. C'est convenu, n'est-ce pas? Nous vous attendons, c Votre tri^s dévoué,
c Henri db Bkiouzb. »
Après avoir lu, Bisearos &« pouvait plus douter des bonnes dispositions du marquis ; mais une sexile ligne de la main de sa mie l'aurait touché bien davantage.
Il jeta sur la table cette lettre à laquelle il ^ proposait de ne pas répondre, et il déAt négligemment le paquet enveloppé de papier de soie qu'on venait de lui remettre. A sa grande surprit^e, il y trouva un carnet à couverture d'ivoire, un de ces microscopiques carnets de bal où les jeunes filles inscrivent les contredanses accordées à des cavaliers qu'elles désignent quelquefois par des appellations de fantaisie, faute de cavoir leur nom. Ce camel, marqué aux initiales N. B., appartenait à Mlle de Briouze. Aurélien l'ouvrit avec une émotion indicible, et y lut, en tête d'une page, mi nom et une date : ■ 19 juil> let — d'Artagnan. *■
La date, Aurélien ne l'avait pas oubliée. C'était celle d'une soirée au Casino, où il avait, pour la première fois, invité Nicole qui ue le connaissait pas encore, et qui, £ur son cambt.
LS OBALST DÏS fSRVBNCHBS 79
avait écrit : t d'Artagnan i, parce qu'elle trouvait que ce jeune homme ressemblait au plus charmant des mousquetaires d'Âlex&ndre Dumas. Et plus tard, au bas de la mAme page, elle cvait ajouté ces» trois mots, datés du matin même :
t 11 septembre. — Venez me sauver. »
Aurélien faillit suffoquer de joie. Nicole l'appelait à son secours I Nicole l'aimait, puisqu'elle s'adressait à lui ! Il oublia en une seconde la dangereuse marquise et son indigne amant, et il s'écria, comme si Nicole avait pu l'entendre :
— Me voici I je viens I
Le sort en était jeté. Quoi qu'il en dût. arriver, Aurélien Irait au château de Mensignac. S'ii avait pu prévoir l'avenir, il aurait p8ut-£tre hésité.
En ce temps-là, Périgueux n'était qu'une petite ville ; mais on n'aurait pas trouvé la pareille dans toutes les provinces de France, pas même dans celles du Midi, où Ton aime tant ]« plaisir. On s'amusait à Périgueux presqiae autant qu'à Paris, — toutes proportions gardées, bien entendu.
On n'y déployait pas autant de luiej la promenade de Toumy n'aurait pas pu faire concurrence au bois de Boulogne, et, comme disent les boulevardiers, ça manquait de femmes, — c'est-à-dire d'horizontales, — car le vrai monde en comptait beaucoup, de très jolies et de très élégantes. On y faisait la fôte avec un entrain sans égal. Ce n'étaieut que dîners abondamment trufiés et copieusement arrosés, soupers fins avec des cabotines de passage et grosses parties de jeu au cabaret et ailleurs. Si le baccarat naquit à Agen, il a grandi à Périgueux, et c'est de là qu'il fut importé à Paria il y a une cinquantaine d'annéos.
Dana cet heureux département de la Dordogne où Rabelais aurait dû voir le jour et où se serait plu l'a venturier Casanova, qui taillait autrefois le pharaon à Venise, on ne songeait alors qu'à vivre gaiement. En bas comme en haut de l'échelle sociale, la table était la grande affaire, — la table à manger et la table à jjouer. Un vieux dicton prétend que les Gascons
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viennent au monde avec une épée dans une main et une carte dans l'auti'c. Pour les Périgourdins, à la carte ou aurait pu ajouter une fburchette.
On voyait chez eux ce qu'on n'a jamais vu en Bretagne ni en Normandie, où l'on boit sec ; on voyait les paysans ponter dans la rue, les jours de marché, contre des banques en plein vent, et perdre bravement le prix d'une vache ou d'un cochon vendus sur le champ de foire.
Tout est bien changé depuis la guerre, et du reste ces viveurs du Périgord ont eu de tout temps des mérites sérieux. Leur pays est une pépinière de grands hommes, à telles enseignes qu'ils ne savent plus où caser leurs statues. Toutes leurs places pubhques en ont une, depuis Montaigne jusqu'au maréchal Bugeaud.
Biscaros était venu assez souvent à Périgueux. Il y avait des amis, et comme il ne haïssait pas le jeu, il s'était déjà fait présenter au cercle le mieux fréquenté de la ville, — le cercle de la Philologie, ainsi nommé l'on ne sait pas pourquoi, car on ne s'y est jamais occupé de belles-lettres. C'était le Jockey- Club de l'endroit, le rendez-vous de toute la gentilhommerie des environs, qui n'est pas fière et qui fraye volontiers avec la riche bourgeoisie citadine. La fusion s'opérait alors autour d'un tapis T«rt, et Biscaros s'était lié avec M. de Caussade, qui, plus tard, au casino d /ircachon, l'avait présenté au marquis de Briouzc.
Cette fois, ce n'était pas pour tenter la fortune au baccarat que Biscaros venait de débarquer à l'hôtel de France, célèbre dans tout l'univers gastronomique par l'excellence de ses terrines aux truffes. Biscaros accourait au secours de Mlle de Briouze qui l'avait appelé d'une façon aussi ingénieuse que touchante, en lui envoyant ce carnet de bal, souvenir de leur première rencontre.
L'amoureux Auréhen ne s'était arrêté que vingt-quatre heures à Bordeaux, pour y régler ses comptes avec son banquier et pour y prendre de quoi passer l'hiver à Paris, où il comptait aller tout droit en quittant le Périgord. Officiellement, il arrivait pour se rendre à l'invitation de M. de Briouze ; mais, au vrai, c'était uniquement pour revoir et pour soutenir Nicole qu'il s'était décidé à s'exposer de nouveau aux attaques amoureuses de la marquise. Et, avant de se montrer au châ-
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teacu U tenait à s'aboucher d'abord avec M. de Caussade qui
devait l'y conduire.
Ce gentilhomme habitait la ville, faute de posséder un manoir seigneurial, celui de ses aïeux ayant été vendu, avec les terres, pour payer les dettes d'une jeunesse orageuse, et M. de Caossade ne s'en portait pas plus mal. Il lui restait de quoi vivre, et il menait une existence agréable ; choyé par les douairières à cause de ses belles façons, recherché par la jeunesse dorée à cause de sa gaieté et de son esprit, il était resté, contrairement au proverbe, « prophète en son pays ».
Sous îe patronage de cet aimable indigène, Biscaros était sûr d'être bien accueilli à sa rentrée dans la société périgourdine, qu'il avait fort négligée depuis deux ans. Biscaros s'inquiéta donc d'abord de trouver son introducteur, et ce n'était pas très facile, car Adhémar de Caussade dînait en ville à peu près tous les soirs. Mais il allait régulièrement finir sa nuit à la Philologie, et Biscaros jugea qu'il ferait bien d'aller l'y rejoindre vers dix heures.
Il fit donc longuement honneur au plantureux repas qu'on lui servit à l'hôtel, et à dix heures un quart il s'achemina, en fumant son cigare, vers le cercle qui n'était pas loin. Il en faisait partie 4 titre de membre étranger. Il avait par conséquent le droit d'y entrer sans se réclamer de personne, et il y monta. Il n'y vit point celui qu'il cherchait, mais il y trouva nombreuse compagnie, plus nombreuse qu'il ne s'y attendait. La partie était en pleine activité. Trente joueurs, les uns assis, les autres debout, entouraient une longue table.
Auréheo, en s'approchant, recueillit des incUnations de tête qui lui prouvèrent qu'on ne lui tiendrait pas rigueur, quoique son aventure d'Arcachon dût être connue dans la Dordogne.
Il y avait là aussi quelques figures nouvelles pour lui ; entre autres celle du monsieur qui tenait la banque, un homme jeune encore et de très belle prestance, dont la physionomie lui déplut. Ce personnage était ce qu'on appelle un bellâtre, trop blond, avec des traits trop réguliers ; mais il avait des yeux qui ne regardaient jamais en face, des yeux inquiétants. Très élégant d'ailleurs et d'une irréprochable correction de manières. Un type que produit peu la Gascogne. Biscaros, ne se souvenant pas de l'avoir jamais vu à Périgtieux, pensa qu'il
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arrivait de Paris ; mais il fut asseï surpris û» voir qu'on jouait sans cartes. C'était probablement en l'honneur de cet étranger qu'on avait momentanément délaissé le baccarat pour le creps, un jeu qui so joue avec deux dés et que Biscaros connaissait pour l'avoir pratiqué à Bordeaux, où il eut beaucoup de vogue autrefois. Ce monsieur avait devant lui une somme très ronde en or et en billets. Chaque ponte, à son tour, prenait le cornet et jetait les dés que le banquier, après avoir payé ou raQé les mises, ramassait ou remettait dans la corne, lui seul ayant le droit d'y toucher, mais non pas de les agiter ni d« les lancer.
Biscaros, né joueur, ne pouvait pas manquer de s'intéresser à la partie. Elle se poursuivait avec d«8 chances diverses, mais finalement elle tournait toujours au profit du banquier. Un ponte passait deux ou trois fois, et, comme presque tous ceux qui jouaient sur sa main faisaient paroli, le dernier coup était toujours le plus important. Celui-là, il le perdait invariable* ment et presque toujours en amenant deux as, le pdint fatal qui fait gagner la banque.
— An diable! s'écria un hobereau qui venait de voir ratisser ses louis ; ces dés sont ensorcelés.
Et interpellant Aurélien, qu'il connaissait de longue date i
— Mon cher, vous devriez prendre la main. Ça changerait U veine.
— Volontiers, répondit Bis6aros, qui ne reculait jamais, pas plus au jeu qu'ailleurs ; si ces messieurs le permettent.
Le banquier s'inclina en signe d'assentiment ; les pontes dirent oui en chœur, et Aurélien, après avoir posé un billet de cent francs sur le tapis, reçut le cornet que lui passa le dernier décavé. Le banquier y i&it les dés, et Aurélien amena un creps gagnant. Le second coup fut enlevé aussi lestement, et le troisième aussi.
L'étranger blond les paya tous avec une parfaite bonne gr&ce, et les masses triplées formèrent un enjeu très sérieux.
— Voilà le coup qu'on perd toujoijrs. Je ne laisse que ma mise première, dit Biscaros on retirant trente-cinq louis.
Les autres, moins prudents, laissèrent tout.
Sans prononcer un seul mot, le banquier, de sa main longue et blanche, couvrit les deux cubes d'ivoire, les releva lentement et les laissa tomber dans le cornet que lui présenta Biscaros.
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— Secouez-lfls bien et jetes-Ias très fort, cria un des pontes ; c'est le seul moyen d'amener un bon peint.
\urélien se confornva à cette injonction, ei l'un des dés, V ...oureufi^ment lancés, après avoir heurté une tabatière qu'uD , cate superstitieux avai^ placée devant lui comme fétiche, iebondit sur le tapi& vert et alla roulev sur le parquet de la scdle. L'autre dé, qui n'était pas sorti de la table, marquait i un,
— Le coup est nul, dirent les j'oMcacs.
— Pardon, messieurs 1 répliqua froidement le banquier ; la règle du creps dit que tout dô resté sur le tapis doit compter. Je prie monsieur de vouloir bien ramasser celui qui est tombé, le replacer danâ un cornet et le lancer de nouveau, a lin de compléter le point.
C'était, en effet, la règle, «t personne ne réclama.
— Qu'à ce]a ne tienne, murmura Biscaros en de baissant. Ahl l'autre dé marque anâsi un asl Deux as, c'est le creps perdant. Nous l'avona échappé belle. Décidément, ces dés ont une tendance prononcéo à montrer toujours la môme face.
