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Cai^ssade disait avoir adroitement interrogé M. de Briouze, et jurait ses grands dieux qu'il n'était pas question de ce projet saugrenu. Il ajoutait que Nicole, étant un peu souffrante, n'était pas sortie de son appartement ce jour là, et n'avait reçu chez elle que son père. C'était consolant pour Aurélien, qui avait songé un instant à ten-er de la rencontrer, et qui en était à regretter de s'être claquen;^ié dans sa chambre, au lieu de circuler dans le château ou dans le parc
II allait la voir à table, et il trouverait une occasion de lui parler, sinon pendant, du moins après le dîner. Il ne crut qu'à moitié aux affirmations de son ami Caussade qui voyait tout en beau ; mais elles calmèrent un peu ses inquiétudes, et il était en excellente condition lorsqu'il descendit au salon.
Dolorès y trônait déjà, un peu trop surchargée de diamants, mais très en beauté, et tenait tête à deux invités campagnards qui l'accablaient de galanteries surannées. Les autres entouraient le marquis, accoutumé à leurs façons, et parlaient agriculture avec lui qui n'y entendait rien. Le beau Fernand faisait bande à parî; et manœuvrait pour se rapprocher de Mlle de Briouze, assise un peu à l'écart.
L'entrée de Biscaros modifia l'arrangement des groupes. La marquise se leva, \'int à lui, et le remercia encore de lui avoir sauvé la vie. Les invités firent chorus, et bientôt le sauveur se trouva être le centre d'un cercle où dix voix vantaient son sang-froid et son adresse. Modestement, il coupa court à ce concert de louanges, en priant M. de Briouze de vouloir bien le présenter à sa fille. C'était là une formaUté indispensable, car l'entrevue au chalet des Pervenches, en présence d'un commissaire de police, ne pouvait pas compter comme présentation ; et le marquis s'en acquitta de la meilleure grâce du monde. Seulement, le vicomte était là, et sa présence glaçait non seulement Biscaros, mais encore Nicole qui rougit beaucoup plus qu'elle ne parla.
Le bon Caussade apporta la note gaie. Il se mit à narrer des histoires de chasse, assaisonnées de gasconnades qui déridèrent les causeurs ; et quand un valet de pied annonça que Mme la marquise était servie, tout le monde était d'humeur joyeuse, excepté Mlle de Briouze, qui avait été obligée d'accepter le bras de M. de Saint-Osvin. '
La marquise eut la hardiesse de prendre celui d'Aurélien,
quoiqu'il y eût là un conseiller général, encore plus respectable par son âge que par sa situation politique et sa qualité de propriétaire foncier. Ces deux choix, évidemment prémédités par elle, équivalaient à une déclaration de ses préférences et de ses intentions. Elle imposait le vicomte à sa bellefille, et elle se réservait Aurélien qu'elle fit asseoir à sa gauche, n'osant pas lui donner la droite. Elle trouva même un mot pour rappeler qu'il était aussi à sa gaucho au moment où le sanglier débuchait, et les convives applaudirent à cette heureuse réminiscence.
Biscaros, redevenu morose, regardait Nicole qui ne levait pas les yeux et s'attendait à des avances de sa voisine, en se proposant d'y répondre de façon à la décourager.
Le dîner commençait mal. Ce n'était pas l'avis des dîneurs, gentilshommes rustiques, peu blasés sur les raffinements luxueux de la cuisine parisienne et du service à l'anglaise. Ils jouaient de la fourchette avec entrain et ils buvaient sec ; si bien que, les vins aidant, la conversation ne languit pas. Elle devint générale, et rien ne pouvait mieux favoriser les aparté ; mais au grand dépit de Mme de Briouze, qui comptait bien profiter de la circonstance pour reprendre avec Biscaros le tendre entretien interrompu dans la forêt d'Arcachon, il se trouva que le conseiller général était bavard et galantin. Ce fâcheux voisin ouvrit le feu par des compliments ridicules, et, bon gré, mal gré, elle dut lui répondre, car il ne la laissait pas respirer une minute. Elle essayait bien d'entamer à gauche une causerie plus intime ; mais Aurélien s'y prêtait peu, et l'impitoyable conseiller la ressaisissait chaque fois qu'elle tentait de lui échapper.
Elle essaya bien de se dédommager par des contacts cherchés, — les tables sont faites pour cela ; — mais Aurélien s'y déroba avec une persistance presque impolie.
Pendant qu'il se défendait ainsi, Nicole opposait aux empressements du vicomte de Saint-Osvin une froideur glaciale. Mais le beau Femand ne se déconcertait pas pour si peu, et il n'avait jamais été plus aimable. La marquise l'approuvait des yeux, et le marquis s'étonnait de le voir faire tant de frais pour plaire à une jeune fille dont il ne s'était jamais occupé jusqu'alors. Caussade, placé à l'autre bout de la table, observait aussi le manège du vicomte et commençait à croire
que Biscaros ne se trompait pas sur les intentions secrètes de ce lovelace intéressé. Les bons invités ne voyaient rien et ne s'ennuyaient pas à table. Ils y seraient restés jusqu'à des heures indues, si Mme de Briouze n'eût levé la séance, en invitant ces messieurs à passer au fumoir.
Cette fois, pour rentrer au salon, elle prit le bras du propriétaire foncier qui l'avait tant gênée, et M. de Briouze reconduisit sa fille, qui était venue à lui, comme pour se mettre sous sa protection.
Les convives eurent la politesse d'attendre un peu avant d'aller fumer, et il y eut au salon un de ces moments de détente où les gens, réconfortés par un excellent dîner, se mêlent et se groupent, les uns autour des maîtres de la maison, les autres entre eux. Le vicomte, à sa très vive contrariété, fut accaparé par deux ou trois messieurs qui se mirent à le questionner sur les actrices et sur les horizontales de Paris, où ils n'allaient pas souvent. Aurélien s'était réfugié pràs du piano et regardait de loin Mlle de Briouze qui s'entretenait avec son père, en se rapprochant peu à peu de la sortie. La marquise était emprisonnée dans un cercle de complimeAteurs.
Aurélien profita de l'occasion pour aller se placer près de la porte vers laquelle se dirigeait Nicole, que son père venait d'embrasser sur le front. Il espérait qu'elle ne partirait pas sans lui dire un mot en passant. Il était bien temps que Nicole lui parlât, car depuis qu'il était arrivé à Mensignac, où elle l'avait appelé, c'était à peine s'il avait pu échanger avec elle quelques paroles banales, au moment où le marquis l'avait présenté.
Et ils se trouvaient tous les deux dans une situation singulière. Ils s'aimaient, ils savaient qu'ils s'aimaient, et ils n'avaient pas encore pu se le dire, ni même s'expliquer sur les dangers qui les menaçaient. Aurélien n'avait été renseigné que par la Cadichonne, et renseigné très imparfaitement, car elle s'était bornée à lui apprendre que le. beau Fernand et la belle Dolorès préparaient un mauvais coup.
Cette fois, il eut la joie d'entendre la jeune fille lui dire à demi-voix, avant de sortir du salon :
— Demain matin, à sept heures... au bout de la grande allée du parc... j'y serai.
Enfin, il allait pouvoir lui exprimer librement ses senti-
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ments et connaître les siens. C'était beaucoup, mais ce n'était pas assez ; car s'il fallait en croire Bernadette, la nuit ne se passerait pas sans que Mlle de Briouze eût besoin d'être protégée contre ceux qui voulaient la perdre. De quelle nature était le péril qu'elle courai.t? C'est ce que Biscaros ne devinait pas. Il ne savait môma pas pourquoi Nicole se retirait sitôt.
Le marquis se chargea de le lui apprendre. Il lui prit le bras amicalement pour lui dire :
— La chaleur et le bruit l'ont incommodée. Elle va se reposer. Je ne vous propose pas d'en faire autant, mais je vous prie d'excuser ces bravos gens qui n'ont pas dû vous amuser beaucoup. Ils vont rentrer chez eux ce soir. Dem^ain, nous serons entre amis, et quand j'aurai le plaisir de vous recevoir à Paris, vous vous trouverez chez moi en plus agréable compagnie. En attendant, vous n'êtes pas obligé de les suivre au fumoir et au billard. Si vous aimez le whist, nous pourrons faire un mort avec Saint-Osvin. Seulement, je dois vous prévenir qu'il y est de première force.
— C'est trop pour moi, qui le joue fort mal, répondit Auréhen, peu disposé à s'asseoir à la même table de jeu que l'homme aux dés suspects.
— Alors, je vais faire un piquet avec lui. Vous pourrez causer avec ma femme, qui n'a pas pu s'occuper de vous pendant le dîner, à son grand rtgret, et grâce au bavardage de son v.oisin de droite.
Cet arrangement ne souriait pas du tout à Biscaros, et il se promit de disparaître, dès qu'il pourrait filer à l'anglaise, sans être par trop impoli. L'aveuglement de ce mari, qui ne pouvait pas se passer de l'amant de sa femme, commençait à l'agacer. Et, prétextant d'nn mot à dire à son ami Caussade, il s'en alla le rejoindre, pendant que le marquis abordait Saint-Osvin, qui causait familièrement avec la marquise. Caussade jouait au billard et ne songeait qu'à caramboler. Biscaros dut se contenter de regarder la partie en fumant un cigare, et quand i! revint au salon, il trouva M. de Briouze attablé, en face du beau Fernand, à un rubicon très cher. Ces messieurs jouaient cinq francs le point, et la veine était, comme toujours, du côté de Saint-Osvin.
La marquisâ, âu grand étonnêment d'Aurélien, avait pris
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place à côté du marquis et semblait s'intéresser à son Jeu. Armée d'un crayon, elle marquait les points et elle s'exclamait lorsqu'il lui fallait enregistrer un repic au bénéfice du vicomte. Elle se serrait presque amoureusement contre son mari, et ce regain inattendu de tendresse légitime avait pour effet de donner à M", de Briouze des distractions qui profitaient à son adversaire.
Où voulait-elle en venir? Aurélien se le demandait. Il ne tarda guère à s'apercevoir que le vicomte ne se gênait pas pour annoncer des points faux et pour reprendre dans son écart, sans que M. de Briouze s'aperçût de ces friponneries, exécutées avec une dextérité remarquable. Et Aurélien ne pouvait pas avertir le marquis, sous peine de provocpier un éclat qu'il tenait à éviter, ce soir-là, pour beaucoup de raisons.
Empressée à plaire à son mari, Dolorès ne paraissait pas voir que Biscaros était là, Biscaros que tout à l'heure, à table, elle serrait de si près. C'était à n'y plus rien comprendre, et Biscaros prit le parti de s'éclipser tout doucement. Il avait d'autres soucis que celui de surveiller le jeu de ces messieurs, dont l'un était la dupe de l'autre, et il pressentait de prochains incidents qui le toucheraient bien plus que cette scène de la vie conjugale.
En remontant chez lui, il aperçut Bernadette qui le précédait dans l'escaher et qui ne s'arrêta pas pour l'attendre. Puis, en arrivant au premier étage, il la vit enfiler un long corridor et ouvrir une porte qui devait être celle de l'appartement occupé par Mlle de Briouze. Ce corridor traversait le château d'un bout à 1,'autre et conduisait aux appartements de la marquise, du marquis et des invités de distinction.
Biscaros rentra dans le sien, et s'enferma dans sa chambre à coucher, quoiqu'il n'eût pas l'intention de se mettre au lit. Il prévoyait une visite tardive de Caussade, et craignant d'être dérangé par cet ami trop zélé, il éteignit la lumière, afin de lui faire croire qu'il dormait.
Dormir, il n'y songeait guère. Il entre-bftilla sa porte, et il- attendit, l'oreille au guet. Au bout d'une heure, il entendit rouler des voitures. Les invités partaient. Ce fut ensuite Caussade qui rentrait par le salon commun et qui, ayant frappé, sans recevoir de répense, à la porte de communication, alla tranquillement se coucher.
Enfin, des pas et des voix dans l'escalier lui annoncèrent que les maîtres du château remontaient chez eux. Le corridor était parfaitement éclairé, et, de l'embuscade où il se tenait, Biscaros vit paraître la marquise au bras du marquis.
Le vicomte les suivait de près, et un colloque s'entama dont Biscaros ne perdit pas un mot.
— Décidément, mon cher Fernand, disait le marquis, vous êtes trop veinard. Vous me gagnez quatorze cents points, et pourtant je joue mieux que vous... trois cent cinquante louis que je vous dois... Je ne m'y frotterai plus.
— Malheureux au jeu, heureux en femmes, répondit Saint- Osvin en regardant Mme de Briouze, qui se serrait de plus en plus contre son mari. Ne vous plaignez pas, mon cher. Je voudrais être à votre place.
— Le misérable I pensait Bi'scaros, écœuré de tant d'impudence. Il ne se contente pas de tromper et de voler ce brave homme... il le raille. Mais dans quel but la marquise joue-t-elle cette comédie?
Biscaros n'était pas au bout de ses étonnements. Il vit le marquis et la marquise passer par la. même porte, qui devait être celle de l'appartement de madame, et le vicomte, souriant, les quitter sur le seuil de ce sanctuaire conjugal.
Les époux les plus unis n'auraient pas mieux fait. Dolorès en était venue à ses fins, et elle devait avoir de bonnes raisons pour emmener chez elle, à la barbe de son amant qu'elle n'aimait plus, son mari qu'elle n'avait jamais aimé.
Cet amant commode s'en alla tranquillement, après leur avoir souhaité une bonne nuit. Il était logé en face, de l'autre côté du corridor, et il rentra chez lui tout droit.
Il semblait que tout fût fini, et cependant un pressentiment retint Biscaros à son poste d'observation. Un quart d'heure après, deux valets de pied vinrent éteindre la lanterne qui éclairait le grand escalier et allumer dans le corridor deux lampes à verres dépolis.
Il n'était pas très loin de minuit, et les domestiques allaient se coucher. Les maîtres et les hôtes du château dormaient-ils déjà? Il était permis de croire le contraire, et Aurélien attendit, résolu à veiller jusqu'au jour, s'il le fallait; tant il était convaincu que la nuit ne se passerait pas sans événements.
Sa patience fut récompensée. Dix minutés ne s'étaient pas
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écoulées qu'il vit poindre au fond, tout au fond de la galerie, une forme noire qui marchait lentement et sans bruit, comme marchent les fantômes. Elle venait de son côté, et, quand elle passa devant une des lampes accrochées au mur, il vit que c'était une femme. Pas la marquise, assurément. La marquise 'était grande, et cette noctambule était grosse et courte. Une servante, peut-être ; quelque fille de cuisine, en rupture d'oftice et en quôte d'un marmiton, se dit d'abord Biscaros ; mais non ; elle était habillée de soie noire, et elle portait sur la tête un haut peigne d'écaillé sous une mantille de dentelles.
Ce costume andalous le fit souvenir que Mme de Brioute avait à son service une duègne, amenée par elle de Grenade, la tia Carmen, — la tante Carmen, comme on dit en Espagne, où toute vieille femme est une tia et tout vieillard un tio.
Il l'avait vue deux ou trois fois, attendant la marquise sur la terrasse du casino d\t\jcachon, et il reconnut son visage ridé, son nez trognonnant et son menton velu. Où pouvaitelle aller ainsi, à pareille heure, cette affreuse compagnonne aux allures félines? Les bêles féroces ne rôdent que la nuit pour chercher leur proie. Celle-là était-elle sortie de sa tanière pour étrangler Nicole?
Biscaros fut, un instant, tenté de le croire, car il la vit s'approcher à pas de loup de la porte de l'appartement où Bernadette était entrée une demi-heure auparavant. La duègne en avait peut-être une clef, et Biscaros se rassurait un peu en se disant que si cette horrible vieille avait de mauvais desseins, elle trouverait à qui parler, puisque la Cadichonne était encore là. Mais la tia Carmen n'essaya pas d'ouvrir. Elle se contenta d'appliquer son oreille contre la porte et d'écouter. Sans doute elle n'entendit rien, car, après une assez longue station, elle se redressa et rebroussa chemin en marchant sur la pointe du pied.
Évidemment cet espionnage avait un but. Biscaros ne s'étonna donc pas trop de la voir s'arrêter au fond du corridor et gratter à la porte de la chambre occupée par le beau f'ernand, qui, presque aussitôt, se montra sur le seuil et entama avec la sorcière andalouse un colloque 4 v©ix basse. L'entretien fut court. La duègne revint encore une fois sur ses pas et enfila le grand escalier qui conduisait au deuxième étage ; mais elle ne monta qu'une dizaine de marches.
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Biscaros, qui ne la voyait plus, l'entendit tousser, cinq minutes après, et il comprit qu'elle allait rester là, embusquée, en attendant un événement qu'elle venait de préparer.
Quel événement? Sans doute l'exécution d'un complot tramé par la marquise et son amant contre Mlle de Briouze.
Biscaros n'aurait eu qu'à se montrer pour mettre en fuite l'espionne et pour empêcher do sortir le vicomte qui devait être aux aguets ; nrais il voulait les prendre en flagrant délit, et il se tint coi, provisoirement, sans cesser de regarder par l'entre-bâillement. Il ne tarda guère à voir apparaître Saint- Osvin, qui s'avançait en rasant le mur du corridor et qui adressa, en passant, un signe d'intelligence à la vieille, perchée au-dessus de lui sur l'escalier.
Le drame sa corsait, et le dénouement approchait. Arrivé devant la porte où la duègne s'était arrêtée pour écouter, flaint-Osvin tira de sa poche une clef, l'introduisit dans la serrure, ouvrit avec précaution, entra et referma sans bruit.
Biscaros n'avait pas prévu cela. Il resta pétrifié, et il faut bien avouer qu'il perdit complètement !a tête. II oublia qu'il avait vu de sa fenêtre Mme de Briouze remettre au vicomte un objet qu'il n'avait pas pu distinguer, et il lui passa par l'esprit que Je vicomte était d'accord avec Nicole.
La supposition n'avait pas le sens commun, mais Biscaroe n'était pluf en état de raisonner, encore moins de prendre une décision immédiate, en présence de ce fait inouï. Entrer, lui aussi, dans la chambre de Mlle de Briouzt*, ou seulement appeler pour réveiller les gens du château, c'eût été provoquer un éclat qui perdrait de réputation la malheureuse jeune flUe, qu'elle fût ou non coupable.
Et il se disait que de deux choses Tune : ou elle ne dirait mot, et ce serait la preuve que Saint-Osvin n'était pas venu chez elle sans sa permission, ou, au contraire, elle crierait pour demander du secours, et alors, n'ayant plus de ménagements à garder, il accourrait pour la délivrer de ce misérable, dût-il enfoncer la porte.
Il avait oublié aussi que Bernadette n'était pas sortie de l'appartement de Mlle de Britsuze, et que la tia Carmen était restée en faction sur l'escalier.
Si Biscaros, autrement inspiré, était entré après le vicomte, il aurait eu plus tôt l'explication do ce mystère. Il aurait vu
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Tamant de Dolorès marchant presqiia à tâtons dans une sorte d'antichambre à peine éclairée par la faible lueur d'une veilleuse.
L'appartement se composait de trois pièces en enfilade, «t au fond de la première, celle où Saint-Osvin s'était glissé, il y avait un lit de repos entouré de rideaux de moussaline.
Le beau Fernand avait négligé de reconnaître, avant de s'engager dans cette expédition scabreuse, le terrain sur lequel il allait mantsuvrer, et, on distinguant confusément ce lit, il crut être entré dans la chambre à coucher. 11 n'en douta plus lorsqu'il entendit le souffle régulier d'une personne endormie, et l'abominable drôle nhésita pas une minute à commettre ou à tenter de commettre le crime à lui commandé par son odieuse maîtresse.
Qu'il en vînt à bout ou que sa victime lui échappât, le résultat serait à peu près le même, pourvu que Mlle de Briouze fût compromise, et les deux complices avaient pris leurs mesures en conséquence.
Ce n'était pas pour rien que la duègne montait la garde et que la marquise avait entraîné chez elle son mari, pris au piège de ses séductions intéressées.
Le beau Fernand s'était mis en tenue de combat. Il avait chaussé des pantoufles et endossé un élégant veston par-dessus une chemise de soie, de façon à laisser croire à *ceui qui le surprendraient dans ce costume galant qu'il était entré chez Nicole comme chez lui, parce qu'elle l'attendait cette nuit-là. Et il savait bien qu'on le surprendrait, car il était convenu avec l'affreuse Carmen qu'elle interviendrait au moment psychologique, en allant avertir M. de Briouze qu'un homme s'était introduit chez sa fille.
Ce serait bien le mariage forcé, conseillé par Dolorès.
Son digne associé était résolu à brusquer l'aventure. Il comptait sur l'effet de la surprise et de la frayeur, peut-être aussi un peu sur ses avantages physiques, pour triompher de la résistance d'une pauvre enfant sans défense. Il était terriblement fat, et ce n'était pas la première fois de sa vie qu'il procédait de la sorte ; mais il n'avait jamais mis à mal des victimes de la trempe de Mlle de Briouze.
Décidé à en finir promptement, il avança sans bruit, et U allait entr'ouvrir les rideaux du lit, lorsqu'une femme, étendue
sur ce lit, les releva d'un geste rapide et se dressa devant lui.
En dépit de son audace et de son sang-froid, Saint-Osvin recula effarouché. Il n'avait jamais vu Bernadette, entrée depuis deux mois seulement au service de Nicole, et il ne s'expliqua pas du tout d'abord ce que faisait là cette jolie fille, vêtue et coiffée à la Cadichonne. JViais il se remit très vite de ce premier moment de surprise, et il comprit qu'il avait à faire à la femme de chambre à lui signalée par la marquise comme une ennemie avec laquelle il fallait compter.
Saint-Osvin n'était pas homme à se déconcerter pour si peu de chose. Il savait, par expérience, comment on apprivoise les soubrettes, et il pensait se débarrasser de celle-là avec quelques louis. Il fit le geste de fouiller dans sa poche, où il n'aurait rien trouvé, car il n'avait pas songé à la garnir d'or pour séduire une jeune fille du meilleur monde ; mais Bernadette l'arrêta net en lui disant :
— C'est inutile. Avec moi, ça ne prend pas ces moyens-là. Je sais pourquoi vous êtes entré ici et vous allez me faire le plaisir de décamper... à la minute.
Elle parlait sans élever la voix de peur sans doute d'éveiller Mlle de Briouze qui dormait dans une chambre séparée par un grand cabinet de toilette de la pièce où le vicomte avait pénétré.
Il était furieux le beau Fernand et pas du tout disposé à obéir à l'injonction de la Cadichonne. Il sentait que le coup était manqué, mais il ne désespérait pas encore d'en venir à ses fins et il changea ses batteries.
— Voyons, ma fille, dit-il en prenant un air câlin, tu es trop jolie pour être farouche... et tu aurais déjà dû deviner que je viens ici pour toi. Je t'ai vue passer quand tu es montée ici, et j'étais bien sûr de t'y trouver. Mais je ne savais pas que» ta maîtresse était là. Laissons-la dormir, et viens dans ma chambre.
— . Vous, d'abord, je vous défends de me tutoyer, interrompit la Cadichonne ; et je ne voudrais pas de vous quand vous m'offririez la Californie. J'ai un amoureux qui est un peu mieux planté que vous et qui n'a pas le poil couleur de filasse. Il vous casserait les reins, s'il vous entendait. Tâchez qu'il ne vous trouve jamais sur son chemin... et, encore une fois, sortez d'ici I
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— Pas avant que nous n'ayons fait la paix, mignonne, répliqua Saint-Osvin sans s'émouvoir ; tu pourras l'épouser, ton amoureux... j'ai une dot à t'oiïrir... cinquante louis, pour commencer... si tu veux venir les chercher chez moi.
— Canaille 1
— Oh 1 tu peux m'injurier I Tu ferais mieux de me laisser t'embrasser... J'attendrai que tu t'y décides.
Le vicomte ne tenait pas tant qu'il le disait aux faveurs de la Cadichonne, mais il avait son plan, et ce plan consistait à gagner du temps. C'était convenu avec la duègne qui devait entrer en scène à l'heure dite.
Biscaros, qui n'avait pas bougé de son poste d'observation, ne pouvait pas saisir un seul mot de ce dialogue édifiant, et il se disait avec horreur que Nicole avait consenti à recevoir cet homme, car s'il était entré malgré elle, elle aurait eu dix fois le temps de crier. Mais s'il n'entendait rien, il voyait ce qui se passait dans le corridor, et il fut distrait de ses douloureuses réflexions par un spectacle inattendu.
La duègne venait de reparaître dans le corridor. Elle s'était décidée à descendre l'escalier où elle se tenait en sentinelle, et elle s'arrêta un instant pour prêter l'oreille ; puis, n'ayant sans doute rien entendu, elle s'achemina vers l'autre bout de là galerie. Cette fois, elle ne marchait plus avec précaution. Au contraire, on eût dit qu'elle cherchait à faire du bruit. Elle courait presque, et le plancher craquait sous ses pas lourds.
Pourquoi se hâtait-elle ainsi, après avoir gardé près de trois quarts d'heure une immobilité absolue? En avait-elle assez de monter la garde, et rentrait-elle tout bonnement chez elle pour se reposer au lit des fatigues de cette expédition nocturne?
Autant de questions que se posait Biscaros, et qu'il n'était pas encore en état de résoudre.
Bientôt il vit qu'elle s'arrêtait devant la porte de l'appartement de Mme de Briouze, et qu'elle y frappait à coups redoublés, en criant :
— Seflor marquez I... seûora Dolorès !...
Biscaros comprenait de moins en moins, quoiqu'il sût assez bien l'espagnol, comme beaucoup de Bordelais.
Les maîtres qu'elle appelait firent attendre assez longtemps la duègne, qui ne cessait pas de frapper. Enfin la porte s'en-
tr'ouvrit, et le marquis se montra en robe de chambre. Sans doute, il était couché, et il avait pris le temps de passer un pantalon avant de se rendre aux bruyants appels de la vieille, qu'il interpella assez rudement :
— Qu'est-ce que ce vacarme?... et pourquoi vous permettezvous de me déranger?... Le feu est-il au château?
La tia répondit en castillan, une langue que M. de Briouze, depuis son mariage, avait essayé d'apprendre sans pouvoir y parvenir, et la marquise arriva pour servir d'interprète. Elle aussi venait de se lever, car elle était en peignoir, et ses cheveux dénoués flottaient sur ses épaules demi-nues. Elle interrogea la gouvernante en espagnol, et elle eut un geste de douloureux étonnement.
— Carmen affirme qu'elle a vu un homme entrer chez votre fille, dit-elle en traduisant la réponse.
— Cette femme est folle 1 dit le marquis avec colère. Demandez-lui donc pourquoi elle rôde à minuit passé par les corridors, et ordonnez-lui de ma part de nous laisser en repos et d'aller se coucher.
— Elle dit que, se sentant malade, elle est sortie de sa chambre pour aller chercher du thé à l'office, et elle jure qu'en arrivant au bout de cette galerie, elle a vu un homme ouvrir la porte de l'appartement de Nicole... qu'il y est entré, il y a dix minutes, et qu'il y est encore.
— Et elle a attendu tout ce temps-là pour m'avertir I... Elle ment... Mais, qu'elle mente ou non, elle mérite que vous la chassiez.
— Mon ami, elle a cru bien faire... et la chose est assez grave pour que vous preniez la peine de vérifier si elle s'est trompée... ou si par malheur...
— Vous ne supposez pas, j'espère, que Nicole, si un homme était entré chez elle, n'aurait pas appelé... ou sonné?
— Dieu m'en garde I mais elle est peut-être en danger, et au lieu de discuter, nous ferions mieux d'ïiller nous assurer qu'elle n'est pas aux prises avec un malfaiteur.
Les paroles n'arrivaient pas très distinctes aux oreilles de Biscaros, mais aux gestes, il devinait à peu près de quoi il était question, et la lumière commençait à se faire dans son esprit. L'horrible duègne, complice de Dolorès, devait avbir été apostée par Mme de Briouze pour avertir monsieur, lorsque
l'instant serait venu, l'instant qu'avait fixé Saint-Osvin quand elJe s'était abouchée avec lui. Elle avait dû compter les minutes.
— Vous avez raison, reprit le marquis. Venez, ma chère. Si Carmen s'est moquée de nous, je la congédierai sur l'heure, et il est bon que vous soyez là pour lui traduire l'ordre que je lui signifierai.
— Comme il vous plaira, mon ami.
M. de Briouze ouvrit la marche vers l'appartement de sa fille. La marquise et la duègne suivirent sans se faire prier. Elles avaient toutes les deux de bonnes raisons pour^tenir à ne pas manquer la scène qu'elles attendaient.
Biscaros, qui voyait venir le groupe, se retira un peu en arrière, mais il laissa entre-bâillée la porte de son logement, à seule fin d'entendre l'explication qui allait s'engager entre les différents personnages de ce drame intime.
Le marquis ne s'amusa point à frapper. La clef était à la serrure, où Saint-Osvin l'avait laissée avec intention, après s'en être servi, de même qu'il s'était bien gardé de mettre le verrou en dedans. Il tenait à être pris sur le fait.
M. do Briouze n'eut donc aucune peine à entrer, et il se trouva face à face avec le vicomte.
— Misérable I crîa-t-il en levant la main.
Saint-Osvin lui arrêta le bras et lui dit avec un flegme parfait :
— Je suis rrioins coupable que vous ne pensez, Henri, et je suis prêt à réparer mes torts.
— A la bonne heure î dit à demi- voix la marquise, comme pour soufiler une réponse à son mari.
Mais il était furieux, et il s'écria :
— Qu'appelez-vous réparer vos torts? Oseriez-vous prétendre que ma fille vous attendait, et que, p'our racheter sa faute, elle n'a plus qu'à vous épouser?
— Je suis à votre discrétion, répondit le beau Fernaiul. J'attends vos ordres.
— Mes ordres?... Je n'en ai pas à vous donner. Je n'ai qu'à faire justice de la malheureuse qui a sali mon nom et de l'indigne ami qui a abusé de ma confiance. Je voas ferai peutêtre l'honneur de me battre avec vous, mais elle... je vais... Rangez-vous, monsieur! Laissez-moi passer, puisqu'elle n'ose pas se montrer !
— Henri, je vous en supplie, calmez-vous I murmura Dolorès. Songez aux conséquerxces d'un acte de violence, et songez aussi que rien n'est perdu, puisque M. de Saint-Os vin vous demande la main de Nicole qu'il aime... et qui l'aime.
— Ce n'est pas vrai, et quand ce serait vrai, j'aimerais mieux la voir morte que de la lui donner I Faites-moi place, Vous dis-je I cria M. de Briouze en' poussant rudement le vicomte, qui dut céder le passage.
Bernadette émergea tout à coup de l'ombre où elle se tenait.
— Prenez garde, monsieur le marquis I dit-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, mademoiselle dort. Si vous continuez à parler haut, vous allez la réveiller.
— Que fais-tu ici, toi? demanda brusquement le père de Nicole.
— Je venais voir si mademoiselle n'avait pas besoin de moi. J'ai gratté à la porte de sa chambre, et j'ai essayé de l'ouvrir tout doucement. Je n'ai pas pu. Mademoiselle s'est enfermée. Elle r.i'avait prévenue, avant de se coucher, que si je ne pouvais lui être bonne à rien, ce soir, elle pousserait le verrou. Elle ne fera qu'un somme jusqu'à demain matin.
— Alors, tu ne l'as pas vue?
— Je n'ai vu que ce monsieur.
— C'est donc toi qui lui as ouvert?
— Non pas. Il est entré sans me demander la permission. Il paraît qu'il m'a vue passer dans l'escalier, et qu'il m'a suivie sans que je m'en doute. Voilà dix minutes qu'il me dit des bêtises... ça n'a pas pris, mais je n'ai pas pu m'en débarrasser. Vous avez joliment bien fait d'arriver, monsieur le marquis. J'allais crier : « Au feu ! » Je ne suis qu'une femme de chambre, mais je suis honnête, et je n'écoute pas les beaux messieurs.
— Est-ce vrai, ce que dit cette fille? demanda M. de Briouze en regardant fixement Saint-Osvin.
Biscaros savait à quoi s'en tenir sur ce point. Il devinait que la Cadichonne mentait pour mettre hors de cause Mlle de Briouze, car, informée comme elle l'était des véritables projets du vicomte, elle n'avait pas pu croire qu'il lui offrait de l'argent pour ses beaux yeux. Mais Biscaros se demandait ce que le vicomte allait répondre à la question décisive que le marquis lui posait. La marquise aussi l'attendait, cette
LB cnALET DSS PERVISKCnaS 133
réponse, et elle comptait bien que, sans accuser formellement Nicole de lui avoir donné un rendez-vous, Saint-Osvin allait laisser entendre qu'elle était d'accord avec lui. Elle se trompait.
Saint-Osvin avait eu le temps de réfléchir depuis le, commencement de cette scène, qui, grâce à l'intervention de Bernadette, ne tournait pas au gré de la marquise. Saint- Osvin se disait que le coup était manqué, et qu'il s'agissait maintenant de battre en retraite adroitement, s'il ne voulait se brouiller avec son puissant ami. Briouze venait de déclarer qu'il aimerait mieux voir sa fille morte que de la lui donner en mariage. C'était net, et le beau Fernand n'avait plus intérêt à compromettre Nicole, puisqu'il n'espérait plus l'épouser, alors même qu'il aurait réussi à la perdre de réputation.
— Répondez I... mais répondez donc ! lui cria le marquis.
— Et que voulez-vous que je vous réponde? dit Saint- Osvin en haussant les épaules. Pourquoi avez-vous à votre service une si jolie fille?... J'ai eu tort de la suivre jusque dans ce logement... mais je croyais que c'était le sien... et, après tout, je ne suis pas de bois... mon cas n'est pas pendable.
La figure assombrie de M. de Briouze s'éclaircit, mais Dolorès pâlit de colère, et si ses yeux avaient pu lancer la foudre, son amant, qui l'abandonnait lâchement, n'aurait pas vécu une minute de plus.
Et le vicomte reprit avec une rare impudence :
— Permettez-moi, mon cher Henri, de vous dire que vous vous êtes trop hâté de m'accuser d'une infamie. Vous devriez mieux me connaître. Je ne me suis jamais piqué d'être vertueux, mais j'ai toujours respecté Mlle de Briouze, et, en me prêtant je ne sais quels honteux desseins, vous m'avez cruellement blessé.
— Pardonnez-moi, mon cher Fernand, dit l'infortuné marquis en tendant la main à l'abominable gredin qui avait essayé de déshonorer sa fille.
C'était vraiment pousser l'aveugiement trop loin, et peu s'en fallut que Biscaros ne sortît de sa cachette pour crier à ce crédule gentilhomme :
— Chassez ce coquin I chassez sa complice ! il est l'amant de votre femme, il triche au jeu, il a Tenté de m'assassiner, et ils ont comploté ensemble la perte de votre fille.
134 LE CHALET DBS PERVEKCnÉ9
Mais le moment eût été mal choisi pour les démasquer, et l'intervention de Biscaros n'aurait eu probablement d'autre effet que de lui fermer la maison de M. de Briouze. Mieux valait qu'il se contînt pour réserver l'avenir. L'honneur de Nicole était sauf, et son père venait de s'expliquer si nettement sur un mariage avec M. de Saint-Osvin, qu'il n'avait plus rien à craindre de ce côté. Mais elle n'était pas à l'abri des persécutions de sa belle-mère, exaspérée par l'insuccès de son odieux projet, et elle n'avait pour la déferidre que Biscaros et Bernadette.
C'était assez, pourvu qu'ils restassent unis et que la marquise ne les fît pas mettre à la porte par son mari ; et c'est à quoi elle n'aurait pas manqué, si Biscaros était entré en scène pour avertir M. de Briouze.
Le beau Fernand se laissa serrer la main, en prenant des airs d'ami offensé. C'était à croire qu'il attendait des excuses. Le marquis n'alla pas jusque-là, et il coupa court à une situation plus pénible encore que ridicule, on disant :
— Oublions tout cela, monther, et sortons d'ici. Nicole, fort heureusement, n'a rien vu et rien su. Il faut qu'elle ignore toujours ce qui vient de se passer. Vous entendez, Bernadette?
— Parfaitement, monsieur le marquis, répondit la Cadichonne, et il n'y a pas de danger que j'en dise un seul mot à mademoiselle.
— Vous ferez bien. Une indiscrétion vous coûterait votre place.
— Et si l'on en commet une, elle ne pourra venir que de vous, car je réponds de Carmen, ajouta aigrement Mme de Briouze.
D'un geste, Saint-Osvin protesta qu'il serait muet, et la marquise n'eut pour lui qu'un regard de mépris.
Bernadette était déjà au pied de l'escalier qu'elle avait à monter pour regagner sa chambre.
Sur un ordre donné en espagnol par sa maltresse, la duègne fit une révérence à l'ancienne mode et s'en alla sans bruit.
Le vicomte suivit M. et Mme de Briouze dans le corridor, jusqu'à la porte de leur appartement, les salua cérémonieusement et rentra chez lui assez penaud. Un quart d'heure après, on eût dit que les maîtres, les hôtes et les gens du château dormaient profondément.