En disant cela, il faisait sauter daos sa main celui qu'il avait ramassé, et il se mit à le lancer à plusieurs reprises sur le tapiâ.
— Toujours des as 1 s'écria-t-il ; c'est biuurre. Cette constatation jeta un froid.
— Ce sont les dés du cercle, dit le banquier, il faut les changer.
— Il ne suffit pas de les changer, rectifia Biscaros ; il faut les vérifter, car je soupçonne qu'ils sont pipés.
— Vous ne mo soupçonnez pas, je suppose, de les avoir introduits à la partie? demanda d'un air hautain le gentleman aux favoris blonds.
— Je commence par les confisquer, répondit Biscaros en les empcchant.
— Il n'y a qu'à les scier pour voir s'ils sont plombés, dit un ponte bien avisé.
— Et à annuler le coup, ajouta un des perdants.
— Parfaitement, messieurs, dit l'imperturbable banquier. Le coup est nul, et voas pouvez retirer vos mises.
Ils ne se fifent pas prier pour reprendre leun enjeux très compircmis, mais quelques enragés s'écrièrent :
— Ce n'est pas une raison poux* aiTêter la partie.
— Je suis à vos ordres, messieurs ; seulement, pTus de creps... je vais, si vous voulez, vous tailler un baccarat.
Croire que ce fâcheux incident refroidirait l'ardeur des pontes, c'eût été bien mal connaître le caractère des Gascons. Ceux-là, plutôt que d'aller se coucher, auraient joué aux billes, comme les enfants, eu à la drogue, comme les troupiers.
La proposition fut acceptée avec enthousiasme et à l'unanimité, moins Aurélien qui commençait à s'apercevoir que personne ne le souten'ait.
— Veuillez sonner pour demander des cartes, reprit le banquier. J'espère qu'on ne dira pas qu'elles sont biseautées. Quant aux dés, que monsieur a jugé à propos de mettre dans sa poche, s'il veut bien prendre la peine de me les rapporter ici, demain soir... qu'ils soient bons ou mauvais... je serai charmé de le mettre en rapport avec deux de mes amis. Je passerai toute la journée de demain à la campagne, mais je rentrerai à Périgueux vers onze heures, 8t monsieur ne perdra rien pour avoir attendu.
Ce fut dit avec une assurance qui déconcerta Biscaros, et sur un ton de persiflage cpji le piqua au vif. S'il s'abstint de répliquer par une insolence à cette provocation peu déguisée, c'est qu'il fte se souciait pas d'engager une querelle avec un inconnu dans un cercle où il ne se trouvait qu'en passant. D'ailleurs, il voyait très bien qu'on le prenait pour un troublefête, un grincheux, ce qu'on appelle, en argot du boulevard, un empêcheur de danser en rond.
Ces Périgourdins aimaient mieux courir la chance d'être volés au jeu que de prendre parfi pour un Bordelais qui déran^ geait la partie.
Biscaros eut le courage de se borner à répondre :
— Très bien, monsieur. Demain soir, mes témoins s'entendront avec les vôtres. Je vais remettre les dés au gérant du cercle, qui les fera examiner par un expert.
— Oui... oui... une enquête... ça suffira...
— Nous perdons notre temps.
■^— Combien y a-t-il en banque?
Ces exclamations partirent de tovjs les côtés, et Biscaros, lâché par tout le monde, tourna le dos à ces aiTolés et s'éloigna de la table, aussi mécontent de lui-même que des autres. Il
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venait de donner un coup d'épée dans l'eau et de commettre une sottise, car après tout il n'était pas sûr de son fait.
Les dés étaient peut-être bons, et s'ils étaient plombés, la fraude n'était peut-ôtre pas imputable au banquier. Ils n'avaient pas toujo-urs amenés les as, ces dés malheureux, et pour leur en siibtitucr de faux, sous les yeux d'une nombreuse galerie, il aurait fallu que ce déplaisant personnage eût reçu de Robert-Houdin des leçons de prestidigitation.
Il paraissait d'ailleurs jouir à Périgueux d'une notoriété qui le mettait à l'abri du soupçon, et il devait se sentir bien fort de sa situation et de sa bonne renommée pour prendre avec cette indiUérence dédaigneuse une accusation de tricherie. D'où sortait- il? Qui était-il? Biscaros n'en avait pas la moindre idée, et il n'y avait là personne à qui il pût s'en informer. Les joueurs étaient fort occupés à mêler les cartes qu'on venait d'apporter, et il ne voulait pas interroger un des domestiques du cercle. Il se décida à attendre M. de Gaussade, qui ne pouvait plus tarder teaucoup, et il passa dans la salle de lecture pour voir s'il n'y était pas. 11 eut l'heur de l'y trouver, lisant un journal, et de l'y trouver seul.
Adhémar de Gaussade était un gentilhomme d'une cinquantaine d'années, qui paraissait beaucoup plus jeune et qui avait fort grand air avec sa physionomie grave et sa taille de cinq pieds dix pouces. Il aurait fait si bonne figure à la cour de Louis XIV, cpi'on se le représentait volontiers vêtu comme on l'était au siècle du Roi-Soleil. Il aurait porté admirablement la longue rhingrave, la veste brodée et la majestueuse perruque de Versailles d'autrefois ; mais, en dépit de son apparance imposante, c'était le plus aimable compagnon qu'on pût rêver, et le costume de notre temps lui allait fort bien aussi. A Bordeaux, où il se rendait assez souvent, il avait pris Biscaros en affection. Ayant eu dans sa jeunesse beaucoup de duels et beaucoup de bonnes fortunes, il se voyait revivre en la personne de ce garçon qui plaisait aux femmes et qui n'avait peur de rien.
Dès qu'il l'aperçut, il se leva, il lui ouvrit ses bras et il s'écria en lui donnant l'accolade :
— Enfin, vous voilà I Je suis ravi de vous voir et j'ai un tas de choses à vous dire. Venez vous asseoir avec moi dans un coin... Nous causerons.
88 tZ OHALST DBS I^SBVSTTCIXBS
Et ïi l'entraîna amjcàiement txu un divan, tout au fond de la salle de lecture.
Vivement touché de cet aecneil, dont il avait pu douler avant de revoir son vieil ami, Aurélien ne songea point à le questionuer pour commencer. Il avait tout le temps de sa renseigner sur l'homme aux dés suspects, et il tenait à savoir tout d'abord comment M. de Caussade avait apprécié i'aflaire da chalet.
— Voua connaissez ma triste aventure, dit-iî, et j'espère que vous ne m'avez pas jugé défavorablement.
— Je la connais, comme s-i j'y avais assisté, interrompit Caussade. Briouze m'a amplement renseigné. Comme lui, je suis certain que vous avez été victime d'une série de fatalités, et vous no m'en êtes que plus sympathique. A quelque chose malheur est bon, car vcus avez gagné l'amitié des châtelains de Monsignac. Le père, la fille et la belle-mère vous attendent avec impatience, et je «uis chargé de vous amener chez eur.
— Je le sais. M. le marquis de Briouze m'a écrit.
— Demain, il chasse as sanglier, et nous ne trouverions personne au château, car la marquise chasse avec son mari... La marquise est, comme on dit maintenant, un fusil de premier ordre... mais vo\is êtes invité, et rien ne nous empêche d'aller les rejoindre demain m-atin au rendez-vous où se réuni> ront les tireurs.
— Diable I mais je ne prévoyais pas...
— Qu'on chasserait, et vous n'avez apporté ni f^isil.ni costume? Ça ne fait rien. J'ai tout ce qu'il faut pour vous armer et vo>i8 équiper de pied en cap. Mon neveu est à peu près de votre taille, et il a laissé chez moi tout son harnachement. Nous chasserons toute U journée ; nous revrendrons dîner le soir à Mensignac, où nous aurons déposé en passant nos Vêtements de grande tenue... et vous y resterez quelques jours, si le cœur vous en dit. Votre chambre est prête. Moi, je reviendrai coucher à Périgueux.
— Je reviendrai avec vous-
— Pourquoi? Briouze compte tojm garder toute la semaine, et je vous assure que vous ne le gênerez pas du tout. Il y a au château de quoi loger une douzaine d'in\ités.
— Il faut que demain soir, à onze heures, je sois ici, au cercle.
LTS CHALET DES FBBVBNOHES 87
— Ponr cartonner? Je ne voiis savais pas si Joueur.
— Je ne le suis plus... ou presque plus.
— Eh bien, alors?
— Eh bien I j'ose à peine vous avouer la vérité. Il le faut pourtant, car j'aurai besoin de vous... Voici : en vous attendant, je suis entré dans le sslon de jeu et j'y ai ramassé...
— Une culotte au baccarat?
— Non, une affaire d'honneur.
— Déjà I dit Caussade en éclatant de rire. Parbleu I mon cher, voas ne perdez pas de temps 1 Vous êtes débarqué à Périgueux ce soir... il n'est pas minuit, et vous avez déjà un duel sur la planche I Ah I vous allez bien, vous autres Bordelais I
— Le diable s'en est mêlé... une querelle que je n'ai pas cherchée. *
— Une querelle avec qui?
— Avec un monsieur qui tenait la banque au creps... un monsieur que je ne connais pas.
— Je dois le connaître, moi. Ici, je connais tout le monde.
— Je ne crois pas qu'il soit de Périgueux.
— Comment s'appelle-t-il?
— Je ne lui ai pas demandé son nom. La partis a continué, et en ce moment il taille au baccarat. Je vous attendais pour vous prier d'être mon témoin et de vous charger d'engager l'affaire régulièrement, car jusqu'à présent il n'y a eu qu'un échange de mots aigres.
— Pas de voies de fait, j'espère?
— Non.
— ^ Alors on ptnit s'arranger sans aller sur le terrain. Ditesmoi seulement quel a été le sujet de la querelle.
— J'ai cru m'apercevoir que ce moasieur trichait...
— Et vous le lui avez dit?
— Pas précisément... mais il a très bien compris que je le soupçonnais.
— Hum ! une accusation de tricherie, c'est gravai et pour peu qu'il ait du cœur... Vous dites qu'il tient encore la banque?
— Oui, venez... je vais vous le montrer.
M. de Caussade se leva, s'avança jusqu'à la porte du salon de jeu, re^Kirda le banquier et dit à Biscaros :
— Ce monsieirr? Mais c'est un ami de Briouze ! C'est le vicomte de Saint-0§viD.
— Le vicomte de Saint-Osvin I répéta Biscaros stupéfait. Ce n'est pas possible... vous devez vous tromper... Je vous parle de ce monsieur blond qui est assis au milieu de la table et qui tient les cartes.
— Parfaitement. Ce monsieur est le vicomte de Saint- Osvin... et c'est à mon tour de vous dire : Vous devez vous tromper... il n'a pas triché.
Il n'en est pas encore là, ajouta entre ses dents M. de Caussade.
Et il reprit tout haut :
— Il ne nous a pas aperçus, et il est inutile qu'il nous voie. Revenez vous asseoir là-bas, et racontez-moi ce qui s'est passé.
Biscaros reprit sa place sur le divan, à côté de son ami, et raconta les faits, simplement, sans commentaires.
— Qu'ont dit de cette scène ceux qui jouaient sur votre main? lui demanda Caussade quand il eut fini.
— Rien. Personne ne m'a appuyé, et il m'a paru qu'on me donnait tort. On a changé de jeu, mais la partie a continué. Vous venez de voir qu'elle dure encore.
— Elle durera jusqu'au jotir, soyez-en sûr. Mais il ne s'agit pas de cela. Moi aussi, je vous donne tort. On ne doit pas accuser sans preuves... et vous n'en avez aucune.