Biscaros veillait pourtant, et il n'était pas le seul. Il avait résolu de ne pas se coucher, afin d'arriver le premier au rendez-vous que lui avait donné Mlle de Briouze.
Cette entrevue, ardemment désirée, il la redoutait presque, car il commençait à désespérer de l'avenir.
Depuis son arrivée à Mensignac, il avait pu non seulement mesurer les obstacles qui le séparaient de Nicole, mais aussi les dangers que la pauvre enfant allait courir en persistant à l'aimer. Il connaissait maintenant la marquise, et il savait de quoi elle était capable, quand la passion l'emportait. Et c'était le cas. Elle voulait Biscaros ; et pour qu'il fût à elle — à elle seule — elle irait jusqu'au crime.
Une femme capable de concevoir et d'organiser l'infernale machination qui venait d'avorter n'hésiterait pas à supprimer une rivale gênante. La vie d'une jeune fille n'était pas plus précieuse que celle du malheureux Gémozac, dont la mort tragique n'avait pas coûté une larme à Dolorès.
Ces périls, Nicole aurait peut-être le courage de s'y exposer ; encore fal.'ait-il qu'elle les connût, et lo devoir d'Aurélien était de les lui montrer, en lui jurant de se dévouer pour l'en préserver. Et il était malaisé de dire la vérité à Mlle de Briouze. Comment lui parler, sans froisser sa déhcatesse, des amants de sa belle-mère et de l'ignoble pacte que cette marquise dévoyée avait conclu avec le plus vil de tous, avec ce vicomte à tout faire? Et il h fallait pourtant, et Biscaros einploya à s'y préparer la fin de cette nuit mouvementée.
Il fut prêt bien avant l'heure, et son voisin Gaussade était encore au lit quand il descendit dans le parc, après avoir eu soin d'allumer un cigare, afin de faire croire aux gens qu'il pourrait rencontrer que c'était son habitude de sortir dès Taurore pour fumer en plein air.
Au bout de l'allée, lui avait dit Nicole. C'était un peu vague, mais il pensa qu'il s'agissait de la longue allée, bordée de charmilles, où le vicomte se promenait la veille avec Mme de Briouze, et il ne se trompait pas. Il y avait là, presque au fond du parc, une espèce de salle de verdure, un bouhngrin, disaient nos pères, où l'on pouvait causer à l'abri des regards indiscrets, sons un dôme de feuillage.
Biscaros y trouva Mlle de Briouze, Elle avait été plus matinale que lui, et l'on voyait bien qu'elle n'avait pas mieux
dormi, car elle était très pâle et eUe avait les yeux battus.
— Vous devez mal penser de moi, commença-t-elle en lui tendant une main brûlante, où il n'osa pas mettre un baiser. Que ne dirait-on pas, si l'on me voyait ici avec vous ! Mais peu m'importe de me compromettre, quand il s'agit pour moi d'apprendre si je puis compter sur vous.
Et comme Biscaros allait protester de son dévouement :
— Ne me dites pas que vous m'aimez... je le sais et je vous aime... Mais promettez-moi de faire ce que je vais vous demander...
— Je vous le jure I
— Eh bien ! je vous demande de partir.
— Partir i répéta Biscaros stupéfait.
— Oui... partir aujourd'hui... ce matin... Si vous restiez à Mensignac un jour de plus, cet homme vous tuerait... il a essayé hier... un vieux garde l'a vu tirer sur vous... il recommencerait, et il ne vous manquerait pas... Je veux que vous viviez... Quand vous serez à Paris, je ne tremblerai plus pour vous.
— Et je ne vous verrai plus 1
— Vous me verrez... mon père vous recevra... et s'il ne vous recevait pas, je trouverais un moyen... Bernadette m'y aidera, et nous pouvons nous fier à elle... mais, je vous en supplie, quittez ce château maudit... demain, il serait trop tai'd.
— Pourquoi donc m'y avez-vous appelé? murmura tristement Biscaros.
— Quand je vous ai écrit- d'y venir, je ne savïiis pas ce que je sais maintenant. Ne me demandez pas d'explications, je ne puis pas vous en donner, et ne craignez rien pour moi. Bernadette veille. Bernadette saura me défendre.
— Bernadette ! elle vous a donc dit...
— Tout ce qu'elle pouvait me dire. Puis-je compter que vous m'obéirez?
— Oui... je vais partir... sanè prendre congé de votre père... je trouverai un prétexte... je chargerai M. de Caussade de m'excuser en disant que j'ai été appelé à Paris par une dépêche... mais je ne vous promets pas de laisser le champ libre à cet homme.
— Vous battre avec lui!... risquer votre viel... Non, je
LE CÎTALET DES rERVEKCnES 137
ne veux pas... Nous serons à Paris dans quelques jours... Là, je vous ferai savoir ce que j'attends de vous...
Puis, tout à coup :
— On vient! dit précipitamment Nicole. Au revoir! à Paris !
Et elle partit en courant.
Biscaros resta seul, écoutant un bruit de pas qui se rapprochaient, et vit bientôt passer de l'autre côté de la charmille un jardinier portant un râteau sur l'épaule.
Il n'y avait pas de quoi mettre en fuite Mlle de Briouze, car ce jardinier n'aurait pas pu la voir, et Biscaros se demanda si elle n'était pas folle. Le danger qu'elle avait couru était bien de nature à lui troubler l'esprit, et les propos incohérents qu'elle venait de tenir semblaient indiquer qu'elle perdait la tête. Mais elle n'en était que plus touchante et plus chère à Biscaros, et ce n'était pas le moment de renoncer à la défendre.
Il comprenait pourtant qu'il valait mieux ne pas prolonger son séjour à Mensignac, où sa présence ne faisait qu'exaspérer la jalousie de la marquise, et il était décidé à partir immédiatement pour Paris, où il attendrait les ordres que devait lui apporter la fidèle Cadichonne.
Il rentra donc au château, où tout le monde dormait encore, et il réveilla Caussade pour lui annoncer sa résolution et pour le prier de l'aider à l'exécuter. Il s'attendait à des objections. Caussade n'en fit aucune. Il ne demanda même pas pourquoi Biscaros était si pressé de s'en aller.
Caussade, quoiqu'il ignorât ce qui s'était passé pendant la nuit, en avait assez vu, la veille, pour comprendre que la place n'était plus tenable, et que son jeune ami faisait bien de se dérober aux attaques passionnées de Mme de Briouze. Il fut convenu que Biscaros prendrait la diligence de Périgueux qui passait tous les matins devant le château, et que Caussade excuserait comme il pourrait ce départ précipité.
Il fut convenu aussi qu'ils se retrouveraient prochainement à l'hôtel du Helder, où ils avaient tous les deux l'habitude de descendre quand ils venaient à Paris, et qu'ils aviseraient ensemble à sauver une situation qui se comphquait de plus -en plus.
Une heure après, Biscaros était en route, et, le soir même, il prenait l'express sans avoir revu Cau.'îsade, retenu sans
doute à Mensignac par le châtelain, peut-être aussi par la châtelaine, qui devait avoir des explications à lui demander. Le sort en était jeté. OubUant sa mésaventure judiciaire, Biscaros allait ouvrir contre Dolorès et son complice une périlleuse campagne, sans se préoccuper de l'issue de cette lutte inégale. Son passage en Périgord n'était que le prologue du drame dont les péripéties allaient se dérouler dans le département de la Seine.
Do tous les jardins publics qui verdoient en deçà des fortifications de Paris, le parc Monceau est assurément le mieux approprié à sa destination actuelle. Il a sur les autres l'avantage d'avoir été créé au temps jadis, pour servir de promenade à des princes, et l'édilité qui l'a ouvert aux Parisiens a eu peu de chose à faire pour le transformer en square où les enfants viennent s'ébattre sous des arbres séculaires.
Le jardin des Tuileries a un air solennel qui rappelle trop la grande ville au centre de laquelle il est situé. Le Luxembourg appartient aux étudiants ; le Jardin des Plantes sent les collections scientifiques ; le square des Buttes-Chaumont est trop près des carrières d'Amérique, où gîtent les malandrins.
Le parc Monceau est la joie des pauvres et des richi^s. Les déshérités de la vie viennent s'y chauffer gratis au soleil, sur des bancs confortables, et les heureux de ce monde y trouvent l'illusion de la campagne. Il est entouré d'hôtels particuhers qui ne lui enlèvent ni l'air ni le jour, car on les aperçoit à peine à travers le feuillage et les jardins qui les précèdent semblent se confondre avec la promenade publique, dont ils ne sont séparés que par des grilles presque invisibles sous les lierres qui les cachent.
Ce jour-là, un des première du mois d'octobre, Pierre La Chamade errait tristement par les allées du parc, et il n'était certes pas venu là pour goûter les charmes d'une belle matinée d'automne, car il recherchait les coins les moins ensoleillés, et il s'arrêtait souvent pour examiner les façades élégantes
des aristocratiques habitations qui bordent le parc du côté de l'avenue Van-Dyck.
Ses camarades, les résiniers de la forêt d'Arcachon, auraient eu quelque peine à le reconnaître sous le costume qu'il portait. Il avait remplacé sa veste landaise par une jaquette achetée à la Belle Jardinière, et son béret par un feutre mou qui le gênait beaucoup. Cette nouvelle tenue lui allait assez mal, mais Pierre était toujours le beau gars, bien planté, du Truc de la Truque, et les bonnes d'enfants, qui promenaient leurs marmots dans les allées sablées, se retournaient pour le regarder quand il passait.
Pierre n'était à Paris que depuis trois jours, et il avait longtemps hésité à y venir, quoiqu'il en mourût d'envie, car il ne s'était pas consolé du départ de Bernadette. Elle lui avait écrit deux fois de Mensignac pour lui jurer fidélité, et en même temps pour lui défendre de bouger de sa forêt. Les lettres étaient tendres, mais impératives. Bernadette ne voulait pas que son amoureux courût après elle, et dans la dernière, où elle lui annonçait qu'elle partait pour Paris avec ses maîtres, elle avait malicieusement omis de lui doïmer leur adresse. C'était le plus sûr moyen de l'empêcher d'entreprendre le voyage qu'elle lui interdisait.
Pierre s'était résigné d'abord à rester près de son père, et il ne l'aurait peut-être pas quitté si Bernadette eût continué à lui écrire ; mais elle avait cessé brusquement. Il allait tous les jours au bureau de poste d'Arcachon, et là on lui répondait invariablement qu'il n'y avait rien pour lui. Alors, n'y tenant plus, il s'était décidé à prendre un train omnibus, lesté de soixante louis que le père La Chamade avait tirés d'un bas de laine et auxquels, en les lui remettant, il avait ajouté sa bénédiction, absolument comme dans la Grâce de Dieu, avec cette différence que le jeune résinier n'allait pas à la grande ville pour y montrer la marmotte en vie.
Non ; il y aJlait poussé par l'amour qui ne va jamais sans la jalousie, et en y arrivant, il s'était aperçu, un peu tard, qu'il n'est pas facile, à Paris, de découvrir une femme, — surtout une femme de chs^mbre, — quand on ne sait pas où elle demeure. Il avait bien entendu dire à la Cadichonne que le meu-quis de Briouze habitait près du parc Monceau, mais le renseignement était insuffisant, et l'idée ne lui était paa
140 LE CHALKT DES PEP.VEKCHES
venue de consulter l'AImanach des adresses, où le marquis devait certainement figurer. Il comptait sur le hasard, et afin de mettre les chances de son côté, il était allé se loger dans un garni du boulevard de Courcelles, en face du parc. Dans ce bouge, il avait pris des informations, mais son logeur ne connaissait pas les grands seigneurs du quartier, et le pauvre Pierre, depuis son arrivée, passait son temps à rôder autour des hôtels de maîtres, sans oser y entrer pour interroger les concierges qui les gardaient.
On ne voyait que lui, du matin au soir, dans le parc et dans les rues adjacentes, si bien que les gardes et les sergents de ville l'avaient remarqué, et commençaient à le regarder de travers. Mais il ne se décourageait pas. Les Landais sont patients, et le résinier s'était juré de découvrir sa bonne amie, dût-il passer un an à la chercher dans cet immense Paris où il ne connaissait personne. Ses ressources lui auraient permis d'y prolonger presque indéfiniment son séjour, car il payait sa chambre quinze francs par mois, et il mangeait dans un gargot du voisinage, à six sous la portion. Les douze cents francs du père La Chamade assuraient pour longtemps l'existence du fils, et ce serait bien le diable si, avant d'en voir la fin, Pierre ne rencontrait pas sa promise ou, tout au moins, quelqu'un qui pourrait lui en donner des nouvelles.
M. Biscaros, en sa présence, au Truc de la Truque, avait parlé à Bernadette d'une visite qu'il se proposait de faire à M. de Briouze, et il pouvait bien être venu à Paris, car il n'avait fait que passer à Bordeaux ; Pierre savait cela ; mais Pierre n'en savait pas davantage, et pour qu'il se trouvât nez à nez avec M. Biscaros dans une rue de la « capitale », comme disent les bonnes gens de province, il aurait fallu un miracle sur lequel il ne comptait pas du tout. Et en attendant que le hasard lui vînt en aide, il sortait de son logement dès l'aurore pour n'y rentrer qu'à la nuit, après avoir compté tous les arbres du parc Monceau, où les pins maritimes brillaient par leur absence, et où il lui prenait des envies d'inciser les troncs des sapinettes et des thuyas pour voir s'il en découlerait de la résine. Il devenait nostalgique, et s'il n'eût pas été amoureux de la Cadichonne, il aurait certainement regagné sa forêt, où son bonhomme de père devait soupirer après son retour.
LE CHALET DES PBEVENCnBS 141
Pierre en était là le matin du troisième jour, lorsque, du banc où il venait de s'asseoir dans le jardin, non loin de la grille de l'avenue Van-Dvck, il vit poindre une femme dont la tournure attira son attention.
Cette femme était justement de la taille de Bernadette, mais elle n'était pas habillée comme elle. Elle avait un châle sur les épaules et un chapeau sur la tête, un vrai chapeau confectionné par une modiste et orné d'une voilette qu'elle avait rabattue sur sa ftgure, ni plus ni moins qu'une Parisienne allant à un rendez-vous. Et pourtant elle marchait comme une Bordelaise qui arpente les Quinconces ou les allées de Tourny. Le pas était vif et décidé, avec un certain balancement des hanches tout à fait méridional.
Pierre s'aperçut bientôt qu'elle le regardait à travers sa voilette, et son cœur battit bien fort quand il vit qu'elle s'arr&. tait devant lui, au Heu de passer son chemin.
Pierre se leva comme s'il eût été poussé par un ressort, et il allait lui demander ce qu'elle lui voulait, lorsqu'elle lui dit :
— Ah I couquinasse 1 je t'y prends I
Il faillit tomber à la renverse en reconnaissant la voix et l'accent de la Cadichonne.
— Comment, c'est toi ! murmura Pierre stupéfait.
— Eh I oui, c'est moi, répondit brusquement Bernadette. Vas-tu faire semblant de ae pas me reconnaître? Ça ne prendrait pas, tu sais.
— C'est ce châle... et ce chapeau... ça te change tellement 1
— Je ne les porte pas pour mon agrément, le chapeau surtout... il me semble que j'ai un casque de pompier sur la tête ; c'est pour faire plaisir à mademoiselle. Son père ne m'aurait pas gardée chez lui, habillée à la mode de la Teste, et elle a besoin de moi, la po\>rc!... mais il ne s'agit pas de ça... Qu'est-ce que tu viens faire à Paris?
— Te voir.
— Je te l'avais défendu, et tu m'avais promis de ne pas bouger.
— Je n'y tenais plus. Encore si tu m'avais écrit 1 — - Tu as reçu deux lettres de moi... de Mensignac.
— Oui, mais de Paris, pas une.
— Et tu t'es figuré que je te plantais là? Faut-il que tu sois bête ! A quoi ça t'aurait-il servi que je t'écrive? Tu n'au«
rais pas pu me répondre, car je ne voulais pas te donner mon adresse. Je me doutais que tu ferais un coup de tête, si je te la donnais, et j'avais joliment raison, puisque te voilà. Tu es venu pour me surveiller. C'est comme ça que tu as confiance I Eh bien ! mon cher, un amoureux qui se défie de moi ne me va pas du tout, et, je te le dis tout net, tu peux t'en retourner au Truc de la Truque... et attendre que j'y revienne. Ça t'apprendra à faire le jaloux et à me moucharder.
— Oh! Bernadette I...
— Eh bien! quoi? Bernadette ne veut pas d'un mari qui l'espionnerait tout le temps. Épouse une fille de Cazau ou une fille de Mestras. Moi, je ne serai pas embarrassée de trouver un brave garçon qui ne sera pas toujours à me soupçonner.
— Il ne t'aimera pas comme je t'aime, répliqua Pierre qui avait les larmes aux yeux.
Ce fut si bien dit que la Cadichonne se radoucit un peu.
— Où as-tu pris de l'argent pour venir à Paris? demandât-elle brusquement.
— Mon père m'en a donné.
— Ce n'est pas vrai. Ton père n'a pas un sou.
— Tu te trompes. Il avait douze cents francs qu'il gardait pour le jour où je me marierais avec toi.
— Douze cents francs ! il les a donc volés?
— ■ Tu sais bien que non. Pourquoi cherches-tu à me faire de la peine? Je ne t'en ai jamais fait... et t'entendre dire que le vieux est un voleur 1... j'aimerais mieux que tu m'appelles de tous les noms.
— Allons ! répondit Bernadette, ne te fâche pas, mon petit Pierre. J'ai parlé trop vite... ça m'est parti malgré moi... le bonhomme a toujours été cachottier. Il pouvait bien avoir un magot, sans que personne le sache. N'empêche tout de même que tu aurais mieux fait de ne pas venir dépenser ici des louis qui nous auraient aidés à monter notre ménage... Mais puisque tu y es... tant pis I Restes-y, jusqu'à ce que je m'en retourne au pays avec toi... et ça arrivera peut-être plus vite que tu ne crois.
— Ah ! si tu voulais... ça serait tout Je suite.
— Pas moyen. Mademoiselle a besoin de moi... et si je la quittais... elle est malade, mademoiselle.
— Depuis quand?
LE CHALET DES PEKVii.N -.ir.s 143
— Depuis que nous sommes à Paris. Et l'on ne sait pas de quoi. Les médecins n'y connaissent rien.
— De chagrin peut-être... d'avoir laissé là-bas...
— M. Aurélien? Non, il est ici. Il est venu deux fois à la maison ; c'est vrai qu'elle n'a presque pas pu lui parler. Sa belle-mère est toujours là quand il vient... elle est jalouse...
— De qui?
— De lui, pardi I elle le voudrait pour elle. Ah I elle a beau être marquise, elle ne vaut pas cher.
— Tu me l'as déjà dit à Arcachon. Mais... son mari?
— Le marquis 1... elle en fait ce qu'elle veut... elle le mène par le bout du nez... il est encore amoureux d'elle, et elle lui tient la dragée haute... Quand elle veut quelque chose, elle n'a qu'à lui faire les yeux doux... il obéit comme un petit chien auquel on montre un morceau de sucre... et ça ne lui réussit pas de faire le jeune homme avec elle... il dépérit tous les jours, et si ça continue, elle l'enterrera bientôt... C'est ce qu'elle voudrait.
— En voilà une gueuse !
— Oh I oui, et s'il voulait me croire, le marquis la renverrait en Espagne où il a été la pêcher, pour son malheur. Mais je n'y peux rien, et je ne m'aviserai pas de lui donner des conseils. Qu'il se laisse manger par sa femme, ça le regarde. Mais je ne veux pas qu'on touche à ma maîtresse... et c'est pour ça que je reste.
— Comment I est-ce que cette marquise est capable de lui faire du mal? ■
— Elle a déjà essayé. Je te conterai ça quand nous serons mariés, mon petit Pierre. Heureusement que j'étais là. Mais elle recommencera... d'une autre manière... et si je m'en aperçois, je n'irai pas par quatre chemins.
— Que feras-tu?
— Pour le moment, tu n'as pas besoin de le savoir. Tout ce que je peux te dire, c'est que j'ai son paquet tout prêt, et que je le lui collerai par la figure quand il le faudra. Maintenant, parlons de nous. Je viens de faire la paix avec toi. Ce n'est plus la peine de nous disputer. Il vaut mieux nous entendre... et nous voir. Où loges-tu?
— Là, sur le boulevard de Courcelles... à Vhôtel de la Providence...
144 LE CHALET DBS PIÎEVBN0HB8
— Bon I je le vois d'ici... Un joli taudis I... Tu étais mieux là-bas, dans ton gourbi.
— Oh ! je ne suis pas difficile, et je me suis mis là parce que je savais que tes maîtres demeuraient dans les environs du parc Monceau ; tu me l'avais dit à Arcachon, et tu ne m'avais dit que ça.
— Parce que, là-bas, je n'en savais pas plus long. L'hôtel du marquis, le voilà devant toi... cette belle maison à deux étages, avec un pignon pointu.
— Et un jardin qui avance.
— Justement, et qui communique avec le parc par une porte percée dans la grille. L'appartement de Mlle Nicole est au second étage. Si elle se mettait à la fenêtre, tu la verrais d'ici... Elle n'en a guère envie aujourd'hui, la povre. Elle n'est même pas seulement en état de se lever de son fauteuil. Ça ne peut pas durer comme ça, et je... Mais je reviens à mes moutons. La porte de l'hôtel est de l'autre côté, sur une rue qui s'appelle la rue de Vigny... Retiendras-tu ce nom-là?
— Ah 1 je crois bien !
— Au numéro 9. C'est là que tu pourrais m'écrire... mais j'aime autant que tu ne m'écrives pas... la tia Carmen pourrait décacheter la lettre... tu sais, la vieille Espagnole qui est toujours cou.sue aux jupes de la marquise... c'est son âme damnée, et elle m'abomine... Je t'écrirai, moi, ça sera plus sûr... je t'écrirai quand j'aurai quelque chose de nouveau...
— Et je ne te verrai pas?
— Si. Tu me verras tous les jours... mais pas chez moi ni chez toi... à midi, je viendrai ici... dans le parc. Tu m'attendras sur ce banc. Maintenant, mon Pierre, à demain. Tu ne m'en veux pas de t'avoir mal reçu?
— Et toi, m'en veux-tu encore d'être venu à Paris sans ta permission?
— Non, mon homme... et la preuve... tiens!
Sans s'inquiéter des promeneurs qui, du reste, n'étaient pas nombreux, Bernadette offrit au résinier ses belles lèvres rouges, et un bon baiser scella, en plein soleil, la réconciliation.
La Cadichonne s'aperçut trop tard qu'un monsieur les avait vus, un monsieur qui débouchait d'une allée latérale et qu'elle ne connaissait que trop. Elle baissa précipitamment
LS OUAL£T DES f£BVE2«CUES 145
sa voilette et elle fila, saas ajouter un mot à Tembrassade.
Ce témoin mal venu était le vicomte de Saint-Osvin, et elle espérait qu'il n'avait pas eu le temps de la dévisager. Bernadette se trompait. Le vicomte avait de bons yeux, et il avait parfaitement reconnu la Cadichonne, que, depuis son arrivée à Paris, il avait revue plusieurs fois à l'hôtel de Briouze, habillée en Parisienne. Il ne la portait pas dans son cœur après le tour qu'elle lui avait joué à Mensignac, et il était ravi de la prendre en flagrant délit de flirtage accentué. Il se promettait bien de raconter le fait au marquis, à seule fin de le décider à chasser cette soubrette dévergondée, qui embrassait un homme dans un jardin public.
Elle le gênait presque autant qu'elle gênait la marquise, et ils n'avaient pas encore pu obtenir de M. de Briouze qu'il la mît à la porte. Mais le beau Fernand ne connaissait pas du tout le grand garçon qui venait de bénéficier de ce baiser en plein vent, et, pour corser la dénonciation qu'il méditait, il aurait bien voulu savoir à qui Bernadette venait de faire cette politesse un peu trop tendre.
Pendant que la Cadichonne filait comme un oiseau, Pierre, ahuri par ce brusque départ et troublé par le baiser, était resté planté sur ses jambes et suivait des yeux sa promise, saiis prendre garde à ce monsieur qui s'était arrêté à quelques pas de lui et qui l'examinait avec une attention persistante.
Le vicomte n'était jamais venu à Arcachon, mais pendant* son séjour à Mensignac il avait entendu plus d'une fois Mme de Briouze parler des légèretés de la femme de chambre de Nicole et de ses accointances avec un résinier de la forêt. Or, le vicomte était assez physionomiste pour deviner un paysan des Landes sous les habits achetés tout faits que portait assez gauchement Pierre La Chamade, et il tenait à s'assurer que ce flâneur du parc Monceau arrivait d' Arcachon. C'était une bonne occasion de nuire à Bernadette de plus d'une façon, et il n'aurait garde de la manquer. Il continua donc à le dévisager, tant et si bien que Pierre, impatienté, lui dit :
— Pourquoi me regardez-vous comme ça?
— Parce que je parierais que nous sommes eompatriotes, répondit impudemment le beau Fernand. Je suis de Bordeaux... Vous devez être des environs. Je devine ça à votre figure et à votre accent...
Î4i) tE CHALET DES PERVENCHES
— C'est possible... Et après?
— Tous mes compliments. Vous causiez tout à l'heure avec la plus jolie fille d'Arcachon.
— Vous la connaissez?
— Parbleu I qui est-ce qui ne connaît pas Bernadette?... Je viens de passer huit jours en Périgord dans un château où elle était en service... et je ne m'y suis pas ennuyé, je vous en réponds... Je ne sais pas pourquoi elle a fait semblant de ne pas se souvenir de moi... Là-bas, nous étions bons amis... Mais les fe^nmes sont toutes les mêmes... un jour elles vous courent après, et le lendemain elles vous tournent le dos comme si elles ne vous avaient jamais vu.
Pierre pâlissait à vue d'oeil, mais c'était de colère, et le beau Fernand comprit qu'il ferait sagement de ne pas continuer sur ce ton. Il n'aurait pas eu peur d'un duel avec un homme de son monde, mais les résiniers n'entendent pas la plaisanterie, et celui-là paraissait très capable de lui fermer la bouche avec un coup de poing. Et si Pierre n'usa pas de cet argument manuel, c'est qu'il voulait amener ce beau monsieur à vider son sac. La jalousie l'avait mordu, et il se demandait jusqu'où étaient allées les amabilités de sa promise.
— Bernadette est une honnête fille, dit-il. d'une voix sourde.
— Honnête et complaisante, ricana le vicomte. P^lle a une foule de qualités. J'ai pu les apprécier.
— Moi aussi, car je vais me marier avec elle.
— Vraiment?... Ah 1 monsieur, que ne le disiez-vous?... C'est bien différent... Je vous ai peut-être fait de la peine, parce que vous aurez mal interprété mes paroles... Maintenant, je regrette beaucoup d'avoir parlé légèrement de cette charmante personne, et je m'empresse de proclamer que Mlle Bernadette est aussi vertueuse qu'elle est jolie. Je vous prie de lui dire tout le bien que je pense d'elle... je suis le vicomte de Saint-Osvin, un ami de M. de Briouze, et je fais les vœux les plus sincères pour le bonheur de cette charmante personne... et pour le vôtre. Adieu, monsieur 1 conclut l'amant de Dolorès en pirouettant sur ses talons comme un marquis de l'ancien régime.
Pierre eut quelque mérite à résister à l'envie qui lui prit de tomber à bras raccourcis sur ce fat insolent ; mais il n'avait pas perdu la tête au point de risquer de se faire mettre au
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poste pour le plaisir de passer sa colère, et il resta là, rongeant ^oa frein, pendant que le beau Fernand s'acheminait sans se presser vers l'avenue Van-Dyck.
Une fois de plus, en ce inonde, un audacieux coqxiia avait eu l'avantage sur un brave garçon qui manquait de présence d'esprit. Pierre était blessé au coeur, et le vicomte s'en allait enchanté de cette rencontre dont il comptait tirer bon parti.
— La Cadichonne m'a joué un tour à Mensignac, disait-il entre ses dents ; elle va me le payer. Son résinier ne voudra plus d'elle, et nous allons voir comment Briouze prendra la petite histoire que je vais lui servir toute chaude. Dolorès me saura gré de faire congédier cette fille. Nous avons perdu la première partie parce que nous l'avons jouée trop vite ; une autre fois, nous nous y prendrons mieux, et je commence à croire que la veine nous revient.
Depuis les incidents qui avaient marqué son séjour à Mensignac, Saint-Osvin était entré tout à fait dans les vues de sa complice, après avoir quelque peu hésité à s'y rallier. Il avait espéré d'abord rester l'amant de Dolorès, tout en épousant Nicole ; mais il avait fini par s'apercevoir que décidément Dolorès ne voulait plus de lui, et l'insuccès de sa tentative nocturne ne l'avait pas encouragé à pousser sa poinle du côté de Mlle de Briouze. Et il savait maintenant à qui il devait de se trouver dans la fâcheuse situation d'un homme congédié pau- sa maîtresse et repoussé par la jeune fille qu'il prétendait épouser. La belle-mère et la belle- fille aimaient toutes les deux ce Bordelais tombé des nues, cet Aurélien Biscai'os qu'un malencontreux hasard avait mis en relation avec elles.
Eiscaros, c'était l'obstacle à supprimer.
Le vicomte avait déjà essayé, mais il avait manqué son coup, et il est plus difficile de se défaire d'un ennemi en plein Paris que sur la lisière d'un bois, pendant une chasse au sangUer. La violence n'était plus de saison. l\ fallait trouver autre chose pour se débaiTasser d'Aurélien, et le beau Fernand cherchait.
En ce genre, il avait l'imagination fertile, et il ruminait déjà plusieurs plans différents, qu'il s'était abstenu de confier à la marquise. Elle en avait un qui n'était plus tout à fait celui qu'en Périgord elle avait expliqué à Saint-Osvin, et ce nouveau plan, elle le gardait pour elle seule.
Aurélien Biscaros éta.t à Paris, logé à l'hôtel du Heldcr avec son ami Caussade. Il n'avait pas omis de se présenter à l'hôtel de Briouze, et il y avait été assez bien reçu par le marquis, mais il n'y était pas revenu souvent. Deux visites en quinze jours. Peut-être s'était-il aperçu que M. de Briouze raccueillait moins cordialement. Peut-être aussi désespérait-il de trouver l'occasion de faire sa cour à Nicole, qui était très souffrante depuis son retour à Paris.
Le vicomte se réjouissait du peu d'empressement que montrait son rival, mais il n'était pas rassuré pour cela, car il soupçonnait que Biscaros entretenait des communications avec Mlle de Briouze par l'intermédiaire de la Cadichonne, et, d'un autre côté, il croyait la marquise très capable d'aller relancer à domicile ce beau garçon qui ne voulait pas d'elle.
Il venait, ce jour-là, pour tâcher d'éclaircir les doutes qui le préoccupaient, et la rencontre qu'il venait de faire au parc Monceau mettait un atout de plus dans son jeu. On l'attendait. Il arrivait presque tous les jours, vers midi, pour causer avec son vieil ami Briouze, qui, après lui avoir battu froid à Mensignac, s'était repris de goût pour lui et ne pouvait pas se passer de ses visites. Le mairquis, en choyant ainsi l'amant de sa femme, ne dérogeait pas aux traditions des maris trompés, et la marquise avait soin de ne pas laisser refroidir son amitié pour Saint-Osvin, qui pouvait encore lui être utile, à elle, pour mener à bien ses nouveaux projets.
Le vicomte fut reçu, comme toujours, dans une galerie qui servait de fumoir et de bibliothèque, et où M. de Briouze passait volontiers une heure ou deux, après son déjeuner. La marquise, contre son habitude, y. était entrée et lui offrait une tasse de thé, au moment où le beau Fernand se présenta avec sa désinvolture accoutumée.
— Parbleu ! mon cher, lui dit de but en blanc le marquis, vous arrivez à propos pour m'aider à tenir tête à ma femme, qui veut absolument que je renvoie la femme de chambre de ma fille. Je ne tiendrais pas autrement à garder cette créature si Nicole ne s'était pas attachée à elle.
— Raison de plus pour la chasser, interrompit Mme de Briouze. C'est ce que vous auriez dû faire dès le lendemain de cette nuit que vous semblez avoir oubliée. Mais vous êtes d'une faiblesse inqualifiable, et Bernadette a pris sur votre
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fille une influence qui me révolte. Je n'ai pas à me louer des procédés de Mlle Nicole, qui ne m'a jamais témoigné ni affection ni égards ; mais je m'intéresse à elle parce qu'elle est votre fille et que je vois qu'elle court à sa perte.
— Oh 1 vous exagérez, ma chère 1 Nicole a pris en amitié cette Bernadette, parce que Bernadette lui est très dévouée ; mais Nicole est trop bien élevée pour écouter les conseils d'une femme de chambre.
— Si ce n'étaient que les conseils... Mais les exemples I... Notre ami Saint-Osvin est là pour vous dire... ou plutôt pour vous répéter... que cette Bordelaise effrontée lui avait donné un rendez-vous dans l'appartement de sa maîtresse. M. de Saint-Osvin a eu le tort d'y aller, mais ce n'est pas lui qui est le grand coupable.
— Mon excuse, c'est que je ne savais pas où cette fille allait me conduire, lorsque je l'ai rencontrée dans l'escalier du château, dit le vicomte en prenant un air contrit. Je me suis déjà excusé, et Henri a bien voulu me pardonner.
— Oh I je rie pense plus à cette sotte histoire, dit le riiarquis, et. Dieu merci ! Nicole n'en a rien su. Mais, enfin, Bernadette a toujours soutenu qu'elle ne vous avait pas attiré chez Nicole... et que vous veniez seulement d'y entrer lorsque cette excellente Carmen est venue nous réveiller. Beaucoup de bruit pour rien en somme... et si j'avais renvoyé Bernadette le lendemain, ma fille m'aurait demandé pourquoi; j'aurais été fort embarrassé de lui répondre.
— Je pensais que vous n'aviez pas de comptes à lui rendre, répliqua ironiquement Dolorès. Il paraît que ses volontés priment les vôtres. C'est le monde renversé.
— Pas du tout, répliqua le marquis impatienté. Nicole n'a jamais manqué au respect qu'elle me doit, et si j'exigeais que Nicole se séparât de cette femme de chambre, Nicole m'obéirait, j'en suis sûr. Mais elle est souffrante, très souffrante même, depuis quelques jours, et je ne choisirai pas ce moment pour la contrarier. D'ailleurs, en supposant que Bernadette ait été légère à Mensignac et même à Arcachon, elle mène à Paris une conduite très régulière et elle ne quitte pas sa maîtresse ; elle ne sort jamais. Pour une Landaise qui n'était jamais venue à Paris, c'est assez méritoire.
inO LTÎ CHALET B KS PERVENCHES
— Huml dit le vicomte, je viens de la rencontrer dans le parc Monceau.
— Quelque commission que Nicole lui aura donnée.
— Peut-être bien, mais elle s'est arrêtée en route, car je l'ai surprise dans une allée écartée, causant très tendrement avec un homme.
— Vous êtes sûr de cela?
— Comment! si j'en suis sûr? Elle s'est sauvée quand elle m'a aperçu, et son galant, que j'ai interrogé, n'a pas nié ; du reste, c'eût été difficile, quand je suis arrivé, ils s'embrassaient à pleine bouche, sans vergogne et sans s'inquiéter des passants.
— Quand je vous disais que cette fille est une dévergondée de la pire espèce I s'écria la marquise.
— Le fait est que c'est un peu fortl murmura M. de Briouze. Embrasser le premier venu dans la rue I...
— Ce n'était pas le premier venu... .pour elle... dit en souriant le vicomte. J'ai causé avec ce garçon, et il m'a dit qu'il était son amant, là-bas, à Arcachon. Il n'est pas mal tourné, ma foi 1 et elle doit être folle de lui, car elle lui a écrit do venir la rejoindre à Paris. Il paraît qu'elle ne peut pas s'en passer.
— Hésiterez-vous encore à la chasser ? demanda Dolorès.
— Certainement non. Cette fois, cela passe les bornes. Je lui signifierai son congé pas plus tard que ce soir. Niccle aura beaucoup de chagrin, mais je lui ferai entendre raison. Je regrette seulement d'être obligé de brusquer les choses. J'aurais voulu attendre que Nicole allât mieux...
— Qu'a-t-elle donc? demanda le beau Fernand.
— Je n'en sais rien, et les médecins n'en savent pas plus que moi. Elle a toujours eu une santé excellente, et la saison qu'elle a passée à Arcachon l'avait encore fortifiée. Quand nous sommes' rentrés à Paris, elle se portait à merveille. Deux jours après, elle a commencé à se plaindre de douleurs à l'estomac, de migraines, d'insomnies. Elle a beaucoup maigri, et quand vous la verrez, vous serez effrayé du changement qui s'est fait en elle. J'ai appelé hier en consultation deux princes de la science, comme on dit à présent. Ces messieurs ont diagnostiqué un état général de dépérissement par suite d'anémie. La vérité est qu'ils voient l'effet sans apercevoir la cause. L'un d'eux m'a dit gye les symptômes de ce mal étrange
LS CHALET DES PEllVENCHKS 151
étaient les mêmes que dans certains cas d'empoisonnement. Mais il ne croit pas plus que moi que ma pauvre Nicole a été empoisonnée. Ils ont prescrit du repos, des réconfortants... et la malade ne va pas mieux. Je suis très inquiet.