— J'ai les dés... et si l'on constatait qu'ils sont plombés d'un côté...
— Il resterait encore à démontrer que c'est Saint-Osvin qui les a apportés. Du reste, vous n'avez pas, je suppose, le projet de demander que le comité du cercle se rassemble pour les examiner.
— Pourquoi pas?
— D'abord, parce que vous n'iivez pas qualité pour cela. Vous n'êtes que membre étranger. Et puis, tout le comité se récuserait. Saint-Osvin est l'ami du marquis de Briouze, qui la présenté à la « Philologie», et l'honorabilité du marquis est indiscutable.
— Celle de M. de Saint-Osvin ne l'est pas, si j'en crois ce qu'on en a dit devant moi au casino d'Arcachon.
— On a dit beaucoup de choses... et je conviens que le vicomte n'a pas très bonne renommée. Il passe pour être ruiné à fond, et comme il dépense beaucoup d'argent, on peut se demander où il le prend. Mais c'est de quoi, pour ma
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part, je ne me suis jamais inquiété. J'ai pour principe de ne pas discuter les amis de nos amis. Or, Briouze est le plus ancien et le meilleur des miens. Il patronne Saint-Osvin. Pour moi, dans ce cas-là, le pavillon couvre la marchandise. Saint- Osvin m'est peu sympathique ; mais si je l'attaquais, je me brouillerais avec ce cher marquis, et je n'en ai nulle envie.
— Est-ce à dire que vous refuserez de m'assister dans l'affaire que je viens d'eiîgager?
— Non. Je me fais fort au contraire de l'arranger, sans vous demander aucun sacrifice d'amour-propre.
Quand vos témoins doivent-i*o s'aboucher avec ceux de Saint-Osvin?
— Demain soir, au cercle. Il m'a dit qu'il serait absent toute la journée.
— Naturellement. Briouze l'a invité à sa chasse. Vous l'y verrez.
— Non, car je me garderai bien d'y aller.
— Ce serait blesser inutilement un galant homme dont vous n'avez qu'à vous louer, et si, pour vous excuser, vous lui racontiez ce qui vient de se passer ici, ce serait encore pis.
— Il faudra bien qu'il le sache, ce qui s'est passé. Ce monsieur le lui dira demcrln.
— Ja ne crois pajs... et je ne crois pas non plus qu'il désire donner suite à cette querelle.
-- C'est donc un lâche?
— Pas du tout. Il s'est battu plus d'une fois pour des motifs moins graves. Mais c'est un sceptique, et il ne se croira pas obhgé de dégainer pour un propos en l'air. Vous m'avez dit voas-même que la galerie ne vous a pas soutenu ; c'est que personne n'a cru que Saint-Osvin avait tricha'. Il se battrait assurément, si vous l'y forciez. Il ne bougera pas, si vous vous abstenez de le provoquer ; et, en vérité, je ne vois pas pourquoi vous le provoqueriez, car enfin, s'il y a un insulté, ce n'est pas vo'is... c'est lui.
— Incontestablement... et s'il se tient pour satisfait après C3 que j'ai dit tout haut devant trente personne.s... hbre à iui. Seulement je ne me rétracterai pas. \
— 11 suffira que vous en restiez là, et c'est ce que je vous demande.
— Je n'ai rien à vous refuser, mon cher Caussade, et puisque
VOUS le vouîez, je me tiendrai coi. Mais j« voua avoue qu'il m'en coûte de ne pas pousser les choses plus loin. Je tire assez bien, et si j'avais eu la chance de tuer ce déplaisant personnage, j'aurais rendu un fier service à...
Biscaroa s'arrêta au moment de prononcer le nom du marquis.
— Oh 1 ne vous gênez pas, cher ami, dit en souriant M. do Caussade. C'est Briouza que vous alliez nommer, et vous Bous-entendez que sa femme a pour amant M. de Saint-Osvin. Vous n'êtes pas s^ul à le croire, mais j'aime autant que voua ne le disiez pas.
— Je ne le dirais pas à d'autres qu'à tous. Mais... est-ce vraa?
— Je n'en safe rien et j« ne veux pas le savoir. J'a'me beaucoup Briouze, et sa femme m'a toujours fait bon accueil. Il mo serait très pénible de cesser de les voir... et c'est ce que je serais obligé de faire si j'&cquérais la certitude que la marquise s'entend avec le beau Fernand pour borner son raari.
— Je comprends que vous me teniez ce langage.,, seulement... je m'étonne que M. do Briouze ferme les yeux sur la conduite de madame... en admettant que les bruits qui courent soient fondés.
— Si elle le trompe, soyez sûr qu'il ne s'en doute pas... et ce n'est pas mol qui le lui apprendrai. Entre l'arbre et l'écorce, m^n cher, il ne faut pas mettre le doigt. La vérité est que Briouze est encore amoureux de sa femme, et qu'elle fait de lui ce qu'elle veut. Je n'affirmerais pas qu'elle lui ait imposé Saint-Osvin, mais ce n'est assurément pas lui qui l'a attiré chez eux... et il pourra s'en repentir, car ce vicomte est, je l'avoue, très sujet à caution.
— Gomment donc alors M. de Briouze Taccepte-t-il pour gendre?
— Son gendre? Allons donc I II faudrait qu'il fût fou. D'où vous vient cette idée saiif^rcnue?
— Quelqu'un m'a affirmé que ce mariage était décidé, quelqu'un qui est mieux que parsonne à même de le savoir. Il a même ajouté q\î'il se ferait cet hiver.
— On s'est moqué dj vous, mon cher Aurélien. Mlle de Briouze a vingt ans de moins que Saint-Osvin, et elle ne peut pas le souûrir ; elle me I'ck dit, et je m'en étais bien aperçu ;
IcS OBALCT DS5 PBBVSNOHSS 91
de plus, si entiché qu'il soit du vicomte, Brionre n'igriore pas que ce gentilhomme est ruiné et médiocrement considéré. Briouze, qui adoro sa fille, ne la lui donnerait pas. Il s'oppùserait, au contraire, à ce mariage absurde si, par impossible, sa fille le désirait. Mais, encore une fois, quel est le sot malin» tentionné qui vous a annoncé cette fausse nouvelle?
— cji Je vous disais que c'est la marquise?
M. da Caussade regarda fixement son jeune ami, comme pour s'assurer qu'il était bien dans son bon sens.
— Malheureusement, non. Je ne plaisante pas. En me promenant à cheval dans la forêt, le jour où j'ai quitté Arcachon, j'ai rencontré Mme de Briouze qui m'a invité à venir à Mensignac, et qui m'a appris ensuite que Mlle de Briouze allait épouser M. de Saint-Osvin.
— Mon cher, je crois ce que vous me dites... et pourtant c'est incroyable. Ce mariage serait monstrueux.
— Vous en convenez? dit vivement Aurélien.
— Oui, j'en conviens. Saint-Osvin passe, à tort ou à raison, pour être l'amant de la marquise. Il ne peut pas épouser sa belle- fUie, et, du reste, la marquise n'y consenti* rait pas.
— Comment se fait-il donc qu'elle le désire?
— Elle voua i'a dit?
— Formellement. Elle m'a même paru très pressée d'en finir.
— Je ne comprends pas.
— Moi; je crains de comprendre. Elle est sans doute lasse de cet homme, et pour s'en débarrasser, elle voudrait lui sacrifier la fille d« son mari. Ce ne serait pas la première fois qu'on verrait dans le grand monde les choses s'arranger ainsi.
— Je voiw répète que c'est impossible. Briouze et Nicole ne se prêteraient ni l'un ni l'autre à cet abominable accommodement. Et d'ailleure, s'il était question d'un pareil projet» Briouze me l'aurait dit,
— Le projet a dû être conça par la marquise* et il se peut qu'elle ne lui en ait pas encore parlé. Elle se réserve de lui en parler quand ce Saint-Osvin sera à Mensignac, et il y sera demain.
— Moi aiissi, j'y serai, et si Briouze avait la faiblesse d'écouter les suggestions de sa femme, j'interviendrais, au
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risque de me brouiller avec elle. Mais s'il cédait, Nicole ne céderait pas. Je la connais. Elle est douce, elle est bonne, elle est angélique ; mais elle a une volonté do fer, et je vo\is répends qu'on ne la mariera pas de force.
— Qui sait s'ils ne s'entendront pas pour la compromettre? Cette supposition parut impressionner M. de Caussade.
— Dans 4uels termes êtes- vous avec elle? demanda- t-il tout à coup.
Biscaros rougit jusqu'aux oreilles.
— Bon ! je devine? reprit Caussade. Vous l'aimez?
— Pourquoi le nie?ais-je?... Oui, je l'aime... sans espoir.
— Il faut toujours espérer. Si vous lui plaisez, vous pourriez fort bien l'épouser. Sait-elle que vous l'aimez?
— Je crois qu'elle le sait...
— Et elle ne s'en est pas offensée. Alors, elle vous aime. Vous auriez grand tort de ne pas venir à Mensignac. Nota ne serons pas trop de deux pour tenir tête au vicomte... si tant est qu'il entre dans les vues de la marquise.
— Vous êtes donc disposé à me soutenir?
— Oui, si vous me projnettez de ne pas faire d'imprudences.
— C'est-à-dire de ne pas chercher querelle à M. da Saint- Osvin?
— Justement. Vous avez ban-e sur lui. Cela suffit. Plus tard, si je m'aperçois que la marquise et lo vicomte se sont mis d'accord pour arracher le consentement de Briouze et pour contraindre sa fille, je ne les ménagerai pas, et quoi qu'il m'en puisse coûter, je les dénoncerai à mon ami.
— Alors vous me conseillez de me taire sur cette scène de Jeu?
— Pour le moment, oui.
— Mais... les dés que j'ai confisqués... qu'en ferai-je?
— Les dés 1 Gardez-les, morbleu I Saint-Osvin ne les réclamera pas, et ils pourront nous servir, plus tard, à prouver que cet homme est un coquin.
— Vous avez donc changé d'opinion sur son compte? Vous pensiez tout à l'heure qu'il était incapable de tricher au jeu.
— Tout à l'heure, vous ne m'aviez pas encore parlé de ce projet de mariage. Maintenant, je considère que cet homme «st un ennemi, et toutes les armes sont bonnes pour se dé-
fendre contre un ennemi. Conservez précieusement les dés, mon cher. Nou» les ferons vérifier quand le moment sera venu d'employer les grands moyens. Mais nous n'en sommes pas encore là, et il est inutile do faire un éclat dont ce cher Briouze et les siens auraient à souffrir. Ainsi donc, c'est convenu. Nous partons demain matin. Je viendrai vous prendre à l'hôtel de France, où je vais vous envoyer ce soir de quoi vous équiper. Soyez prêt à sept heures. Le rendez-vous est à dix heures, à quarante kilomètres de Périgueux, et nous déposerons en passant nos bagages à Mensignac. Vous connaissez le programme de la journée : on déjeunera en forêt et l'on reviendra dîner au château.
— Je ne vous promets pas d'y dîner.
— Vous serez libre de vos mouvements, cher ami. Permettez-moi cependant d'espérer que vous resterez, ne fût-ce que pour passer une soirée avec Nicole de Briouze. Elle ne sera pas de la chasse, mais elle sera du dîner, et elle s'étonnerait, sans doute, de ne pas vous y voir.
— Je ferai ce que vous voudrez... mais j'ai le pressentiment cpie je ferais mieux de m'abstenir.
— L'abstention ne vaut rien quand on est amoureux... et vous l'êtes éperdument, j'en suis sûr.
— C'est vrai... et si je me décide à vous accompagner demain, c'est que je liens à connaître mon sort le plus tôt possible.