— Moi pas, dit nettement Dolorès. Vos mcdocins sont des sots. Je sais ce qu'elle a, cette chère enfant, et je vous déclare qu'il ne tient qu'à vous de la guérir.
— Comment cela?
— Mariez-la, mon cher ! voilà le remède. Je m'étonne que vous n'ayez pas deviné que sa maladie est celle de presque toutes les jeunes filles de son âge.
— C'est possible, après tout, murmura M. de Briouze.
— ' Ajoutez-y quelque sentiment caché, comme elles en ont souvent... un amour contrarié.
— Non... elle me l'aurait dit... elle n'a pas de secrets pour moi.
— Je n'essayerai pas de vous enlever cette illusion. Mais croyez-moi, mon cher Henri, mariez-la le plus tôt possible.
— La marier 1... la marier !.., c est fort aisé à dire.
— Et à faire. Les aspirants à la main de Mlle de Briouze sont aussi nombreux que les étoiles. Vous n'aurez que l'embarras du choix... ihais mieux vaudrait, je crois, qu'elle choisît elle-même.
Le vicomte n'en revenait pas d'entendre ce langage sortir de la bouche de Dolorès, qui, à Mensignac, ne s'était pas cachée d'avoir jeté son dévolu sur Auréiien Biscaros. Elle ne pouvait pas ignorer que Nicole aimait ce Bordelais, et elle conseillait à son mari de la laisser suivre son inclination I D'où venait ce revirement, et quels desseins cachait cette nouvelle tactique? La marquise ne pouvait pas songer à marier sa belle-fille à l'amant dont elle ne voulait plus. M. de Briouze, après l'aventure nocturne au château de Mensignac, s'était expliqué sur ce point de façon à enlever à Saint-Osvin tout espoir de jamais devenir son gendre. Saint-Osvin se considérait donc comme étant hors de concours, et il n'en était que plus intéressé à connaître les véritables projets de la marquise, sur laquelle il se serait volontiers rabattu, si elle avait consenti à le reprendre.
Tout en réfléchissant, le vicomte regardait M. de Briouze, et pour la première fois il remarqua l'altération des traits
152 LS CUALET DES PERVEKCIIES
de ce mari si résigné. Après avoir été, dans sa jeunesse, un fringant cavalier, M. de Briouze, depuis son mariage, était devenu un sérieux et correct gentleman, sans renoncer pour cela à ses goûts : la chasse, l'équitation, le jeu, et il s'était maintenu longtemps, à ce point culminant de la vie qu'on est convenu d'appeler l'âge mûr, en pleine possession de ses facultés morales et même physiques. Lorsqu'il s'était remarié, après un veuvage égayé par de nombreuses bonnes fortunes, il était encore en état de plaire à la belle Dolorès de Barancos, et il avait supporté vaillamment Tépreuve laborieuse d'une nouvelle lune de miel, à cinquante ans qu'il avait alors.
A ces ardeurs un peu tardives avait succédé un bonheur plus tranquille ; et, croyant avoir assez fait pour mater le tempérament très andalous de sa jeune femme, il s'était mis à vivre avec elle sur le pied où vivaient les grands seigneurs de la cour de Louis XV, avec cette différence pourtant que les nobles époux de ce temps-là fermaient les yeux sur les écarts de leurs nobles moitiés, tandis que le marquis ne s'était jamais douté des écarts de la sienne.
Il y a, comme on dit, des grâces d'état, et en ces matières, Texpérience ne sert à rien. Brrouze, qui avait supplanté jadis beaucoup de maris, n'admettait pas qu'il pût lui arriver de l'être à son tour. Il négligeait un peu sa femme, et elle paraissait s'accommoder de ce régime auquel il devait d'avoir conservé une vigueur exceptionnelle à son âge. Et voilà que tout à coup Dolorès s'était reprise d'une belle passion pour son conjoint. Elle avait rallumé des feux amortis, et cela au grand détriment de la santé de M. de Briouze, qui s'était piqué d'honneur jusqu'à excéder ses forces. L'effet de ce regain de tendresse ne s'était pas fait attendre. En trois semaines, le marquis avait vieilli de dix ans. Les joues s'étaient creusées, le regard s'était éteint, la lèvre pendait, les mains tremblaient, les cheveux tombaient comme les feuilles en novembre.
Henri de Briouze n'était plus que l'ombre de lui-même. Et son intelligence s'était affaibhe en même temps que son corps. Du brillant gentilhomme d'autrefois, il ne restait plus qu'un vieillard essoufflé qui courait rapidement à la décrépitude finale. Le beau Fcrnand n'y avait pas encore pris garde, ayant d'autres soucis que celui de la santé de son ami ; et
LE CHALET DES TEEVEÎÎCnES 153
d'ailleurs, depuis le séjour à Mensignac, il ne voyait plus qu'en visite ceX ami que, jadis, il ne quittait guère qu'aux heuers où il le trompait lâchement.
Ce jour-là, à la suite de cette conversation à trois sur la conduite de Bernadette et sur le mariage de Nicole, Saint- Osvin s'avisa de l'examiner avec plus d'attention que de coutume, et il fut frappé du changement. Il n'eut pas de peine à en deviner la cause, et il aperçut tout à coup le but que visait Dolorès. Ce fut comme un trait de lumière.
— Son mari Itii était commode quand elle était ma maltresse, se dit le sagace vicomte. Elle ne songeait pas à lui donner un successeur. Maintenant, il la gêne parce qu'elle voudrait épouser son Bordelais, et elle a résolu de se défaire de lui. Elle a trouvé un moyen de devenir veuve qui ne la brouillera pas avec la justice. Le Code ne défend pas à une jeune femme de trop aimer son vieux mari. Celle-ci enfonce tous les soirs un clou de plus dans le cercueil de Brigyze, comme disent les Anglais en parlant de ceux qui boivent trop de gin... elle le conduira au tombeau par un chemin fleuri... et rapide. Au train dont elle le mène, il n'en a pas pour trois mois... je la connais... et moi qui ai quinze ans de moins que lui, je ne résisterais pas aux exigences amoureuses de Dolorès. Donc le compte de ce vieux fou est réglé.
« Bien joué, marquise 1 conclut mentalement Saint-Osvin. Seulement, je ne vois pas ce que je gagnerai à ce beau résultat.^ et si vous voulez que je ne dérange pas vos combinaisons, il faudra compter avec moi. »
Et comme il ne perdait jamais de vue ses propres intérêts, il se mit incontinent à chercher quel avantage il pourrait tirer de la mort de son ami. Il voyait très bien qu'il y perdrait la protection dont ce gentilhomme bien posé le couvrait, lui, vicomte déclassé et même taré. Il s'agissait de savoir s'il y aurait des compensations. Épouser Mlle de Briouze, il n'y fallait pas songer, pas plus après qu'avant la mort du marquis. Mlle de Briouze exécrait l'amant de sa belle-mère, et elle aimait Aurélien Biscaros. Donc, rien à espérer de ce côté pour Saint- Osvin, qui voyait clair.
En revanche, il ne lui semblait pas impossible d'épouser la veuve du marqms. Il savait bien qu'elle s'était "affolée de ce même Biscaros qui semblait avoir été créé pour susciter
des embarras à lui, Saint-Osvin. Mais il savait aussi que Biscaros ne voulait pas d'elle et qu'il ne se laisserait pas séduire. Dolorès, repoussée par ce garçon, finirait bien par se décourager, et, pour se venger des dédains du Bordelais, elle se remarierait certainement. Avec qui? Aucun homme de son monde ne consentirait à lui donner son nom. Elle avait trop mauvaise renommée. Elle serait donc forcée de se rabattre sur son amant congédié, qui ne se montrerait pas difficile et qui, après tout, lui apporterait un titre déshonoré, mais authentique.
Or Dolorès serait encore un superbe parti. Elle avait eu une grosse dot, et l'on pouvait croire que le marquis ne l'oublierait pas dans ^on testament. Elle saurait d'ailleurs l'y faire penser, avant d'achever de le tuer à force de plaisirs. Il y aurait bien pour le second mari quelques risques à courir, mais Saint-Osvin ne les redoutait pas. 11 avait, dominé longtemps l'indomptable Espagnole, et il se flattait de la ressaisir quand la haine aurait succédé à la passion dont elle s'était prise pour BLscaros. Il était de force à se défendre, ce vicomte qui n'avait pas hésité à tirer sur son rival à la chasse au sangher. Il n'avait pas plus de scrupules que la marquise, et s'il le fallait, pour l'assouplir, il aurait recoors aux moyens énergiques.
Un seul point l'estant obscur. Pourquoi Dolorès conseillaitelle à son mari de laisser Nicole se marier comme elle l'entendrait? Elle savait pourtant bien que Nicole, hbre de son choix, choisirait Aurélien. Le vicomte finit par se dire que Mlle de Briouze était sans doute condamnée par les médecins, et que Dolorès, avertie par eux, comptait que la mort la débarrasserait prochainement de sa belle-fille. Et, fixé maintenant sur la situation, il résolut de laisser faire et d'attendre.
— Qu'elle en finisse avec ce ramolli de Briouze, pensa-t-il. C'est mon jeu qu'elle joue, sans s'en douter. Je me garderai bien de déranger ses opérations. Je me tiendrai à l'écart, et elle m'en saura gré. La grande partie s'engagera à la mort de Briouze, et, en attendant, j'ai de quoi occuper mes loisirs. Cette Gadichonne et ce Biscaros ont barre sur moi. La Cadichonne sait pourquoi je suis entré la nuit dans la chambre de Nicole, et le Biscaros a en poche une paire de dés dont il pourrait se servir pour me nuire. Sans compter qu'il n'ignore pas que j'ai essayé de lui loger une balle dans la tête. Il faut que j'ôte ces gens-là de mon chemin.
Î,1! CHAtîlT ÎJEâ PERVENCHES 4^.5
Les réflexions du beau Fernand avaient été longues, et le marquis ne les avait pas interrompues, car Dclorès attendait encore que son mari lui répondît.
— Soitl dit-il enfin, je vais dès aujourd'hui confesser ma fille et renvoyer sa femme de chambre. Mais qu'on me laisse en repos L.. Cette conversation m'a fa-tigué.
On ne le voyait que trop, et le vicomte prit congé. Il n'avait pas perdu sa matinée.
En arrivant à Paris, Biscaros et son ami Caussade étaient descendus à l'hôtel du Helder ; mais, quoique logés sous le même toit, ils ne se voyaient guère qu'aux heures des repas, qu'ils prenaient ensemble au restaurant du Lion d'Or, annexe gastronomique de l'hôtel.
Caussade avait fait le voyage uniquement pour dépenser, en s'amusant, les économies d'un été, passé tout entier en province, et il s'y appliquait consciencieusement. On le voyait, le jour, au bois de Boulogne ou aux Champs-Elysées, et le soir au théâtre, sans parler des nuits qu'il employait volontiers à souper avec des demoiselles. Il n'avait pas pu entraîner dans son orbite l'amoureux Aurélien, qui, tout au rebours de ce joyeux Périgourdin, menait à Paris une existence assez mélancolique.
Aurélien avait le cœur pris et ne pensait qu'à Nicole. lî fuyait les plaisirs dont Caussade se gavait, et on le rencontrait plus souvent au parc Monceau que sur les grands boulevards. S'il errait ainsi autour de l'hôtel du marquis, au lieu d'y entrer, c'est qu'à sa première visite il n'y avait pas été aussi bien reçu qu'il l'espérait. M. de Briouze, qui l'avait si bien accueilli à Mcnsignac, s'était montré assez froid, peut-être parce qu'il était souffrant. Mademoiselle n'avait fait qu'une courte apparition au salon, et madame s'était contentée de lancer à Biscaros des œillades incendiaires, sans l'inviter à revenir.
D'où provenaient ces changements d'attitude? Biscaros n'en démêlait pa,s très bien la cause, quoiqu'il soupçonnât le vicomte
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d'y être pour quelque chose, et il s'étonnait que la fidèle Bernadette ne lui eût pas encore donné signe de vie.
Il s'abstenait de confier ses chagrins à Caussade, qui n'avait pas le temps de l'écouter ; mais il ne songeait pas à abandonner la partie, et il prolongeait son séjour à Paris, en attendant, pour rentrer en grâce, une occasion qui ne se présentait pas vite. Il broyait du noir pendant que son ami faisait la fête. Et pourtant, depuis deux jours, il lui était échu une heureuse distraction.
L'aimable substitut, qui n'avait pas peu contribué à le tirer d'un mauvais pas, Camille Civrac, venait de débarquer, lui aussi, à l'hôtel du Kelder. Bisoûros l'avait reçu à bras ouverts et n'avait guère tardé à lui ouvrir aussi son cœur, e 1 lui avouant qu'il aimait Mlle de Briouze et qu'il l'aimait sans espoir. Il était même allé jusqu'à signaler le rôle que jouait M. de Saint-Osvin dans la maison du marquis.
lia liaison de ce néfaste vicomte avec Mme de Briouze était de notoriété publique. Il n'y avait donc pas d'indiscrétion à en parler au jeune magistrat. Et, par délicatesse de gentleman, il n'avait rien dit des tentatives de séduction auxquelles s'était livrée sur sa personne la terrible marquise. Mais, en ce qui concernait le beau Fernand, Biscaros ne s'en était pas tenu là, car il avait fait part à Civrac de ses doutes sur l'honorabilité de ce personnage, et Civrac avait spontanément offert à son compatriote de l'aider à les éclaircir. Fût-il simple substitut en province, un magistrat est à même d'obtenir au parquet et à la préfecture de police des renseignements qu'on refuserait à un particulier.
Et, sans compter son ancienne camaraderie avec Aurélien, Camille Civrac l'avait pris en grande amitié depuis l'affaire de la forêt d'Arcachon. Le cœur humain est ainsi fait qu'on s'attache plutôt aux gens qu'on a sauvés qu'à ceux qui vous ont sauvé. Aussi, dés le lendemain de son arrivée, Civrac était-il sorti tout exprès pour rendre ce service à Biscaros... et pour aller faire sa visite à l'hôtel de Briouze.
Là-bas, au chalet des Pervenches, le marquis l'y avait gracieusement invité, et Civrac n'avait garde de s'en dispenser, car la brune Dolorès lui plaisait fort, et il aurait accepté volontiers la succession du vicomte — sous bénéfice d'inventaire. Cette journée qu'il devait si bien employer était précisé-
ment celle où Pierre rencontra Bernadette au parc Monceau, et Biscaros, qui n'y allait plus aussi souvent, la passa tout entière enfermé dans sa chambre d'hôtel.
Caussade, qui se dérangeait de plus en plus, n'était pas rentré la veille. II n'était revenu qu'à midi pour faire sa toilette, et il avait annoncé à Biscaros qu'il dînerait à Saint- Germain en joyeuse compagnie. Il avait même essayé de l'emmener, mais Biscaros avait tenu bon, et le viveur quadragénaire était parti quand même pour Cythère, c'est-à-dire pour le pavillon Henri IV, où il traitait des cabotines. Si bien qu'à sept'heures, Biscaros vint s'asseoir seul à la table qu'il avait retenue dans le grand salon du Lion d'Or, et commanda pour deux un dîner bien compris.
Lui aussi, il aimait à bien vivre, et la passion qui l'absorbait ne lui coupait pas l'appétit. Civrac ne se fit pas trop attendre, et, à sa mine, Aurélien vit tout de suite qu'il apportait des nouvelles, — bonnes ou mauvaises, plutôt bonnes, à en juger 'd'après son air satisfait. Et le malin substitut se donna le plaisir de les laisser désirer à son ami, qui grillait d'envie de les connaître. Sous prétexte qu'il mourait de faim, il commença par avaler une douzaine d'huîtres, et, quand il se décida à 'ouvrir la bouche pour autre chose que po^ir manger, il débuta par cette phrase brutale :
— Mon cher, ce pauvre marquis de Brioure n'en a pas pour un mois.
— Vous l'avez vu? demanda vivement Aurélien.
— Oui, on me l'a montré, pour me prouver qu'il est encore en vie ; mais c'est à peu près comme s'il était mort, car j'ai eu toutes les peines du monde à en tirer quelques paroles sensées. Ce brillant gentilhomme m'a fait l'effet d'être complètement ramolli.
— La marquise était là?
— Elle ne le quitte pas d'une minute, et elle le soigne tendrement, trop tendrement, j'en ai peur. Elle l'a surmené, et elle l'achève à force de soins. J'en suis encore à me demander pourquoi elle m'a reçu, car il m'a paru qu'elle ne comptait pas du tout sur ma visite, et c'est tout au plus si le bonhomme se souvenait de moi. Elle, c'est une autre affaire ; elle se porte à merveille, et elle a encore embelli depuis son retour à Paris.
Elle s'est beaucoup informée de vous,
— Et Mlle de Briouze?
— Elle est malade, m'a-t-on dit. L'hôtel de Briouze est devenu un hôpital. Il est pourtant situé dans un quartier très sain. Il faut croire que la saison qu'ils ont passée dans notre pays d'Arcachon ne leur a pas réussi.
— Elle n'a réussi à personne ! murmura Biscaros.
— On ne sait pas, mon cher, dit vivement Civrac. Il est certain que vous avez eu là-bas une aventure désagréable. Mais vous en êtes sorti à votre honneur, et puis, tout est bien qui finit bien. Attendez la suite des événements, et dès à présent songez que, si vous n'aviez pas été accusé injustement, Mlle de Briouze ne se serait probablement jamais intéressée à vous... tandis que maintenant...
— Eh bien?...
— Je parierais volontiers qu'elle vous aime.
— Vous perdriez votre pari, j'en ai bien peur.
— Non. Je suis même convaincu qu'elle est malade de chagrin, parce qu'on veut la marier à u<i autre.
— A qui?
— Je l'ignore ; mais on ne la marieca pas malgré elle, et vous aurez de grandes chances, si, comme je le prévois, elle perd son père. Quand elle sera orphehne, elle pourra épouser qui elle voudra, et celui qu'elle veut, c'est vous, cher ami.
— Si je pouvais le croire...
— Vous verrez ! dans tous les cas, le premier usage qu'elle fera de sa liberté, ce sera de se séparer de la marquise, et alors vous aurez la partie belle, car on ne m'ôtera pas de l'esprit que cette Espagnole cherche à imposer à sa belle- fille un mari de son choix. Maintenant, pourquoi est-elle hostile à votre candidature? C'est ce que je ne devine pas... à moins que... à moins qu'elle n'ait un caprice pour vous.
Biscaros essaya faiblement de prolester contre la supposition que venait d'émettre le sagace substitut, mais Civrac, sans tenir compte de la protestation, poursuivit son raisonnement.
— Alors tout s'expliquerait, reprit-il. La marquise voit en Mlle de Briouze une rivale et pousse son mari à la sacrifier. C'est pour mieux le dominer qu'elle l'abrutit à force de plaisirs, et elle ne s'aperçoit pas qu'elle va contre le but qu'elle vise, car il mourra avant que sa fille soit mariée. Mais la belle Dolorès
LE CHALET DES PERVISlICnES 159
est une effrontée coquine. Je la connais, maintenant que je me suis informé, et je la crois capable de tout... excepté d'une bonne action. Elle a peut-être eu dix amants, et certainement Gémozac a été un des dix. Je me demande même si ce n'est pas elle qui l'a fait tuer d'un coup de fusil.
— Par qui?
— Par quelque chenapan qu'elle aura payé pour cela ou par quelque Landais qui sera tombé amoureux d'elle et à qui elle aura promis qu'il succéderait à Gémozac.
— Voilà une idée qui ne m'était pas venue.
— Parce que vous n'êtes pas magistrat. C'est mon état à moi de remonter des effets aux causes. Mais, que j'aie deviné ou non, il est certain que la marquise était intéressée à supprimer ce malheureux qui l'afTichait par trop. Si l'on avait cherché dans cette voie, peut-être aurait-on découvert l'assassin. A la fin de mes vacances, je passerai par Bordeaux, avant d'aller m'enfouir à Marennes, et je la soumettrai au juge d'instruction, mon idée.
— Celui qui m'a fait mettre en liberté sous caution? dit Biscaros avec amertume. Si vous comptez sur sa clairvoyance...
— Je compte surfbut sur son impartialité. M. Sourdeval est un honnête homme, et quand je lui communiquerai les renseignements que je rapporterai sur la marquise, je le déciderai, j'espère, à rendre en votre faveur une ordonnance de non-lieu définitive. Je suis en train de les rassembler, ces renseignements, et je lui en apprendrai de toutes les couleurs sur cette femme et sur son associé.
— Le vicomte?
— Oui, le vicomte... il l'est par droit de naissance, et c'est fâcheux pour la noblesse française, car il vaut moins encore que Dolorès. J'en sais de telles sur cet homme que, s'il s'était trouvé à Arcachon, le jour où Gémozac a été assassiné, je n'hésiterais pas à croire que l'assassin, c'est lui. Mais il paraît qu'il n'a pas quitté Paris, cet été... si ce n'est vers la fin de septembre, pour venir en Périgord, au château de Mensi. gnac...
— Où je me trouvais... et où j'ai appris à le connaître, moi aussi. Alors vous avez pu obtenir des notes sur son passé et sur la vie qu'il mène?
— Je me suis d'abord adressé au parquet où j'ai un ami.
Là, je n'ai rien su, M. 4e Saint-Osvin n'a pas de casier judiciaire, attendu qu'il n'a jamais été condamné, ni poursuivi au criminel, ni même en police correctionnelle. Il a eu le talent de ne jam.ais tomber sous l'application de la loi. C'est ce que nous appelons se tenir dans les marges du Code. Il s'ensuit qu'il pourrait être appelé aux plus hautes fonctions, sans qu'on lui opposât ses antécédents, car, légalement parlant, il est blanc comme neige.
— Nous sommes donc désarmés contre cethomime?
— Pardon I ce qui échappe à la justice, la poHce le recueille. Le vicomte n'a pas de casier judiciaire, mais il a un dossier à la préfecture.
— Vous l'avez vu?
— Mon ami du parquet m'a adressé à un des gros bonnets de la maison du quai des Orfèvres, et ce monsieur a bien voulu me donner communication, à moi magistrat, des passages qui pouvaient m'intéresser ; de sorte que j'ai maintenant une idée très nette du personnage et que je suis en mesure de vous faire sa biographie.
— Vous savez si elle m'intéresse I
— Voici, mon cher. Fernand de Saint-Osvin est le fils d'un très bon gentilhomme de Normandie, titré vicomte avant la Révolution, mais pauvre comme Job. Ce père s'est saigné aux quatre membres pour le faire entrer à Saint-Cyr, d'où le drôle est sorti sous-lieutenant dans un régiment d'infanterie. Après deux ans de service... très mauvais... il a été forcé de donner sa démission parce qu'il était criblé de dettes. C'est alors qu'il est allé chercher fortune en Russie. Il ne l'y a pas trouvée, mais il y a fait la conquête d'une vieille comtesse qui l'a comblé de ses faveurs... et de présents. Elle est morte à la peine, et elle ne l'a pas oubUé dans son testament. Le bruit a couru là-bas qu'il avait hâté sa fin... mais cela peut s'entendre de plus d'une façon. Toujours est-il que ce vainqueur est revenu en France beaucoup plus riche qu'il n'était en partant, mais pas plus considéré.
Il a payé ses dettes, et, grâce à son nom, il s'est introduit dans un monde où l'on n'y regarde pas de trop près pour accueillir un monsieur bien né et légèrement taré, pourvu qu'il ait de l'argent. Il n'y a pas gagné l'estime des hommes, mais il s'y est poussé par les femmes. Elles l'ont toujours
LE CHAtïT DES PïBVBNCHlîS 161
soutenu, et elles le soutiennent encore... même celles qu'il a quittées, après les avoir exploitées, très probablement. Il est pourvu de toutes sortes d'avantages physiques, et, de plus, c'est un charmeur. Ses maîtresses le méprisent peut-être, mais de lui elles souffrent tout sans se plaindre. Il en fait ce qu'il veut.
— Comme tous ses pareils, dit tristement Biscaros. Elles n'adorent que ceux qui les maltraitent.
— Pas toutes, fort heureusement ; mais la marquise est de celles-là. Elle s'est affolée du beau Fernand, et elle l'a pris sous sa protection ; quoi qu'il ait pu faire, elle l'a défendu envers et contre tous ; elle l'a imposé à son mari qui s'est mis à le patronner partout, jusqu'à le faire recevoir dans des cercles bien posés où il aurait été criblé de boules noires, s'il n'avait eu pour parrain M. de Briouze,
Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'il est parvenu à s'y faire tolérer, quoiqu'on l'ait plus d'une fois soupçonné de tricher.
L'année dernière, notamment, il a failli être compromis dans une affaire de cartes biseautées introduites par un garçon de jeu dans un des grands cercles de Paris. On disait tout bas qu'il était d'accord avec ce valet et qu'il avait bénéGcié de la fraude. On n'a pas osé l'accuser ouvertement... peut-être parce qu'on sait qpi'il est de première force à toutes les armes. Il en a été quitte pour cesser de jouer au quinze.
— Maintenant il joue au creps, murmura Biscaros.
— Comment savez-vous cela?
— Je l'ai vu opérer au cercle de la Philologie, à Périgueux, et je suis à peu près certain qu'il se servait de dés pipés. J'ai même eu avec lui, à ce sujet, une altercation assez vive.
— Et il ne s'en est rien suivi?
— Il m'a dit devant vingt personnes qu'il me demanderait satisfaction. Il n'en a rien fait, et le duel est tombé dans l'eau. J'ai supposé qu'il avait raconté l'afl'aire à Mme de Briouze, et qu'elle lui avait défendu de la poasser plus loin. Elle ne veut pas qu'il expose sa précieuse existence.
— Je crois plutôt qu'elle s'intéresse à la vôtre. Mais votre querelle a dû faire du bniit en Périgord?
— Oh I fort peu. Les joueurs qui y ont assisté n'y ont pas fait grande attention, et j* n'en ai parié qu'à Caussade. Je me suis contenté de conûsquer les dés suspects.
162 LE CHALET DB9 FBBVBNOnXS
— Vous les avez?
— Oui, je les ai gardés.
— C'est bon à savoir, et je vous demanderai peut-être de me les confier pour qu'on les vérifie.
— A quoi bon? S'ils sont faux, il dirait que c'est moi qui les ai substitués à ceux dont il s'est servi. Et puis, c'est déjà de l'histoire ancienne. Je pouiTais aussi l'accuser d'avoir essayé de m'assassiner à la chasse. Il nierait, et je n'ai pas de preuves.
— Comment 1... il a tiré sur vous?
— Parfaitement... à Mcnsignac... pendant une battue au sanglier... et la balle qu'il me destinait m'a eiïleuré la tête.
— Hé I hé ! mais il me semble qu'il se corso, le dossier du vicomte. Vous verrez qu'un de ces jours on découvrira qu'il a tué Gémozac.
— Il n'a pas pu le tuer, puisqu'il n'était pas à Arca^ chon.
— Qui sait? L'express de Bordeaux va très vite... dixsept lieues à l'heure, arrêts compris... depuis que les chemins de fer fonctionnent, les aUbis sont sujets à caution. Supposez que ce Saint-Osvin ait pris le rapide de neuf heures du matin... il serait arrivé à Arcachon à la nuit tombante, et il aurait fort bien pu, sans que personne le remarquât, aller faire un tour dans la forêt, du côté de la villa des Pervenches.
La balle qui a frappé Gémozac était une balle de revolver... et un revolver, ça se met dans la poche.
— Bon I mais il ne pouvait pas deviner que Gémozac viendrait se faire assassiner à heure fixe. Il faudrait donc supposer que Saint-Osvin avait reçu des instructions...
— De la marquise, parbleu 1 Je vous disais tout à l'heure qu'elle avait peut-être embauché un résinier pour la débarrasser de son amant d'occasion. 11 est possible que je me trompe, mais je persiste à croire qu'elle a joué, dans cette affaire, le rôle principal. Elle a été la tête qui a conçu le projet du crime ; un autre a été le bras qui l'a exécuté... et cet autre pourrait bien être le vicomte. C'est ce que déterminera l'enquête que le juge d'instruction ne manquera pas d'ouvrir, quand je l'aurai renseigné à nouveau.
— Qu'il l'ouvre donc vite, car, en attendant, ces gens-là conspirent contre Mlle de Briouze, et Dieu sait ce qu'ils feront
d'elle, si la justice ne les met pas hors d'état de lui nuire! Ils ont déjà essayé de la perdre de réputation.
— Par quel procédé?
— Ce serait trop long à vous raconter, mais je puis vous p.nTirmer qu'à Mensignac la marquise et son araant avaient ourdi contre elle un complot qu'une brave fille a déjoué.
— Bernadette... Ja femme de chambre de Mlle Nicole?
— Oui, Bernadette, qui donnerait sa vie pour sa jeune maîtresse et que vous devriez interroger avant d'avertir votre ami M. Sourdeval. Elle vous renseignera complètement.
— Bon ! mais... comment faire pour la voir?
— Je l'ignore. Moi-même, depuis que je suis à Paris, je n'ai pas pu arriver jusqu'à elle. Mais j'ai confiance, et je suis presque sûr qu'elle m'appellerait à son aide, si Mlle de Briouze courait un danger immédiat.
Elle sait où je demeure.
— Alors, elle vous écrirait?
— Ou bien elle viendrait elle-même, si elle n'est pas gardée à vue par les autres domestiques de l'hôtel de Briouze. Ils sont tous à la dévotion de la marquise, qui les paye pour la seconder dans ses entreprises contre sa belle-fille.
— Diable ! ce n'est pas rassurant, ce que vous me dites là!
— Certes, non. Mais je ne renonce pas à défendre Mlle do Briouze, et je me tiens prêt à payer de ma personne, quand il le faudra.
— Je souhaite que ce soit bientôt, car son père peut lui manquer d'un instant à l'autre ; et quand il n'y sera plus, elle se trouvera pendant quelques jours exposée, comme Daniel dans la fosse aux lions. Il faut absolument que vous tâchiez de vous mettre en communication avec elle, avant qu'elle soit à la merci de ses pires ennemis... et ce n'est pas difficile... rhô tel de la rue de Vigny n'est pas gardé comme une for* teresse.
— Mieux, mon cher Civrac. La haine est vigilante, et la marquise fera tout pour m'empêcher d'y pénétrer.
— Peut-être... mais je parierais volontiers qu'elle viendra vous chercher ; car je persiste à croire que cette Dolorès en tient pour vous.
— Elle peut bien venir, je ne la recevrai pas.
— Vous auriez tort. A votre place, moi, je feindrais de
166 LE CHALET DBS PEBVEUTCHBS
correspondre à ses sentiments. Elle démasquerait ses projets, et vous sauriez ce qu'elle machine contre le père et la fille. Or, un homme averti en vaut deux, et vous seriez bien mieux à même de défendre Mlle de Briouze.
Et comme Biscaros secouait la tête, Civrac reprit :
— Ne me dites pas qu'il vous répugnerait de jouer cette comédie. La fin justifie les moyens, mon cher Aurélien, et tous les moyens sont bons quand il s'agit de museler une bête féroce. Mais assez de plans de campagne ! Nous y reviendrons quand il sera temps, et en attendant, parlons de choses plus gaies ; à demain les affaires sérieuses I
— Savez-vous qu'on mange très bien, ici !
— Oui, la cuisine n'est pas mauvaise.
— Et les vins sont louables. Voilà un pontet-canet qui serait fort apprécié à Bordeaux. Nous nous y connaissons, vous et moi, et je suis sûr que vous êtes de mon avis.
— Tout à fait, murmura distraitement Biscaros, qui, préoccupé comme il l'était, aurait confondu un grand châteaulaffitte avec du vin d'office.
— Qu'en pense votre ami Caussade, lui qui est un gourmet?
— Je... je ne sais trop... je crois qu'il n'est pas précisément venu à Paris pour en boire.
— Il préfère les chignons jaunes. En voilà un qui a la cinquantaine gaie... car il la frise la cinquantaine, s'il ne l'a pas dépassée. 11 est allé régaler des drôlesses ; il aurait beaucoup mieux fait de dîner avec nous. Il aurait vu de jolies femmes. La salle en est pleine.
— Oui, mais il nous aurait gênés. Je ne tiens pas à causer devant lui du sujet qui m'intéresse le plus.
— Pourquoi? Est-ce qu'il a pris le pai'ti de la marquise?
— Ce n'est pas cela, seulement il est trop lié avec le marquis. Et puis, il est toujours pour les moyens doux. C'est lui qui m'a conseillé de ne pas me battre avec le vicomte.
— Il n'y a pas de quoi lui en vouloir. Saint-OsVin ne vaut pas qu'un galant homme risque sa vie contre la sienne. Vous aurez raison de lui autrement, j'en suis convaincu. Je bois à la confusion de ce coquin et à votre mariage avec Mlle do Briouze, conclut Civrac en levant son verre, qu'il vida d'un trait.
Biscaros se contenta de tremper ses l^v»es dans le sien. Il
LX CHALBT DZ8 PEBVBDrOHBS iS5
n'avai pas le cœur à boire, et il enviait la joyeuse insouciance de son ancien camarade, qui prenait gaiement la vie, parce qu'il n'était pas amoureux.
— Et dire, reprit le jeune substitut, que dans trois semaines je serai interné pour un an à Marennes, célèbre par ses huîtres l J'ai eu tort d'en manger tout à l'heure... j'aurai bien le temps quand je serai parqué là-bas... et je n'y trouverai pas un établissement comme celui-ci... avec des tapisseries renaissance et des portes largement ouvertes sur une cour pleine d'arbres verts. Ça donne l'illusion d'un jardin. Tiens ! à qui en a-t-il donc, ce monsieur, là-bas? On dirait qu'il nous fait des signes.
L'automne venait de commencer, et la température était encore assez douce pour qu'on n'eût pas fermé toutes les portes du grand salon où l'on dîne en hiver ; mais personne ne s'était risqua à s'attabler dehors, et la cour où l'on mange volontiers pendant la belle saison n'était éclairée que par deux lanternes à gaz.
Biscaros, averti par Civrac, aperçut au fond de cette cour un individu dont il ne pouvait pas distinguer les tfaits, mais qui se démenait en gesticulant. Et les gestes s'adressaient évidemment à Biscaros ou au substitut, placés en face l'un de l'autre, près de la porte.
— Est-ce que vous le connaissez? demanda Civrac.
— Je ne le vois pas. très bien, mais je ne crois pas le connaître.
— Moi non plus. C'est cependant bien à l'un de nous qu'il s'adresse. Je n'ai pas la moindre envie de me déranger pour aller l'interroger ; mais je tiens à savoir ce qu'il nous veut.
Civrac appela un maître d'hôtel et le chargea de la commission, qui fut faite immédiatement. Un instant après, lo maître d'hôtel revint dire que ce monsieur désirait parler à M. Aurélien Biscaros pour une affaire très pressée.
— Eh bien, qu'il entre 1 répondit Aurélien assez intrigué.
— Il dit qu'il n'ose pas.
— Alors, demandez-lui son nom.
— Son nom, monsieur? dit le maître d'hôtel. Je le lui ai demandé, et il m'a répondu que ce n'était pas la peine, que monsieur le connaissait bien.
— Ah 1 c'est trop fort 1 s'écria CivTac ; qu'il aille au diable ;
et s'il insiste, chassez-le. Cette cour n'est pas un lieu public, et nous ne voulons pas qu'on nous espionne.
Le maître d'hôtel allait exécuter l'ordre, mais Biscaros le retint d'un signe et lui demanda :
— Quelle espèce d'homme est-ce? Un mendiant?
— Oh 1 non, monsieur. Si c'était un mendiant, on ne l'aurait pas laissé entrer. Mais ce n'est pas non plus un monsieur...
— Ni homme ni femme. Tous Auvergnats 1 ricana le substitut.
— En un, de quoi a-t-il l'air?
— D'un sous-oiTicier en bourgeois.
— Ou d'un agent de la sûreté, ajouta Civrac.
Pendant que les deux amis interrogeaient leur envoyé, l'homme s'était approché lentement, et il était maintenant sous une des lanternes qui éclairaient la cour, mais son chapeau enfoncé sur ses yeux lui cachait le haut du ^^sage.
— C'est singulier !' murmura Biscaros. Cette taille... cette tournure... On jurerait que c'est lui... et pourtant...
— Qui, lui? demanda Civrac avec impatience.
— Il faut que j'en aie le cœur net.
— Comment 1 vous allez vous déranger pour cet individu?
— Je vais même vous l'amener, si c'est l'homme que je crois.
— De plus en plus fort I
— Vous ne serez pas fâché de le connaître, car vous m'avez déjà parlé de lui, et vous ne l'avez jamais vu. Je vous le présenterai... vous le ferez causer. Seulement, il est inutile de lui dire que vous êtes magistrat.
— Pourquoi cela?
— Vous comprendrez pourquoi quand vous saurez qui c'est. Il se peut que je me trompe ; je vais voir ; ne bougez pas, je reviens.
Biscaros se leva, passa dans la cour, et Civrac, qui le suivit des yeux, le vit prendre la main de l'homme et le traîner, en dépit de sa résistance, jusqu'à la table où les deux camarades achevaient de dîner.
Biscaros força même l'homme à s'y asseoir entre eux deux, et le présenta en ces termes :
— Voici, mon cher, le fils d'un brave marin qui a navigué
autrefois sur la Belle Julie, — un navire armé par mon père, — et qui s'est fait résinier dans la forêt d'Arcachon, au Truc de la Truque.
— Je sais.
— Pierre La Chamade, ici présent, y habite avec son père, et il est venu à Paris, je vous dirai pourquoi tout à l'heure.
Civrac comprit. M. Sourdeval, le juge d'instruction, l'avait longuement entretenu de ce garçon qu'il avait dû faire mettre en liberté après l'avoir fait arrêter un peu à la légère. Et Biscaros avait raconté à son ami le substitut que Pierre La Chamade était le promis de Bernadette, la fidèle femme de chambre de Mlle de Briouze.
Civrac était donc parfaitement au courant, et, comme le prévoyait Biscaros, il n'était pas fâché d'entendre ce que Pierre allait répondre aux questions que Biscaros n'allait pas manquer do lui poser. Le plus embarrassé des trois, c'était assurément le résinier ; non que la belle compagnie du Lion d'Or l'intimidât, mais parce qu'il aurait voulu prendre Aurélien à part, ayant à lui dire des choses très confidentielles et très urgentes. Il s'épuisait en signes de tête et en cHgnements d'yeux pour lui faire entendre que ce monsieur était de trop, et qu'il ne pouvait pas .s'expliquer devant lui.
Biscaros. afin de le mettre à son aise, s'empressa de lui déclarer que son convive était son meilleur ami et qu'il n'avait rien à lui cacher, l'ayant déjà mis au courant de ses intentions à l'endroit de Mlle de Briouze.
Sur quoi, Pierre s'écria :
— Alors je puis parler... et vous dire que c'est Bernadette qui m'envoie vers \ovA. i
— Quand l'as-tu vue?. demanda vivement Biscaros.
— Je Tai rencontrée ce matin dans le parc Monceau... et, à ce moment-là, elle no songeait pas à vous appeler. Mais, ce soir, elle m'a écrit... dans un garni où je loge, boulevard de Gourcelles. Je vous apporte sa lettre. J'ai eu bien de la peine à trouver la rue du Helder, car je ne connais pas Paris... et quand je suis arrivé à votre hôtel, on m'a dit que vous étiez à dîner... J'ai répondu que j'allais vous attendre, et l'on m'a laissé entrer dans la cour... Alors je vous ai vu et... excusezmoi ai je vous ai appelé.
— Tu as très bien fait. Donne-moi cette lettre.
Pierre la remit à Aurélien, qui la lut rapidement et qui s'écria :
— Mlle de Briouze est en danger de mort !
— Il paraît, murmura le résinier ; et c'est du nouveau, car Bernadette ne m'avait pas dit ça tantôt. Et voilà qu'elle m'écrit que le marquis l'a chassée... qu'on va la mettre demain à la porte, et qu'elle aura peut-être besoin de vous... et de moi... cette nuit. Je n'y comprends rien.
— Le fait est que co n'est pas très clair, dit entre ses dents Camille Givrac. On croirait qu'on va assassiner sa maltresse.
— Tout ce que je sais, murmura Pierre, c'est que j'obéirai à Bernadette. Elle m'écrit de monter la garde près de l'hôtel du marquis jusqu'à ce qu'elle vienne me relever de faction. J'y vais, et j'y resterai quarante-huit heures s'il le faut. Vous, monsieur Aurélien, je ne me permettrai pas de vous donner un conseil. Vous voilà averti, vous ferez pour le mieux.
— Et que veux-tu que je fasse? Si je me présentais chez M. de Briouze, on ne me recevrait pas.
— Certainement non, dit le substitut, et je vous donne, moi, le conseil de ne pas bouger jusqu'à ce que Mlle Bernadette vous ait expliqué ce qui se passe. Si on la renvoie, vous la verrez demain, et, cette nuit, M. La Chamade veillera pour vous.
— Et je veillerai bien 1 s'écria Pierre, car je suis aussi tourmenté que vous, messieurs. Ah ! j'ai joliment bien fait de venir à Paris, et je n'aurais pas pu y venir si le vieux n'avait pas amassé les douze cents francs qu'il m'a remis pour mon voyage,
— Le vieux? quel vieux? interrogea Ci vrac.
— Son père, qui campe au Truc de la Traque, répondit Biscaros.
Puis, s'adressant à Pierre :
— Alors, c'était donc vrai? Il avait économisé soixante louis? Bernadette no voulait pas le croire.
— Il y a mis le tenlps. Ce n'est pas d'hier qu'il a commencé, car les louis qu'il m'a donnés brillent comme s'ils étaient neufs, mais ils sont tous anciens 1
— Comment, anciens?
— Oui, il n'y en a pas un qui n'ait au moins soixante ans... soixante portraits du roi Louis XVIII. J'ai remarqué ça en les comptant.
L3 CHALET DES PEIiVEXCHES 169
— Ce n'est pas une raison pour que votre père les possédât depuis longtemps. On en voit encore assez souvent, des pièces d'or à l'efDgie de Louis XVIII. Je connais même des gens qui en font collection et qui les achètent en payant une petite prime, de sorte que si vous vouliez vous défaire de ceux qui vous restent...
— Merci, monsieur, je ne pense guère à gagner de l'argent ; je ne pense qu'à défendre ma promise.
— N'importe 1 conservez-les, vos Louis XVIII tout neufs. Je vous les changerai, et je les offrirai à un de mes amis qui les recherche.
Biscaros se demandait où son ami Civrac avait l'esprit de s'occuper de semblables vétilles dans un pareil moment, lui, un homme sérieux ! Pour un peu, il lui aurait reproché cette offre intempestive.
Pierre n'y répondit même pas. Il se leva en disant :
— Excusez-moi, monsieur Aurélien. Je n'ai pas une minute à perdre pour aller prendre mon poste rue de Vigny.
— Te verrai-je demain? demanda Biscaros à Pierre, sans chercher à le retenir.
— Certainement, répondit le résinier, et si Bernadette est renvoyée, je vous l'amènerai.
Et le résinier s'en alla comme il était venu, par la cour du restaurant. '
— Que faire? murmura Biscaros, absolument désorienté par les nouvelles incomplètes que Pierre lui avait apportées.
— Rien du tout, dit vivement le substitut. Attendez les événements. Et surtout ne vous emballez pas sur cet homme. Il m'est très suspect.
— Lui 1... et pourquoi? C'est un très brave garçon I
— Et son père? Est-ce aussi un brave homme?
— Je le crois.
— Alors vous admettez qu'il a réellement économisé la somme dont il a fait cadeau à son fils? y
— Je n'en doute pas.
— Vous en douterez peut-être quand je vous aurai dit ce que j'ai appris de la bouche du juge d'instruction.
— Quoi donc?
— Mon cher, le marquis, interrogé comme témoin, à Arca* chon, le lendemain de votre arrestation, a donné à M. Sour-
170 LE CHALET DBS PBBVENCHBS
deval une indication précieuse. Il lui a raconté qu'après avoir perdu à l'écarté, le soir du crime, tous les billets de mille qu'il avait sur lui, il en était venu à jouer ce qu'il appelait sa réserve, une centaine de louis d'or, dont la plus forte partie a été gagnée par ce pauvre Gémozac, et le reste par d'autres joueurs.
— Je sais cela.
— Gui ; mais ce que vous ne savez pas, c'est que M. de Briouze a toujours eu, paraît-il, la manie de collectionner les pièces d'or à l'elTigie du roi Louis XVI II, manie conforme à ses opinions légitimistes, dit en souriant Ci vrac, et il l'a signalée lui-même au juge d'instruction, à seule fin de lui fournir un indice qui l'aiderait à retrouver l'assassin. Sourdoval. sans y attacher une grande importance, a fait avertir le commissaire et ses agents en les chargeant de s'informer, dans ia ville, si des marchands n'auraient pas reçu, en payement, des louis à l'elTigie en question. On n'en a pas vu un B8ul à Arcachon. Vous devinez pourquoi?
— Je devine que vous soupçonnez le père La Chamade d'avoir tué Gémozac pour le voler. Mais j'ai vu l'assassin. Je l'ai surpris fouillant le oorps. Je l'ai vu se sauver, et j'ai tiré 8ur lui. Or je n'ai pas reconnu le vieux résinier.
— Dites plutôt que vous l'avez eritrevu. Il faisait nuit, et comme il fuyait à toutes jambes, vous n'avez guère eu le temps de l'examiner. Et la preuve que vous ne le voyiez pas très bien, c'est que vous le tiriez de très près et que vous l'avez manqué.
— N'importe 1 si c'eût été La Chamade, je l'aurais certai nement reconnu.
— Vous étiez donc en relations suivies avec ce résinier?
— Suivies, non. Mais, dès que j'ai été mis en liberté, j'ai été le trouver au Truc de la Truque.
— Qu'aviez-vous à lui dire?
— Je savais qu'il connaissait tous les gens de la forêt, et je voulais lui demander ce qu'il pensait dç l'affaire. Il m'a dit que le coup devait avoir été fait par quelque vagabond étranger au "pays.
— Naturellement, il n'allait pas vous dire que c'était lui.
— Non, mais s'il eût été coupable, il se serait troublé, et il n'a pa« bronché. Je me souviens même qu'il m'a parlé précisément de ses économies qu'il allait employer à défrayer
tT. CHALET DE3 fJCRVEKCHES 171
8on flls à Paris. Convenez que c'eût été bien maladroit de sa part s'il avait volé cet or. .
— Bien maladroit, ou au contraire très habile. C'était le meilleur moyen de détourner les soupçons.
— Il eût été plus simple de ne pas me parler de ce trésor, ni à moi, ni à personne, et surtout de n'en pas faire usage immédiatement. Comment I il l'aurait volé, et deux ou trois jours après ii l'aurait donné à sou fils, sans même lui recommander de garder le secret 1 11 faudrait donc qu'il fût fou 1
— Voilà un raisonnement d'avocat, comme on en entend tous les jours à la cour d'assises : Messieurs, mon client a été trouvé nanti des valeurs dérobées à la victime ; mais s'il les avait volées, il aurait commencé par s'en débarrasser, etc. Ce sont des arguments qui ne prouvent rien du tout, mon cher Auréîien. Et convenez à votre tour que cet amas de pièces à l'efTigie de Louis XVIII chez un pauvre diable domicilié au Truc de la Truque est inexplicable. Il prétend les avoir amassées une par une. Il faudrait donc supposer qu'aussitôt qu'il avait mis vingt francs de côté, il faisait tout exprès le voyage de Bordeaux pour les convertir, chez un changeur, en un louis frappé sous la Restauration.
— Oui, c'est inadmissible, mais il y a peut*être une explication très simple que La Chamade fournira, si on Tinterrogo. Pour ma part, je me refuse à croire que cet homme, qui a été honnête toute sa vie, soit devenu tout à coup un voleur et un assassin.
— Ça s'est vu, pourtant.
— Rarement, et si La Chamade était cet homme-là, je ne le défendrais pas... mais il faudrait me le prouver pour que je le crusse... et, dans tous les cas, son fils Pierre ne serait pas coupable, lui.
— Il aurait tout au moins profité du vol.
— Sans savoir que cet or avait été volé. Au surplus, je ne m'intéresse pas du tout au père, et je trouve que vous ferez très bien d'avertir le juge d'instruction. Il éclaircira toutes ces obscurités, personne plus que moi ne le souhaite, puisque j'attends encore mon ordonnance de non-lieu qui serait rendue tout de suite, si l'assassin de Gémozac était découvert. Mais, en attendant, je continuerai à voir ce brave Pierre qui nous aide à défendre Mlle de Briouze.
172 LB CnAIiBT DES PBBVEKCHSS
— Vous ferez bien, et ne croyez pas que ma qualité de magistrat m'oblige à dénoncer le père immédiatement D'abord, je ne suis pas ici dans l'exercice de mes fonctions... et c'est par hasard que j'ai appris un fait à la charge de cet homme. Avant tout, je suis votre ami, et je me reprocherais de mettre des bâtons dans vos roues, au moment où vous jouez une partie si intéressante. Je ne verrai Sourdeval qu'à mon retour à Bordeaux, et je ne lui écrirai pas ce que je viens d'apprendre.
— Je vous remercie, mon cher Civra(% et je vous affirme qu'il sera toujours temps de dénoncer ce pauvre La Chamade. Il n'a pas, que je sache, quitté le Truc de la Truque, et j'espère bien qu'il y finira paisiblement ses jours.
— Paisiblement, je ne le garantirais pas, dit en riant le substitut. Je persiste à penser qu'il n'est pas si innocent que vous croyez ; mais je ne vois aucun inconvénient à le laisser en repos jusqu'à ce que vous en ayez fini avec cette terrible marquise. J'avoue, du reste, que je ne comprends rien à ce qui se passe là-haut, chez M. de Briouze. Le vicomte, le résinier, la Cadichonne, tous ces gens-là me font l'effet de personnages de comédie.
— Une comédie qui menace de tourner au drame.
— Oh I vous exagérez I Je ne vois pas les choses si en noir. Il y a là de grosses intrigues dont je n'aperçois pas très clairement le but... et une femme qui veut se défaire de son mari par des moyens que la loi n'atteint pas ; mais voilà tout, et, ma foi I tant pis pour le marquis 1
— Ce n'est pas lui qui me préoccupe.
A ce moment, le chasseur du restaurant parut, apportant sur un plateau une lettre qu'il présenta à Biscaros assez étonné, car l'écriture de l'adresse lui était inconnue.
Il la décacheta vivement, et, après l'avoir lue d'un seul coup d'oeil, il dit au chasseur :
— C'est bien. Dites que je viens.
Et il la passa à Civrac.
Auréhen avait pâU en lisant le billet, et Civrac, moins ému, mais tout aussi étonné, s'écria, après l'avoir lu :
— Voilà du nouveau, par exemple !... On vous prie de venir immédiatement à l'hôtel de Briouze, et l'on ne vous dit pas pourquoi 1 De qui est cette lettre?
LE CHALET D33 PEEVBNCnES 173
— Je n'en sais rien. Vous voyez qu'elle n'est pas signée.
— Assurément, elle n'est pas de Bernadette. L'écriture est fine... de vraies pattes de mouche... et puis les Cadichonnes ne rédigent pas dans ce style. Serait-ce de Mlle de Briouze?
— Non. J'ai vu son écriture... une seule fois... sur un carnet de bal... mais je la reconnaîtrais entre mille.
— De la marquise, peut-être?
— Non plus. La marquise ne se compromettrait pas au point de m'écrire qu'elle m'attend.
— Et vous y allez?
— Sans hésiter. Nicole est peut-être en danger, et d'où que me vienne cet appel, je dois m'y rendre. La voiture est à la porte du restaurant, et je...
— Vous avez beau dire, mon cher, ça ressemble beaucoup à un enlèvement. A votre place, moi, je me défierais...
— De quoi? La marquise, en supposant que ce soit elle qui m'envoie ce message, n'a pas, je pense, l'intention de me faire un mauvais parti.
— Au contraire I je croirais plutôt qu'elle veut vous faire un sort... que vous ne me paraissez pas disposé à accepter. Mais... vous avez raison... il se peut que Mlle de Briouze ait besoin de vous... et, dussiez- vous courir un danger sérieux, il faut y aller, mon cher.
— Et j'y vais, dit Biscaros en se levant de table. Chargezvous de régler la note, je vous prie.
— C'est entendu, et vous me permettrez de vous inviter, pour cette fois. Maintenant, je vous préviens que si demain matin vous n'étiez pas rentré, j'irais demander de vos nouvelles, là-haut... rue de Vigny.
— Vous n'aurez pas cette peine. Je serai ici avant minuit.
— Je l'espère, et pourtant il ne faut jurer de rien. Mais comptez sur moi, quoi qu'il arrive.
— Merci... et à bientôt 1
Biscaros serra la main de son ami et passa dans la coup pour gagner la porte cochère de l'hôtel. Une voiture stationnait dans la rue du Helder, une de ces espèces de berlines à quatre ou six places qui servent dans les noces bourgeoises à promener les invités au bois de Boulogne et au Jardin d'acclimatation. Celle-là était attelée de deux chevaux d'assez belle apparence et conduite par un cocher habillé de noir, comme
174 LE CUALET DES PEEVENCHB8
un valet de chambre. Le chasseur qui avait apporté la lettre ouvrit la portière à Biscaros, la referma sur lui dès qu'il fut monté et lit signe au cocher de marcher.
— Il faut donc qu'on vous emmène de force? dit une voix qu'Auréliea reconnut aussitôt.
— Vous, madame I murmura-t-il.
— Mon Dieu I oui, c'est moi. J'avais à vous parler de choses sérieuses. Je me suis décidée à venir vous chercher. Ai-je eu tort?
— Il aurait suffi de m'écrire, répondit presque brutalement Biscaros. Je vous aurais répondu.
— Il est des choses qu'une femme n'écrit pas... et qu'elle aime à dire, répliqua la marquise.
— Dites-les donc.
— Vous ne les devinez pas?
— Supposez que je les devine et que je, ne veuille pas les entendre, ^
— Vous les entendrez malgré vous. Il y a longtemps que je vous les aurais dites si vous n'aiïectiez pas de me fuir. C'e^t à peine si je vous ai vu deux fois depuis que vous êtes à Paris.
— J'ai été reçu à l'hôtel de Briouze de façon à me faire passer l'envie d'y reparaître.
— Si je suis venue vous chercher, c'est précisément pour vous expliquer ce qui s'y passe. Et je vais être franche. Je vous prie donc de m'écouter avec attention. Ce sera long, car, pour que vous me compreniez, je suis obhgée de remonter jusqu'à l'origine de nos, relations.
Ce programme ne déplut pas à Biscaros. Il s'attendait à une scène de passion, et il s'apprêtait à se défendre. La scène tournait aux explications, et il s'en réjouissait d'autant plus qu'il allait sans doute apprendre beaucoup de choses qu'il ignorait. Et il venait de s'apercevoir qu'il aurait tout le temps de les entendre, car les chevaux trottaient sous eux sur le boulevard Haussmann, probablement parce que le cocher avait reçu l'ordre de ne pas les pousser.
— Je vous écoute, madame, dit-il froidement.
— Vous souvenez-vous du jour où vous m'avez vue pour la première fois? demanda, pour commencer, la marquise.
— C'était, je crois, à un bal, au casino d'Arcachon.
— Oui. Vous dansiez avec ma belle -fille, et vous n'aviez
L2 CHALET DES PKBVBNOfîES 175
d'yeux que pour elle. Moi, je ne voyais que vous. J'avais reçu le coup de foudre. Je vous aimais déjà.
Aurélien ne répondit pas, mais il se recula pour éviter un contact dangereux. Ce début l'inquiétait.
— J'espérais que vous vous feriez présenter à mon mari, continua Mme de Briouzé ; et en effet, un de nos amis communs, M. de Caussade, s'en est chargé ; mais vous n'avez pas demandé à m'être présenté à moi. Cette marque d'indifférence m'a affligée encore plus qu'elle ne m'a blessée. Elle ne m'a pas guérie, et j'ai cruellement souffert.
Biscaros eut un geste significatif.
— Libre à vous de ne pas me croire. Vous vous figurez sans doute que j'étais alors occupée de ce Gémozac qui m'obsédait de ses sottes assiduités et qui faisait de son mieux pour me compromettre? Il en a été justement puni, et je ne l'ai pas plaint. Sa mort m'a fourni l'occasion, que je souhaitais ardemment, de vous montrer que je vous aimais. J'ai pu vous défendre, alors que les apparences vous accusaient.
— J'étais innocent, dit vivement Biscaros.
— Personne ne l'aurait cru si je n'avais pas déclaré que j'avais vu *fuir l'assassin et qu'il était habillé comme les paysans des Landes. J'ai menti pour vous sauver.
— Menti I... Comment 1 vous n'aviez pas vu?...
— Non. Et même je suis certaine que ce n'est pas un Landais qui a tué ce Gémozac. Mais je savais que mon témoignage vous sauverait, et je n'ai pas hésité. Oh ! je ne vous dis pas cela pour vous rappeler que vous me devez de la reconnaisance ! Pour vous, j'aurais fait bien pis qu'un faux témoignage. Et si je vous ai rendu en cette occasion un service capital, vous m'avez sauvé la vie à la chasse au sanglier. Nous sommes quittes.
Biscaros pensait : « J'ai eu grand tort de le tuer, ce sanglier qui allait éventrer la mortelle ennemie de Nicole » ; et il allait protester contre l'assimilation mise en avant par la marquise.
— Ne m'interrompez pas, je vous prie, dit-elle impérieusement. Ma confession n'est pas complète, et je veux que vous l'entendiez jusqu'au bout.
— Votre... confession? répéta Biscaros étonné.
— Oui, je veux que vous me connaissiez tout entière. Vous n'avez pas oublié, je suppose, notre rencontre dans la forêt
176 LE CHALET DES PEBVElTCnES
d'Arcachon, quelques jours après la mort de cet homme. Elle disait : « cet homme », en parlant d'un malheureux qui avait été son amant.
— Au fond" de la clairière où vous m'aviez suivie, nous étions seuls... j'ai voulu vous ouvrir mon cœur... je vous ai parlé de ma jeunesse sacrifiée à mon mari que je n'aimais pas... c'était vrai... mais je vous ai dit aussi que je n'avais aimé personne avant de vous connaître... je mentais...
Biscaros tressaillit à cet aveu inattendu.
— Oui, je mentais; j'ai aimé, follement aimé, un homme que je hais maintenant autant que je l'ai aimé. Cet homme, je sais maintenant ce qu'il vaut... les écailles sont tombées de mes yeux... C'est le dernier des misérables, et je ne vivrai jamais assez pour racheter une erreur qui m'a coûté cher. Il est capable de tous les crimes ; il a volé, il a...
— Il a essayé de m'assassiner, acheva Biscaros. Et il s'appelle Fernand de Saint-Osvin.
— Vous m'épargnez la honte de le nommer, mais je veux que vous sachiez tout. Quand je l'ai pris pour amant, j'ignorais la vie... je ne croyais pas au mal. Il était jeune... il était beau... il était brave... il venait d'avoir deux duel» pour moi... et, avant de me séduire, il avait séduit mon mari qui ne pouvait plus se passer de lui.... j'ai cédé... je suis devenue sa maîtresse. Que les femmes qui n'ont jamais failli me jettent la première pierre 1 J'ai cruellement expié ma faute, car il a pris sur moi un ascendant que j'ai supporté longtemps sans me plaindre. Il s'est servi de sa liaison avec moi, et il a abusé de la faiblesse de mon mari pour forcer les portes d'un monde qui le repoussait. Il m'a exploitée. Si je vous disais que, plus d'une fois, j'ai payé ses dettes 1
— Vous ne m'apprendriez rien, madame. La réputation de M. de Saint-Osvin est faite.
— Je le sais... et je ne le savais pas encore lorsqu'il est venu à. Mensignac, mais déjà j'étais décidée à rompre, car j'avais enfin appris à le connaître, et ce jour-là je lui ai signifié que tout était fini entre nous. Il a deviné tout de suite que je vous aimais.
— Et il m'a tiré un coup de fusil.
— Oui, j'ai failli être la cause de votre mort. S'il ne vous avait pas manqué, je vous jure que je l'aurais tué. Je ne suis
qu'une femme, mais quand on m'offense, je me venge moimême.
Biscaros n'en doutait pas.
— Savez-vous ce qu'il a osé me proposer, après avoir tenté de vous assassiner? Il a eu l'audace de me dire qu'il ne tenait qu'à lui do me perdre en dénonçant notre liaison à mon mari, et qu'il le ferait si je ne l'aidais pas h obtenir la main de ma belle-fille. Il consentait à me quitter, pourvu qu'on lui accordât ce dédommagement.
Dolorès aurait pu ajouter qu'elle le lui avait offert.
— Je n'ai pas accepté ce honteux marché, et il s'est passé de ma permission pour tenter de compromettre Mlle de Briouze, en s'introduisant, la nuit, dans sa chambre. Un miracle l'a sauvée, et depuis ce moment il m'a déclaré la guerre.
— Une guerre qui ne vous empêche pas de le recevoir.
— C'est mon mari qui le reçoit et qui l'attire chez lui. Il ne s'est jamais aperçu que le vicomte le trompait depuis des années, et il ne se doute pas que ce traître attend qu'il meure pour me contraindre à l'épouser quand je serai veuve. Il a renoncé à Nicole qui ne veut pas de lui, et il s'est rejeté sur moi qui aimerais mieux me tuer que de redevenir sa maîtresse. Voilà où j'en suis avec cet inlûme. Il me menace, il me presse de m'engager. Il n'obtiendra rien de moi, et pourtant je suis seule pour lui résister... je n'ai pas un ami, pas même un confident... A qui me fierais-je? J'avais rêvé que vous me soutiendriez dans les épreuves que je traverse... j'espérais que vous me pardonneriez d'avoir appartenu à un homme indigne...
— Je n'ai rien à vous pardonner, madame, et je ne vous demandais pas d'aveux.
r— Oui, dit amèrement Dolorès, je le sais... vous n'avez pour moi que de l'indifférence, du mépris peut-être... Ah I je suis bien malheureuse 1
Ces derniers mots furent presque étouffés par les sanglots, et la marquise se laissa tomb^ sur l'épaule de Biscaros en pleurant et en l'étreignant de ses bras. . Biscaros, qui n'avait pas prévu ce mouvement théâtral, n'eut pas le temps de s'y dérober. Et il ne savait comment se dégager. On ne repousse pas à coups de poing une femme
l7Ô tt CflALET DES PfiSVÏNCnÊ»
qui s'accroche à votre cou, et Dolorès le tenait bien. Il sentait couler ses larmes, et le souflle ardent qui s'échappait de ses lèvres entr'ouvertes le brûlait. Peu s'en fallut qu'il ne perdît la tête. La marquise y comptait bien. Un instant de faiblesse, et Aurélien était à elle pour toujours, car après cette prise de possession elle saurait bien garder sa conquête. Aussi s'étaitelle décidée à brusquer l'attaque. Elle jouait le tout pour le tout, car si Aurélien repoussait l'assaut, c'en était fait ! Aurélien devenait un ennemi dangereux qu'il faudrait sup* primer. Mais la marquise voulait en finir, et elle n'avait plus le choix des moyens. Elle savait que son mari ne vivrait pas longtemps, et elle tremblait de retomber, quand elle serait veuve, dans les griffes du vicomte. 11 lui fallait un nouvel amant pour la défendre ; cet amant, elle l'avait sous la main, et elle avait pour lui une passion furieuse. La voiture roulait de plus en plus lentement sur le boulevard Haussmann qui va en montant par une pente assez accentuée jusqu'à l'avenue de Friedland. Cette promenade au pas menaçait de se prolonger jusqu'au bois de Boulogne, par ordre de Dolorès, qui avait voulu sans doute se ménager le temps de gagner la bataille. Biscaros n'était pas au bout de ses peines, et il commençait à regretter fortement de s'être laissé enlever. Il sentait que s'il no coupait pas court à la situation, il ne s'en tirerait pas, et, pour y couper court, il fut brutal.
— Je ne vous aime pas, dit-il, et je ne vous aimerai jamais. Dolorès se redressa comme si elle eût été mordue par un
serpent. Ses pleurs se séchèrent en une seconde, et elle dit d'un ton bref et décidé :
— Savez-vous quelle est l'injure la plus sanglante qu'un homme puisse faire à une femme?
Aurélien comprit, mais il n'eut garde de répondre, et la marquise continua :
— Vous l'apprendrez bientôt à vos dépens. Je me vengerai... et vous vous repentirez cruellement de m'avoir dédaignée.
— Vengez-vous, madame ; Je m'y attends, dit froidement Aurélien qui avait repris son sang-froid. Je serais même heureux qu'il vous plût de charger M. de Saint-Osvin de me demander raison de l'outrage dont vous vous plaignez.
— Vous vous imaginez que je n'oserai pas lui dire ce qui
LE CUALET DES PEEVENCHES 179
vient do se passer entre nous? Vous vous trompex. Je lo méprise assez pour ne rien lui cacher, et la preuve, c'est que je lui ai déjà déclaré que vous me plaisiez. Il accepterait très bien de m'épouser sous la condition que je vous prendrais pour amant. Et si j'avais besoin de lui pour, me venger, je n'hésiterais pas à lui commander de vous chercher querelle et de se battre avec vous. Je suis à peu près sûre qu'il vous tuerait, et cette certitude me tenterait assez. Mais la mort que 0U3 recevriez de sa main serait une punition trop douce. Je vous en réserve une autre.
— Puis-je savoir laquelle?
— Ge n'est pas seulement votre sang qu'il me faut, c'est votre honneur.
— Mon honneur est au-dessus de vos atteintes.
— Vous croyez?... Non, vous ne le croyez pas, car vous savez très bien qu'il ne tient qu'à moi de vous envoyer... là où vous avez mérité d'aller... et où vous seriez déjà si je ne m'étais pas parjurée pour vous sauver.
— Qu'osez-vous dire?
— Interrogez votre conscience ; elle vous répondra.
— Ma conscience ne me reproche rien.
— Dites cela aux juges qui vous interrogeront. A moi, c'est inutile ; j'ai tout vu.
— Je ne comprends pas.
— Vous faites semblant de no pas comprendre. Je vous répète que je vous ai vu.,, de la fenêtre du chalet des Pervenches... et je l'ai vu aussi, le malheureux que vous appeliez votre ami.
— Gémozac?
— C'est vous qui l'avez assassiné.
Cette déclaration impudente Ot tressauter Biscaros, quoique depuis un instant il commençât à la pressentir.
Elle l'émut, mais elle ne le troubla pas longtemps, et ce fut en haussant les épaules qu'il répondit :
— A qui espérez-vous faire croire que j'ai assassiné, mon camarade d'enfance pour lui voler quelques milliers de francs?
— Oh I ce n'est pas vous qui l'avez volé ! répliqua Dolorès. Vous vous êtes contenté de l'assassiner. J'ai tout vu, vous dis- je I
— Tout à l'heure, vous vous vantiez d'avoir fait un faux
180 LE CHALET DSS TEEVEXCnES
témoignage en déclarant au commissaire d'Arcachon que vous aviez aperçu un Landais qui fuyait vers la forêt... et vous m'affirmiez, à moi, que vous n'aviez rien vu et que vous aviez menti pour me sauver.
— C'est en vous disant cela que je mentais. J'étais dans ma chambre et je regardais à travers les vitres. Il faisait un clair de lune superbe. On y voyait comme en plein jour. Vous êtes arrivé avec Gémozac, et vous l'avez quitté au moment où il s'approchait d'un grand pin qui se trouve isolé, à l'entrée de la clairière... vous avez fait le tour de ce pin et vous avez tiré à votre ami un coup de pistolet en pleine poitrine... à six pas de distance... Il est tombé... vous avez couru à Jui, pour vous sissurer qu'il était mort... puis vous êtes allé frapper à la porte du chalet... Tout cela était prémédité... vous aviez fait votre plan d'avance... et si l'on était venu à vos cris, vous auriez raconté l'histoire que vous avez débitée plus tard au commissaire de police... Mais ce que vous n'aviez pas prévu, c'est que, pendant que vous heurtiez, un homme est sorti de la forêt, qu'il est allé tout droit au cadavre.
— Je le sais, puisque je l'ai surpris fouillant les poches... et je l'ai poursuivi.... j'ai tiré sur lui. Voua avez dû voir cela, vous qui avez vu tant de choses?
— Parfaitement, et je ne doute pas que vous n'ayez beaucoup regretté de l'avoir manqué. Le tuer, c'eût été pour vous un coup de fortune... on aurait trouvé sur lui l'argent de Gémozac, et vous n'auriez pas eu de peine à faire croire qu'il était l'assassin.
— D'autant moins de peine que c'est la vérité. L'assassin et le voleur ne font qu''in. Le premier crime n'a été commis que pour facihter le second.
— Non, le voleur n'a fait que profiter de l'occasion. Il a vu tomber Gémozac, il vous a vu courir au chalet et il s'est dit que le mort devait avoir les poches bien garnies. Si cet homme avait voulu tuer pour voler, il vous aurait tué aussi, vous... Car il ne pouvait pas prévoir que vous abandonneriez votre ami et qu'il aurait le champ libre. C'est la première idée qu'aurait eue un magistrat intelligent. Ceux qui vous ont interrogé ne sont pas forts, mais je me charge de leur ouvrir l'esprit, quand ils vous auront repris. Je leur démontrerai clairement que l'assassin ne peut être que vous, et non pas
LB CHALST DBS PEBVENCHES 181
un autre. Et j'appuierai cette démonstration en déposant, sous la foi du serment, que je vous ai vu faire feu.
— Alors vous serez condamnée pour faux témoignage, puisque vous avez dit exactement le contraire au commissaire de police et au juge d'instruction.
— Je dirai que, la première fois, j'ai menti, parce que j'ai eu pitié de vous, et que plus tard j'ai eu des remords. Ils me croiront... et du reste, peu m'importe d'être condamnée, pourvu que je me venge.
— Essayez ! je me défendrai.
— Alors, c'est la guerre?.. ..Celle que je vous ferai sera sans merci... je vous en avertis.
— Je n'en doute pas, et je crois qu'il est temps de clore cet entretien. Je vais descendre.
— Pas encore, je vous prie. Nous arrivons à l'avenue de Friedland. Mon cocher a l'ordre de tourner par les boulevards et de me ramener rue de Vigny. Vous m'accompagnerez jusque-là, et nous ne nous reverrons plus. Mais je n'ai pas fini, et vous m'écouterez jusqu'au bout.
— Soit I Qu'avez-vous à ajouter?
— Que je sais pourquoi vous venez de m'humilier en me brisant le cœur. Vous auriez été moins cruel si vous n'étiez pas sottement épris de ma belle-fille.
— Je ne m'en cache pas, et puisque vous le saviez, vous n'auriez pas dû me forcer à vous faire l'affront que vous me reprochez.
— Alors, vous en convenez, vous aimez Nicole de Briouze, et vous osez me le dire !
— Je l'ose.
. — Où espérez- vous que vous conduira cet amour? Vous n'avez pas, je suppose, l'intention de faire d'elle votre maîtresse?
— Vous savez bien que non. Je ne suis pas le vicomte de Saint-Osvin.
— Alors, vous prétendez l'épouser?
— Je ne prétends à rien. Je l'aim.e, voilà tout.
— Eh bien! contentez-vous de cette satisfaction, car Mlle de Briouze. ne s'appellera jamais Mme Biscaros. Ce serait par trop ridicule. En supposant qu'elle y consentît, son père s'y opposerait... et si elle devenait votre femme quand il sera mort.
il sortirait de sa tombe pour lui reprocher de s'être mésalliée. En parlant ainsi, la marquise pensait piquer au vif l'amourpropre d'Aurélien et le faire sortir de la réserve où il se tenait. Elle n'y réussit pas.
— Est-ce là, madame, tout ce que vous avez à me dire? demanda-t-il sans s'émouvoir.
La voiture roulait mainlenant sur le boulevard de Cour* celles, où elle était arrivée par l'avenue de Wagram, et la rue de Vigny n'était pas lom.
— Il vous tarde donc bien de me quitter? dit entre ses dents Dolorès, exaspérée par le sang-froid que Biscaros opposait à ses attaques répétées.
— Il me tarde de mettre fin à une conversation aussi pénible pour vous que pour moi, répondit Aurélien, toujours calme.
— Elle touche à son terme, car nous approchons de l'hôtel de Briouze, et vous ne me reverrez plus. Je retournerai en Espagne et j'y achèverai de vivre... mais, avant de partir, je vous ferai arrêter comme assassin. Je n'ai pas de temps à perdre pour vous li\nr à la justice, car ma vengeance ne serait pas complète si cette Nicole que vous aimez n'apprenait pas que vous êtes condamné.
— Je crois que vous n'aurez pas cette satisfaction. Vous pourrez me dénoncer ; vous ne trouverez pas de juges pour me condamner, et vous savez parfaitement que je ne suis pas coupable. Prenez garde qu'ils ne vous condamnent, vous, quand ils sauront pourquoi vous m'accusez faussement. Je ne me priverais pas de le leur apprendre, si vous poussiez l'audace jusque-là. Je leur dirais même ce que je pense de vos dépositions qui se contredisent.
— Qu'en pensez-vous donc? de.manda Dolorès, menaçante.
— Je pense que vous avez, en elTet, vu l'assassin... que vous le connaissez... et que vous avez de puissantes raisons pour ne pas le désigner.
— Il ne vous manquerait plus que de dire que c'est moi qui ai tué Gémozac I moi, une femme !