Biscaros ne disait pas tout, et pour cause. Il ne pouvait pas confier, même à un ami sûr, que Nicole, en hii envoya;it son carnet de bal, l'avait appelé à son secours, et qu'il était résolu -à ne pas la laisser* seule aux prises avec sa bellemère.
— Très bien ! s'écria Caussade. Vous ne vous repentirez pas d'avoir suivi mon conseil. Et maintenant, si vous lii'en croyez, nous allons filer... à l'anglaise, c'est-à-dire sans nous montrer dans la salle de jeu. Il est au moins inutile que o;.ir!- Osvin sache que nous nous connaissons.
— Il le verra bien, quand nous serons sur le terraji: ce chasse.
— Oui... m.ais il ne saura pas que vous m'avez parié de votre querelle au jeu... c'est ce que je veux... Et si vous me laissez faire, tout ira tien. Partons-nous?
94 LE CHALBX DBS PBBVENOHBS
— Quand il vous plaira... et à dater de ce moment, je me remets entre vos mains.
Le sage Gaussade emmena son protégé, le reconduisit jusqu'à la porte de l'hôtel de France et le qmtta. sans avoir remis sur U tapis la situation qui l&s préoccupait tous les deux.
Aurélieu a9 dormit guère. C'était sa vie qui allait se décider le lendemain, et l'insomnie est excusable la veille d'une bataille. Il n'eut aucune peine à se lever avant le jour, et k l'heure convenue, M. de Gaussade le tru^iva sous les armes. Le costume de chasse du neveu allait fort bien à Biscaros, qui fit charger sur le char à b&ocs de son ami une malle contenant sa tenue de soirée ; car il était presque déci<lé à accepter l'invitation à dîner dos châtelains de Mensignac. Gaussade l'avait converti à ses idées, et il était décidé à se conformer de point en point à ses instructions.
Gaussade, à demi ruiné, avait gardé de sa splendeur passée une voiture et un bon cheval qu'il conduisait lui-même. C'était maintenant son seul luxe, et c'est celui auquel renoncent le plus difliciloment les gentilshommes périgourdins, par cette raison que les castels foisonnent dans ce pays-là et qu'oo y reçoit volontiers ses voisins de campagne. On se visite entre ruraux, à tout propos, sans s'inquiéter des distances. Dix heues, entre le déjeuner et le dîner, c'eat une promenade, et l'on recommence le lendemain.
Ces messieurs ne mirent guère que deux heures pour arriver à Mensignac, et ils ne se dirent pas un mot qui eût trait aux habitants du château. Ils ne parlèrent que de Çaris, où Gaussade se proposait d'aller prochainement passer deux mois et même un peu plus, si les louis qu'il avait économisés sur son budget ne filaient pas trop vite. Il engageait beaucoup Biscaros à en faire autant, et Biscaros ne demandait pas mieux ; mais ce voyage était subordonné à des événements tout à fait indépendants de sa volonté.
Mensignac était une vieille habitation seigneuriale, presque entièrement rebâtie et considérablement agrandie par le marquis de Briouze qui l'avait achetée, cinq ans auparavant, d'un propriétaire, dôcAvé au cercle de la Philologie. M. de Briouze ne l'habitait pas souvent, mais iî y menait grand train quand il y venait. Des domestiques en hvrée circulaient danv
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nne vaste cour protégée par nne grille, quoique les maîtres fussent déJà partis pour la chasse, et deux belles voitures dételées attestaient qu'en fait d'équipages, le marquis et ses invités n'avaient qu'à choisir.
M. de Caussr-de, sans passer la grille, appela un valet de pied qui s'empressa de prendre les valises et qui lui dit qu'on les attendait. L'arrêt ne fut pas long ; mais avant que Caussade lançât de nouveau son cheval sur ïa route du rendezvous, Aurélien, qui regardait avec autant d'émotion que de curiosité le château où devait se trouver en ce moment MUe de Briouze, Aurélien vit une main relever le rideau d'une des fenêtres du premier étage et apparaître le doux visage de Nicole qui lui souriait. Il lui sembla même qu'elle lui faisait un signe qu'il interpréta à sa façon. Il s'imagina que ce geste voulait dire : t Merci d'être venu. Plus que jamais, j'ai besoin de voiis voir. A ce soir. »
' Il n'y a que les amoureax pour voir tgnt de choses dans un mouvement de tête, et c'est évidemment pour eux qu'a été créé ce langage muet. Aurélien n'eut pas le temps de répondre par une mimique expressive, car le rideau retomba presque aussitôt ; mais il ne pensa plus à refuser do dîner, le soir, au château. Il aurait bien voulu apercevoir aui?3i Bernadette, qui n'était certainement pas allée chasser le sanglier et qui n'aurait pas manqué d'accourir; mais la Cadichonne ne sa montra point.
Caussade, occupé à rassembler seo rênes, n'avait rien vu. Il fouetta son cheval, qui prit le trot allongé. La route était superbe, et, moins d'une heure après, les deux amis arrivèrent à la lisière d'une forêt qui ne leur rappela pas du tout la forêt d'Arcachon, car on n'y voyait pas un seul pin.
Rien que des chênes, des hêtres et des bouleaux dominant ^es taillis épais. Une belle forêt de l'État dont M. de Briouze avait loué la chasse. Ces messieurs arrivaient les derniers. Trois grands breaks, attelés à quatre chevaux, stationnaient à l'entrée d'une large route percée à travers la futaie, et les cha>;seur3 étaient rassemblés autour de M. de Briouze, qui donnait des ordres à des gardes portant au bras une plaque armoriée.
Ces invités, peu nombreux, étaient des voisins sans prétention à l'élégance, et Biscaros ne s'étonna pas de voir que
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la marquise ne s'était pas mêlée à ce groupe de campagnards. Il l'aperçut à vingt pas d'eux, vêtue en chasseresse : toque à la polonaise, ornée d'une aigrette blanche, jupe à carreaux descendant jusqu'au genou, culotte de velours noir et jambières en maroquin verni. Ce costume presque masculin lui allait à merveille, en dépit de l'opubnce de ses formes, et il ajoutait à sa beauté un ragoût particulier.
M. de Saint-Osvin n'était pas là, et Biscaros ne regretta pas son absence, qu'il ne s'expliquait pas.
L'apparition des deux retardataires fit seasation. Le marquis accourut à eux, leur serra les mains et commençait à leur exposer son plan de chasse lorsque la marquise les rejoignit. Elle ne fit pas mauvais visage à M. de Caussade, mais ses yeux brillèrent quand elle répondit au compliment qu'Aurélien lui adressa sur sa toilette ; et il vit tout de suite qu'elle ne s'était pas calmée depuis leur tête-à-tête interrompu si à propos par une cavalcade bordelaise.
— Vous nous resterez quelques jours? dit-elle d'une voix caressante.
Et comme Aurélien allait s'excuser, elle reprit :
— Ce matin, vous appartenez à mon mari ; mais je compte bien vous accapsirer ce soir. Nous ferons de la musique pendant que ces messieurs se raconteront les beaux coups de fusil de la journée.
— Tout ce que vous voudrez, ma chère Do'orès, interrompit M. de Briouze ; mais en ce moment, nous devrions déjà être à nos postes. Mon piqueur a détourné une harde de sangliers, et si nous nous attardons ici, ils auront tout le temps de vider l'enceinte. Les rabatteurs sont en ligne, à l'autre bout de cette taille, et n'attendent pour commencer que le coup de cornet de La Ramée. Venez, messieurs 1... La clairière, au bord de laquelle je vais vous placer, est à cinq cents mètres d'ici. Donc, en route I Saint-Osvin manque à l'appel ; tant pis pour lui 1 A la chasse on n'attend personne. C'est la règle. ■
Il fallut suivre le marquis sur la route où il avait laissé ses invités. Caussade les connaissait tous, et Biscaros n'en connaissait pas un. Les présentations se firent en marchant.
Moins pressée, sans doute, d'ouvrir le feu, la marquise resta U3 peu eu arrière. Si Aurélien, qui la précédait de cinquante
pas, s'était retourné, il aurait certainement remarqué qu'elle sarrôtait assez souvent pour écouter et pour regarder derrière elle.
Un tintement de grelots et des claquements de fouet annonçaient l'arrivée d'une voiture. Elle fit bientôt son entrée sur le carrefour du rendez-vous, cette voiture, qui était une vieille calèche de louage attelée de quatre chevaux de poste, avec postillons en livrée, et le retardataire qu'elle amenait en descendit lestement pour aller, à pied, rattraper les chasseurs.
La marquise, aux aguets, reconnut de loin Fernand de Saint-Osvin et ralentit le pas pour l'attendre. Elle avait tenu à se ménager ce tête-à-tête avant que les exigences de la chasse la séparassent du vicomte.
Il arrivait, correctement équipé comme toujours et plus fat que jamais : les favoris peignés avec soin, la bouche souriante et l'air vainqueur d'un amant heureux. Mais ses traits fatigués disaient assez qu'il ne s'était pas couché. Et, de fait, il avait passé la nuit au jeu, comme M. de Caussade l'avait prédit, la veille, à Biscaros.
Il eut tôt fait de rejoindre Mme de Briouze, et il l'aborda, le chapeau à la main. Les chasseurs n'étaient pas encore hors de vue ; ils pouvaient se retourner, et Saint-Osvin tenait à sauver les apparences. Mais ils ne pouvaient pas l'entendre, et il entama l'entretien par un tutoiement significatif.
— Enfin je te revois ! dit-il d'une voix chaude. Pourquoi m'avoir consigné" pour deux mois à Paris, qui en cette saison est un désert? Je viens de passer un été dans le Sahara... et j'ai soif.
Les yeux du beau Fernand expliquaient si clairement ce « j'ai soif », que la marquise rougit un peu.
— Vous avez bien fait de ne pas venir à Arcachon, réponditelle froidement, et si je vous ai écrit de venir à Mensignac, c'est que j'ai à vous parler de choses sérieuses.
— Je ne sais rien de plus sérieux que l'amour, interrompit en riant Saint-Osvin.
— L'amour passe, mon cher.
— Pas le mien. Je te le prouverai quand tu voudras.
— Je ne voudrai pas.
— Est-ce à dire que tu ne m'aimes plus?
— fîtes-vous bien sûr que je vous ai aimé? demanda dédaigneusement Dolorès.
— Mais... il me semble que depuis cinq ans..,
— Oui... c'est vrai... il y a cinq ans que vous m'avex plu. Je vous remercie de me le rappeler... C'est long, cinq ans.
— Est-ce pour m'adresser ce compliment que vous m'avez fait venir en Périgord? répliqua io vicomte, piqué au vif.
— C'est pour vous dire qu'on se lasse de tout... Exemple: vous aimiez beaucoup le whist» autrefois?
— A la folie.
— Et vous n'y jouez plus?
— Non. J'y perdais constamment, et au baccarat, je gagne souvent.
— Eh bien! j'ai fait comme vous. Comprenez-vous?
— Parfaitement, marquise. Vous avez changé de jeu. Comment est fait celui que vous préférez maintenant?.. Est-il blond ou brun?
— Cessez ce persiflage, je vous prie. Je ne suis pas d'humeur à le supporter.
— C'est vous qui me persiflez, si je ne me trompe,., et, pas plus que vous, je ne suis disposé à le souffrir.
— Laissons cela et écoutez-moi, reprit la marquise avec un geste d'impatience. Dans cinq minutes, nous aurons rejoint la chasse, et je n'ai pas de temps à perdre en discus» sions d'amour-propre. Notre Uaison a assez duré, je viens de vous le déclarer.
— Et vous voulez la rompre?