— Une femme qui me déclarait tout à l'heure que si .son amant ne m'avait pas manqué à la chasse, elle l'aurait tué, virilement, de ses propres mains... ce sont les expressions dont vous vous êtes servie. Mais je veux bien croire que vous
LB CHALBT DBS PBBVBNCHÏÏS 183
VOUS vantiez, et que vous n'avez pas assassiné le malheureux qui est tombé sous vos fenêtres. Quelqu'un a pu l'assassiner par votre ordre, et si Ton prouvait que, cette nuit-là, vous aviez donné rendez-vous à Gémozac, votre complicité ne serait pas douteuse.
— Voua me menacez, je crois? s'écria la marquise, folle de colère.
— Je réponds à une menace par une autre menace. Je me défends et je ne vous crains pas.
— Et moi, je sais ce qu'il me reste à faire. S'il vous arrive malheur, c'est vous qui l'aurei voulu... et j'espère que votre Nicole vivra assez de jours pour savoir que son amoureux va finir au bagne.
— Assez de jours? Que voulez- vous dire?
— Je veux dire que Mlle de Briouze, condamnée par tous les médecins, sera morte avant un mois.
En lançant à brûle-pourpoint cette funèbre nouvelle, l'odieuse marquise comptait bien frapper au cœur l'imprudent qui venait de la repousser avec méfu'is quand elle s'offrait à lui. Elle manqua le but pour avoir frappé trop fort. Biscaros crut qu'elle voulait l'effrayer en exagérant la danger que courait Mlle de Briouze.
Biscaros savait, par son ami Qvrac, que Nicole était souffrante, — très souffrante même, — mais il ne supposait pas que la vie de Nicole fût menacée, et la perûde déclaration de Dolorès l'émut peu.
— Les médecins ne sont pas infaillibles, dit-il froidement.
— Ils se trompent quelquefois, répliqua Mme de Briouze, et la preuve, c'est qu'ils ne voient pas que mon mari se meurt d'un mal qui ne pardonne pas ; mais il est des cas où ils y voient clair, et celui de Nicole est de ceux-là. Elle a pris à Arcachon, ou à Mensignac, en courant les bois ou en se promenant dans le parc, le germe de la phtisie galopante, comme ils l'appellent. Déjà elle n'a plus qu'un poumon, et celui qui lui reste s'en va par morceaux... elle le crache.
La marquise faisait fausse route. Plus elle appuyait sur les symptômes répugnants de la prétendue maladie de Mlle de Briouze, plus Aurélieu se persuadait qu'elle mentait pour le torturer.
— Vous ne me croyez pas? reprit-elle. Voulez-vous que je
VOUS "nomme les trois illustres docteurs qui ont été appelés hier en consultation, et qui, après avoir longuement examiné la malade, n'ont pas cru devoir cacher à son' père qu'elle était perdue sans rémission et que le dénouement fatal ne se ferait pas attendre? Leur arrêt a été sans appel.
— Ce n'est pas vrai. Si Mlle de Briouze était mourante, je le saurais.
— Par qui le sauriez- vous? Par cette Bernadette qui vous sert d'entremetteuse? Renoncez à cette illusion. Cette fille ignore que Nicole- se meurt, et demain elle sortira de l'hôtel de Briouze pour n'y jamais rentrer. Mon mari l'a chassée. Ne comptez pas sur elle pour nous espionner. Elle n'a plus qu'une nuit à passer chez nous, et on l'a enfermée dans sa chambre. Elle ne reverra plus sa chère maîtresse.
— Mais elle me reverra, moi I... Je l'interrogerai... et si j'apprenais qu'il se trame un complot contre Mlle de Briouze...
— Un complot? A quoi bon? Nicole n'a pas un mois à vivre, je vous l'ai déjà dit. Elle quittera ce monde avant son père, j'en suis certaine, et c'est parce que j'en suis certaine que j'ai hâte de me venger de vous. Maintenant, je vous ai tout dit. Nous voici au coin de la rue de Vigny. Je ne vous retiens plus.
La voiture s'arrêta sur le boulevard de Courcelles. Le cocher avait i*eçu des ordres précis, et il les exécutait ponctuellement.
La marquise tenait sans doute à rentrer seule. Elle ne voulait pas qu'on vît un homme descendre avec elle à la porte de l'hôtel de Briouze, et elle avait donné ses instructions au conducteur de cet équipage, loué très probablement pour la circonstance.
Biscaros ne demandait qu'à en finir avec ce tête-à-tête orageux. Il ouvrit la portière, et il sauta sur le pavé en la repoussant derrière lui.
— Vous mourrez tous les deux ! lui cria l'Espagnole avant qu'il eût le temps de fuir.
Et la voiture tourna par la rue de Vigny. Biscaros, doué sur place, l'entendit s'arrêter, et un instant après il la revit, filant vers le boulevard des Batignolles.
La marquise était rentrée. Elle avait essayé de reconquérir Aurélien, et elle venait d'échouer dans cette dernière tentative. Il ne lui restait plus qu'à se venger, et elle ne tarderait guère.
Biscaros ne craignait rien pour lui-même, mais il tremblait pour Nicole, et il y avait bien de quoi.
Dolorès, qui mentait si bien, avait pu dire vrai en affirmant que Mlle de Briouzo était atteinte de l'impitoyable mal qui tue tant do jeunes filles, et dans ce cas, il ne restait plus d'espoir de la sauver. Mais peut-être aussi Dolorès méditait de hâter la mort do Nicole par des procédés à son usage, et parlait de phtisie pour préparer les gens à apprendre tout à coup que Nicole était morte.
Assurément, le marquis ne permettrait pas qu'on fît l'autopsie du corps de sa fille. On croirait à une rupture d'anévrj'sme ou à une embolie, — les deux causes les plus fréquentes de mort subite, — et tout serait dit. Cette idée avait germé dans le cerveau d'Aurélien. Elle y prit racine, et il ne pensa plus qu'à avertir Mlle de Briouze du danger qui la menaçait.
Mais comment arriver jusqu'à elle? Après la scène qui venait de finir par une dernière menace sortie de la bouche de Dolorès, la porte de l'hôtel de Briouze ne se serait pas ouverte pour Biscaros, s'il s'était aventuré à y sonner.
Il se souvint alore que Pierre La Chamade avait reçu de Bernadette l'ordre formel de veiller toute la nuit dans la rue de Vigny. Pierre devait être déjà à son poste, et Pierre était un auxihaire précieux, en même temps qu'un ami sûr. Ce n'était pas pour rien que la Cadichonne avait donné cette consigne à son amoureux. Elle avait sans doute à sa disposition un moyen de communiquer avec lui pendant la nuit qui commençait et de l'appeler à son secours en cas de danger pressant. II s'agissait donc avant tout de rejoindre le brave résinier, et Biscaros se glissa dans la rue de Vigny en rasant les murs. Elle n'est pas très fréquentée le soir, cette rue qui ne compte que très peu de maisons.
Biscaros n'y rencontra personne, et il constata que pas une lumière ne brillait aux fenêtres de la façade de l'hôtel du marquis. Ceux qui l'habitaient ne devaient cependant pas être couchés, car il n'éî.ait pas beaucoup plus de neuf heures. Biscaros pensa à en faire le tour, en passant par le parc Monceau, où il espérait trouver Pierre, qui, certainement, montait la garde aux environs.
Il ne se trompait pas. Le parc était encore ouvert, et au bout de l'avenue Van-Dyck, Biscaros aperçut le Landais assis sur
un banc, la tête en l'air, comme s'il eût contemplé les étoiles. Il lui frappa sur l'épaule en l'appelant pas son nom, et Pierre, très étonné de le voir, se leva en lui montrant du doigt une fenêtre éclairée.
— C'est sa chambre, murmura-t-il ; la chambre de Sflle de Briouze. Mais Bernadette n'y est pas. Si elle y était, j'aurais déjà vu son ombre passer devant Is lumière. La marquise lui aura défendu d\v venir. Mais Bernadette serait venue tout de même. 11 faut qu'on l'ait enfermée dans ia mansarde où elle couche. Est-ce qu'il y a du nouveau, monsieur Aurélien, que vous voilà?
— Il y a que cette marquise prépare un mauvais coup, répondit brusquement Biscaros.
— Vous parlez comme Bernadette. Mais n'ayez pas peur. Elle veille, Bernadette, et je suis là. Si on l'a enfermée, elle saura bien descendre tout de même chez sa maîtresse, et plutôt que de laisser faire du mal à Mlle Nicole, elle mettrait le feu à l'hôtel. Mai^ il n'arrivera rien cette nuit, et je la verrai demain malin. J'ai promis que je l'attendrais dans la rue jusqu'à ce qu'elle vienne.
— Nous la verrons. Je reste avec toi. Et si elle t'appelait avant le jour, nous serions deux pour l'aider à défendre Mlle de Briouze. Vous devez être convenus d'un signal?
— Elle a une clef de la porte cochère. Si elle a besoin de moi, elle m'ouvrira, et j'entrerai avec elle.
— Nous entrerons, dit Biscaros.
Il ne se demandait pas ce qu'il pourrait faire pour sauver Nicole. Il pressentait qu'un drame allait se jouer dans la maison du marquis, et il ne voulait pas que ce drame se dénouât sans qu'un défenseur se dressât entre Mile de Briouze et son odieuse belle-mère.
Pendant que Bi.scaros et le brave résinier s'abouchaient sous les fenêtres de l'hôtel de Briouze, Nicole, étendue sur une chaise longue dans sa chambre de jeune fille, souffrait et pleurait. Elle était malade, très malade même. Ses forces l'abandon-
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naient, le sommeil la fuyait, la fièvre la minait. Elle avait déjà le visage décomposé, La mort l'avait marquée de sa grilTe. La marquise ne mentait pas eu disant que les jours de la pauvre enfant étaient comptés. Mais elle mentait en disant que N^icole s'en allait de la poitrine.
Nicole ne toussait pas, Nicole n'étouffait pas. Elle éprouvait seulement des douleurs atroces auxquelles succédaient des assoupissements profonds. Elle dépérissait à vue d'ceil. La vie s'éteignait lentement, et comme elle avait conservé toute 6a lucidité d'esprit, elle se voyait mourir. Et aux tortures physiques s'ajoutaiejit de profonds chagrins. Elle désespérait de jamais revoir Aurélien qui ne venait plus à l'hôtel de Briouze ; elle sentait peser sur elle la haine de sa belle-mère, et elle ne comptait plus sur son père pour la défendre.
Lui aussi, il s'acheminait rapidement vers la tombe. II l'aimait toujours, mais il n'était plus en état de la protéger, ni même de l'écouter quand elle essayait de lui faire entendre qu'un ennemi intime avait juré leur mort à tous les deux. Et cet ennemi, elle ne pouvait pas le nommer sans manquer au respect qu'elle devait à ce père ensorcelé par Dolorès. Nicole n'atait plus d'autre confidente que Bernadette, et, pour comble de malheur, M. de Briouze était venu annoncer à sa fille que Bernadette se conduisait fort mal et qu'il la chassait.
C'était vrai. La Cadichonne, citée à comparaître devant le marquis, avait été accusée par la marquise de fréquenter un amant venu d'Arcachon, et la Cadichonne n'avait pas nié qu'elle eût embrassé publiquement Pierre La Chamade dans le parc Monceau. Elle n'avait même pas pris la peine de plaider les circonstances atténuantes, et elle ne s'était pas récriée quand M. de Briouze lui avait signifié son congé. Elle s'était bornée à réclamer contre l'ordre de partir immédiatement, en disant qu'en n'avait pas le droit de mettre dehors, à la nuit tombante, une femme de chambre qui connaissait à peine Paris, et elle avsùt obtenu de coucher une fois» encore à l'hôtel de Briouze qu'elle quitterait définitivement le lendemain matin.
La marquise, à cette concession, avait ajouté la défense absolue d'entrer dans l'appartement de Mlle de Briouze et de la voir avant de partir. A quoi Bernadette avait répondu hardiment qu'elle allait cesser son service à l'instant même,
mais qu'on ne l'empêcherait pas de faire, le lendemain, ses adieux à sa jeune maîtresse.
Nicole avait appris tout cela de la bouche de son père et en présence de sa belle-mère, qui avait tenu à accompagner M. de Briouze, de peur qu'il ne faiblît. La marquise avait même poussé l'impudence jusqu'à offrir à la pauvre malade de la faire veiller par la duègne Carmen jusqu'à ce qu'on eût trouvé une nouvelle femme de chambre pour la servir. Et Nicole avait refusé avec horreur, sans que le marquis, abruti et dominé par Dolorès, s'er.quît du motif de ce refus qui aurait dû l'éclairer sur la situation.
C'en était fait. Nicole se sentait perdue, et elle n'avait plus qu'à subir le sort que lui réservait l'abominable marâtre. Aurélien ignorait ce qui se passait; Bernadette allait partir. Nicole restait seule à la merci d'une fem.me qui avait d('jà essayé de la perdre de réputation et qui conspirait maintenant contre sa vie. Nicole se serait résignée si elle avait pu seulement faire savoir à Aurélien que sa dernière pensée serait pour lui. Mais comment lui envoyer ce mecsage suprême? Les communications étaient coupées, puisqu'on avait renvoyé Bernadette, et Nicole ne se doutait pas que la Cadichonne avait déjà pris ses mesures pour lui susciter des défenseurs.
Mlle de Briouze occupait seule le deuxième étage de l'hôtel, •t son appartement se composait de trois pièces, — com.me celui qu'elle habitait au château de Mensignac, — une chambre à coucher, un cabinet de toilette et un petit salon qu'il fallait traverser d'abord pour arriver à la chambre. Cette chambre, assez simplement meublée, était tendue de soie de Chine, et les bibelots n'y manquaient pas, car Nicole aimait les belles choses, et ses économies de jeune fille passaient en partie à acheter des objets d'art. Le reste s'en allait en aumônes.
Depuis qu'elle était souffrante, Bernadette restait près d'elle jusqu'à ce qu'elle s'endormît, c'est-à-dire jusqu'à une heure très avancée de la nuit.
Mais ce soir-là, Bernadette, consignée aux arrêts, ne s'était pas montrée, et Nicole aimait bien mieux se déshabiller et se mettre au lit sans aide que de se laisser approcher par la tia Carmen. Elle attendait que le sommeil vînt, et le sommeil ne venait pas. Les tristes pensées qui l'oppressaient la tenaient éveillée, quoiqu'elle fermât les j*eux. Elle évoquait le souvenir
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du passé, et elle frémissait en songeant à l'avenir. Son enfance heureuse lui apparaissait comme dans un rêve : sa mère qu'elle avait à peine connue ; son père, jeune alors, et la comblant de caresses.- Puis l'horizon s'était assombri. La marâtre était venue, et le père avait commencé à négliger sa fille. Il l'aimait toujours, mais il était fou de sa nouvelle femme, qui ne se montrait pas tendre pour l'enfant de la première marquise de Briouze. Nicole avait grandi sans joies, mais aussi sans trop de chagrins, jusqu'au jour où elle avait rencontré Aurélien Bi.'îcaros. Ce jour-là, un sentiment qu'elle ignorait s'était emparé d'elle ; son cœur avait parlé, et, presque en môme temps, elle avait appris qu'on n'aime pas sans souffrir. Les catastrophes avaient succédé aux catastrophes. Elle avait vu Aurélien arrêté, jeté en prison, et- il n'en était sorti que pour assister à de lamentables scènes et pour courir des dangers de toutes sortes. Leur vie à tous les deux était menacée, et ils ne pouvaient même plus se concerter pour se défendre.
Les méchants avaient vaincu.
Nicole renonçait à lutter contre eux, et elle se préparait à bien mourir. Il lui en coûtait pourtant de ne pas revoir Bernadette, quand ce n'eût été que pour la remercier de son dévouement ; et pour tâcher de se consoler de perdre l'unique amie qui lui restât, elle se disait que Bernadette était pleine de ressources, que cette brave fille avait encore une nuit à passer sous le même toit que sa chère maîtresse, et qu'elle saurait s'arranger de façon à lui donner signe de vie, avant de la quitter pour toujours.
La chambre où Nicole songeait ainsi était éclairée par deux bougies de cire qui brûlaient sur le manteau de la cheminée et par la lumière plus douce d'une lampe en vieux sèvres placée près du lit, sur un guéridon en laque, chargé de vases contenant des potions ordonnées par le médecin ordinaire de la famille, un bon docteur qui soignait avec beaucoup de zèle IvHIe de Briouze, et qui se désolait de ne pas la guérir.
La pauvre malade allait se lever de sa chaise longue pour se mettre au lit, lorsque son regard, perdu dans le vague, s'arrêta par hasard sur la tenture qui lui faisait face. La clarté des bougies tombait en plein sur cette tenture, dont le fond blanc était brodé de fleurs rouges, de ces fleurs qui n'existent
pas dans la nature et qu'invente l'imagination capricieuse des ouvriers de l' Extrême-Orient.
Nicole frissonna. Au centre d'une de ces fleurs artificielles, Nicole avait cru voir briller un œil fixé sur elle. Nicole crut d'abord qu'elle avait mal vu, qu'elle était la dupe d'une illusion produite par un effet de lumière sur la tenture de soie qui miroitait à la clarté des bougies. Elle ferma les yeux pour les rouvrir presque aussitôt, et elle regarda avec plus d'attention. L'œil était toujours là, au centre de la broderie rouge qui l'encadrait : il brillait comme un diamant noir enchâssé dans des rubis.
Elle essaya de se lever. La force lui manqua. Elle resta clouée sur sa chaise longue par cette torpeur qui paralyse les mouvements d'un oiseau surpris par un serpent. L'œil la fascinait.
Qui donc la surveillait ainsi? La marquise peut-être ou l'affreuse duègne qui déjà, au château de Mensignac, avait joué le rôle d'espionne pour servir les noirs desseins de sa scélérate maîtresse. Et pourquoi ce nouvel espionnage? A Mensignac, la tia Carmen était chargée d'avertir M. de Briouze qu'un homme venait d'entrer chez sa fille. L'indigne vicomte allait-il donc recommencer une infâme tentative et attendait-il, pour se glisser dans la chambre, que sa victime fût endormie?
A cette pensée, Nicole sentit son sang se glacer dans ses veines. Bernadette n'était plus là pour la défendre, et elle succomberait infailliblement dans une lutte inégale, car elle aurait beau crier, personne ne viendrait à son secours.
Tout à coup, i'œil disparut.
Encore une fois, elle crut s'être trompée, et elle retrouva asseï d'énergie pour se mettre sur pied et pour aller examiner de près la tenture. En la touchant, elle reconnut qu'elle était percée d'un trou rond qui se confondait à distance avec le fond sombre de la Heur brodée. Il fallait y mettre le doigt pour s'apercevoir qu'il existait; mais il traversait la cloison de part en part. Nicole y colla sa joue, et elle sentit le vent qui passait au travers.
Comment n'avait-elle jamais remarqué cette déchirure de l'étoffe, elle qui ne sortait presque plus de sa chambre depuis qu'elle était malade? Elle n'y comprenait rien. Elle eut pourtant le courage d'ouvrir la porte et de traverser le salon, armée d'un flambeau. Elle n'y vit personne, et elle poussa jus-
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qu'au grand escalier de l'hôtel. Il était encore éclairé. Elle écouta, ot elle n'entendit aucun bruit. Évidemment, elle avait eu une hallucination. C'est un des effets les plus ordinaires de la flèvre. Elle le savait, et elle se rassura tout à fait.
Elle ne se demanda pas dans quel but on avait percé ce trou, ni qui l'avait percé. Elle se promit seulement de le montrer à son père, de lui raconter ce qui était arrivé et de lui demander ce qu'il en pensait. Elle prit cependant la précaution de fermer en dedans la porte du salon qui donnait directement sur le palier et d'enlever la clef. Après quoi, elle rentra dans sa chambre, heureuse d'en être quitte pour la peur.
Elle ne songea même pas à pousser le verrou, tant elle se croyait en sûreté au fond de cet appartement qui n'était accessible que du côté de l'escalier. Elle en était à se demander comment elle avait pu s'effrayer d'une illusion d'optique. Mais les émotions par lesquelles la pauvre enfant venait de passer l'avaient brisée, et à la fièvre brusquement coupée' succédait une sorte d'engourdissement qui lui semblait doux.
Il y avait si longtemps que le sommeil la fuyait ! Maintenant, elle le sentait venir, et elle s'y laissait aller avec bonheur. Elle se hâta de boire quelques gorgées d'une potion sédative qu'elle prenait tous les soirs avant de se coucher et tous les matins à son réveil, sans grand résultat, car ce calmant ne la calmait guère.
Cette fois, par exception, le remède opéra immédiatement ; elle eut beaucoup de peine à ne pas s'endormir en se déshabillant, et, à peine au lit, elle tomba dans un assoupissement profond. Combien d'heures s'écoulèrent ainsi, avant qu'elle se réveillât? Nicole n'en sut jamais rien, car elle avait complètement perdu le sentiment de l'existence, et ce n'était pas payer trop cher l'oubli momentané de tous ses maux. En fermant les yeux, elle ne se doutait pas- que son sort allait se décider pendant qu'elle dormait, et que le sommeil qu'elle goûtait avec délices allait peut-être lui coûter la vie.
Minuit venait de sonner, et à en juger par le silence qui s'était fait dans l'hôtel de Briouze, ceux qui l'habitaient reposaient comme Nicole. Mais les apparences sont trompeuses. Ils ne dormaient pas tous. La marquise, une lanterne sourde à la main, comme une voleuse, montait lentement l'escalier. Arrivée devant la porte du salon, elle tira de sa poche une clef
qu'elle introduisit dans la serrure, et elle ouvrit doucement. Puis, posant sa lanterne sur une table, elle alla appliquer son œil à ce judas qu'elle connaissait bien, car elle s'en était déjà servie plus d'une fois, — et notamment ce soir-là, — pour épier sa belle-fille.
Elle n'avait pas encore vu dormir Nicole, mais cette fois elle avait pris ses mesures pour que Nicole dormît plus longtemps. Les remèdes, quand on les apportait de la pharmacie, passaient par les mains de Carmen, qui, depuis quinze jours, les éduîcorait d'arsenic, à petites doses; juste ce qu'il en falI?.;L pour détruire progressivement la sanlé de Nicole, sans la tuer trop vite. Elle se proposait de suspendre ce traitement, dès que Nicole serait assez atteinte pour n'en plus revenir.
Veuve d'un médecin, pendu jadis en Espagne pour avoir vendu de la « poudre de succession », cette duègne, qui avait été à bonne école, savait très bien que, pour qu'il ne reste aucune trace de poison dans le corps de la victime, il faut lui laisser le temps de l'éliminer avant qu'elle meure. La Brinvilliers, et avant elle les Borgia, ne procédaient pas autrement. La méthode est sûre, mais le résultat final ne se produit pas vite, et ceux qui empoisonnent sont quelquefois pressés de l'obtenir.
Or, il s'en fallait de six semaines que la malheureuse Nicole arrivât au terme fixé par la savante Carmen. Et Dolorès s'impatientait. Aussi, l'horrible tia, toujours prête à bien servir sa maîtresse, lui avait-elle proposé d'accélérer la fin de Mlle de Briouze, en changeant de système. Il y a des poisons qui tuent à longue échéance et des poisons qui foudroient. Quand on emploie successivement les uns et les autres, les médecins, déroutés par des symptômes contradictoires, n'y voient plus très clair.
La marquise, à peu près assurée de l'impunité, avait donné des ordres en conséquence, et la duègne avait, pour commencer, corsé la potion en y ajoutant de l'opium.. Il s'agissait avant tout d'endormir la patiente assez profondém.ent pour qu'on pût approcher de sou lit, sans la réveiller, et verser quelques gouttes d'acide prussique dans un verre d'eau de Vichy qu'elle vidait tous les matins, par ordonnance de son miédecin, qui avait diagnostiqué une névrose de l'estomac. Ce serait la coup de grâce. Et Dolorès tenait à opérer elle-même.
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Ce n'était pas sans regret que la marquise s'était décidée à brusquer le dénouement. Son siège était fait, c'est-à-dire que, d'accord avec sa complice, elle avait tout préparé pour .que Nicole vécût encore un mois ou deux, et elle aurait bien voulu continuer à l'empoisonner avec une sage lenteur. La tia Carmen, experte en ces matières, déclarait qu'il ne fallait plus que huit jours d'arsenic à petites doses pour mettre Nicole dans un état désespéré. On cesserait alors de lui administrer le poison. Elle vivrait encore quelques semaines, et lorsqu'elle mourrait, on n'en trouverait aucune trace, si, par impossible, un médecin défiant exigeait qu'on fît l'autopsie du corps.
Ce plan était bien combiné, et il aurait probablement réussi, car les potions n'arrivaient à la malade que revues, corrigées et augmentées par l'abominable duègne, sans que la marquise eût à mettre la main à la besogne. Il ne fallait plus que de la patience, et Dolorès en aurait eu jusqu'au bout, si la passion qui la rongeait n'eût pas troublé sa raison. Cette Espagnole aimait Aurélien d'un amour fi-énétique ; elle l'aimait comme une tigresse aime la proie qu'elle veut dévorer. Le jour où elle l'avait vu au casino d'Arcachon, elle s'était juré qu'il serait à elle, à elle seule ; qu'elle en ferait sa chose, son bien, jusqu'au jour où, assouvie par la passion, elle se déferait de lui, comme on jette l'écorce d'une orange qu'on a vidée... comme elle s'était débarrassée de ses autres amants.
Il avait fallu en rabattre. Elle s'était vite aperçue que dans le cœur de ce brave garçon la place était prise, et sa passion s'était doublée d'une haine furieuse contre sa rivale.
C'était la première fois qu'un homme lui résistait. Elle avait alors condamné à mort la pauvre Nicole, après avoir essayé inutilement de la déshonorer; mais qu'importait que Nicole mourût, si Aurélien ne cédait pas? Et Aurélien se montrait plus rebelle que jamais aux séductions de Dolorès. Elle s'était résolue à jouer sa dernière carte, en l'attirant dans un tête-à-tête où elle comptait bien avoir raison de ses refus. Et de cette folle expédition elle était revenue humiliée, exaspérée, enragée.
Sa vengeance était toute prête : tuer Nicole d'un seul coup, la luer de sa propre main. Elle avait d'abord pensé à la poignarder pendant qu'elle dormirait ; mais Carmen, consultée, lui avait proposé un moyen aussi sûr et moins dangereux.
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Carmen possédait un assortiment de poisons, et le plus violent de tous, l'acide prussique, figurait dans sa collection. Les pharmaciens n'en vendent pas; mais les chimistes en fabriquent.
Or, Carmen avait amené d'Espagne en France un apothicaire, employé jadis par son mari à des manipulations criminelles. Elle le protégeait, ou, pour mieux dire, elle l'entretenait, car l'âge n'avait pas éteint les feux de cette horrible créature et ^âce à une recom.mandation extorquée au marquis de Briouze, elle l'avait placé comme garçon de laboratoire chez un professeur de chimie, qui ne se doutait guère de l'usage qu'on faisait des produits de ses expériences scientifiques.
La duègne, empoisonneuse monomane, tenait- à avoir toujours sous la main tout ce qu'il faut pour envoyer quelqu'un dans l'autre monde, et son amant à gages était chargé de l'approvisionner. Elle lui faisait des commandes, et il les exécutait avec zèle et intelligence. Tout récemment, il lui avait apporté un petit flacon de verre bleu que, pour se conformer à ses instructions, elle avait serré au fond d'une armoire, où il était à l'abri de l'air extérieur et même de la lumière. Carmen pressentait que la marquise allait se résoudre à eu finir et Carmen était dévouée à la marquise jusqu'au crime, inclusivement. M. de Barancos, père de Dolorès, avait sauvé autrefois de la potence, qu'elle avait bien méritée, Carmen, femme et complice d'un médecin supplicié comme empoisonneur. Carmen payait sa dette de reconnaissance en aidant Dolorès à empoisonner sa belle- fille. Et en remettant le flacon à sa maîtresse, Carmen lui avait expliqué la manière do s'en servir. L'acide prussique s'évapore très vite. Il faut donc, pour qu'il agisse efficacement, que la victime l'avale peu do temps après qu'on l'a versé.
Le plus sûr moyen de l'administrer, c'était d'en jeter quelques gouttes dans la bouche de Nicole endormie.
Nicole serait morte sans jeter un cri et sans faire un mouvement. Et la marquise préférait le moyen le plus prompt.
Il avait cependant quelques inconvénients, ce moyen radical. L'acide prussique, employé pur, laisse une odeur très prononcée d'amandes amères, et, de plus, il n'est pas très facile de le faire absorber par une personne qui dort, les lèvres closes, les dents serrées et les yeux fermés. Rien de plus aisé.
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au contraire, que de le mêler à un liquide où il conserverait pour quelques heures ses propriétés vénéneuses, et que Mlle de Briouzo ne manquerait pas do boire en se réveillant.
Carmen conseillait de s'en tenir là. Elle avait même offert de se charger de Topéralion, mais la marquise voulait savourer le plaisir de douncr elle-même la mort à la préférée d'Aurélien Biscaros. La duègne ferait le guet aa premier étage, pendant que Dolorès monterait, dans les ténèbres, à l'appartement de la condamnée. Et ce programme était en bonne voie d'exécution.
Mme de Briouze était venue une première fois, comme on va en reconnaissance, afin de s'assurer, avant d'attaquer, qu'on surprendra l'ennemi, et elle avait constaté que Nicole ne dormait pas encore. Elle revenait maintenant, et en regardant par le judas, elle avait vu Nicole plongée dans un sommeil presque léthargique.
Elle n'hésita plus. Elle entra dans la chambre à coucher et elle alia droit au lit où sa belle- ûlle était couchée sur le dos, la tête renversée sur l'oreiller et les lèvres en tr' ou vertes. Cette pose était faite pour tenter l'empoisonneuse, qui tenait le flacon et qui n'avait qu'à tendre le bras pour en verser le contenu dans la bouche de la dormeuse.
Du reste, elle avait le choix entre le meurtre immédiat et le meurtre différé, car le verre plein d'eau était là, à portée de sa main.
Elle s'accorda quelques secondes pour réfléchir et surtout pour goûter par avance la joie de tuer sa rivale.
— Jo la tiens donc enfin 1 pensait-elle. Rien ne peut plus la sauver, et pendant que ce misérable, qui m'a écrasée de son dédain, se flatte encore de l'arracher à ma vengeance, elle va mourir sous mes yeux... Je vais voir ses traits se décomposer... je vais entendre son dernier râle... Si j'attendais qu'elle bût, je n'aurais pas le plaisir de la voir mourir... Carmen dit qu'elle mourra sans soufïrir... Tant pis I j'ai assez souflert, moi, depuis qu'elle m'a volé le cœur d'Aurélj'en. Mais voilà quinze jours qu'elle agonise. Je puis bien lui 'faire grâce du reste. Qu'elle meure donc I... Pour me consoler de ne l'avoir pas torturée plus longtemps, j'aurai le spectacle du désespoir do son bel amoureux... il suivra le cercueil, et je me mettrai à la fenêtre pour le oir pleurer.
Allons f... il est temps I
Elle déboucha le flacon, et elle se pencha sur le visage de Nicole pour opérer avec précision. Il s'agissait de verser le poison de très près, pour que Nicole n'en perdît pas une goutte. Et, sûre maintenant do ne pas manquer son coup, elle allongea le bras.
Il s'en fallut d'une seconde qu'elle versât le poison.
Au moment où elle approchait le flacon des lèvres de Nicole, une main lui arrêta le bras.
Elle se redressa en tâchant de se dégager, mais la main qui l'avait saisie ne lâcha pas prise, et quand elle se retourna, elle se trouva face à face avec Bernadette.
Une imprécation monta aux lèvres de la marquise j mais de son autre main, Bernadette lui ferma la bouche et la traîna dans le salon.
Mlle de Briouze ne se réveilla pas. L'opium préparé par la duègne faisait son effet.
La Cadichonne ferma doucement la porte de la chambre et revint à Dolorès, qui, payant d'audace, l'attendait, la tête haute et les bras croisés. Elle avait eu la présence d'esprit de reboucher le flacon et de le mettre dans sa poche. Et ce fut elle qui apostropha Bernadette.
— Que faites-vous ici, drôlesse? lui demanda-t-elle avec une rare impudence. Je vous avais défendu de sortir de votre chambre.
— Vous m'y avez même enfermée ; heureusement j'avais une double clef, répondit là Cadichonne sans s'émouvoir. J'avais prévu ce qui allait se passer ici, et j'ai pris mes précautions. Il y a deux heures que je vous guette, derrière cette tapisserie. Vous n'avez pas pensé à y regarder. J'ai suivi tous vos mouveinents, et je vous ai laissée entrer chez mademoiselle, parce que je tenais à vous prendre sur le fait. Je suis arrivée' au bon moment.
— Qu'osez- vous dire?
— Je dis que vous êtes une empoisonneuse. J'en ai la preuve dans ma poche... et je ne parle pas de la fiole que vous venez de cacher. J'ai mieux que ça. J'ai remis au pharmacien du boulevard de Courcelles la dernière potion que mademoiselle a bue, et il y a trouvé une johe quantité d'arsenic. Il m'a mis par écrit le résultat de son... de sa... de son analyse.
comme il dit... et il attend une explication avant d'avertir
le commissaire de police... Il n'attendra pas longtemps.
— S'il y a du poison, c'est toi qui l'y as mis, coquine !
— Oh I pas de gros mots et pas de tutoiement, s'il vous plaît ! Je ne suis pas votre égale. Je vaux mieux que vous... et je vous tiens.
Dolorès fit un mouvement pour gagner l'escalier, mais la Cadichonne lui barra le passage et lui dit :
— Ne bougez pas !... et ne vous avisez pas d'appeler ou de sonner pour me faire empoigner par vos domestiques. Voici un joli revolver que j'ai acheté aujourd'hui tout exprès. Si vous ne vous tenez pas tranquille, j'ouvrirai cette fenêtre, je tirerai deux coups en l'air. Il m'en restera encore quatre pour tenir à distance les valets qui essayeraient de me toucher. Et j'ai un ami en^f action dans la rue de Vigny. Il viendra à mon secours, je vous en réponds, et il ne viendra pas seul. Il amènera avec lui deux sergents de ville. Je vou5 conseille de rester en place et de m'écouter.
— Qu'avez-vous à me dire? demanda la marquise, que la colère n'empêchait pas de raisonner, et qui se voyait à la merci de la Cadichonne.
— Beaucoup de choses qui ne vous feront pas plaisir et que vous entendrez tout de même. Après... nous verrons.
D'abord, il y a quinze jours que vous empoisonnez mademoiselle avec l'aide de votre Carmen, qui assaisonne tous les remèdes que mademoiselle avale. Elle tient boutique de poisons, et j'ai découvert l'armoire où elle les serre. Je l'indiquerai au commissaire. Et quand il aura fait l'inventaire du placard, la vieille ne sera pas blanche... ni vous non plus, car je dirai pourquoi vous voulez faire mourir mademoiselle, et j'appellerai en témoignage M. Aurélien Biscaros. En voilà un qui en sait long sur vous I
— Avez-vous fini?
— Non. Je commence... et j'en ai pour longtemps, car je veux défiler tout mon chapelet. Depuis trois mois que je sers mademoiselle, vous vous figurez que je n'y vois pas clair. Vous me prenez pour une bête. Eh bien 1 je vous connais maintenant, madame la marquise... et je sais ce qu» vous valez, vous et votre vicomte de Saint-Osvin.
— Je vous défends de prononcer ce nom.
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— Je vais me gênor peut-être!... Le nom d'un gredin qui a dit que je Tavais introduit la nuit chez mademoiselle, à Mensignac, qui triche au jeu, et qui a essayé d'assassiner M. Aurélien !... Je le démasquerai aussi, celui-là... Et il a beau être votre amant, vous n'oserez pas le défendre... vous penserez d'abord à vous tirer d'affaire... et vous ne vous en tirerez pas.
— Faites-moi grâce de vos prédictions. Je ne vous crains pas, et je vous conseille de prendre garde à vous... et à ceux qui vous soutiennent. Votre résinier et votre M. Biscaros ont trempé tou5 les deux dans le crime commis sous mes fenêtres, à Arcachon. L'un a tué, l'autre a volé... et pour les faire con- , damner. Je n'aurais qu'à raconter ce que j'ai vu.
— Vraiment?... eh bien ! parlons-en un peu, de l'afTaire du chalet 1... J'allais justement y arriver... Voulez-vous que je vous dise ce que Gémozac venait chercher là quand il a été assassiné, le povre?
— Il y cherchait... vous I... qu'il avait payée d'avance pour venir passer une heure avec lui sous les pins.
— Allez!... insultez-moi 1... jouissez de votre reste 1... vous chanterez tout à l'heure un autre air.
— Assez d'insolences!... laissez-moi passer!...
— Oh I que non pas !... je n'ai pas encore vidé mon sac... Quand j'aurai fîni, nous causerons. Maintenant, parlons un peu de Gémozac. Vous pensez bien que -j'avais remarqué ses manières. Il rôdait tous les jours à cheval autour du chalet et je savais bien que c'était pour vous. Mais je ne pouvais pas croire qu'il y venait aussi la nuit et que vous l'y faisiez entrer.