— J'y suis décidée.
— Vous oubliez que le jour où vous êtes devenue ma maîtresse, vous vous êtes mise à ma discrétion. Pour vous perdre, je n'aurais qu'un mot à dire...
— A qui?... A mon mari?... Il vous souffletterait, et vous seriez chassé de partout. Le monde tolère bien des vilenies; il ne tolérerait pas celle-là. Si je voulais, moi aussi, je pourrais vous perdre. Il me suffirait, de dire ce que je sais de vous...
— Quoi?... Que vous m'avez quelquefois prêté de l'argent? Je vous en défie. Ce serait comme si vous tiriez sur vos troupes. Vous seriez plus déshonorée que moi.
— J'ai répondu à une menace stupide par une autre
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menace. Mais nous avons autant d'intérêt l'un que l'autre à ne pas nous brouiller.
— Alors pourquoi voulez-vous me quitter?
— Parce que, je vous le répète, je ne vous aime plus.
— La raison ne me paraît pas suffisante. A défaut du sentiment, il reste le plaisir... et je m'en contenterais.
— Pas moi.
— Avouez donc que vous m'avez déjà remplacé.
— Que vous importe?... Je ne vous demande pas de me rester fidèle. Ce que je veux, c'est une séparation à l'amiable. Je reprendrai ma liberté et je vous rendrai k vôtre.
— Voilà un cadeau que je n'accepte pas, ricana le vicomte.
— Votre' intimité avec moi vous est chère, parce que le patronage de mon mari vous est utile. Je le sais, et je comprends que vous le regrettiez. Mais vous ne perdrez pas ce précieux patronage.
Le beau Fernand n'en revenait pas d'entendre cette Espagnole, qu'il croyait tenir par la crainte du scandale, secouer son joug et deviner ses plus secrètes pensées. Il aurait dû se dire qu'il récoltait ce qu'il avait semé, car c'était lui qui lui avait enseigné le cynisme.
— Vous croyez donc, dit-il brusquement, que je ne me suis attaché à vous que par intérêt? Vous êtes dure, ma chère.
— Dure et salutaire", comme le davier d'un dentiste. Écoutei-moi jusqu'au bout, et vous allez être forcé de reconnaître que je ne veux que votre bien.
— Quand vous m'aurez démontré cela!...
— Je vous prie seulement de répondre à une question... N'est-il pas vrai que vous ne vous soutenez dans le monde que par vos relations avec le marquis de Briouze, dont l'honorabilité incontestée et incontestable vous couvre?
— J'estime cette amitié à toute sa valeur ; mais...
— Oh 1 ne chicanez pas sur les mots ! Vous devez à mon mari de ne pas être discuté... ouvertement. Eh bien I si dans le monde où vous vivez, et où vous n'êtes guère accepté que sous caution, vous preniez pied par un grand mariage, vous conviendrez bien que vous y gagneriez.
— J'en conviens... et si vous étiez veuve...
— Je ne vous épouserais pas.
— Merci de votre franchise 1 dit ironiquement Saint- Osvin.
— Il ne s'agit pas de moi, vous le savez fort bien.
— De qui donc alors?... Je ne vois guère que vous qui pourriez troquer votre couronne de marquise contre une couronne de \icomtesse... un peu dédorée.
— Trêve d'impertinence ! Êtcs-vous prêt à vous marier?...
— A une femme très riche, très noble et très jolie?
— Vous vous contenteriez, je pense, du premier de ces avantages?
— Dites tout de suite que vous avez à me proposer une fille tarée ou une demoiselle bossue.
— Vous vous trompez absolument. La personne que je vous destine est plus riche que moi et aussi bien née ; elle est beaucoup plus jeune et plus...
— N'ajoutez pas : plus belle. Je ne vous croirais pas.
Ce compliment, plein d'à-propos, ne parut pas émouvoir la marquise.
— Je vous prie de me répondre catégoriquement, repritelle. Voulez-vous, oui ou non, épouser une jeune fille aussi bien dotée par la nature que par ses parents?
Saint-Osvin crut à un piège tendu par Mme de Briouze. Il s'imagina qu'elle voulait le mettre à l'épreuve. C'est une scène que jouent volontiers les femmes sur le retour, lorsqu'elles craignent d'être quittées par leur amant.
— J'en serais ravi, si je ne tenais pas à vous, répondit-il C!i regardant Dolorès d'une certaine façon ; mais aucun mariage, si brillant qu'il fût, ne me consolerait de vous perdre.
Saint-Osvin comptait bien que, touchée de tant de désintéressement, la marquise allait l'en récompenser en confessant que, si elle avait essayé de le tenter, c'était uniquement pour s'assurer qu'il l'aimait toujours et qu'elle lui savait gré de refuser. Comment aurait-il pu croire que la proposition était sincère* Il était trop clairvoyant ^pour ignorer que sa réputation n'était pas de celles qui aident un homme à obtenir la main d'une héritière opulente et bien posée dans le monde.
Il fut très étonné de voir que la profession de foi qu'il venait de lancer ne produisait aucun effet sur Mme de Briouze.
tB, CnALBT DES PERVENCHES 101
— Vous me perdrez, quoi qti'il arrive, dit-elle sans hésiter. Tout est fini entre nous, je vous le répète. Il faut en prendre votre parti, car rien ne me fera revenir sur ma résolution.
Cette fois, le vicomte comprit qu'elle parlait sérieusement, et il changea de ton aussitôt.
— Très bien 1 répliqua-t-il. J'avais deviné. Vous avez pris un autre amant. Est-ce à Arcachon que vous l'avez déniché?
— Je n'ai pas de comptes à vous rendre, et je reviens à la question que je vous ai posée. Acceptez-vous le dédommagement que je vous offre? Je tiens à être fixée immédiatement.
— Il faut au moins que je sache en quoi il consiste. A qui voulez-vous me marier?
— A une demoiselle que vous connaissez...
— Et qui, par conséquent, me connaît. Est-ce elle qui vous a chargée de me faire des ouvertures matrimoniales?
— Elle ne se doute pas de mes projets.
— Et vous vous figurez qu'elle voudra de moi? Elle vous rira au nez quand vous lui parlerez de m'épouser.
— Aussi ne lui en parlerai-je pas. C'est à vous de l'amener à y consentir. Je vous montrerai le but et je vous laisserai le choix des moyens à employer pour l'atteindre. Mais je vous aiderai.
— Je vois que, décidément, je ne suis plus rien pour vous, interrompit Saint-Osvin. Il vous reste à me dire le nom de ma future.
La marquise s'arrêta un instant pour regarde? en face l'amant qu'elle venait de congédier et lui dit :
— Je m'étonne que vous n'ayez pas encore deviné qu'il s'agit de ma belle-flUe.
— BiDIe de Briouzel s'écria le vicomte. Vous n'y pensez pasi
— J'y pense si bien que je vous engage à lui faire votre cour, dès ce soir.
— Ce serait perdre mon temps. Elle ne peut pas me souffrir. Vous avez dû vous en apercevoir à la mine qu'elle me fait.
— Je crois, en effet, que vous ne lui plaisez guère.
— Eh bien! alors?...
— C'est une des raisons pour lesquelles je désire ce mariage, dit Dolorès avec un singulier sourire.
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— fîtes-vous bien sûr que je vous ai aimé? demanda dédaigneusement Dolorès.
— Mais... il me semble que depuis cinq ans...
— Oui... c'est vrai... il y a cinq ans que vous m'avex plu. Je vous remercie de me le rappeler... C'est long, cinq ans.
— Est-ce pour m'adresser ce compliment que vous m'ave» (ait venir en Périgord? répliqua lo vicomte, piqué au vif.
— C'est pour vous dire qu'on se lasse de tout... Exemple : vous aimiez beaucoup le whist, autrefois?
— A la folie.
— Et vous n'y jouez plus?
— Non. J'y perdais constamment, et au baccarat. Je gagne souvent.
— Eh bien! j'ai fait comme vous. Compranez-vous?
— Parfaitement, marquise. Vous avez changé de jeu. Comment est fait celui que vous préférea maintenant?.. Est-il blond ou brun?
— Cessez ce persiflage, je vous prie. Je ne suis pas d'humeur à le supporter.
— C'est vous qui me persiflez, si je ne me trompe... et, pas plus que vous, je ne suis disposé à le souffrir.
— Laissons cela et écoutez-moi, reprit la marquise avec un geste d'impatience. Dans cinq minutes, nous aurons rejoint la chasse, et je n'ai pas de temps à perdre en discuS' sions d'amour-propre. Notre haison a assez duré, je viens de vous le déclarer.
— Et vous voulez la rompre?
— J'y suis décidée.
— Vous oubliez que le jour où vous êtes devenue ma maîtresse, vous vous êtes mise à ma discrétion. Pour vous perdre, je n'aurais qu'un mot à dire...
— A qui?... A mon mari?... Il vous souffletterait, et vous seriez chassé de partout. Le monde tolère bien des vilenies; il ne tolérerait pas celle-là. Si je voulais, moi aussi, je pourrais vous perdre. Il me sufflrait.de dire ce que je sais de vous...
— Quoi?... Que vous m'avez quelquefois prêté de l'argent? Je vous en défie. Ce serait comme si vous tiriez sur vos troupes. Vous seriez plus déshonorée que moi.
— J'ai répondu à une menace stupide par une autre
menace. Mais nous avens autant d'intérêt l'un que l'autre à ne pas nous brouiller.
— Alors pourquoi voulez-vous me quitter?
— Parce que, je vous le répète, je ne vous aime plus.
— La raison ne me paraît pas suffisante. A défaut du sentiment, il reste le plaisir... et je m'en contenterais.
— Pas moi.
— Avouez donc que vous m'avez déjà remplacé.
— Que vous importe?... Je ne vous demande pas de me rester fidèle. Ce que je veux, c'est une séparation à l'amiable. Je reprendrai ma liberté et je vous rendrai k vôtre.
— Voilà un cadeau que je n'accepte pas, ricana le vicomte.
— Votre' intimité avec moi vous est chère, parce que le patronage de mon mari vous est utile. Je le sais, et je comprends que vous le regrettiez. Mais vous ne perdrez pas ce précieux patronage.
Le beau Fernand n'en revenait pas d'entendre cette Espagnole, qu'il croyait tenir par la crainte du scandale, secouer son joug et deviner ses plus secrètes pensées. Il aurait dû se dire qu'il récoltait ce qu'il avait semé, car c'était lui qui lui avait enseigné le cynisme.
— Vous croyez donc, dit-il brusquement, que je ne me suis attaché à vous que par intérêt? Vous êtes dure, ma chère.
— Dure et salutaire, comme le davier d'un dentiste. Écoutez-moi jusqu'au bout, et vous allez être forcé de reconnaître que je ne veux que votre bien.
— Quand vous m'aurez démontré celai...
— Je vous prie seulement de répondre à une question... N'est-il pas vrai que vous ne vous soutenez dans le monde que par vos relations avec le marquis de Briouze, dont l'honorabilité incontestée et incontestable vous couvre?
— J'estime cette amitié à toute sa valeur ; mais...
— Oh I ne chicanez pas sur les mots I Vous devez à mon mari de ne pas être discuté... ouvertement. Eh bien I si dans le monde où vous vivez, et où vous n'êtes guère accepté que sous caution, vous preniez pied par un grand mariage, vous conviendrez bien que vous y gagneriez.
— J'en conviens... et si vous étiez veuve...
— Je ne vous époiiserais pas.
— Non. Un jeune homme de Bordeaux, que nous avons vu souvent au casino d'Arcachon et que nous comptons recevoir à Paris, cet hiver. Il plaît beaucoup à M. de Briouze.
— A lui, seulement?