— Ce n'est pas vrai.
— Oh ! pas tous les soirs. Vous ne le receviez pas les fois où votre mari restait au chalet. Mais Gémozac venait quand même, et quand il venait, il savait tout de suite s'il devait monter chez vous par le petit escalier. Vous aviez inventé un bureau de poste...
Si Biscaros eût assisté à ce colloque orageux, il se serait certainement souvenu que Gémozac aussi lui avait parlé d'une boîte aux lettres, sans s'expUquer davantage. Biscaros y avait souvent pensé depuis le crime, à ce propos énigmatique et il n'était pas parvenu à en deviner la signification.
La marquise avait sans doute compris l'allusion, car elle pâlit visiblement.
— Tenez l continua Bernadette, je veux bien vous dire comment j'ai découvert le pot aux roses. Le commissaire, les forestiers, les gendarmes, et tout le tremblement ont passé à côté sans mettre la main dessus. J'ai été plus fine qu'eux. Je m'étais toujours demandé pourquoi Gémozac s'était approché de ce grand pin au pied duquel il est tombé. Ce n'était pas son chemin pour arriver au chalet. Et le lendemain de sa mort, j'ai été me promener de bon matin de ce côté-là. Il y avait encore des taches de sang sur Therbe sèche. J'en ai été toute saisie.
— Allez-vous me raconter vos impressions I s'écria la marquise impatiente d'entendre la fin de l'inquiétant récit de la Cadichonne.
— Non... ça ne vous intéresserait pas... J'ai mieux que ça à vous servir. Ce que je veux vous apprendre, c'est que j'ai eu l'idée de regarder dans le godet à résine, reprit Bernadette en appuyant sur les derniers mots.
— Le... godet à résme?
— Oui... Vous savez bien... celui qui est accroché au grand pin... un peu haut, par exemple... J'ai dû me hausser sur la pointe de mes pieds pour y mettre la main... Mais Gémozac, qui était grand, l'y mettait facilement.
Eh bien 1 le godet, c'était votre boîte aux lettres.
— Je ne comprends pas,- murmura Dolorôs.
— Oh 1 que si, vous comprenez 1 répliqua la Cadichonne. Co pauvre monsieur venait toutes le^ nuits voir s'il y avait quelque chose pour lui à la poste restante... et quand il n'y trouvait rien, ii s'en allait se coucher à Arcachon ; mais quand vous vouliez qu'il entrât au chalet, vous aviez soin de mettre dans la boîte un petit billet pour lui c::phquer ce qu'il avait à faire. Des fois, vous lui écriviez d'attendre une heure sous les pins, parce que votre mari se coucherait tard... et il attendait, le pauvre amoureux 1
— Vous êtes folle 1 et si vous n'avez pas autre chose à me dire...
— Pardon I j'ai à vous dire que j'ai trouvé votre dernier billet doux et que je l'ai gardé. Vous ne pourriez pas nier qu'il était dans le godet... il y a encore de la résine après. Vous seriez venue le retirer le lendemain, si je ne l'avais pas confisqué, mais je l'ai ; il est clair comme le jour et je le sais
par cœur. Il y a : « Restez là jusqu'à ce que j'éteigne la lampe que j'ai mise derrière la fenêtre de ma chambre. Alors vous pourrez entrer. Mais tant que vous n'aurez pas vu le signal, ne vous écartez pas du pin et regardez le chalet. »
Et, bien sûr, il aurait fait ce que vous lui disiez de faire, s'il avait lu la lettre... mais il ne l'a pas lue... il n'a pas eu le temps^ Au moment où il levait le bras pour la prendre, il a reçu une balle dans la poitrine.
— Vous y étiez donc? demanda méchamment Dolorès.
— Vous savez bien que non. Mais M. AuréUen y était, lui, et il m'a raconté comment ça s'est passé.
— Il a oublié de vous dire qui a tiré.
— Il ne pouvait dire que ce qu'il a xu, et il n'a pas vu la figure de l'assassin... moi non plus du reste, mais c'est tout comme, car je sais qui c'est.
— Je n'en doute pas. C'est votre amant, celui que vous embrassiez si tendrement dans le parc Monceau.
— Pierre? Je ne vous conseillerais pas de répéter ça devant lui... il vous tordrait le cou, et il n'aurait pas tort. Moi, je ne vous toucherai pas... je me contenterai de vous faire arrêter.?, et votre compte sera bon... un empoisonnement et un meurtre 1 si ce n'est pas vous qui l'avez commis, c'est vous qui avez payé un scélérat pour tuer Gémozac... et vous avez beau être mar quise, vous serez condamnée tout de même.
Maintenant, j'ai tout dit.
— Et j'en ai trop entendu. Sortez, malheureuse !
— Moi?... sortir?... vous laisser seule avec mademoiselle? Ah ! non, par exemple 1 vous seriez capable do l'étrangler pendant qu'elle dort. Je coucherai dans sa chambre, et, demain matin, Pierre viendra me chercher... je l'appellerai par la fenêtre, et si vos domestiques l'empêchent de monter je lui crierai d'aller de ma part chez le commissaire de pohce. Je sais où il demeure, et ce n'est pas loin d'ici. Mais je ne vous reliens pas. Vous pouvez rentrer chez vous. Aussi bien. Carmen vo-as attend au bas de l'escalier, et elle doit s'impa tienter. Si vous vous attardiez ici, elle monterait, et alors.. j'ai un revolver, et je m'en servirai:-: pour appeler Pierre tout de suite ; deux coups en l'air, à la fenêtre, c'est le s(gnal convenu ; les quatre autres pour tenir en respect votre marchande de poisons et vos valets., Croyez-moi... ne me forcez
LE CHALET DES PEKVENCnES 201
pas à en venir là, et décampez d'ici 1 Vous pouvez' même partir demain matin pour l'Espagne, si le coeur vous en dit. Je ne courrai pas après vous. Mais je vous jure sur la tête de ma mère que si vous ne partez pas. vous ne coucherez pas demain soir à l'hôtel de Briouze, car vous serez coffrée avant la fin de la journée. Je dirai tout et je prouverai tout.
Dolorès tressaillit à cette déclaration si nettement formulée. La voix la moins autorisée peut prendre dans certains moments un accent qui s'impose, et celui de Bernadette était si ferme qu'il troubla Mme de Briouze.
Quoique prise en flagrant délit, elle avait su conserver la garde haute, cette marquise indomptable, et repousser avec un suprême dédain les attaques de la Cadichonne.
Cette fois, elle comprenait enfin que son sort dépendait d'une Landaise qui avait tout ce qu'il fallait pour lui tenir tête et qu'aucune considération n'arrêterait, maintenant qu'elle venait de brûler ses vaisseaux en déclarant hardiment la guerre à la belle-mère de Nicole.
La fille du douanier de la Teste n'était pas une servante comme une autre. Personne ne l'intimidait, et pour défendre sa jeune maîtresse elle ne reculerait devant aucune extrémité. Le métier de femme de chambre qu'elle faisait depuis trois mois ne l'avait pas domestiquée, et elle était très capable d'aller, comme elle le disait, dénoncer l'empoisonneuse au commissaire de police.
Et la marquise commençait à se demander si elle ne faisait pas fausse route en le prenant de si haut avec cette sauvagesse qui ne craignait rien au monde et qui pouvait la perdre sans rémission. Mieux valait sans doute essayer de l'amadouer, et Dolorès avait trop longtemps vécu avec le beau Fernand pour ne pas croire à la toute-puissance de l'argent.
— Que gagnerez- vous à rne nuire? lui demanda-t-ello brusquement,
— Je ne veux rien gagner, répondit Bernadette. Je veux que mademoiselle vive, voilà tout !... et comme vous la tueriez si je vous laissais faire, je veux la débarrasser de vous.
— Très bien! avec vous on sait tout de suite à quoi s'en tenir. J'apprécie votre franchise, et je vais être aussi franche que vous. Vous avez un amoureux, et vous êtes décidée à répçuser?
— Très décidée, et lui ne demande pas mieux. Après?
— Si vous aviez cinquante mille francs, vous seriez riches tous les deux.
— Trop riches. Mais je ne les ai pas, et je ne les aurai jamais. Pierre et moi, nous n'avons pas besoin de ça pour être heureux.
— Bon, l'argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue. Les voulez-vous, les cinquante mille francs?
— C'est un marché que Vous me proposez?
— C'est un accord. Vous pouvez me faire du mal, et je puis vous faire du bien. Pourquoi ne pas nous entendre?
— Voyons vos conditions.
— Mes conditions sont très simples. Vous vous tairez et vous partirez demain pour Arcachoû. En passant à Bordeaux, vous toucherez, à la succursale de la Banc;;e de France, la somme que je vous offre. Mais, auparavant, vous me remettrez la lettre que vous avez trouvée...
— Dans le godet à résine. Je comprends que vous teniez à la ravoir. Est-ce tout?
— Non, Vous pourriez revenir d'Arcachon et recommencer à me menacer. Il faudra quitter la France avec votre amant. Bordeaux est trop près, et, toutes réflexions faites, je ne vous remettrai qu'un acompte en un chèque sur la Banque. Vous toucherez le reste en Amérique, à New- York ou à Rio-de- Janeiro. Vous choisirez votre résidence.
— C'est loin, l'Amérique? dit Bernadette en feignant d'hésitor.
— Mais non, pas trop, répliqua froidement Dolorès, qui croyait que l'aCaire allait se conclure.
— Le pèro La Chamade, qui a navigué, dit qu'il faut au moins dix jours pour y aller et autant pour en revenir.
— Qu'importe cela I
— Pendant que je serais sur mer, vous auriez tout le temps d'achever mademoiselle.
— Elle mourra peut-être de la poitrine. Les médecins l'ont condamnée ; mais je n'y serai pour rien.
— Enfin je vous gêne, et vous me proposez cinquante nulle francs pqur vous laisser continuer le traitement que vous avez si bien commencé?
— Parfaitement! dit la marquise, je vois que vous êtes
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intelligenle. Vous comprenez à demi-mot, et nous sommes tout près de nous entendre.
— Oui, murmura la Cadichonne en se parlant à elle-même. Vous m'achetez la vie de votre belle-fille cinquante mille francs. C'est pour rien.
— Voulez-vous davantage?... J'irai jusqu'à soixante mille; mais Gnissons-en. Si Nicole se réveillait, elle pourrait nous entendre.
— Elle ne se réveillera pas avant le jou^ vous le savez bien. En mêlant ce soir l'opium à la potion, Carmen a augmenté la dose. Mademoiselle en a encore pour six heures au moins de sommeil profond. Est-ce tout ce que vous avez à me dire?
— Oui, soixante mille rrancs, c'est mon dernier mot ; mais je veux la lettre tout de suite. Vous devez l'avoir sur vous?
— Peut-être bien.
— Alors nous pouvons faire l'échange immédiatement. J'ai dix mille francs chez moi, ce sera un premier acompte ; je vais aller les chercher pour vous les remettre.
— Ne vous dérangez pas, c'est inutile.
— Comment! Vous refusez après avoir accepté!...
— Je n'ai rien accepté. J'ai voulu voir jusqu'où la peur vous ferait aller. Je n'étais pas tout à fait sûre que le billet à Gémozac fût de vous, car naturellement vous ne l'avez pas signé. Maintenant je suis fixée. S'il n'était pas de votre écriture, vous ne m'auriez pas offert tant d'argent pour le ravoir.
— Faites-moi grâce de vos réflexions. Acceptez-vous, oui ou non?
— Accepter ! Vous me croyez donc bien y'ûe et bien infâme 1 dit la Cadichonne en croisant ses bras et en faisant un pas vers Dolorès qui recula d'autant. Vous vous figurez que je vais vous vendre la vie de ma maîtresse I C'est bon pour votre vicomte de Saint-Osvin, ces trafics-là. Allez donc le chercher, votre ignoble amant, ça vous coûtera moins cher... II tuera votre mari par-dessus le marché, et, quand vous serez veuve, vous pourrez l'épouser... ce sera un mariage assorti... Seulement, il se fera là-bas... à la Nouvelle-Calédonie, où il ira vous rejoindre.
L'Espagnole pâlissait à vue d'œil. Son audace ne pouvait pas tenir devant les vérités que Bernadette lui jetait à la face, et elle comorenait enfin que cette brave fille tenait entre ses
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mains le sort de Dolorès de Barancos, marquise de Briouze.
— Vous m'avez posé vos conditions, reprit Bernadette ; à mon tour de vous poser les miennes.
A ce mot de a conditions », la marquise releva la tête. Elle était prête à accepter toutes celles que la Cadichonne voudrait lui -imposer, et elle espérait encore qu'il y aurait moyen de s'arranger avec la vengeresse de Nicole.
— Parlez 1 je vous écoute, murmura-t-elle.
— Avant tout, il faut que vous partiez, dit impérieusement Bernadette ; il faut que demain matin vous sortiez de cet hôtel pour n'y jamais rentrer. Les dix mille francs que vous a^vez chez vous vous serviront à payer votre voyage. Quand vous serez en Espagne ou en Amérique, où vous vouliez m'envoyer, vous réclamerez votre dot. Votre mari vous la rendra, et il ne courra pas après vous, je vous en réponds, car je me charge de le renseigner sur votre conduite... Oh ! j'attendrai que vous soyez hors de France, et je connais quelqu'un qui mettra votre amant à la raison, s'il s'avise de réclamer des explications. Quant à Carmen, je ne vous empêcherai pas de l'emmener... je vous y engage même. Si elle restait ici, je serais obligée de la faire arrêî-er, et pour se tirer d'affaire, elle vous dénoncerait. Elle dirait qu'elle n'a fait qu'exécuter vos ordres. Je préfère qu'elle aille se faire pendre ailleurs.
Dolorès étouffait de rage. Elle n'essaya même pas de protester, et la Cadichonne reprit froidement :
— Elle vous attend chez vous, votre Carmen ; à votre place, moi, je l'appellerais ou j'irais la chercher, et nous nous expUquerions ici. Je lui dirai son fait, comme je vous ai dit le vôtre. Elle comprendra que je vous tiens toutes les deux, et vous pourrez déguerpir avec elle, immédiatement. Je vous ouvrirai moi-même la porte de l'hôtel. Pierre monte la garde dans la rue, mais je n'aurai qu'un mot à lui dire pour qu'il vous laisse passer, et je vous promets de ne pas vous suivre.
Les voilà, mes conditions, conclut la Cadichonne. Vous les connaissiez déjà, et je n'ai rien à y changer. Maintenant, décidez-vous, mais décidez-vous vite ; je n'attendrai pas plus de dix minutes.
La marquise ne répondit pas. On eût dit qu'elle était pétrifiée, mais ses yeux lançaient des éclairs, et si un regard chargé de haine pouvait tuer, Bernadette n'aurait pas vécu longtemps.
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Mais la Cadichonne le soutint sans broncher, ce regard noir, et elle ajouta :
— J'oubliais de vous dire qu'il me faut des gages. Vous pourriez reparaître si je n'en exigeais pas. Je veux que votre Carmen me remette la clef de l'armoire aux poisons. Je connais le gredin qui les lui fournit, et je saurais où le trouver, si j'avais besoin de son témoignage pour prouver que la vieille, hier, lui en a demandé un qui tue d'un seul coup. Mais il me faut les fioles... toutes les fioles... à commencer par celle que vous venez de mettre dans votre poche- Cette fois, la marquise éclata.
— Viens donc le prendre, misérable coquine ! cria-t-elle en montrant le flacon bleu qu'elle serrait dans sa main crispée ; viens, que je le brise sur ta bouche... J'aurai la joie de te voir crever à mes pieds !
Bernadette, sans s'effrayer, marcha le revolver au poing vers la marquise et la contraignit à reculer, comme un tireur habile et hardi contraint un adversaire à rompre sur le terrain. Elle la poussa si vigoureusement qu'elle eut tôt fait de l'acculer à la fenêtre qui donnait rue de Vigny, et quand elle l'eut amenée là :
— Place 1 lui cria-t-elle. Rangez-vous, que j'ouvre cette fenêtre.
La marquise essaya de résister, mais Bernadette l'écarta d'un coup de coude si violent que l'empoisonneuse tomba à genoux. La ' Cadichonne profita de la situation pour essayer de lui arracher le flacon, mais Dolorès le porta à ses lèvres et le vida d'un trait.
L'effet fut foudroyant. Elle roula sur le tapis et elle y resta couchée sur le dos, les bras étendus, comme Gémozac au pied du grand pin, devant le chalet des Pervenches. Elle avait eu le sort qu'elle destinait à sa belle- fille, et Bernadette ne songea ni à la secourir, ni à la plaindre.
Bernadette envisagea aussitôt les conséquences probables de ce suicide inattendu. La plus dangereuse ennemie de Mlle de Briouze était morte, mais l'horrible duègne vivait encore, et elle ne manquerait pas d'essayer de venger sa comphce. Le seul moyen de la meLtre hors d'état de nuire, c'était de la livrer à la justice sans perdre de temps, et la Cadichonne y était résolue. Mais il fallait d'abord sauvegarder Nicole contre un nouvel attentat.
206 LE CHALST DES ÏEBVBNOnES
Bernadette passa dans la chambre à coucher, vit que la jeune fille dormait toujours d'un profond sommeil, n'essaya pas de la réveiller, sortit, l'enferma à double tour et emporta la clef. Elle était bien sûre maintenant que personne n'entrerait la nuit chez Mlle de Briouze, et laissant là le cadavre de la marquise, elle descendit le grand escalier, où elle ne rencontra point Carmen, qui s'était sans doute lassée d'attendre sa maîtresse.
Bernadette avait un plan*
Quinze jours après la mort foudroyante de la marquise, les survivants du drame intime qui s'était dénoué d'une façon si imprévue à l'hôtel de Briouze bénéficiaient déjà de ce tragique événement qui leur avait fait à tous une situation nouvelle. £t cette situation déblayée, pour ainsi dire, par le suicide de Mme de Briouze, ils la devaient à Bernadette.
La courageuse Cadichonne avait manœuvré avec tant d'énergie et de présence d'esprit qu'elle avait sauvé la fille et le père, sans qu'on pût lui demander compte de la disparition de leur ennemie, Dolorès, qui s'était fait justice à ellemême. Personne n'avait assisté à la scène finale, et Nicole, profondément endormie, n'avait rien entendu.
La duègne, fatiguée d'attendre sa maîtresse, était rentrée dans sa chambre comme une araignée au fond de sa toile. Bernadette avait pu, sans réveiller les gens, descendre dans la rue de Vigny, s'y aboucher un instant avec Pierre et avec Biscaros, qui était venu rejoindre le résinier, leur raconter ce qui venait de se passer, leur dire ce qu'ils auraient à faire le lendemain, puis remonter chez elle et s'y enfermer jusqu'à la un de la nuit. C'était Carmen qui, en rôdant au petit jour, avait trouvé la marquise étendue, sans vio, sur le tapis du salon, et Carmen, consternée^ n'avait pas perdu de temps pour donner l'alarme. Ses cris avaient mis suj pied toute la maison, et M. de Briouze était accouru un des premiers.
Nicole, plongée dans un sommeil léthargique, n'avait pas
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bougé de son lit, et Bernadette avait attendu qu'on vînt la chercher.
Deux médecins appelés en toute hâte avaient constaté que Mme de Briouze s'était empoisonnée en avalant une gorgée de l'acide prussique contenu dans un flacon qu'elle tenait encore à la main. Puis, le commissaire de police était venu et avait ouvert, séance tenante, une enquête sommaire qui n'avait pas éclairci les côtés mystérieux de cette catastrophe. Le suicide était de toute évidence ; la cause du suicide restait à déterminer, et ce n'était pas l'affaire d'un magistrat chargé exclusivement de s'assurer qu'il n'y avait pas eu crime. L'enquête en était donc restée là.
Il n'aurait tenu qu'à Bernadette de dénoncer les coupables tentatives de la tia, mais d'accord en cela avec Aurélien, elle avait jugé qu'il valait mieux se débarrasser d'elle, saas provoquer un éclat. Il ne s'agissait que de décider M. de Briouze à chasser cette vieille coquine, et M. de Caussade, vieil gmi du marquis, s'était chargé d'obtenir que le marquis, veuf, la renvoyât en Espagne.
Biscaros, après avoir délibéré avec Camille Civrac, avait tout dit à Adhémar de Caussade, en le priant de faire ce que ni lui ni le jeune substitut ne pouvaient faire, et le brave Périgourdin n'avait pas hésité à soutenir la bonne cause. Le marquis, endoctriné par ce gentilhomme, avait consenti à congédier Carmen, qui, du reste, ne s'était pas fait prier pour déguerpir sans demander d'explications. Largement rémunérée par M. de Briouze, qui ne se doutait pas du rôle qu'elle avait joué, elle était partie en emportant la clef de l'armoire aux poisons.
Les défenseurs de Nicole avaient eu le champ libre, et ils s'étaient concertés pour agir.
Dolorès n'était plus là, mais le vicomte de Saint-Osvin n'avait pas renoncé à lutter d'influence avec les trois amis, coalisés contre lui.
A la première nouvelle de la catastrophe qui ruinait ses espérances, il était accouru à l'hôtel de Briouze, et il y avait trouvé le marquis dans un tel état de prostration, qu'il avait dû s'abstenir d'attaquer ouvertement ses adversaires jusqu'à ce que le marquis fût remis de la secousse qu'il avait reçue. Déjà consolé de la perte de son ancienne maîtresse, le beau
Fernand comptait bien ressaisir l'autorité qu'il avait si longtemps exercée sur le pauvre Briouze, mais il s'était bientôt aperçu que tout était cliangé depuis la mort de la marquise, et que Briouze lui échappait.
Chaque fois qu'il venait voir l'ex-mari de Dolorès, il le trouvait en tête-à-lête avec Adhémar de Caussade, qui s'était établi là en permanence et qui faisait bonne garde. Caussade avait promptement pris le dessus ; le marquis ne jurait plus que par lui, et Caussade, dès lé début, avait obtenu des succès décisifs. Grâce à l'influence qu'il avait conquise sur l'esprit affaibh de M. de Briouze, non seulement Carmen avait accompagné le corps de sa maîtresse à Grenade, où il devait reposer dans le caveau de famille des Barancos, mais Bernadette était restée au service de Nicole, à la grande joie de la pauvre enfant que la Cadichonno avait sauvée sans le lui dire. Caussade avait fait valoir que Mlle de Briouze ne pouvait pas se passer des soins intelligents de Bernadette, et il avait eu gain de cause, en dépit des insinuations de Saint-Osvin qui cherchait, sans y réussir, à la faire passer pour une coureuse.
Caussade, en négociateur habile, avait laissé dans la coulisse Aurélien Biscaros. L'heure n'était pas venue de le produire. Il entrerait en scène plus lard, et, en attendant, Caussade le tenait au courant. Camille Civrac avait part aux confidences. Il les recueillait, il les notait dans sa mémoire ; mais sa qualité de magistrat l'obligeait à se tenir à l'écart jusqu'au jour où 3on intervention serait utile à son camarade, qui n'avait pas encore pu obtenir une ordonnance de non-lieu définitive.
Caussade et son adversaire le vicomte restaient en présence et s'observaient réciproquement sans se porter de coups décisifs. Ils se trouvaient placés sur un terrain où ils ne pouvaient pas s'attaquer à fond, et ils ne poursuivaient pas le même but. Caussade voulait amener M. de Briouze à accepter pour gendre Aurélien Biscaros, et, pour en arriver là, il lui fallait du temps et des conditions plus favorables. Saint- Osvin, lui, n'espérait plus épouser la fille du marquis, mais il se flattait encore de conserver auprès du père sa situation d'ami prépondérant. Dolorès n'était plus là pour le soutenir, et, dans sa chute, il cherchait à se raccrocher aux branches.
Personne n'avait encore dénoncé au marquis les trahisons
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du vicomte. Si Nicole mourait, Biscaros et ses amis se retireraient, et Saint-Osvin aurait beau jeu pour se faire coucher sur le testament de M. de Briouze, qui n'aurait plus que des parents éloignés. C'était la seule chance qui restât au beau Fernand, car, depuis les derniers événements, bien des gens qui le toléraient encore ne se gênaient plus pour lui tourner le dos, et il s'en apercevait parfaitement. Aussi aurait-il volontiers continué l'œuvre criminelle des empoisonneuses, mais il avait négligé de demander des leçons à Carmen, et, d'ailleurs, Bernadette veillait sur la convalescente.
Depuis que l'odieuse tia ne lui versait plus de l'arsenic, Nicole se remettait lentement. Elle souffrait beaucoup moins, mais les forces ne revenaient pas. Convoqués de nouveau en consultation, les trois princes de la science, qui s'étaient si bien trompés sur la cause de son mal, déclarèrent cette fois qu'elle ne guérirait que sous un climat plus doux, et Caussade s'empressa de proposer Arcachon, où le froid ne se fait presque jamais sentir, et où l'on respire les salutaires émanations des pins. Le voyage fut arrêté, séance tenante, et le départ flxé au surlendemain, sans que le marquis s'y opposât, du plein consentement de Nicole et à la très vive satisfaction de toiis ceux qui l'aimaient. L'honneur d'avoir enlevé cette heureuse décision revenait tout entier à Caussade, qui, le premier, avait eu l'idée de ramener Mlle de Briouze au pays où avaient commencé ses amours avec Aurélien.
A Arcachon, elle retrouverait non seulement la santé, mais aussi lajiberté de voir ses amis qui n'avaient pas leurs grandes entrées à l'hôtel de Briouze, où le beau Fernand se montrait tous les jours. Caussade y venait régulièrement pour lui tenir tête, mais Civrac et Biscaros s'abstenaient d'y paraître, pour plus d'un motif. A Arcachon, ils auraient leurs coudées franches car le marquis et sa fille devaient loger provisoirement au Grand-Hôtel, en attendant qu'ils eussent trouvé à s'installer dans une villa convenable. Après leur départ, en septembre, le chalet des Pervenches avait été loué à des étrangers pour la saison d'hiver, et il fallait chercher ailleurs.
Rien «'empêchait leurs amis de descendre aussi au Grand- Hôtel, et cette cohabitation devait aplanir beaucoup de difTicultés. Caussade et Civrac, qui comptaient là-dessus, avaient fait, pour seconder Aurélien, le sacrifice du temps
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qu'ils auraient passé plus agréablement à Paris. Bernadette, rentrée en grâce auprès du marquis, serait du voyage et continuerait son service. Pierre La Chamade rentrerait au pays par un train omnibus, et on le verrait plus souvent sur la plage qu'au Truc de la Truque.
Ce déplacement brusque était donc un coup de partie, et Caussade aurait peut-être eu plus de peine à obtenir le consentement Je M. de Briouze si le vicomte eût été à Paris, car co gentilhomme avait conservé sur le marquis une certaine influence, et il aurait fait de son mieux pour le dissuader de partir. Mais le vicomte avait quitté Paris, la veille, pour aller passer une semaine en Angleterre, où il avait de gros paris engagés dans une des dernières courses de la saison. Il ne prévoyait pas ce que cette absence intempestive allait lui coûter.
Et pendant qu'il courait les hasards du turf, les choses s'étaient arrangées au gré des désirs de tous les voyageurs, y compris M. de Briouze qui avait grand besoin de se reposer et de se refaire, après tant d'émotions. Il était arrivé à Arcachon avec sa fille, dans le mf-me compartiment que les trois inséparables qui s'étaient évertués à le divertir, et il se louait très fort d'avoir voyagé en si aimable compagnie. Il occupait, au Grand-Hôtel, un bel appartement au premier étage, avec vue sur la mer intérieure. Ces messieurs s'étaient logés plus haut, comme ils avaient pu, car les étrangers arrivaient en foule, et il ne restait pas beaucoup de chambres disponibles.
Le marquis et sa fille mangeaient chez eux, et ils n'avaient pas encore entrepris de longues promenades qu'ils n'étaient pas en état de supporter ; mais ils descendaient régulièrement au salon, où M. de Briouze jouait au billard avec Caussade, pendant que Biscaros et Civrac causaient avec Nicole.
Tout allait donc à souhait. Le marquis reprenait des forces et de la lucidité d'esprit. On voyait bien que Dolorès n'était plus là pour l'achever, et il semblait qu'il l'eût déjà oubliée. Sa mort lui avait causé un violent chagria, mais les impressions vives ne sont pas de longue durée chez certains hommes, et il était de ceux qui se consolent d'autant pins vite qu'ils ont plus cruellement souffert.
Caussade profitait de ces bonnes dispositions pour préparer les voies à son cher Aurélien. Il vantait ses qualités, sa dis-
LE CEALEI SBS FEBVENCUCS 211
crétion notamment qui l'avait retenu loin de l'hôtel de Briouze, où la marquise ne l'avait pas très cordialement accueilli. Il n'attendait qu'une occasion d'en dire davantage ; mais il ne se dissimulait pas que la chose n'irait pas toute seule, et il aurait souhaité que Mlle de Briouze elle-même l'ai dût à triompher des résistances qu'il prévoyait.
Le marquis adorait sa fille, et ses préjugés nobiliaires ne tiendraient pas contre la volonté nettement exprimée par elle d'épouser Auréli2n, quoique ce brave et charmant garçon portât le nom très roturier de Biscaros. Caussade avait touché deux mots de ce projet à son jeune ami, qui l'approuvait fort, mais qui doutait un peu que Nicole s'y prêtât, car il en était encore à se demander si la jeune fille, qui ne se cachait pas de l'aimer, songeait sérieusement à devenir sa femme.
Ils se rencontraient chaque jour dans le hall du Grand- Hôtel ; mais Civrac était presque toujours en tiers dans leurs entretiens, et, d'ailleurs, ils causaient sous les yeux de M. de Briouze, allant et venant ajatour du billard. Ce hall .était pourtant très bien disposé pour favoriser les isolements que recherchent les amoureux. Il communiquait par une porte vitrée avec une espèce de verandah qui dominait la plage, et où l'on était comme dans une cage en verre, c'està-dire en vue des occupants du salon. Mais on pouvait y causer sans être entendu. Excellente condition pour échanger des confidences intimes sans manquer aux convenances mondaines qui interdisent à une demoiselle bien élevée de s'enfermer avec un jeune homme dans un endroit où personne ne peut les voir. Qvrac, averti par Caussade, ne demandait pas mieux que de laisser Aurélien profiter des facilités que présentait ce local privilégié, mais encore fallait-il une occasion.
On était à la fin d'octobre, et> en cette saison, la verandah en question n'était pas un séjour agréable, car les vents y soufflaient de tous les côtés. Les belles dames étrangères qui fréquentaient le salon de l'hôtel ne s'y aventuraient guère, et Nicole, que l'état de sa santé obligeait à beaucoup de ménagements, n'y était pas encore entrée.
Or, il arriva que le quatrième jour après l'arrivée à Arcachon, le soleil se leva spleadide et chaud siir une mer aussi bleue que la Méditerranée. C'était un merveilleux spectacle que celui du bassin uni comme une glace, encadré à perte de
212 * I-E CHALET DES PERVENCnES
vue par de sombres forêts alternant avec des dunes d'ume blancheur éblouissante.
— Que c'est beau 1 s'écria Mlle de Briouze, qui causait debout dans le hall avec Aurélien et l'aimable substitut.
— Oui, dit Civrac, le tableau est superbe, mais d'ici vous n'en voyez qu'uïi coin, si vous voulez admirer l'ensemble, il faut, mademoiselle, que vous preniez la peine de sortir de ce salon et de vous avancer jusque sous ce vitrage qui fait saillie sur la façade de l'hôtel. Voulez-vous que nous y allions tous les trois? Aurélien et moi, nous connaissons le pays, et nous vous nommerons les villages qui bordent ce lac salé.
— Oh ! oui, dit Nicole ; vous me donnerez une leçon de géographie landaise, ce sera très amusant.
M. de Briouze, occupé de sa partie de billard, les écoutait, et il approuva la proposition de Civrac, tout en examinant la position des billes qui présentaient un carambolage assez difficile ; mais il rappela presque aussitôt le jeune substitut pour lui demander :
— Comment joueriez-vous ce coup-là?
Civrac s'empressa de revenir sur ses pas et se mit à exposer longuement la théorie de l'effet par les quatre bandes, pendant qu'Aurélien conduisait Mlle de Briouze à l'observatoire, d'où l'on avait une si belle vue.
Cette fois, tout conspirait pour leur ménager un tête-àtête, puisque le marquis lui-même les invitait à sortir ensemble. Nicole désirait vraiment admirer de plus près le bassin d'Arcachon, et ce n'était pas un prétexte qu'elle avait pris pour s'isoler avec son amoureux ; mais Biscaros ne lui laissa pas le temps de passer en revue les beautés de ce paysage maritime.
— Mademoiselle, commença-t-il avec une émotion qu'il ne cherchait plus à cacher, je suis heureux de pouvoir enfin vous dire...
— Que vous m'aimez, interrompit Nicole ; vous me l'avez déjà dit à Mensignac, et depuis, vous me l'avez prouvé. Je vous avais prié de quitter le château ; vous êtes parti immédiatement...
— Et j'ai failli ne plus vous revoir I
— C'est vrai... j'ai été tout près de la mort, mais j'y ai échappé par miracle. Je vis, et maintenant je sens que je suis sauvée.
Z,B OHALBT BBS PEBVXNOUES. 213
— Vous devez... nous devons ce bonheur à Bernadette.
— Je ne veux pas savoir ce qu'elle a fait, reprit vivement la jeune fille ; et je vous supplie de ne jamais me parler de ce qui s'est passé à l'hôtel de Briouze depuis notre retour à Paris. Quand j'y pense, il me semble que j'ai fait un mauvais rêve... un rêve que je veux oublier.
— Moi aussi, je veux l'oublier. Je ne vous parlerai plus que de l'avenir...
— Et du présent, j'espère. Il me console des tristes jours que je viens de traverser. Mon père m'a été rendu. Il est revenu des préventions que des méchants lui avaient inspirées. Il sait maintenant ce que vous valez, et il s'attache à vous de plus en plus... Il me le disait hier.
— Est-ce possible? s'écria Biscaros pâle de joie.
— Je vous le jure.
— Alors, si je lui demandais votre main?...
— J'ignore ce qu'il vous répondrait. Mon père a sur les alliances des idées que je respecte.
— Je dois donc désespérer.
— Non. Pas désespérer, mais attendre... et me laisser faire. C'était justement ce que le sage Caussade avait conseillé
à Biscaros, mais l'exécution de ce plan était subordonné au consentement de Mlle de Briouze, et voilà qu'elle offrait spontanément d'y coopérer.
Biscaros n'avait plus rien à désirer.
— Ainsi, demanda-t-il, vous plaideriez poUr moi?
— Oui, puisque je vous aime, répondit simplement Nicole. Mais, je vous le répète, le moment n'est pas venu... et ce moment, il n'y a que moi qui puisse le choisir. Mon père n'est pas encore remis des secousses qu'il a éprouvées... et il ne vous connaît pas encore assez. Nous allons passer l'hiver dans ce pays où je vous ai vu pour la première fois. Vous ne nous quitterez pas. Il apprendra à vous apprécier, et il se déshabituera d'un homme qui a exercé sur lui une influence funeste...
— Le vicomte...
— Oui, le vicomte de Saint-Osvin, son mauvais génie. Il est parti, et il ne reviendra pas. Il aura compris que son règne était fini.
— Puissiez- vous dire vrai 1 J'avoue que je ne crois pas à la conversion de ce pécheur endurci.
214 'le chalbt des fxbvencuss
— Peu m'importe qu'il ait ou non changé dé sentiments. Je ne le crains plus. A la suite <i'événements qu'il m'est pénible de rappeler, mon père a décloxé hautement que ce gentilhomme taré n'entrerait jamais dans sa famille.
— Votre père n'a pas dit qu'il ne le recevrait plus.
— Non... mais je lui ai déclaré, moi, que je ne verrais jamais M. de Saint-Osvin... et je ne tarderai guère à lui déclarer que s'il ne me permet pas d'être votre femme, je ne me marierai jamais. Oh! ne me remerciez pas!... Il n'est pas certain que cette menace décide mon père à consentir à notre mariage, mais vous pouvez compter que s'il s'y oppose, je n'épouserai personne.
— Je n'accepte pas l'engagement que vous prenez, mademoiselle. La fille du marquis de Briouze ne peut pas ne pas se marier, et je me reprocherais éternellement d'avoir été la cause d'une résolution qui ferait votre malheur. Que je le prenne, moi, cet engagement, c'est tout simple... et je n'aurai pas grand mérite à le tenir, car je vous aime de toute mon âme, et il me rcslerait encore la consolation de penser que vous m'avez aimé. Mais vous sacrifier, vous ! Ce serait trop, et je ne mérite pas que vous renonciez au bonheur que vous pourriez trouver dans une autre union. Pourquoi n'ajouterai-je pas que votre père n'aurait peut-être pas tort de vous défendre de m'épouser? J'ai ma conscience pour moi et je purs marcher la tête haute, mais je suis encore sous le coup d'une accusation criminelle. Le juge qui m'a mis en liberté provisoire n'aurait qu'un ordre à donner pour qu'on m'arrêtât demain.