— A moi aussi, répondit sans hésiter la marquise.
— Très bien. Je comprends. C'est le nouveau jeu dont vous me parliez tout à l'heure... le jeu que vous préférez maintenant.
Dolorès ne prit pas la peine de nier, et Biscaros, en se retournant, montra son visage.
— Oh ! oh ! ricana le beau Fernand, je le connais, mon successeur... et je ne m'attendais guère à le rencontrer ici.
— D'où le connaissez-vous? demanda la marquise, étonnée ; d'où, et depuis quand?
— Depuis cette nuit. Il m'a gagné de l'argent au cercle de la Philologie... et il s'est permis une incartade... à propos de laquelle j'aurai quelques explications à lui demander.
— Pas chez moi, j'espère.
— Non. J'attendrai que nous soyons tous les deux rentrés à Périgueux. C'est convenu avec lui.
— Un duel? Je vous défends de vous battre.
— Vous avez peur que je vous le tue? Rassurez-vous, ma chère, je me contenterai de lui donner une bonne leçon,
— Je vous le défends... et je vous jure que si vous vous battez, malgré ma défense, il vous en coûtera cher.
— Moins cher que ne me coûte le caprice qui vous fait rompre avec moi.
— J'ai rompu, c'est vrai... mais je comptais rester votre amie, et si vous ne tenez pas compte du dernier ordre que je vous donne, vous aurez en moi une ennemie acharnée. C'est la paix ou la guerre, à votre choix.
Et comme le vicomte allait protester :
— Ne me répondez pas, dit sèchement Dolorès. Voici ces messieurs.
M. de Briouze, en effet, s'avançait, flanqué de Biscaros et de Caussade, et criant :
— Arrivez donc !... vous allez nous faire manquer la chasse. Nous voiis avons attendus, mais les sangliers n'attendent pas. Diable de Fernand ! toujours en retard ! Je parie qu'il a passé toute la nuit à cartonner.
— Pas toute, cher ami. J'en ai passé une partie à remuer des dés dans un cornet, répondit Saint-Osvin, en regardant fixement Biscaros, jcomme s'il eût voulu le mettre au défi de rappeler l'incident qui avait troublé la partie du cercle. Bonjour, Caussade, ajouta-t-il en tendant au gentilhomme périgourdin une main qui fut acceptée sans enthousiasme, et serrée sans effusion.
iPuis il reprit :
— Maintenant, mon cher Henri, mettéz-moi en relation avec monsieur que je n'ai pas encore eu le plaisir de voir chez vous. Avant de chasser ensemble, il faut se connaître ; n'ôtesvous pas de mon avis?
— C'est juste, dit en souriant M. de Briouze.
Et il procéda à là présentation, sans commentaires, en se bornant à nommer Auréhen Biscaros, qui se contenta de saluer froidement le vicomte. Biscaros se souvenait des conseils que son ami Caussade lui avait donnés la veille, et M. de Saint-Osvin ne fit aucune allusion à la scène de la Philologie, de peur de se brouiller définitivement avec la marquise.
Elle assistait, impassible en apparence, à ce colloque cérémonieux ; mais elle dévorait des yeux Auréhen. Si le beau Fernand avait pu douter encore qu'il se trouvait ea face de son successeur, ce regard de Dolorès l'aurait éclairé sur la situation. Il le connaissait, ce regard brûlant. Elle l'avait regardé de la même façon, le jour où elle l'avait vu pour la première fois. C'était sa manière, à elle, de jeter son dévolu sur un homme.
Et comme Biscaros était incontestablement un très joli garçon, le beau Fernand se jura, dès cet instant, de se venger de ce rival heureux. Il ne savait pourtant pas encore que Biscaros, qui venait de lui faire perdre sa maîtresse, aimait Mlle de Briouze qui l'aimait, et que la compensation promise par Dolorès pourrait bien échapper à l'amant évincé.
— Allons, messieurs, dit le marquis, il est temps de commencer la battue. Voici l'enceinte que doivent garder les tireurs. Veuillez me suivre. Je vais vous placer.
L'enceinte était assez vaste pour que les tireurs dussent être postés sur trois de ses faces, pendant que les traqueurs y entreraient par la quatrième. Ils étaient une douzaine de paysans qui n'attendaient que le signal pour commencer à battre les taillis où se trouvait la remise des sangliers.
Restait à distribuer les places, afin de donner les meilleures aux plus habiles, ou aux invités que le maître de la chass8 tient à favoriser. M. de Briouze n'eut garde de manquer à cette coutume. Il plaça les seigneurs sans importance sur les faces latérales de la coupe, et ses amis, invités d'un jour, du côté où débucheraient probablement les bêtes noires.
La marquise n'avait peur de rien, pas même d'un vieux solitaire aux crocs bien aiguisés, et elle tirait à merveille. Son mari la mit au centre de la ligne, — le poste d'honneur, — entre Caussade à droite, à cinquante pas d'elle, et Biscaros à gauche, à la même distance. Il plaça 'son ami Saint- Osvin tout au bout, à cinquante pas plus loin que Biscaros ; et quand ce fut fait, il s'en alla modestement se joindre aux rabatteurs, afin de laisser les beaux coups à ses invités, au risque de recevoir une balle envoyée par un tireur trop pressé.
Les quatre chasseurs privilégiés — dont une chasseresse — avaient devant eux une clairière couverte d'herbes desséchées et plus loin un taillis clairsemé : une coupe de deux ans où l'on ne voyait que de jeunes pousses. Au bord du chemin s'élevait une rangée de vieux chênes assez gros et assez espacés pour que chacun d'eux pût servir d'abri à un des tireurs. Et ce n'était pas une précaution inutile, car une battue aux sangliers ,est toujours une opération dangereuse, à laquelle généralement les femmes s'abstiennent de prendre part. Mais Dolorès n'était pas une femme ordinaire. Biscaros, adossé à son arbre, la regardait de loin et ne pouvait s'empêcher de l'admirer, crânement posée, le fusil appuyé sur le bras gaushe, le doigt sur la détente et l'œil au guet, comme une sentinelle avancée qui attend l'ennemi.
Le silence était profond. Pas un souffle d'air n'agitait les feuilles, et les rabatteurs, ayant un assez long détour à faire pour prendre le taiUis à revers, n'avaient pas encore commencé leur tapage. Biscaros ne pensait guère à la chasse, quoiqu'il eût beaucoup de goût pour ce genre de sport. Il pensait à Nicole qu'il n'avait pas encore eu le bonheur d'apercevoir, à M. de Briouze qui lui avait fait l'accueil le plus encourageant, à la redoutable marquise et à son indigne amant. Il se demandait comment cette journée allait finir, et il en augurait assez mal, en dépit des prédictions optimistes de l'excellent Caussade.
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Bientôt éclatèrent les cris des traqueurs attaquant l'enceinte, et il dut faire trêve à ses réflexions pour se préparer à tirer, car il n'en est pas des sangliers comme des chevreuils, qu'on peut laisser passer quand on & le cœur tendre. Les sangliers chargent les messieurs qui les manquent, et une distraction peut coûter cher aux chasseurs.
Biscaros n'attendit paes longtemps. Un coup de fusil résonna sous bois, bien en avant de lui, et, presque aussitôt, il entendit un roulement sourd et précipité, comme si un peloton de cavalerie eût galopé à travers le taillis.
Réveillée par le vacarme que faisaient les rabatteurs, une harde de sangliers venait de quitter sa bauge et arrivait à fond de train. Elle ne tarda guère à débucher dans la clairière. La laie courait en tête, suivie de trois gros marcassins, et venait droit sur la ligne des tireurs qu'elle allait forcer entre Biscaros et son voisin de gauche. Avant qu'elle y arrivât, deux coups de fusil partirent à droite, et deux des marcassins roulèrent foudroyés. Dolorès, qui tirait à merveille, avait fait coup double.
Biscaros avait réservé son feu. Au moment où il tira à bonne portée,' il entendit un sifflement bref, immédiatement suivi d'un bruit mat, et il sentit une douleur au visage. La laie passa sans être atteinte, franchit la route d'un bond et disparut dahs l'épaisseur d'un taillis avec l'unique survivant de sa progéniture.
Biscaros, assez vexé de l'avoir manquée, tâta, sa joue qui saignait et examina le tronc du chêne contre lequel il s'était appuyé pour tirer. Il y vit une déchirure toute fraîche. Une balle, après avoir effleuré sa tête, s'était logée dans l'arbre, et l'écorce qu'elle avait fait voler lui avait éraflé la figure.
Il fallait que le chasseur qui l'avait envoyée fût singulièrement maladroit, et ce chasseur ne pouvait être que le vicomte, car le coup était venu du côté gauche.
Biscaros regarda et le vit occupé à remettre une cartouche dans le canon de son fusil à bascule, un hâmmerless qui lui avait coûté soixante louis. Donc il venait de tirer, et l'on pouvait supposer qu'il avait visé non pas la laie, mais son voisin. S'il avait tué Biscaros, on aurait cru à un accident. Et peu s'en fallut que Biscaros ne ripostât par une balle qui serait certainement arrivée à son adresse, car il avait le coup d'œil
juste. L'occasion était bonne pour délivrer d'un lâche coquin Nicole, que le drôle prétendait épouser, M. de Eriouze qu'il trompait odieusement, et même la marquise Dolorès qu'il avait honteusement exploitée.
Biscaros eut le sang-froid de raisonner avant d'agir. Il se dit que tuer le beau Fernand, ce serait intervertir les rôles. On ne voudrait pas croire qu'en le tuant, il était dans le cas de légitime défense, et on le prendrait pour un assassin. C'était bien assez qu'on lui eût imputé le meurtre de Gémozac. Il ne céda point à la tentation d'en finir avec un misérable. Il avait dans sa poche de quoi le confondre plus tard ; mais il se promit de surveiller ses mouvements jusqu'à la fin de la chasse, et il se hâta de recharger son fusil en prévision d'une seconde attaque.
La marquise n'avait rien vu. Elle s'était remise en position de faire feu sur les sangliers, car la battue n'était pas finie. Elle l'était si peu, qu'une grosse clameur s'éleva dans le bois, et que la voix du garde qui dirigeait les traqueurs cria :
— Garde à vous, en avant ! solitaire à vous I
Presque aussitôt Biscaros entendit le fracas bien connu qui annonce de loin l'approche d'un vieux sanglier. Le tailhs craquait sous le poids de sa masse brutale, lancée comme un boulet de canon, et les basses branches tombaient, coupées par ses terribles défenses, comme les épis par la faucille d'un moissonneur. L'énorme bête débuchait à peine dans la clairière quand Mme de Briouze lui envoya les deux coups de son fusil qu'elle avait eu le temps de recharger. Ils ne tuèrent pas le sanglier ; mais, malheureusement, ils le blessèrent, et il se rua sur elle, furieux, hérissé, l'œil en feu, les crocs au vent.
C'en était fait de la belle Dolorès, si une balle bien placée n'arrêtait pas le monstre, et, cette fois, Biscaros n'avait qu'à s'abstenir pour être à tout jamais délivré de l'amour de la marqmse, un amour qu'il redoutait plus que la haine du vicomte.
Il n'y songea pas une seconde. Il fit demi -tour à droite, épaula, tira, et le solitaire, frappé au cœur, tomba juste aux pieds de la belle-mère de Nicole. Biscaros courut à elle et la trouva très pâle et très émue.
Elle l'avait échappé belle, car l'animal était de taille à
érentrer un cheval, et si Biscaros l'avait loanqué, il n'aurait pas manqué la marquise.