— Je le sais... mais je sais aussi qu'alors votre innocence éclaterait à tous les yeux, car Bernadette parlerait.
Biscaros tressaillit. En lui racontant le suicide de Dolorès, la Gadichonne ne lui avait pas tout dit. Il savait seulement qu'elle avait surpris un secret dont elle se réservait de faire usage pour le défendre ; mais il s'étonnait qu'elle eût confié ce secret, quel qu'il fût, à la belle- fille de la marquise.
— Non, reprit Nicole, je ne redoute pas d'apprendre qu'en vous aimant, mon coeur s'est trompé... et je ne suis pas surprise dtj vous entendre me tenir ce langage. Il est digne de vous, et je vous sais gré de me parler ainsi. Mais ne doutez plus de moi... et faites ce que je vous demande : attendez !
— J'attendrai, murmura tristement Aiu-éliec; mais je- no
LE CHALST DES PEBVByCHES 215
VOUS cacherai pas que je pressens de nouveaux maîheurs.
— D'où nous viendraient-ils?
— Pouvez-vous le demander? Oubliez-vous donc cet homme? S'il n'avait fait qu'essayer de m'assassiner I... Mais il a tenté de vous perdre de réputation pour vous forcer à l'épouser. Croyez-vous qu'il s'en tiendra là?...
— S'il osait reparaître, je le dénoncerais. Ma résolution est prise. Je mettrais mon père en demeure de choisir entre moi et ce misérable, et si mon père lui rouvrait sa maison, j'en sortirais à l'instant même. Mais, dès à présent, j'exige de vous une promesse.
— Laquelle?
— Jurez«moi que, s'il vous provoque, vous ne vous battrez pas.
— C'est le seul serment que je ne puisse pas vous faire- Nicole allait se récrier, mais le tête-à-tête des deux amoureux fut brusquement interrompu par l'entrée de M. de Briouze, flanqué de Givrac et^ de Caussade qu'il venait de gagner au billard, grâce au coup indiqué par le substitut. Son humeur se ressentait de sa victoire, et il arrivait tout joyeux.
— Eh bienl les jeunes, dit-il gaiement, avez-vous assez contemplé le ciel et la mer? Le fait est que c'est très beau, cette grande nappe bleue bordée de points blancs.
— Là-bas, en face de nous, c'est le gros bourg d'Ares, dit Civra'c, qui tenait à placer ses renseignements topographiques. Plus près, à droite, c'est Andernos... plus près encore, c'est Audenge... Biganos... le Teich...
— Bon I interrompit en riant le marquis, je ne doute pas d9 votre érudition, et cette nomenclature me suffit. Maintenant, si nous profilions de cette magnifique journée pour aller faire un tour en forêt?
— C'est une idée ! s'écria Caussade.
— Qu'en dis-tu, Nicole? L'air n'est pas trop vir.
— Je ne demande pas mieux, car je suis sûre que cette promenade me fera du bien, répondit Mlle de Briouze en regardant Aurélien.
— Alors, va te vêtir plus chaudement. Moi, je vais donner des ordres pour qu'on attelle la grande calèche de l'hôtel. On y tient cinq très à l'aise.
A propos, Caussade... vous ai -je dit que j'ai reçu ce matin
216 LE CHALET BES ÎEr.VSNGHES
des nouvelles de Saint-Osvin?... Oui, mon cher, il m'a écrit de Londres, et sa lettre est adressée rue de Monceau... Il ne sait pas que nous sommes à Arcachon... et il n'est pas content du tout de son voyage en Angleterre. Tous ses paris de courses ont mal tourné, et il a perdu une forte somme.
— Il a eu assez de chance ailleurs, grommela Caussade.
— n va courir après son argent, car il ne parle pas de revenir.
Nicole et Aurélien échangèrent un coup d'œil. La prolongation de l'absence du vicomte assurait aux deux amoureux une trêve qu'ils espéraient mettre à profit pour obtenir le consentement du marquis.
En dépit de la prière que Nicole venait de lui adresser, Biscaros était résolu à tenir tête partout, même sur le terrain, à ce dangereux et méprisable ennemi ; mais il aimait autant ne pas avoir à lutter en ce moment contre son influence, et il se réjouissait d'apprendre que M. de Saint-Osvin ne se disposait pas encore à revenir en France. On pouvait même espérer qu'il n'y reviendrait jamais, et qu'il finirait là-bas comme finissent les gens qui n'ont plus ni argent ni honneur.
— Allons, messieurs! reprit M. de Briouze ; dans un quart d'heure, devant le perron de l'hôtel, la calèche nous attendra.
Nicole était déjà partie pour aller mettre une toilette de promenade. Caussade et Civrac suivirent le marquis, et Aurélien se trouva seul sous la verandah.
Il n'avait que son pardessus à endosser pour être prêt à monter en voiture, et il n'était pas fâché de savourer tranquillement son bonheur avant d'aller rejoindre ses camarades. Mlle de Briouze l'aimait assez pour l'épouser ; il en était sûr maintenant- Que lui importait le reste! Soutenu par elle, il se sentait de force à surmonter tous les obstacles qui les séparaient encore. Décidément, Arcachon lui portait bonheur. A Paris et à Mensignac, Aurélien n'avait eu que des chagrins et des déceptions. Sur cette plage, tout près de ce Casino où avaient commencé ses amours, la chance lui revenait, et il oubliait volontiers les gros désagréments qu'il y avait subis six semaines auparavant.
Le temps était à l'unisson de sa joie. Jamais il n'avait mieux apprécié la beauté du tableau qu'il avait sous les yeux, car il s'attarda un peu à le contempler. De la salle vitrée où il étai*
placé, il voyait toufe la plage jusqu'à l'estacade en bois où s'embarquent les voyageurs pour le cap Ferret, et, en ce moment, cette grève de sable fin était presque déserte, parce que la marée ne faisait que commencer à descendre. Quelques barques échouées, autour desquelles jouaient des enfants de marins ; et c'était tout.
Il avisa pourtant, assis sur la quille d'un canot renversé, «in monsieur qui devait être un touriste, car il portait en bandoulière un étui d'où il avait tiré une lorgnette qu'il braquait avec une persistance remarquable sur la verandah du Grand- Hôtel. C'était tout naturel, et Biscaros ne s'en serait pas préoccupé, s'il ne lui fût venu à l'esprit l'idée que ce flâneur était un de ses anciens arnis de Bordeaux qui cherchait à le reconnaître de loin. Et, sans trop savoir pourquoi, il s'avança jusque sur une terrasse à ciel ouvert qui précédait la salle vitrée et qui, en été, servait de passage aux baigneurs pour aller directement de l'hôtel à la mer.
De là il vit clairement que le monsieur, sans cesser de lorgner, lui faisait signe de venir le trouver. C'était bizarre, car si cet inconnu avait envie de lui parler, rien ne l'empêchait de faire le chemin jusqu'à la terrasse dont il n'était pas à plus de deux cents mètres. Assurément, ce n'était pas à Aurélicn de se déranger. Mais le monsieur était sans doute d'un avis contraire, car il continuait à gesticuler comme un télégraphe de l'ancien système. Et ce manège finit par intriguer Biscaros à ce point qu'il se décida à se rendre à ces appels prolongés, afin de savoir ce que pouvait bien lui vouloir ce singulier personnage.
Dans la situation d'esprit où il se trouvait en ce moment, tout lui était suspect et il tenait particulièrement à éclaircir tout ce qu'il ne s'expliquait pas. Il avait calculé qu'il aurait tout le temps d'aller et de revenii; avant qu'on l'appelât pour monter en voiture, et il ne se pressa pas beaucoup, d'autant qu'il n'est pas commode de marcher sur le sable qui cède sous le pied. Le monsieur qui l'appelait tenait toujours sa jumelle appliquée sur ses yeux, de sorte que Biscaros ne pouvait pas voir son visage, et il ne changeait pas de position.
Cet abus de la lorgnette devenait ridicule, car Biscaros était maintenant arrivé à. portée des, yeux de ce monsieur, et le procédé était presque impoli. Aurélien se persuada de plus
en plus qu'il avait affaire à un ancien camarade qui voulait lui faire une niche en montrant sa figure au dernier moment, et il hâta le pas pour en finir plus vite avec cette facétie déplacée.
Tout à coup, le farceur fit volte^ace sans se lever. Il enjamba la quille du canot qui lui servait de siège, et il ne présenta plus que le dos. En môme .temps il rengainait dans son étui le télescope dont il n'avait plus besoin. Cotte manœuvre, plus bizarre encore que les autres, agaça tellement Biscaros qu'il se mit à inierpeller presque grossièrement le personnage saugrenu qui se moquait de lui ; et comme ce monsieur ne bougeait pas, Biscaros fit rapidement le tour de l'embarcation et vint se planter devant lui.
L'homme alors se redressa. Biscaros vit que c'était le vicomte de Saint-Osvin et resta pétrifié d'élonnement. Il y avait vraiment de quoi, après la lettre que M. de Briouzo avait reçue de Londres, et Biscaros n'en pouvait croire ses yeux.
Mais à la stupéfaction succéda promptemcnt la colère, et il allait éclater, lorsque le vicomte lui dit froidement :
— Excusez-moi, monsieur, de m' être servi d'une ruse pour vous attirer ici. Si vous m'aviez reconnu de loin, vous ne seriez probablement pas venu, et je tenais absolument à avoir avec vous un entretien particulier. Je suis arrivé à Arcachon il y a ujoe heure, et en passant à Paris, j'avais appris que vous étiez logé au Grand-Kôlelo où mon ami Briouze est descendu avec sa fille. J'ai des raisons pour m'abslenir provisoirement de le voir, et j'allais vous écrire pour vous demander un rendez-vous, lorsque je vous ai aperçu. J'ai profilé de roccasion. Vous voilà. Nous sommes seuls. Nous allons nous expliquer, si vous le voulez bien.
— Nous expUquer?... sur quoi? demanda' sèchement Biscaros.
— Je yais vous le dir3. Veuillez d'abord vous asseoir près de moi... en faisant^ comme moi, face à la mer. Si de sa fenêtre M. de Briouze nous voyait, il viendrait nous rejoindre, et c'est ce que je tiens à éviter avant tout.
— Soit, répliqua Biscaros en prenant place à côté de son plus mortel ennemi. Et maintenant je vous écoute. Parlez 1... que me voulei-vouâ?
tB CnALÏT PES PBBVBNCnES 219
— Vous allez le savoir. Je serai bref et clair ; mais je dois d'abord vous rappeler certains faits. Nous ne nous connaissons que depuis six semaines, et nous avons déjà l'un contra l'autre des griefs inoubliables. Vous avez commencé par m'accuser de tricher au jeu. Moi, j'ai dit partout que vous avez assassiné ce Bordelais qui était votre camarade, et j'ai fait de mon mieux pour décider Briouze à vous fermer sa maison. Sur ces entrefaites, Mme de Briouze est morte empoisonnée... probablement par cette Bernadette qui vous a pris sous sa protection... et vous avez profité du voyage que je viens de faire en Angleterre... vous en avez profité pour vous empai^er de l'estime de mon meilleur ami. Il a eu la faiblesse de vous écouter et de partir avec vous pour Arcachon. Vous croyez le tenir maintenant, et vous espérez bien épouser Mlle de Briouze, avec ou sans le consentement de son père. Or, je reviens tout exprès pour vous en empêcher. Vous voyez que je suis franc.
— C'est une déclaration de guerre?
— Absolument.
— Je l'accepte... mais vous auriez pu vous dispenser dô me la faire. Je sais depuis longtemps à quoi m'en tenir sur vos intentions.
— Comme je sais à quoi m'en tenir sur les vôtres. La lutte va s'engager. Elle sera sans merci, et elle pourrait être longue. Je viens vous proposer de l'abréger.
— En nous mettant d'accord? demanda dédaigneusement Biscaros, qui crut que le vicomte allait lui proposer quelque transaction honteuse.
— Vous ne me comprenez pas, répondit Saint-Ôsvin sans s'émouvoir. Je suis décidé, au contraire, à user de toutes les armes que j'ai contre vous et je sais que vous ne me ménagerez pas. Je vous dénoncerai comme étant l'assassin de Gémozac ; je jurerai que Mme de-Eriouze vous a vu tirer sur lui... elle me l'a dit la veille du jour où elle est morte... Vous nierez, et vous répondrez à mes attaques en m'accusant de trois ou quatre méfaits. Que fera la justice si nous la mêlons à notre querelle? Je l'ignore, mais je prévois qu'elle nous maltraitera tous les deux.
Eh bien! cette querelle, nous pouvons la vider, demain matin, sans que personne le sache.
220 LE CHALET DES FEttVEHCHES
— Par un duel? Je ne demande pas mieux.
— Alors, nous pouvons nous entendre. Vous pensez sans doute, comme moi, qu'au point où nous en sommes, l'un de nous deux est de trop en ce monde?
— Je le pense.
— L'un de nous deux doit donc disparaître, mais, pour' que le survivant ait le champ libre, il faut que la disparition du vaincu soit complète.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire qu'un duel dans des conditions ordinaires n'aurait pas le résultat que nous devons souhaiter, vous et moi. Sur le terrain, au pistolet aussi bien qu'à l'épée, il est rare qu'on se tue. Les témoins s'arrangent pour que la rencontre se termine par une blessure... quelquefois même sans effusion de sang... et ils déclarent que l'honneur est satisfait... c'est l'expression consacrée. Mais il ne s'agit pas entre nous de satisfaction ni d'honneur offensé ; il s'agit de rester maître d'une place que nous nous disputons. Il faut que l'un vive et que l'autre meure.
— Nous pouvons nous battre jusqu'à ce que mort s'ensuive.
— Nos témoins s'y opposeraient... ou plutôt nous n'en trouverions pas, j'en suis certain... pas plus que si nous exigions un combat à bout pourtant, avec un seul pistolet chargé. Ils diraient que c'est un assassinat, et ils se retireraient.
— C'est probable.
— Et ce n'est pas tout. Nous serions obligés de leur expliquer pourquoi nous nous battons, et nous sommes tous les deux intéressés à cacher la cause de la rencontre, car si cette cause était connue, le vainqueur serait très gêné pour proGter de sa victoire. Il faudrait même, pour bien faire, que personne ne sût qu'il y a eu duel.
— Je ne vois pas comment nous pourrions nous y prendre... à moins d'aller nous battre en pleine mer... et encore I...
— Acceptez-vous, en principe, la rencontre sans témoins?
— Oui... pourvu que je sois certain qu'elle sera loyale.
— Vous n'en douterez pas lorsque je vous aurai dit comment je la comprends.
— Dites I
— Dans le Far- West américain, quand deux hommes sont déterminés à jouer leur vie l'un contre l'autre, ils se donnent
tout bonnement rendez-vous à l'entrée d'une gorge de montagne ou sur la lisière d'un bois. Chacun s'y transporte armé d'un rifle et muni d'une cartouchière bien garnie. Le premier qui aperçoit son adversaire tire dessus sans avertissement préalable, et le feu continue jusqu'à ce que l'un des deux soit tué. L'autre s'en va tranquillement, et il n'est plus question du mort.
— Nous ne sommes pas ici dans le Far-West ; nous sommes à Arcachon, et si nous nous avisions de nous fusiller dans la forêt...
— On viendrait nous interrompre, et si l'on trouvait par terre l'un des deux combattants, l'autre serait jugé et condamné pour l'avoir assassiné. J'ai trouvé mieux que la forêt.
— Quoi donc?
— Voyez-vous, là-bas, à deux ou trois kilomètres devant npus, cette tache noire au milieu des eaux bleues?
— Une île plate et longue... Oui, c'est un prolongement de l'île aux Oiseaux...
— Un prolongement qui n'apparaît qu'à marée basse, tandis que l'île aux Oiseaux est habitée par des pêcheurs. L'autre, celle que je vous indique, est une île intermittente... six heures hors de l'eau et six heures sous l'eau... elle n'est fréquentée que par des chasseurs qui viennent y guetter les canards sauvages... et, à la fm d'octobre, ils n'y vont guère, attendu que le passage commence à peine. On n'y serait pas dérangé ; on n'y serait même pas vu, car en cette saison, au petit jour, la brume qui couvre le bassin n'est pas encore levée. Les coups de fusil n'attireraient personne... on croirait que nous tirons sur des mouettes ou sur des courlis. Et, l'affaire terminée, le corps de celui qui resterait suj la vase disparaîtrait, emporté par la marée montante. Les crabes le mangeraient, et quand on le retrouverait, si on le retrouvait, personne ne le reconnaîtrait, car il n'aurait plus figure humains. L'autre rentrerait de cette excursion sans plus s'occuper de son adversaire, et je puis vous dire ce que je ferai, si c'est moi qui survis. Dès que j'aurai abordé, j'irai m'installer au Grand- Hôtel, comme si j'arrivais par le train du matin. Je suis censé ignorer que vous y logez avec Briouze, et je me garderai bien de demander de vos nouvelles. Vos amis s'inquiéteront de votre absence, msda ils finiront par croire que vous vous êtes
222 LE CHALET CES PBBVEiNCHES
noyé en canotant sur le bassin. Si, au contraire, c'est vous qui revenez seul, personne ne s'informera de moi, puisque tout le monde croit que je suis encore à Londres.
Vous voyez que j'ai tout prévu. Que dites-vous de mon projet?
— Il est inexécutable. D'abord, je n'ai pas d'armes,
— J'en ai, moi. Je ne voyage jamais sans mes fusils de chasse, et j'en ai rapporté deux du même calibre. Ils sont à l'hôtel Le Gallais où je suis descendu provisoirement. Vous en choisirez un. J'ai aussi des cartouches à balle. Chacun do nous en prendra douze ; ce sera sufiisant. Nous nous rencontrerons sur la plage avant de pai'tir.
— Et comment ferons-nous le trajet?
— Savez-vous ramer?
— Oui.
— Eh bien I j'ai déjà retenu deux canots. Un vieux matelot que j'ai payé d'avance me les a loués pour toute )a matinée, et il ne se mêlera de rien. Nous les trouverons à flot, à trois cents mètres du quai, car la mer sera basse. Nous n'aurons que le grappin à lever, et nous en serons quittes pour nous mouiller un peu les pieds avant d'embarquer. Il faudra que nous démarrions à six heures... le jour ne vient qu'à sept, et la traversée nous prendra à peu près cinquante minutes... Je me suis renseigné. Quand nous descendrons sur l'île, il fera assez clair pour qxie nous puissions viser, et la marée remontera juste à point pour balayer la place quand nous aurons fini... une heure après que nous aurons pris terre, l'île sera entièrement couverte par la mer.
Et comme Biscaros se taisait, le vicomte reprit :
— J'ai oublié de vous dire pourquoi je ne vous propose pas de passer tous les deux dans la même embarcation. C'est afin que chacun de nous puisse aborder au point qu'il aura choisi... Ce choix peut influer sur le résultat du combat... et, à ce point de vue, tout l'avantage sera pour vous, car vous connaissez probablement le terrain, et je n'y ai jamais mis les pieds.
A ce moment, le vont d'ouest apporta le son d'une voix qui appelait Aurélien par son nom, la voix de Camille Civrac, perché sur la terrasse du Grand-Hôtel et hélant son ami qu'on attendait pour monter en voiture.
LE CH4LET DBS PEBVBNCHES T.ÎS
— Partez 1 dit le vicomte sans se retourner. On viendrait vous chercher, et il ne faut pas qu'on me voie. C'est convenu, n'est-ce pas? Demain matin, à six heures, sur la plage, entre l'estacade et l'hôtel Le Gallais.
— C'est convenu, répondit brusquement Auréliec
En acceptant, haut la main et haiit le cœur, l'étrange proposition du vicomte de Saint-Osvin, Biscaros avait suivi son premier mouvement, et les sceptiques prétendent que le premier n'est pas toujours le bon. A la réflexion, il avait regretté de s'être engagé si vite dans une aventure qui pouvait très mal tourner, car la loyauté du beau Fernand était très sujette à caution.
Et cependant son instinct, plus fort que sa raison, lui disait que Saint-Osvin avait sérieusement l'intention d'en finir par un duel à mort avec une situation intolérable aussi bien pour lui que pour son adversaire. Ce sacripant du grand monde n'était pas un lâche, quoiqu'il fût capable de commettre tous les crimes, et il avait trop d'intelligence pour ne pas comprendre qu'il ne se déferait pas impunément de Biscaros, à moins de risquer sa peau.
Le vicomte avait pu, à Mensignac, profiter de l'occasion qui se présentait de lui tirer un coup de fusil que, s'il avait porté, on aurait mis au chapitre des accidents de chasse ; mais le vicomte sentait bien qu'au point où en étaient les choses, il courrait trop de dangers en assassinant purement et simplement son ennemi. Il s'était donc décidé à jouer le tout pour le tout, et son esprit fertile en combinaisons en avait imaginé une qui pouvait passer pour très ingénieuse, quoiqu'elle fût assez difficile à mettre en pratique. Il n'avait pas perdu de temps pour eh préparer l'exécution, et le hasard l'avait servi à souhait, puisque, à peine arrivé à Arcachon, en rôdant sur la plage, il avait aperçu de loin Biscaros sur la terrasse du Grand-Hôtel. Il savait que Biscaros y était des-
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cendu avec le marquis et sa fille, car il s'était renseigné à l'hôtel de Briouze en traversant Paris. Il comptait que Biscaros no reculerait pas, et Biscaros n'avait pas recuié.
Biscaros ne songeait pas à revenir sur un engagement pri?, et il s'était bien gardé de parler à ses amis du colloque qu'il venait d'avoir avec l'ancien amant de la marquise, La promenade en voiture n'avait fait que l'affermir dans sa résolution d'aller au rendez-vous le lendemain matin. M. de Briouze, qui, depuis la mort de sa femme, semblait avoir ua peu oublié Saint-Osvin, avait parlé presque tout le temps de ce gentilhomme et exprimé à plusieurs reprises le regret de ne pas l'avoir auprès de lui. Ce gredin, qui le trompait et qui l'exploitait depuis dix ans, lui manquait. De là à écrire au vicomte de venir le rejoindre, il n'y avait qu'un pas, et le vicomte se ferait d'autant moins prier que, pour se transporter à Arcaclion, il n'avait pas attendu que le marquis l'y invitât. Et alors recommencerait la lutte entre deux influences, une lutte inégale, car le vicomte userait sans scrupules de moyens que Biscaros répugnait à employer : le mensonge et la calomni^sous toutes leurs formes.
Mieux valait certainement livrer une bataille décisive, qu'elle qu'en dût être l'issue. La soirée se passa sans incident. Nicole se retira de bonne heure ; le marquis la suivit de près ; Caussade et Civrac s'attelèrent à une partie de piquet, et Aurélien remonta dans sa chambre, où il s'enferma.
Bernadette avait eu la permission d'aller voir son père à la Teste et ne devait rentrer que le lendemain, avant le lever de sa maîtresse.
A onze heures, tout le monde dormait, excepté Biscaros, qui avait résolu de ne pas se coucher, parce qu'il craignait de ne pas se réveiller 5 temps, et aussi parce qu'il avait quelques dispositions à prendre pour le cas où il ne reviendrait pas de la périlleuse excursion qu'il allait entreprendre.
Son testament à écrire d'abord, et ce ne fut pas long. Il n'avait pas de parents proches, et, n'osant pas se permettre de laisser sa fortune à Mlle de Briouze, il fit de la Cadichonne sa légataire universelle, pour la récompenser d'avoir sauvé Nicole. Si les sinistres prédictions du vicomte se réalisaient, ce testament ne serait jamais exécuté, puisqu'on ne pourrait pas constater la mort du testateur. Mais Biscaros savait que
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la mer rejette souvent au rivage les corps qu'elle emporte, et il supposait que, s'il était tué, le sien serait reconnu.
Depuis que sa résolution était prise, il était rentré en pleine possession de lui-même, et il se préparait à ce duel extravagant avec autant de sang-froid que s'il se fût agi de partir de grand matin par l'express.
Il eut même le courage de ne pas écrire à Mlle de Briouze, pour lui faire ses adieux, une lettre qu'il aurait placée en évidence, afln qu'on la lui remît, s'il ne revenait pas. Rien non plus à Caussade, ni à Civrac. A quoi bon ? S'il ne reparaissait pas ses amis l'oublieraient, et tout serait dit.
Et si, au contraire, il survivait à la rencontre, alors seulement il leur raconterait l'affaire et il leur demanderait , conseil, car il était permis, quoi qu'en dît M. de Saint-Osvin, de supposer qu'on saurait tôt ou tard ce qui s'était passé sur l'île, et Biscaros ne voulait pas qu'on le prît encore une fois pour un assassin. C'était bien assez qu'on l'eût accusé d'avoir tué Gémozac.
La nuit se passa vite, et vers cinq heures du matin il ouvrit sa fenêtre pour voir le temps qu'il faisait.
Il n'y avait pas un souffle de vent, et les étoiles brillaient dans un ciel clair ; mais une brume épaisse cachait la mer, et Aurélien sentit le froid humide d'une matinée d'automne. En conséquence, il s'habilla de gros vêtements bien chauds, et il chaussa de fortes bottes de chasse, sachant bien que le sol de l'île était fangeux. Il ne s'agissait pas d'un duel ordinaire, où la correction du costume est de rigueur, et Biscaros avait bien le droit de s'équiper comme il l'entendait. Certainement, son adversaire ne s'était pas privé d'en faire autant.
Biscaros n'avait pas à se préoccuper des armes, puisque le vicomte devait les apporter. A l'heure dite, après avoir serré son testament dans son nécessaire de toilette, il sortit sans bruit de sa chambre, et il trouva ouvertes les portes de l'hôtel. L'aube commençait à poindre, et quelques-uns des gens de service allaient et venaient déjà dans la grande cour.
Le rendez-vous était sur la plage ; mais, pour s'y rendre, Biscaros prit le chemin le plus long, qui est de beaucoup le plus commode.. Au Heu de suivre la grève où le sable cède sous les pas, il passa par la grande rue que les Arcachonnaia appellent le boulevard de la Plage et qui s'étend bien au delà
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do l'embarcadère des bateaux à vapeur et de l'hôtel Le GaUais. Cette interminable voie est bordée d'hôtels, de restaurants ei; de cafés, toujours très fréquentés, même en hiver; mais il ne faisait pas encore jour, tous ces établissements étaient fermés, et les passants brillaient par leur absence.
Biscaros arriva sans rencontrer personne au chemin qui aboutit à l'estacade et qu'il comptait suivre pour descendre jusqu'au bord de la mer, non loin de l'endroit où M. de Saint- Osvin devait l'attendre. Il allait s'y engager, en tournant à* gauche, lorsqu'il vit venir une femme coiffée d'un chapeau noir à la catalane, orné d'immortelles rouges, à la mode du pays landais.
Elle l'aborda avant qu'il eût le temps de se ranger pour la laisser passer, et elle lui dit :
— Bonjour, moussu Aurélien I
Il reconnut aussitôt la Cadichonne.
De toutes les rencontres qu'il aurait pu faire, celle-là était assurément la plus inopportune, et il enrageait déjà de n'avoir pas pu l'éviter.
— Et où allez-vous comme ça de si bon matin? lui demanda Bernadette.
— Où je vais?... A la chasse, répondit Biscaros, faute d'avoir trouvé immédiatement une meilleure exphcation de sa sortie par trop matinale.
— Sans fusil? demanda Bernadette en le regardant fixement.
— Oui... j'ai recontré hier soir un Arcachonnais de pies amis qui a tendu sur l'île aux Oiseaux des ûlets pour attraper les canards sauvages. Il m'a invité à aller ce matin avec Ivd voir si nous y trouverons du gibier.
— Pas seulement une sarcelle. Il s'y prend trop tôt, votre ami. Les canards ne passeront que dans un mois. Vous allez vous enrhumer pour rien... et mademoiselle ne sera pas contente, ajouta en riant la Cadichonne.
— Elle ne saura pas que je suis sorti. Je rentr4»rai avant l'heure du déjeuner, et je vous prie de ne pas lui dire que vous m'avez rencontré.
— Vous savez bien que je suis discrète. Il faut pourtant que je vous apprenne une chose... le vicomte est ici. Pierre l'a vu arriver hier, à midi, par le train de Bordeaux.
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— Je ne dis pas le contraire... mais M. de Saint-Osvin n'est pas descendu au Grand -Hôtel, j'en suis sûr.
— C'est bien ce qui m'inquiète. Il doit machiner quelque chose. A votre place, jo me défierais et je renoncerais à cette partie de chasse. Mademoiselle n'aura pas trop de tous ses amis pour la défendre. Et justement je ne serai pas auprès d'elle de toute la journée.
— Pourquoi donc?
— Figurez-vous que, pendant que nous dînions chez mon père, à la Teste, avec Pierre, un résinier est venu le chercher de la part du bonhomme La Chamade. Le vieux va très maL II croit qu'il va mourir, il veut voir son fils, et il veut me voir aussi. Pierre est parti tout de suite... il n'est pas embarrassé pour trouver son chemin, la nuit, à travers la forêt, et à cette heure, il y a beau temps qu'il est arrivé au Truc de la Truque. Moi, j'ai couché à la maison, et je me dépêche de rentrer au Grand-Hôtel pour demander à mademoiselle la permission d'aller au Truc rejoindre mon promis.
— Elle ne vous la refusera pas.
— Je le crois... mais je ne serai pas tranquille jusqu'à ce
que je l'ai revue Et qui sait quand le père La Chamade
me laissera partir?... Il parait qu'il ne sait plus ce qu'il dit... il bat la campagne... il'no fait que parler de vovis...
— De moi? s'écria Biscaros tout étonné.
— Oui, monsieur Aurélien... de vous... et du pauvre Gémozac... et du commissaire Gujan... et d'un tas de gens qu'il ne connaît seulement pas.
— C'est singulier I... Si j'allais le voir, moi aussi?
— Ma foi 1 vous ne feriez pas mal. J'ai dans l'idée qu'il voudrait vous parler de l'affaire du chalet. J'en sais long, moi, sur cette affaire-là, mais il en sait peut être plus long que moi. Il a toujours été cachottier, le vieux... il n'a jamais rien dit... et maintenant qu'il s'en va, peut-être que le secret qu'il a gardé rétouffe.
Biscaros n'en doutait pas. Il se rappelait l'histoire des pièces d'or à l'efllgie de Louis XVIII, la coïncidence signalée par Civrac, et si le piiro La Chamade devait dire la vérité avant de mourir, Biscaros aurait bien voulu se trouver là pour l'entendre. Il aurait môme devancé Bernadette au Truo de la Truque, s'il eût élé libre de disposer de sa matinée ; mais
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le vicomte l'attendait, et il ne pouvait pas manquer au reû» dez-vous, à moins de passer pour un lâche.
— Venez au Truc, moussu Aurélien, reprit la Cadichonne. Ça soulagera le vieux et ça fera plaisir à Pierre. Vous m'y trouverez, et je vous aiderai à confesser le bonhomme. Mais je m'amuse à bavarder avec vous, et j'ai promis à mademoiselle de rentrer avant le jour... je me sauve.
Bonne chasse, moussu Aurélien... et prenez bien garde aux crassats... Vous savez qu'on enfonce *là-dedans comme si l'on marchait sur une bouilHe de maïs, et vous n'avez pas mis de patins.
— Je sais, je sais, je connais les bas-fonds du bassin, et je serai prudent... Pas un mot de notre rencontre.
Bernadette était déjà loin, et Biscaros n'avait plus le temps de courir après elle pour lui rappeler encore qu'elle lui avait promis de se taire.
Le jour se levait, bas et triste, et le vicomte devait déjà être à son poste. Biscaros descendit sur la grève par un escaher qui se trouve à l'entrée de la jetée en bois, et s'achemina vers l'endroit convenu.
La mer s'était retirée très loin et remontait lentement. A travers le brouillard qui ne s'était pas dissipé, Biscaros eut quelque peine à apercevoir, amarrées à dix mètres l'une de l'autre, deux embarcations que le flot montant commençait à soulever, deux tilloles, comme on dit dans le pays. En s'approchant, il vit que l'une d'elles était occupée par un homme assis dont la tête seule dépassait le bordage, et bientôt il reconnut le vicomte, coiffé d'un chapeau ciré, comme un marin de l'État.
Biscaros fut obligé d'entrer dans l'eau jusqu'à mi-jambes pour aborder son adversaire, et ces deux hommes qui allaient échanger des coups de fusil échangèrent d'abord un salut aussi cérémonieux que s'ils s'étaient rencontrés sur le terrain bien connu des duellistes, au Vésinet, derrière les tribunes du champ de courses.
— Excusez-moi, monsieur, de ne pas vous avoir attendu sur la plage, dit le beau Fernand. Ici, nous serons mieux pour nos derniers préparatifs, et nous pouvons être en route dans cinq minutes. Je suis entré dans cette tillole, mais je suis prêt à monter l'autre et à vous céder celle-ci. Elles sont pareilles.
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— Je n'ai pas de préférence, dit froidement Bisçaros.
— Alors voici les deux fusils. Vous voyez qu'ils sont de même poids, de même longueur et de même calibre. Veuillez choisir.
Biscaros en prit un au hasard.
— Voici maintenant deux paquets de cartouches à balle ; vérifiez-les, je vous prie. Ce sont des balles coniques, et ces fusils portent à cent cinquante mètres de but en blanc. C'est suffisant, car au moment où nous y aborderons, l'île n'aura guère plus de trois cents mètres de largeur. La marée en a déjà recouvert une partie.
Nous ferons bien de nous dépêcher de partir.
— Je suis prêt.
— Alors je vais lever l'ancre... qui n'est, comme vous voyez, qu'un simple grappin à deux branches. Veuillez en faire autant pour votre tillole... je puis vous aider, si cette manœuvre vous embarrasse.
— C'est inutile, monsieur; j'en ai l'habitude, répondit Auréhen, qui avait souvent canoté sur le bassin d'Arcachon.
— Très bien. Il ne nous reste plus qu'à appareiller. Vous trouverez une paire d'avirons dans votre tillole.
Il est bien entendu que chacun de nous débarquera où et comme il lui plaira. Tant mieux peur celui qui arrivera lo premier. Il aura le droit de faire feu immédiatement, dès que l'autre aura touché terre.
— Pourquoi pas pendant le trajet?
— Parce que de la grève on entendrait les détonations, tandis que là-bas, sur l'île, le vent qui commence à se lever et qiii vient de terre emportera le brait... et surtout parce que celui de nous qui sera tué tomberait au fond de la tillole et qu'on y retrouverait son corps. Maintenant, je vous attends ; et pour que la partie soit égale, je ne ramerai pas avant que vous ayez en main vos avirons.
Biscaros, son fusil sur l'épaule et ses cartouches en poche, alla démarrer l'autre embarcation, y monta, le ventre appuyé sur le bordage, et s'y installa, sans perdre de vue le vicomte.
Les deux canots, lancés en même temps, filèrent parallèlement.
La mer était calme, et le brouillard la couvrait comme un linceul gris ; mais sur la côte il était moins épais, et l'on dis»
tinguait très bien les villas et les hôtels alignés le long de la plage. La masse imposante du Grand -Hôtel dominait les autres constructions et apparaissait dégagée de la brume, comme un rocher qui émerge de la mer. C'était là, au premier étage, que reposait, en ce moment, Nicole de Briouze, et Aurélien voyait parfaitement les fenêtres de l'appartement qu'elle occupait. II les regardait, tout en ramant vigaureusement, et il pensait à elle.
La pauvre enfant ne se doutait guère que, pendant son sommeil, l'homme qu'elle aimait courait à une mort presque certaine. Quel coup pour elle si Aurélien ne reparaissait pas ! II y avait de quoi la tuer, car elle apprendrait par Bernadette qu'il s'était embarqué au petit jour pour aller à la chasse, et elle ne douterait pas qu'il n'eût péri par accident.
Biscaros en était à regretter d'en avoir tant dit à la Cadichonne, et il maudissait le hasard qui l'avait amenée sur son chemin. Ce fut bien pis quand il \it s'ouvrir une des fenêtres et une femme s'y montrer, une femme qui pouvait bien être Bernadette.
A la distance où il était, il ne distinguait pas ses traits, mais il lui parut que c'était sa taille, sa tournure, sa pose. Il se demanda ce qu'elle faisait là, et il crut deviner ce qui avait dû se passer.
En arrivant chez Mlle de Briouze, la Cadichonne, quoiqu'elle eût promis de se taire, avait raconté qu'elle venait de rencontrer moussu Aurélien partant pour la chasse aux canards, et Mlle de Briouze, inquiète, lui avait commandé de se mettre à la fenêtre et de regarder pour voir si elle l'apercevrait sur la grève et en quelle compagnie.
L'imagination de Biscaros lui suggérait cette explication qui n'était peut être pas la vraie, mais il se dit que, de si loin, Bernadette ne pourrait pas le reconnaître, assis dans sa tillole et courbé sur ses avirons. Il ne tarda guère, d'ailleurs, à perdre de vue le Grand-Hôtel, et il ne pensa plus qu'à se préparer à combattre, en tâchant de mettre les chances de son côté.