Elle prit la main de son sauveur, et elle lui dit :
— Merci ! je suis heureuse de vous devoir la vie. Et l'attirant à elle, Dolorès ajouta tout bas :
— Je t'aime I
Biscaros recula comme s'il eût été mordu par un serpent. Elle venait de lui rappeler, très mal à propos, qu'en la sauvant il avait rendu un bien mauvais service à Nicole. Il avait le cœur trop haut placé pour regrettei" ce qu'il avait fait ; mais il aurait préféré que la marquise le remerciât moins tendrement, et il ne répondit pas un mot à la déclaration brûlante qu'elle venait de lui jeter.
— Mais... vous êtes blessé I s'écria-t-elle en montrant la joue d'Aurélien qui saignait encore.
— Ce n'est rien, murmura le sauveur ; une branche qui m'a égratigné la peau.
Le vicomte arrivait sans trop se presser. Il s'approcha d'eux, et en les abordant, il soutint avec une rare impudence le regard menaçant que lui lança Mme de Briouze.
— J'étais placé trop loin pour tirer utilement, dit-il d'un air dégagé. Votre voisin s'en est chargé, et c'est à lui que revient l'honneur de ce coup miraculeux. Tous mes compliments, monsieur ; vous êtes un fusil de premier ordre, et je ne suis pas de votre force, tant s'en faut.
— Il me semble pourtant que tout à l'heure vous n'avez pas mis trop loin du but que vous visiez, répHqua Biscaros avec une vivacité qui étonna la marquise.
Elle devinait presque ce qui venait de se passer, cette marquise avisée. Elle savait de quoi le beau Fernand était capable et elle se repentait déjà de ne pas l'avoir chassé de chez elle, au lieu de lui offrir comme dédommagement le déshonneur de la pauvre Nicole.
Il ne s'était pas én\u de la significative réponse de Biscaros, et il dit tranquillement :
— Vous avez remarqué, je le vois, que ma balle a passé bien près de la bête que j'ai tirée. Je l'ai entendue frapper une pierre sous le ventre de la laie, et elle a dû ricocher très loin.
C'était possible, et l'exphcation était habile, car Auréhen
86 demanda si le coup qui avait failli lui casser la tête n'était pas le résultat d'un accident.
— Vous avez du coup d'oeil, moasieur, reprit le vicomte, et vous connaissez très bien les singuliers effets des projectiles. On voit que le maniement des armes à feu vous est familier.
Dolorès comprit l'allusion, et lança encore une fois un faauvais regard à son amant congédié. Biscaros la comprit aussi, l'allusion, et ne douta pas que Saint-Osvin n'eût été renseigné au cercle, après la partie, sur la fâcheuse aventure qui avait eu pour théâtre la forêt d'Arcachon. Et Biscaros se dit qu'il aurait bientôt un compte à régler avec ce venimeux ennemi.
A ce moment, arriva le pacifique Adhémar de Caussade, qui ne se doutait pas du danger qu'avait couru la marquise. Caussade ne chassait que pour faire plaisir à son ami Briouze. Il se laissait conduire, et, une fois posté, le ventre au bois, il se mettait à rêver, comme un simple poète, à toute autre chose qu'au gibier. 11 s'était à peine aperçu que le solitaire débuchait, et si les sangliers étaient des animaux intelligents, eelui-là n'aurait pas manqué de passer entre les jambes de c« Périgourdin contemplatif qui, probablement, n'aurait pas ■ongé À le tirer.
M. de Briouze, au contjaire, était un amateur passionné du noble exercice de la chasse ; passionné au point de marcher avec les rabatteurs, au heu de se tenir sur la hgne des tireurs. C'était lui qui avait levé le solitaire, et à la direction que la bête avait prise au départ, il avait jugé qu'elle courait droit sur sa femme. Les coups de feu répétés l'avaient mis en émoi, et il accourait, assez mquiet du dénouement de cette fusillade.
La marquise vint à sa rencontre, et lui apprit en peu de mots ce qui venait de se passer. Sur quoi, le brave homme se jeta au cou de Biscaros, en le remerciant chaleureusement.
— Maintenant, mon cher ami, vous êtes de^la famille, lui dit-il entre deux embrassades. Nous vous garderons à Mensignac jusqu'à notre départ, et noïis vous emmènerons à Paris.
Un sourire railleur se dessina sur les lèvres du vicomte, et vraiment, pour ceux qui connaissaient les envers de la situation, la scène était assez ridicule. Les maris le sont assez souvent, et, trompé depuis longtemps par sa femme, qui
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aspirait à le tromper encore avec un nouvel amant, M. de Briouze ne faisait pas exception à la règle générale,
Gaussade, qui savait à quoi s'en tenir, crut devoir couper court à ces effusions mal placées, en proposant de rentrer au château, et tout le monde se rangea à son avis. On ne revenait pas bredouille, puisqu'on rapportait un solitaire de deux cents kilos, et de plus, le temps menaçait de tourner à la pluie.
Ce n'était pas le cas de déjeuner sur rijerbe, comme on en avait eu le projet ; et les invités, qui avaient. rejoint, tombèrent d'accord avec les châtelains pour modifier cette partie du programme. Les breaks s'emphrent. Biscaros et Gaussade remontèrent dans leur char à bancs, le vicomte de Saint- Osvin dans sa chaise de poste, et « fouette, cocher •, pour Mensignac.
Il ne resta sur le terrain que les gardes et quelques broussailleurs endurcis qui se déclarèrent résolus à ne pas quitter la place avant d'avoir tué une ou deux douzaines do lapin» pour se consoler de n'avoir pas même vu les sanglier».
Pendant le trajet, Gaussade, qui était de bonne humeur, comme toujours, complimenta Aurélien sur son adresse et n'oublia pas non plus de le féliciter de n'avoir pas cherché querelle à M. de Saint-Osvin ; mais Aurélien, préoccupé, ne répondait guère que par monosyllabes, et la conversation languissait. Pour l'entretenir, Gaussade se mit à expliquer à son ami comment on entendait l'hospitalité au château de Mensignac.
— On y vit, dit-il, comme chez un grand seigneur anglais. Chacun peut, à son gré, chasser ou pêcher, monter à cheval ou se promener à pied, et même passer sa journée à lire ou à fumer sans sortir de sa chambre. Liberté complète jusqu'à l'heure du dîner. On déjeune à volonté chez soi ou dans la salle à manger. Le soir, à table, la grande tenue est de rigueur ; mais après le dîner on n'est pas tenu de faire cercle au salon, ni d'écouter de la musique.
— Après le dîner, murmura Biscaros, je suppose que nous rentrerons à Périgueui. ,.
— Pourquoi?... Briouze tient beaucoup à vous garder... Moi, tontes réflexions faites, je me décide à passer deux ou trois jours à Mensignac, et je n'y perdrai pas mon temps, car je sonderai Briouze sur ce projet de mariage dont vous m'avez
parlé. Il n'a jamais existé, je crois, que dans la cervelle de
la marquise, mais je tiens à savoir positivement à quoi m'en tenir. D'ailleurs, Nicole vous en voudrait de partir si vite.
— Je ferai ce que vous ferez, répondit Aurélien, qui, au fond, avait envie de rester.
Les breaks, attelés à quatre, avaient distancé le modeste char à bancs de Caussade, et, en arrivant à Mensignac, les deux amis ne trouvèrent pour les recevoir que François, le valet de chambre du marquis.
Le châtelain, la châtelaine et leurs autres invités, y compris le vicomte de Saint-Osvin, étaient allés changer de costume.
Caussade et Biscaros n'avaient, pour le moment, qu'à en faire autant, et ils suivirent François qui les conduisit à leur appartement : deux chambres, tfès élégamment meublées, que séparait un salon plein d'objets d'art.
Biscaros s'enferma dans la sienne pour procéder à sa toilette, et surtout pour réfléchir. 11 avait cru remarquer que le valet de chambre le regardait en dessous. Il pensa que cet homme n'avait pas oublié l'entrée du commissaire de poUce au chalet des Pervenches, et s'étonnait peut-être de servir à Mensignac un monsieur qu'il avait vu emmener à Arcachon par les gendarmes.
Encore un coup d'épingle, cette rencontre inopportune I AuréHen n'en était plus à les compter, et il se disait tristement que le souvenir de sa mésaventure le poursuivrait longtemps. Il fallait bien en prendre son parti, et il pourrait s'en consoler si Mlle de Briouze ne changeait pas de sentiments. Il lui tardait de la voir. Il n'espérait pas la trouver seule ; mais les amoureux se comprennent sans se parler, et il se flattait de connaître son sort, rien qu'en échangeant des regards avec elle.
Il avait, d'ailleurs, un autre moyen de se renseigner. Il ne s'agissait pour cela que de questionner Bernadette. Celle-là ne craignait pas les tête-à-tête, et la hberté de la vie de château permettrait à Biscaros de se rencontrer avec elle quelque part. Il se promit même d'aider le hasard, en se mettant à la recherche de la Cadichonne. Il ne l'avait pas encore aperçue, mais elle n'était pas d'un tempérament à se confiner à l'office ou dans l'antichambre de sa jeune maîtresse. Bernadette
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aimait le grand air et le mouvement. Aurélien était donc à peu près sûr de la rencontrer dehors ou sur un escalier.
Il s'habilla lentement, et, en s'habillant, il songeait aux épisodes de cette chasse accidentée : la tentative de meurtre dont il avait failli être victime, et le service capital qu'il avait rendu à la marquise.
— Je passe ma vie à la sauver, disait-il entre ses 'dents. Dans la forêt d'Arcachon, elle allait se rompre le cou, si je ne m'étais pas trouvé là pour arrêter son cheval qui était parfaitement emballé, quoiqu'elle ait prétendu le contraire. Ce matin, si je n'avais pas tiré, le sanglier l'aurait décousue, comme il aurait décousu un chien de meute... Et cette femme est la pire ennemie de Nicole I... et son indigne amant a essayé de m'assassiner I II recommencera sans doute, et elle recommencera à me poursuivre de ses déclarations hystériques. Décidément, je ne fais que des sottises, et il faut en finir. Je resterai ici ce soir ; mais je partirai demain.
Tout en se parlant ainsi à lui-même, Biscaros s'était approché de la fenêtre qui donnait sur le pau-c du château, et en regardant à travers les vitres, il vit la marquise et le vicomte se promenant côte à côte dans une allée droite.
Ils n'avaient pas perdu de temps pour se rejoindre. Ils avaient déjà changé de costume. Le vicomte était en redingote, et la marquise en élégant déshabillé.
La chambre d'Aurélien était située au premier étage, et, de sa fenêtre, il les voyait comme s'il eût été dans le parc, mieux même, car il les dominait, et ils ne se doutaient pas qu'il les observait. Il n'entendait pas ce qu'ils disaient, mais il ne perdait pas un seul de leurs mouvements, et leurs gestes traduisaient leurs discours.
— Ah 1 murmura Biscaros, le beau Fernand proteste... Je parierais que la marquise l'accuse d'avoir tiré sur moi... Il lui jure qu'elle l'accuse à tort, et il paraît qu'elle le croit, car elle se calme... Maintenant, il essaye de lui parler d'amour... elle lui impose silence et elle aborde un sujet qui intéresse sans doute M. de Saint-Osvin, car il l'écoute très attentivement... il fait des objections... elle les réfute... et la discussion est vive, car ils interrompent à chaque instant leur promenade pour discuter face à face... De quoi est-il question?.., de Nicole peut-être?...
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La marquise le pousse à la demander en niapiage et lui promet d'appuyer sa demande auprès du marquis... Bon I il fait un signe qui veut dire clairement : « Je me rends... je ferai ce que vous voud^z... il en arrivera ce qu'il pourra... » Les voilà d'accord !... La pauvre Nicole n'a qu'à se biep tenir... Entre elle et ce digne couple, la partie n'est pas égale... mais je suis là pour la défendre... et je serais sûr de la préserver de leurs atteintes, si je pouvais savoir ce qu'ils machinent contre elle.