Avant de commencer à ramer, il avait introduit des cartouches dans les doux canons de son fusil, qu'il avait posé en travers sur ses deux genoux. Il ne s'agissait plus que d'aborder au bon endroit, c'est-à-dire assez loin de son adversaire pour ne pas être surpiis par une attaque soudaine, et ce n'était
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pas très facile, car Biscaros, en ramant, tournait le dos au but qu'il voulait atteindre. Sur ces eaux embrumées, les points de repère manquaient pour se diriger, d'autant que la tillole montée par le vicomte avait déjà disparu. Il fallait donc, autant que possible, ramer également des deux bras. C'était le seul moyen de nç pas dévier de la ligne droite, et l'île se trouvait juste en face du point de départ. Accoutumé à cet exercice par d'anciennes et fréquentes excursions nautiques, Biscaros s'en acquittait assez bien ; mais il avait à lutter contre la marée, et il n'avançait pas aussi vite qu'il l'aurait souhaité. Il était cependant plus robuste que Saint-Osvin, et il se flattait de l'avoir distancé.
Au bout de trois quarts d'heure de nage, comme disent les canotiers de profession, il commença à se demander s'il n'avait pas passé à côté de l'île sans la voir.
Cette prétendue terre n'était qu'une langue de sable, plate comme une sole, que la mer recouvrait peu à peu et qu'elle allait bientôt submerger. Rien de plus facile que de la manquer, et Biscaros, s'il la manquait, irait toucher la côte nord du bassin, à trois lieues d'Arcachon. Dans ce cas, le duel eût été à recommencer, et Biscaros tenait, tout autant que son ennemi, à en finir séance tenante.
Il cessa donc de ramer, moins pour se reposer que pour tâcher de s'orienter, et il regarda en arrière, ce qu'il n'avait pas encore fait depuis qu'il était en route. Le vent fraîchissait, et le brouillard s'évaporait lentement. Biscaros crut voir blanchir des vagues qui déferlaient sur un bas-fond, et il entendit très distinctement crier des mouettes, comme elles crient quand elles se rassemblent pour picorer sur une plage vaseuse où foisonnent les vers, les crabes et les coquillages dont elles se nourrissent. L'île n'était pas loin, et Biscaros n'avait pas fait fausse route, comme il le craignait.
Il reprit ses avirons, et il se remit à ramer de toutes ses forces pour rattraper le temps perdu. Cinq minutes après; une secousse l'avertit que la tillole venait d<3 s'engraver dans un sable mou qui n'avait guère plus de consistance que la fange d'un marécage. Le moment était venu de manœuvrer avec précision et célérité.
Biscaros commença par jeter le grappin, à seule fin de retrouver, s'il survivait, son embarcation que le flot montant
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allait soulever progressivement et qu'il aurait emportée, si Biscaros eût négligé de l'amarrer. Puis, dès qu'il eut pris cette précauUdii pour arssurer sa retraite après le combat, il débarqua vivement et il se campa comme un soldat qui va marcher en tirailleur et qui s'apprête à faire feu.
C'était prudent, mais c'était insuffisant. A la guerre, un tirailleur sait de quel côté se trouve l'ennemi. Biscaros, lui, ne pouvait deviner où était le danger, puisqu'il n'avait pas vu débarquer Saint-Osvin. Son adversaire pouvait l'attaquer aussi bien h droite ou à gauche que par-devant, car il ne se montrait nulle part. Il est vrai qu'on n'y voyait guère, à cause de la brume que la brise soulevait par instants, mais qui retombait presque aussitôt, comme un voile, sur cette grève boueuse. 11 y avait à choisir entre deux partis : ou attendre de pied forme que le vicomte se présentât, ou, au contraire, se mettre à sa recherche et tâcher de le surprendre à bonne portée de fusil, pour s'assurer l'avantage du premier feu.
Biscaros, qui ne se souciait pas de rester en cible près de sa tillole, se décida tout de suite à se mettre en quête, en marchant contre le vent. C'est ainsi qu'on procède à la chasse, afin de ne pas effaroucher le gibier, et, daus la circonstance présente, cette manoeuvre était indiquée, d'autant qus le brouillard était le meilleur préservatif contre la justesse du tir ennemi et que le vent rabattait du côté de Biscaros ce brouillard salutaire. Biscaros se lança donc délibérément dans une expédition dont il n'avait pas prévu toutes les difficultés. Il s'aperçut bientôt que le sol qu'il foulait manquait de consistance, et qu'il était malaisé d'y conserver son équilibre. Tantôt Biscaros s'y enfonçait jusqu'à mi-jambes, tantôt il glissait sur des couches limoneuses d'algues verdâtres.
Peu s'en fallut qu'il ne s'étalât tout d'abord sur ce ht d'herbes gluantes, et c'était le moindre des dangers qu'il crourait ; car mieux valait encore tomber tout de son long que de s'envasier dans une fondrière où son ennemi aurait pu le fusiller tout à son aise.
L'île n'était qu'une plaine de boue, un crassat, disent les gens du pays, qui ne s'y aventurent pas sans avoir chaussé préalablement de longues palettes de bois, assez semblables aux raquettes dont se servent les Canadiens" pour cheminer, pans leur pays, sur la ::cigo moUo. Mais Biscaros, qui avait
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péché jadis sur ces terrains perfides, savait qu'on y trouve des parties plus résistantes, assez faciles à reconnaître à certains indices quand l'oeil s'y est exercé, et il ne fit plus un pas sans avoir examiné l'aspect de la vase et la couleur du varech.
Il était absorbé par cette occupation, lorsqu'il sentit s'envoler le feutre qui le coiffait. En même temps, il entendit siffler une balle. Le bruit du coup suivit de près le sifflement de la balle, et Biscaros se retourna vivement pour faire face à l'ennemi qui venait de le fusiller par derrière et qui l'avait manqué de bien peu, car le projectile avait effleuré le crâne et emporté quelques cheveux.
A Mensignac, le vicomte avait tiré un peu trop à gauche ; cette fois, il avait tiré un peu trop haut.
Biscaros le vit à cent pas de lui, tout au bord de la mer qui montait et placé de façon à l'empêcher de regagner la tillole. Le vicomte avait profité du brouillard pour exécuter ce mouvement tournant, et il avait pleinement réussi à couper la retraite à son adversaire.
Il aurait eu tout le temps de faire feu une seconde fois avant que Biscaros fût en mesure de riposter, mais il était occupé à remettre, sans se presser, une cartouche dans son fusil, ec Biscaros ne perdit pas un instant.
Il visa avec soin et tira ses deux coups à quelques secondes d'intervalle. A cette distance, il aurait certainement touché une mouette à balle, et il resta stupéfait en voyant que Saint- Osvin était encore debout. Bien plus, au lieu de tirer de nouveau, Saint-Osvin remit son fusil en travers, comme un chasseur quêtant derrière son chien, et il s'achemina tranquillement vers son adversaire qui avait encore dix cartouches à brûler et qui venait de recharger son arme.
C'était marcher à la mort, et Biscaros se demanda si le beau Fernand était subitement devenu fou ; mais il aurait |allu qu'il fût fou lui-même pour l'épargner.
Il le laissa arriver jusqu'à cinquante pas, et il lui envoya encore une fois deux balles coup sur coup. Le yicomte ne broncha point et ne s'arrêta pas davantage. Alors, seulement, Biscaros comprit.
Son fusil, en partant, n'avait pas fait beaucoup plus de bruit qu'une fusée de feu d'artifice, et l'exphcation de ce phénomène était bien simple. Les cartouches étaient chargées
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de quelques grâJDS de poudre mouillée, et les balles ne pouvaient pas porter. Elles avaient dû tomber presque en sortant des canons. Et si baint-Osvin avait laissé Biscaros choisir un des deux paquels, c'est qu'elles ne valaient pas mieux les unes que les autres, tandis que celles dont Saint-Osvin s'était muni avant de descendre sur la grève contenaient de la poudre de première qualité. Aussi ne se pressait-il pas. Il tenait à ne plus manquer son ennemi, et comme il ne courait aucun risque à s'approcher, il était décidé à ne plus tirer qu'à bout portant.
Biscaros était perdu. Il aurait pu essayer de fuir. Il n'y songea même pas. Le vicomte l'aurait abattu comme un lapin qui se sauve. Biscaros jeta son fusil, croisa ses bras, releva la tête et attendit ûèrement la mort.
Le vicomte avançait toujours, mais il s'arrêta à trente pas de son ennemi et il le mit en joue.
Puis, après avoir visé longtemps, il abaissa son arme et il se rapprocha encore, pour s'arrêter de nouveau à quinze pas.
— Assassin ! lui cria Biscaros.
— Assassin? non, ricana l'affreux Saint-Osvin. Nous avons joué la grosse partie, et vous l'avez perdue. Tant pis pour vous I Je ne vous ferai pas grâce, mais je vous accorde un sursis de cinq minutes, le temps de vous dire ce que je compte faire quand vous ne serez plus là pour me gêner.
— Assassin I assassin I
— Et vous ne me gênerez plus... même par votre souvenir, car on n'entendra jamais parler de vous. Voyez 1... j'avais bien calculé... la mer monte, et dans un quart d'heure elle aura couvert la place où nous sommes... elle vous emportera, et les courants charrieront votre corps jusque dans l'Atlantique... on ne saura même pas que vous êtes mort... Briouzo et sa fille croiront que vous vous êtes enfui parce qif on allait vous arrêter... je répandrai le bruit qu'oii a eu la preuve que c'est vous qui avez tué votre ami Gémozac... et plus tard, quand j'aurai reçagné la confiance de ce cher marquis, j'épouserai ^a fille.
C'était trop. Biscaros, fou de colère, ne voulut pas mourir sans essayer de tuer ce misérable à coups de crosse, et il se baissa pour ramasser son fusil. Le vicomte le laissa faire et vint à sa rencontre en épaulant afin d'être prêt à tirer, au moment où Biscaros le toucherait presque.
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Il tenait à voir de près l'agonis du préféré de Nicole. Il avança donc encore, pendant que Biscaros se ruait sur lui ; mais au moment où il allait presser la détente, le terrain manqua sous ses pieds ; il s'enfonça jusqu'aux genoux dans la fange, et, en perdant l'équilibre, il lâcha son fusil.
La Situation était retournée.
Maintenant, c'était le vicomte qui se trouvait dé.sarmé, et Biscaros n'avait plus qu'à l'assommer comme on assomme un loup pris au piège.
Biscarous eut assez de présence d'esprit pour s'arrêter net et même pour reculer.
Saint-Osvin venait de s'enliser dans une de ces fondrières qu'on rencontre de place en place sur les crassats et qui sont de véritables puits de boue. Un pas de plus, et Biscaros aurait eu le même sort ; mais il avait vu le danger, et il l'avait vu à temps.
Il était sauvé, et le scélérat, qui tout à l'heure le tenait au bout de son fusil, l'abominable vicomte, allait mourir de la plus affreuse des morts.
En tombant dans le gouffre, il avait essayé tout d'abord de reprendre son arme. Il se sentait perdu, et il aurait voulu, avant de disparaître, brûler la cervelle à Biscaros. Mais le fusil, projeté en avant, n'était plus à portée de son bras ; il eut beau se démener dans l'étui de fange qui l'enserrait, il ne parvint pas à l'atteindre. Et cet effort inutile ne fit que l'enliser davantage. Il enfonçait peu à peu, comme si un poids attaché à ses jambes l'eût entraîné lentement dans les pro* fondeurs de cet abîme vaseux.
La boue montait pouce par pouce, ligne par ligne. Il en avait déjà jusqu'à la ceinture. 11 ne jetait pas un cri, mais ses yeux foudroyaient Biscaros. Sa dernière pensée était une pensée de haine. Il allait mourir en maudissant son ennemi.
Biscaros, ému de pitié, aurait voulu le sauver, ce vicomte qui avait deux fois essayé de l'assassiner ; mais il ne pouvait rien, et il ne lui restait qu'à fuir cet horrible spectacle. La vase faisait son œuvre, froide, silencieuse, implacable. Elle couvrait déjà les épaules et le cou. On ne voyait plus qu'une tête encore menaçante.
La bouche s'ouvrit pour lancer un dernier sarcasme.
— Vous croyez que Nicole ni'a échappé à Mensignac 1 cria
le mourant ; vous vous flattez, mon cher. Briouze est arrivé trop tard. Vous n'aurez que mes restes. Nicole a élé...
Le vicomte n'acheva pas. La fange étouffa sa voix, éteignit ses regards, couvrit ses cheveux, et reprit son niveau à la place où il aval t disparu.
Il y eut comme un bouillonnement. Des bulles d'air montèrent à la surface, et ce fut tout. Fernand de Saint-Osvin avait vécu. Et il ne s'était pas trompé : la mer qui montait allait couvrir la place où il venait de disparaître.
Biscaros courut à sa tillole qui flottait déjà, lança son fusil par-dessus bord et mit le cap sur la rive. Quand il aborda, il n'y avait plus personne à la fenêtre de l'appartement du marquis. Il jeta le grappin qui mordit le sable de la grève, et il débarqua Vivement, trop heureux d'en être quitte à si bon compte. Il tomba, pour ainsi dire, dans les bras de Camille Civrac qui, depuis vingt minutes, l'attendait Sur la plage, et qui l'interpella en ces termes :
— D'où diable venez-vous, mon cher?
Évidemment la Cadichonne avait parlé.
— D'où je viens? balbutia Biscaros. Je viens... de la chasse...
— Auï canards? acheva ironiquement Ciyrac. C'est ce que vous avez dit à Bernadette... et vous avei bien fait... Mais, à moi, vous pouvez bien dire la vérité. Vous venez de vous battre avec Saint-Osvin.
— Me battre?... non... il n'y a pas eu de duel... Il n'y a eu qu'une tentative d'assassinat. Et si je vis encore, ce n'est pas la faute de cet homme.
— Alors, vous l'avez tué?
— Non, Dieu merci I... Il est mort... étouffé... dans la boue...
— Il y a donc une justice là-haut I
— Oui... heureusement... et une justice qui vaut mieux que celle des hommes.
— Vous êtes dur pour la magistrature, dit en riant le substitut ; mais je reconnais que nous nous trompons souvent. Vous en savez quelque chose. Que voulez-vous I les magistrats ne sont pas infaillibles, et lorsque cet excellent Sourdeval, juge d'instruction, vous a fait coffrer, malgré tout ce que j'ai pu lui dire, il croyait bien tenir l'assassin de Gémozac.
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Maintenant que la situation est éclaircie, qu'allez -vous faire? Je suis venu à votre rencontre tout exprès pour vous le demander.
— Et que voulez- vous que ja fasse? Voulez-vous que j'aille raconter à M. Sourdeval que ce vicomte m'a provoqué, que j'ai eu le tort d'accepter un duel sans témoins, au fusil, à l'américaine?
— Mais il ne s'agit pas de cela, puisque le Saint-Osvin n'est plus de ce monde... Il ne ressuscitera pas pour vous calomnier encore... Il s'agit du vieux résinier du Truc de la Truque.
— Oui, je sais... la ^adichonne m'a dit qu'il se meurt...
— Et qu'il demande à se confesser à vous avant de mourir. Bernadette m'a dit cela, à moi aussi... et je crois bien qu'elle en a parlé à Mlle de Briouze. Il fallait bien qu'elle lui en parlât, pour que Mlle de Briouze lui permît de s'absenter. Elle l'a obtenue, sa permission. Elle a pris une carriole, et en ce moment elle ne doit pas être loin de la cabane du père La Chamade. Voulez-vous que nous allions l'y rejoindre?
— Je ne demande pas mieux... mais M. de Briouze?...
, — Il ne se doute de rien, et il dort encore. Noiis aurions grand tort de le réveiller. Il gâterait tout, s'il s'en mêlait. Et je suis d'avis de laisser sa fille en repos jusqu'à notre retour. J'ai loué deux chevaux de selle qui nous attendent sur le boulevard de la Plage. Nous n'avons plus qu'à partir.
— J'aurais voulu d'abord changer de vêtements.
— Pourquoi? Parce que vous êtes couvert de boue? Qu'importe 1 Nous n'allons pas nous promener aux Champs-Elysées. Et du reste, si vous rentriez au Grand- Hôtel, vous tomberiez sur Mlle de Briouze, qui vous guette pour vous poser des questions auxquelles vous seriez probablement très embarrassé de répondre.
— Vous avez raison. Il vaut mieux que je ne la voie pas maintenant. Je suis prêt à vous suivre.
— A la bonne heure ! Vous commencez à comprendre la situation, et moi, je commence à espérer que tout finira bien.
— Et Caussade? demanda timidement Biscaros, qui comptait beaucoup sur l'appui de ce gentilhomme.
— Caussade vous sera très utile... plus tard... quand il sera temps d'user à votre profit de l'influence qu'il a recon-
quise sur son ami le marquis. Maintenant, il nous gênerait. La Chamade ne le connaît pas, et répugnerait peut-être à dire la vérité devant lui. Il suffira que je sois là pour entendre ses aveux... Et quand je les aurai recueillis, je filerai sur Bordeaux par le premier train.
— Sur... Bordeaux?
— Eh, oui I... Sourdeval y est, à Bordeaux... Il me croira, moi, substitut du procureur de la République, si je lui dis que le vieux résinier s'est rendu coupable du meurtre de Gémozac... Et il signera, séance tenante, votre ordonnance de non-lieu définitive.
— Je le souhaite, mais... j'ai bien de la peine à croire que ce résinier ait assassiné un homme qu'il n'avait jamais vu... et qu'il ne pouvait pas haïr. Pourquoi aurait-il commis ce crime atroce?
— Pour voler, parbleu 1 Vous oubliez les pièces d'or à l'efflgie de Louis XVIII. Moi, je m'en souviens, et si je n'en ai pas encore parlé au juge d'instruction, c'est que vous m'avez prié de n'en rien faire, ^fais l'heure a sonné des éclaircissements déûnitifs. Il faut que la lumière se fasse dans voire intérêt. Et votre innocence sera reconnue sans que personne en pâtisse, puisque le >îoupable va mourir.
— Son fils lui survivra, et son fils est le promis de Bernadette, qui a sauvé Mlle de Briouze.
— Pierre n'a rien à craindre. Il lui sera facile de prouver qu'il n'a jamais su d'où venaient les louis que son père lui a donnés. Venez-vous, mon cher? demanda Camille Civrac pour clore l'entretien.
Il était très attaché à son ami, mais il était magistrat, et les objections répétées que Biscaros mettait en avant commençaient à l'impatienter.
— Allons ! dit Aurélien assez à contre-cœur.
Et il suivit Civrac, qui le conduisit à l'endroit où les chevaux les attendaient, gardés par un gavroche d'Arcachon, deux petits chevaux landais qui ne payaient pas de mine, mais qui pouvaient faire six lieues au galop sans tomber fourbus. Civrac piqua des deux, Biscaros aussi, et ils se lancèrent à fond de train sur la route qui mène au Truc de la Truque, à travers la forêt, route accidentée s'il en fut, et dont les pentes escarpées les obligèrent bientôt à modérer leur
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allure. Biscaros l'avait déjà suivi à cheval, ce chemin, dans des circonstances qui lui revenaient en mémoire : le jour où il avait appris de la bouche de Bernadette que Nicole pensait à lui et où, un peu plus loin, il avait reçu à brûle-poxirpoint la première déclaration de la marquise Dolorès.
Que d'événements depuis ces rencontres 1 Eh, l'avenir pour Âurélien n'était pas moins sombre.
— Alors, lui demanda brusquement le substitut, pendant que leurs montures grimpaient une dune au pas, vraiment, ce n'est pas vous qui avez purgé la terre de ce misérable? Vous vous êtes battus, pourtant? au pistolet, n'est-ce pas?
— Non... au fusil... Il a tiré sur moi... il m'a manqué... j'ai riposté... C'était bien inutile, car il m'avait remis des cartouches chargées de telle sorte qu'elles ne portaient pas la balle. Elles contenaient plus de sable que de poudre.
— C'est un tour digne de lui. En avez-vous gardé quelquesunes, comme échantillon de son savoir-faire?
— Il y en avait douze. Je n'en ai tiré que quatre. Toutes les autres sont dans ma poche.
— Conservez-les, pour le cas où l'oir vous inquiéterait à propos de cette excursion matinale aux crassats du bassin.
-r Je n'y manquerai pas ; j'ai bien gardé les dés dont il se servait pour tricher au jeu, et je ne m'en suis pas servi pour le confondre; j'espôre que je n'en serai pas réduit à montrer les cartouches pour prouver qu'en me proposant ce duel, il avait l'intention de m'assassiner. Personne ne nous a vus.
— Espérons-le. Est-ce lui qui avait loué la barque?
— Il en avait loué deux. J'en ai ramené une. L'autre est restée là-bas... les fusils aussi.
— On ne les retrouvera pas, les fusils... ils disparaîtront dans la vase... Mais on retrouvera l'embarcation...
— 0& croira que celui qui la montait s'est noyé par accident... '
— Et comme ce chenapan n'avait pas un ami, nul ne s'inquiétera de savoir ce qu'il est devenu. Donc, vous n'avez rien à craindre de ce côté... et pour le reste, je compte beaucoup sur la confession du père La Chamade... Pourvu que noiis n'arrivions pas trop tard I... Un temps de galop, voulezvous?
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Biscaros ne se fit pas prier, et, vingt minutes après, les vaillants poneys des Landes arrivèrent, sans trop souffler, au pied du Truc de la Truque.
Là, il fallut mettre pied à terre, et en descendant de cheval ces messieurs avisèrent au bas de la montée la carriole qui avait amené la Cadichonne, une de ces voitures en osier, surmontées d'une impériale en forme de dais et garnies de rideaux de toile, qui foisonnent dans les rues d'Arcachon.
Le cocher fumait sa pipe, pendant que ses bêtes mangeaient l'avoine, et il se chargea volontiers de garder les poneys qu'il était inutile de traîner par la figure jusqu'au haut de la dune. A ce moment, les deux amis furent assez surpris de voir arriver, au pas accéléré, Bernadette en personne, Bernadette essouflée d'avoir couru et gesticulant pour appeler le conducteur, faute de pouvoir crier.
— Eh bien? demanda Civrac.
— Ah ! messieurs, que vous arrivez bien I s'exclama-t-elle. Justement, le vieux demande après vous... il veut vous voir avant de mourir... et c'est tout au plus s'il en a pour une heure.
— Mais ce n'est pas à nous qu'il vous envoie, je suppose, dit Biscaros. Il ne savait pas que nous arrivions.
— Non... Il m'a commandé de lui amener le cocher.
— Comment 1 pour le voiturer à Arcachon?
— Pas pour ça. Il a un poids sur la conscience... un secret, et il veut le dire devant quelqu'un d'autre que son fils et moi.
Civrac et Biscaros échangèrent un regard. Les prévisions du substitut se réalisaient. La Chamade, pressé par le remords, allait faire des aveux in extremis, et ils allaient enfin savoir la vérité sur le meurtre de Gémozac. Seulement, s'il fallait en croire la Cadichonne, il n'y avait pas un instant à perdre. Et Civrac pensa que le cocher ne serait pas de trop pour entendre les dernières paroles du vieux résinier, cat on ne suspecterait pas le témoignage de cet Arcachonnais, s'il était appelé à répéter devant le juge d'instruction la confession qu'il allait entendre, tandis que ce magistrat pourrait douter de la bonne foi de tous ceux qui avaient été plus ou moins mêlés à l'affaire du chalet. Après avoir attaché près de ses chevaux les deux poneys qui du reste n'avaient pas envie de s'échapper, après la course qu'ils venaicn\ de fournir, le
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cocher, encouragé par Civrac, suivit Bernadette et les deux amis jusqu'à la clairière où le bonhomme avait élu domicile depuis trente ans.
Il était étendu sur un lit de pailles sèches, à l'entrée de sa cabane. Son fils, agenouillé près de lui, le faisait boire avec une gourde pleine d'eau-de-vie dont il avait appliqué le goulot sur les lèvres du moribond. Le remède était bon, car le vieux résinier ouvrit les yeux et se souleva sur ses coudes en disant à Pierre :
— Soutiens-moi, mon garçon... Quand je suis couché sur le dos, j'étouffe... et il faut que je parle devant ces messieurs... pendant que j'en ai encore la force.
Et, dès qu'il fut adossé aux genoux de son fils qui s'était accroupi derrière lui, La Chamade dit à Aurélien :
— Merci d'être venu. Je finirai plus doucement, après que je t'aurai demandé pardon.
— Pardon de quoi, mon brave? demanda Biscaros, afin de ne pas avoir l'air de savoir de quoi il s'agissait.
— De t'avoir laissé arrêter et conduire en prison, quand je n'avais qu'à parler pour t'en tirer. S'ils ne t'avaient pas lâché, je serais allé me dénoncer ; mais c'est trop que tu y sois resté trois jours à cause de moi.
— Prenez garde à ce que vous allez dire 1 interrompit charitablement Aurélien. Mon ami que voici est magistrat.
— Tant mieux I répondit le vieillard. Ça se trouve bien... et je le prie de m'écouter. Ça ne sera pas long...
Puis, s'adressant au cocher qu'il connaissait pour l'avoir vu souvent amener des touristes au Truc de la Truque :
— Approche, Médard ; tu pourras dire aux camarades que je me suis repenti avant d'avaler ma gaffe, et que j'ai tâché de réparer le mal que j'ai fait. Tu leur diras aussi comment un honnête homme peut devenir un coquin... il ne faut qu'une occasion.
Pierre avait sans doute déjà reçu les confidences de son père, car ce début ne le fit pas tressaiUir, et sa figure n'exprima qu'une profonde douleur ; mais le cocher parut stupéfait, et les deux amis, très émus, écoutèrent de toutes leurs oreilles.
Bernadette pleurait.
— Oui, reprit le vieux résinier,, j'ai vécu trop longtemps. Si j'étais mort à la mer pendant que je naviguais, ou seule-
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ment il y a trois mois dans mon gourbi, Je n'aurais jamais lien eu à me reprocher. Et maintenant, je ne suis plus qu'un voleur.
— Et un assassin, ajouta mentalement Biscaros. Ci vrac avait deviné. C'est ce vieux coquin qui a tué Gémozac.
— J'ai volé de l'or... des louis tachés de sang que j'ai pris dans la poche d'un homme qui râlait... et je me suis sauvé... Aurélien le sait bien... il m'a vu et il a tiré sur moi... c'est malheureux qu'il m'ait manqué... s'il m'avait mis une balle dans la tête, on les aurait trouvés sur moi, ces iQuis, et l'on aurait reconnu mon corps, mais tout le monde aurait dit que c'était un coup de folie... personne dans le pays n'aurait voulu croire que La Chamade avait dépouillé un mort... et puis on aurait eu l'or et on l'aurait restitué.
— Qu'en avez-vous fait? demanda Ci vrac.
— Je l'ai... dépensé, dit le vieillard avec effort ; pas tout... il y avait douze cents francs... il en reste huit cents... Je les ai remis à Pierre, qui les rendra aux parents de ce Bordelais... Il travaillera pour gagner de quoi rapporter plus tard l'argent qui manque.
Civrac et Biscaros regardèrent Pierre, qui dit brusque* ment :
— Oui, je les rendrai ; c est moi qui les ai dépensés... et c'est pour moi que mon père les avait pris. Je suis plus coupable que lui, car si je ne lui avais pas demandé de quoi aller à Paris, il n'aurait pas fait ce qu'il a fait. Il a perdu la tête... et... le diable s'en est mêlé.
Cette façon d'exphquer un crime par l'intervention du diable parut insuffisante au substitut, et il demanda au père :
— Vous ne prétendez pas, je suppose, que c'est le hasard qui vous a mis en présence de Qémozac? Le crime a été prémédité... vous avez vu Gémozac sortir du Casino, vous l'avez suivi...
— Non, je ne l'ai pas suivi, dit vivement La Chamade. J'étais venu rôder autour du chalet des Pervenches parce que je voulais parler à Bernadette... je savais qu'elle était allée à Arcachon, et j'attendais qu'elle rentrât j)our l'aborder, quand elle psisserait... je m'étais caché sous les pins... on ne pouvait pas me voir, et moi, j'ai tout vu... quand le Bordelais est tombé, j'étais à trente pas de lui...
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— Vous ne dites pas la vérité. Le coup a été tiré de très près.
— Vous croyez donc que c'est moi qui l'ai tué?
— Qui l'aurait tué, si ce n'est vous?
— Mais je n'ai jamais possédé ni un fusil, ni un pistolet I... Non, ce n'est pas moi... pourquoi mentirais-je, maintenant que je vais mourir?... j'avoue que j'ai volé... j'avouerais aussi bien que j"ai assassiné...
— Mais si vous n'avez fait qu'assister au meurtre, comment ne vous étes-vous pas précipité sur le meurtrier? Vous auriez pu l'arrêter.
— Non, je n'aurais pas pu... il courait trop vite, et si je m'étais montré, Aurélien aurait cru que j'avais assassiné son ami. Je n'ai pas bougé, et l'idée infernale ne m'est venue qu'après... Quand j'ai vu Aurélien disparaître derrière le chalet, je ne sais pas ce qui s'est passé dans ma tête... je me suis figuré que l'homme qu'on venait de tuer devait être cousu d'or... la tentation a été trop forte.
— Et vous l'avez fouillé?
— Oui... l'or débordait de ses poches... j'en ai pris une poignée. Aurélien m'a surpris, et je me suis sauvé ; il a tiré sur moi, et malheureusement il ne m'a pas touché. Je suis rentré ici en courant, et le lendemain Pierre a été arrêté.
— On l'a relâché au bout de trois jours, mais on cherche encore 1,'assassin. Nommez-le donc, puisque vous l'avez vu.
— L'assassin? répondit La Chamade ; c'est la femme de ce Parisien qui avait loué le chalet des Pervenches.
— La marquise de Briouze 1 s'écria Civrac ; c'est impossible !
— Je vous dis que c'est elle. Je l'ai bien reconnue... elle n'avait môme pas pris la peine de se déguiser... Elle était cachée derrière le grand pin où elle avait donné rendez-vous à son amant, et elle a tiré sur lui presque à bout portant. Je l'ai vue rentrer au chalet par une porte qui est sur le côté. Elle a dû remonter dans sa chambre... et elle a eu si vite fait que, si l'on y était entré, on l'y aurait trouvée, assise tranquillement... loin de la fenêtre.
— Elle n'est plus là pour se justifier... c'est pour cela que vous l'accusez, dit le substitut, sceptique par état et peu crédule de son naturel. Comment était-elle habillée?
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— Comme toujours... Elle avait jeté sur ses épaules un manteau à capuchon, mais pendant qu'elle se sauvait le capuchon est retombé en arrière... et j'ai vu sa figure comme je vois la vôtre...
— Vous l'aviez donc déjà rencontrée?
— Très souvent, près du chalet... et sur la route du Moullo... et dans la forêt... elle était toujours en l'air... Elle est même venue deux ou trois fois au Truc de la Truque, et elle m'a parlé. Comment ne l'aurais-je pas reconnue?... En se sauvant, elle a passé tout près de moi, et il faisait clair de lune.
— Et vous ne l'avez pas dénoncée, dès le lendemain?
— Il aurait fallu me dénoncer moi-même... On m'aurait demandé ce que je faisais là, et je n'aurais pas pu répondre... Elle m'aurait accusé, on aurait cru que je la calomniais pour me tir'er d'affaire, et l'on m'aurait condamné... J'ai été lâche... Je n'ai rien dit. Et, quand j'ai su qu'on avait remis en liberté tous ceux qu'on avait arrêtés, je me suis promis de ne jamais parler. C'est Pierre qui, en revenant de Paris, m'a appris que le fils de mon ancien armateur n'était pas sûr de ne plus être inquiété, et que la femme de ce marquis était morte. Alors, je me suis décidé. J'ai couru toute la nuit comme un fou dans la forêt, et après, quand j'ai eu bien chaud, je me suis mis jusqu'au cou dans le canal de Cazau. J'ai eu la chance d'y attraper le coup de la mort. J'ai senti que c'était fini, et j'ai envoyé chercher Pierre à la Teste. Je lui ai tout raconté... ça m'a soulagé, et maintenant, je puis partir, puisque vous m'avez entendu tous... encore une fois, pardon 1 et adieu I
Ce fut la dernière parole du vieux résinier. Il ferma les yeux, il s'affaissa dans les bras de son fils et il s'endormit du sommeil éternel, sans convulsions, sans même pousser ce dernier soupir avec lequel s'envole l'âme des mourants.
Bernadette tomba à genoux et se mit à réciter tout bas une prière. Pierre, trop ému pour pouvoir pleurer, resta penché sur le corps inanimé. Le cocher, très troublé par tout ce qu'il venait de voir et d'entendre, n'imagina rien de mieux que de s'enfuir.
Givrac dit tout bas à Biscaros :
— Venez, mon cher, nous n'avons plus .rien à faire ici, et je vous jure maintenant que vous épouserez Mlle de Briouze,
Camille Civrac a été prophète, mais prophète à longue
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échéance, car une année tout entière a passé sur cette sombre histoire, et Aurélien Biscaros n'épousera que l'an prochain Mlle de Briouze. Peu s'en est fallu qu'elle ne l'épousât jamais, car le marquis n'y voulait pas entendre. Il a résisté aux prières de sa fille et aux conseils de son ami Caussade, qui ne s'épargnait pas à essayer de le fléchir. Il s'était buté à l'idée qu'il ne devait accepter pour gendre qu'un gentilhomme, et que ses futurs petits-fils ne pouvaient pas décemment porter le nom plébéien de Biscaros. Mais ce refus obstiné a été le dernier acte de volonté de M. de Briouze. Dolorès n'était plus là pour l'achever, mais elle l'avait si bien entamé qu'il ne s'en est pas relevé.
Quinze jours après son arrivée à Arcachon, la paralysie générale s'est déclarée, et elle a fait de si rapides progrès qu'on n'a pas pu le ramener à Paris. Il a langui six mois à Arcachon, dans une villa louée pour la circonstance. Il y est mort, sans souffrir et même sans jamais avoir eu conscience de son état, mais non pas sans penser souvent à Fernand de Saint-Osvin. Ce vicomte taré lui manquait, et il se plaignait qu'il l'eût abandonné, car il a toujours ignoré la sinistre fin de l'amant de sa femme. Aurélien et Civrac se sont bien gardés de la lui apprendre, et personne ne l'a sue. Bernadette, qui s'en est doutée, n'a pas cherché à se renseigner ; les gens de l'hôtel où Saint-Osvin était descendu sous un faux nom et où il n'avait logé qu'une nuit ont cru qu'il avait péri par accident. La vase n'a pas rendu le cadavre.
La déclaration suprême du vieux résinier a mis pour toujours Biscaros à l'abri des poursuites qui le menaçaient encore avant la confession de La Chamade, et il a dû cet heureux résultat à l'intelligente intervention de son ami le substitut. Camille Civrac a convaincu le juge d'instruction, qui, après avoir entendu les témoins de l'agonie du solitaire du Truc de la Truque, a rendu une ordonnance de non-lieu définitive. Les coupables n'étant plus de ce monde, la justice humaine n'avait plus qu'à désarmer.
Après la mort de son père. Mile de Briouze aurait pu se marier. Elle a préféré attendre la fin de son deuil, et Aurélien a accepté, sans se plaindre, ce délai imposé par les convenances. L'ami Caussade s'est chargé d'assurer à l'orpheline une existence provisoire à laquelle le monde n'a pu trouver à
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redire. II a décidé une respectable dame de sa parenté k habiter avec Nicole, qui s'y est établie pour un an, le château qu'elle a hérité de son père. Aurélien est venu se fixer à Périgueux, ei on le rencontre plus souvent sur la route de Mensi* gnac qu'au cercle de la Philologie.
Bernadette n'avait pas les mêmes raisons que sa jeune maîtresse pour différer de se marier. Elle et Pierre La Chamade n'étaient pas du monde où les usages sociaux font loi. Leur noce s'est faite, au printemps, dans la chapelle du château. Pierre a été promu régisseur et garde général des terres que la future Mme Biscaros possède en Périgord. Bernadette le secondera dans l'exercice de ses fonctions administratives, en se chargeant de surveiller la lingerie, la buanderie et môme la basse-cour. Le mari et la femme viendront d'ailleurs à Paris, tous les hivers, avec leurs maîtres, et leur présence ne sera pas inutile à l'hôtel de Briouze pour diriger les nouveaux domestiques, car Nicole a renvoyé tous ceux qui avaient servi chez son père, et elle a bien fait. Ils avaient trop connu la marquise, le vicomte et la tia Carmen.
Les deux couples seront parfaitement heureux, et ils ont bien mérité de l'être : Aurélien et Nicole pour tout ce qu'ils ont souffert ; Pierre et Bernadette pour les avoir puissamment aidés à se défendre contre leurs indignes ennemis. Bernadette surtout, qui est venue à bout de l'odieuse Dolorès, en la menaçant de montrer le billet doux qu'elle avait trouvé dans un godet à résine ; Bernadette, qui a deux fois sauvé la vie à Mlle de Briouze, et qui n'a eu qu'un tort : celui d'avoir gardé uu peu trop longtemps le secret de la Cadichoune.