Tout à coup l'attention de Biscaros, qui les suivait des yeux, fut attirée ailleurs.
Ils marchaient côte à côte, en rasant de très près une épaisse charmille.
Le parc de Mensignac n'avait pas été dessiné à l'anglaise. n était planté de vieux arbres et coupé par des bosquets, comme on en voit encore à Versailles.
De l'autre côté de la muraille de verdure que longeaient les deux complices, Biscaros venait d'apercevoir une femme qui semblait les épier, car elle marchait à pas de loup et elle •'arrêtait quand ils s'arrêtaient.
Cette femme, c'était Bernadette. II la reconnut tout dâ suite, et son cœur battit de joie. Elle n'était pas de leur parti, la brave Cadichonne, et si elle les suivait ainsi, ce ne pouvait être que pour surprendre le secret de leurs complots.
Biscaros, pour connaître ce secret, n'aurait qu'à l'interroger, et elle ne refuserait pas de s'allier à lui contre les pires ennemis de Mlle de Briouze. Et maintenant il savait où la trouver.
L'entretien continuait, avec moins de gestes. Sans doute, le pacte était conclu. Ce fut probablement pour le sceller que la marquise mit dans la main de son amant évincé un objet que Biscaros, à la distance où il se trouvait, ne put pas distinguer, mais que Bernadette dut voir parfaitement ; car à ce moment, elle les regardait à travers la charmille. Biscaros n'en demandait pas davantage, et il ne lui restait qu'à attendre la fin du colloque pour descendre dans la parc où il espérait rejoindre la Cadichonne.
Presque aussitôt, Saint-Osvin et Mme de Briouze, n'ayant plus rien à se dire, tirèrent chacun de son côté. Elle rentra au château, pendant que le beau Fernand s'acheminait vers
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les écuries, où le marquis avait quelques chevaux de sang à lui montrer. Bernadette les laissa s'éioigner et, remontant vivement l'allée où elle se tenait, disparut derrière un massif. C'était le moment d'aller la retrouver, et Biscaros ne perdit pas une minute.
Gaussade était déjà descendu à la salle à manger. Son ami, qui ne songeait guère à déjeuner, eut la chance de ne rencontrer personne dans l'escalier qu'il prit pour sortir ; et, pour comble de bonheur, à cent pas du château, il se trouva nez à nez avec la Cadichonne qui rentrait.
Elle s'épanouit en le voyant, et elle s'écria :
— Ah I monsieur Biscaros, que vous arrivez bien I Voilà deux jours que mademoiselle soupire après vous. Elle disait que vous ne viendriez pas, et quand elle vous a vu de sa fenêtre dans la voiture de M. de Gaussade, elle a été si contente 1 Mais vous ne la verrez que ce soir, à dîner. Elle a peur de rencontrer ce grand fadasse de vicomte.
— Elle n'a peut-être pas tort, dit Auréiien. Il se promenait tout à l'heure avec Mme de Briouze, et...
— Bon 1 vous les avez vus de là-haut? Alors vous avez dû me voir aussi.
— Oui, et je vous cherchais.
— Pour me demander ce qu'ils ont dit, pas vrai?... Je n'en ai pas perdu un mot ; mais j'aime mieux ne pas vous répéter ce que j'ai entendu. G'est trop vilain.
— Il faut pourtant que je le sache., Nous ne serons pas trop de deux pour protéger Mlle Nicole... car je suis sûr qu'ils parlaient d'elle et qu'ils lui veulent du mal...
— Pour ça, oui... plus de mal que vous ne croyez... mais ils ne réussiront pas à lui en faire. Je les en empêcherai bien, moi toute seule. Si vous vous en mêliez, il y aurait des malheurs. L(«s hommes ne valent rien dans ces affaires-là. Ils ne savent que se battre.
— Gomment I se battre?
— Suffit ! je m'entends... et je vous prie en grâce de me laisser faire. Si j'ai besoin de vous, je saurai vous trouver.
— Vous craignez donc qu'on n'attaque votre maîtresse? S'il en est ainsi, votre devoir est d'avertir son père et de me dire de quoi il s'agit.
— Je ne préviendrai même pas mademoiselle. Ce n'est pas
la peine de l'effrayer, et je réponds qu'il ne lui arrivera rien.
Biscaros n'en revenait pas de ce refus de la Cadichonne, et,
pour en tirer du moins une indication, il lui dit tout à coup :
— Serait-ce une arme que Mme de Briouze vient de remettre à M. de Saint-Osvin?
— Tiens I dit Bernadette, vous avez vu ça?... Mais tranquillisez-vous, ce n'est ni un couteau ni un pistolet...
— Qu'est-ce donc, alors?
— Si je vous le disais, vous devineriez tout, et c'est ce qu'il ne faut pas. J'ai mon plan, et vous le feriez manquer... tandis que, si vous vous tenez en repos, je vous jure qu'il n'arrivera rien à mademoiselle... et qu'ils ne recommenceront pas.
Biscaros commençait à croire que la Cadichonne cherchait à se donner do l'importance et qu'elle n'avait entendu que des propos insignifiants. Il désespérait d'ailleurs d'en rien tirer, et il allait la laisser, quand elle reprit avec conviction :
— Voyez-vous, monsieur Aurélien, vous ne pouvez pas comprendre comme j'aime mademoiselle ; j'aime bien Pierre aussi, mais pas autant, et la preuve, c'est que si Pierre savait ce que je vais faire pour elle, je crois qu'il ne serait pas content ; mais il ne le saura pas, et il le saurait que ça me serait encore égal... quand il sera mon mari, il faudra bien qu'il 5'accoutume à me laisser me gouverner toute seule.
— Pierre, dites-vous?... est-ce qu'il est ici?
— Non pas. Il est resté au Truc de la Truque, et il n'en bougera pas jusqu'à ce que je revienne de Paris.
— Vous croyez?... Son père m'a dit, pourtant, qu'il allait lui donner de l'argent pour faire le voyage.
— De l'argent?... et où l'aurait-il pris, le povre!... il n"y a jamais eu deux écus à la fois dans sa cabane.
— Vous vous tromper. Il a économisé des louis.
— Les avez -vous vus?
— Non, mais La Chamade est incapable de mentir, et...
— Il radote, le vieux. S'il avait des louis dans un bas de laine, ce serait qu'il les aurait volés, et c'est un brave homme. Mais laissons ça, monsieur Aurélien. Je monte chez mademoiselle. Il faut que je m'entende avec elle pour ce soir, et ça n'ira pas tout seul. Vous coucherez à Mensignac, n'est-ce pas?
— Probablement ; mais...
^ Eh bien 1 foi de Bernadette 1 demain il y aura du nou-
veau, et vous ne serez pas fâché d'être resté. Là-dessus, je me sauve. Ne dites à personne que vous m'avez parlé.
La Cadichonne se itiit à courir vers le château, et s'y jeta avant que Biscaros eût le temps de lui répondre.
Elle le laissait très perplexe et surtout très intrigué, car il n'avait pas compris grand'chose à ses discours énigmatiques. Il devinait bien que la marquise et le vicomte venaient de s'entendre pour jouer un mauvais tour à Mlle de Briouze ; mais c'était tout ce qu'il devinait. Que complotaient-ils, et comment Bernadette espérait-elle préserver de leurs embûches sa jeune maîtresse? Biscaros ne s'en doutait pas.
Biscaros s'étonnait aussi d'avoir entendu Bernadette affirmer que le père La Chamade n'avait pas le sou. Il se demandait même si le solitaire de la forêt d'Arcachon n'avait pas détroussé quelque passant pour se procurer de quoi défrayer son fils dans la grande capitale où les résiniers des Landes ne se montrent guère. Mais le meurtre de Gémozac était déjà de l'histoire ancienne, et Biscaros songeait beaucoup moins au passé qu'au présent et à l'avenir.
Il s'en alla déjeuner dans la salle à manger, où il trouva son ami Caussade en train de faire honneur à la cuisine du châtelain, en compagnie de plusieurs hobereaux de bon appétit. Le beau Fernand brillait par son absence. Peut-être préparait-il quelque expédition ténébreuse. Le marquis passait ses matinées avec ses chevaux ; la marquise ne sortait guère de son appartement pendant la journée, et Bernadette venait d'annoncer à Auréhen que Mlle de Briouze ne paraîtrait qu'à l'heure du dîner.
Biscaros avait donc de longues heures devant lui pour se préparer à cette veillée du château qui allait peut-être compter dans son existence, car toutes les personnes que le hasard y avait mêlées récemment devaient se trouver réunies ce soir-là dans le salon de la marquise. Bernadette lui en avait assez dit pour qu'il pressentît que l'heure décisive approchait et qu'un drame se jouerait cette nuit à Mensignac sans qu'il pût y prendre part, s'il fallait en croire la Cadichonne. Il voulait, du moins, être prêt à tout événement, et il se promit de s'isoler jusqu'au soir, afin de ne pas être distrait par des incidents imprévus des pensées qui l'occupaient tout entier.
Il ne pouvait pas se dispenser de déjeuner à la même table
que Caussade et quatre autres convives, qui ne se firent pas faute de raconter de longues histoires de chasse, et de le complimenter sur le beau coup de fusil auquel Mme de Briouze avait dû la vie. Mais, après avoir satisfait leur appétit, ces messieurs s'en allèrent prendre le café dans la salle de billard, où ils entamèrent une interminable série de carambolages, et Aurélien put remonter dans s? chambre. II s'y enferma et il y passa la journrée à broyer du noir, car jusqu'alors il n'avait pas sujet d'être satisfait de ce déplacement, auquel il n'avait consenti que pour se rendre à l'appel de Nicole. Il l'avait sous les yeux, ce carnet de bal, et il avait baisé plus d'une fois la page où elle avait écrit : « Venez me sauver ! » Il était venu, et il n'avait pa? encore pu échanger une parole avec celle qui l'appelait à son secoui-s. En revanche, il était retombé dans les griffes de la marquise, et, le diable s'en mêlant, il l'avait sauvée d'une mort certaine.
Ce n'était assurément pas dans cette intention qu'il avait entrepris ce voyage en Périgord. Et, pour comble de malechance, il y avait trouvé ce vicomte de Saint-Osvin qui venait d'essayer de se défaire de lui impunément, et qui ruminait sans aucun doute des projets abominables. C'était vraiment trop de déveine, «t il se demandait s'il ne ferait pas mieux d'abandonner la dangereuse partie qu'il jouait, presque malgré lui. Mais Mlle de Briouze n'espérait qu'en lui, et il ne pouvait ni ne voulait céder la place aux ennemis conjurés pour la perdre. Il aurait rougi de battre en retraite, alors que Bernadette, qui n'était qu'une femme de chambre, risquait de perdre sa place et de se brouiller avec son amoureux pour df fendre sa maîtresse.
Et, du reste, la situation ne devait pas tarder à se dénouer, soit que mal conseillé par son indigne ami, le marquis congédiât la Cadichonne, soit qu'un éclat dessillât les yeux de ce mari abusé et le décidât à chasser tout au moins le beau Fernand qui, après avoir été l'amant de sa femme, méditait de séduire sa fille. Et cette poignante alternative allait probablement prendre fin dès le lendemain. Ces réflexions occupèrent Aurélien jusqu'à l'heure où il dut s'habiller pour paraître au dîner. Il en fut tiré par Caussade, qui vint changer de toilette et qui s'efforça ds le rassurer à l'endroit des intentions matrimoniales du vicomte de Saint-Osvin.