LOIS ! JUSTES LOIS
(Cinq heures du soir. — A la Banque d’Escroqiierie foncière. — Trois messieurs se présentent.)
Premier Monsieur , est-il?
domestique. —
le baron y
l.e domestique. — Cela dépend. Apportez-vous de l’argent ?
Premier Monsieur. — Pas précisément: Nous sommes porteurs d’un chèque et nous venons le toucher.
Le domestique., arrogant. — Est-ce que vous prenez notre établissement pour une succursale du Panama ?
Premier Monsieur, confus. — Ob ! loin de là....
Le domestique, de plus en plus arrogant. — Etes-vous seulement députés, anciens ministres, ministres en activité ?
Premier Monsieur, toujours confus et rougissant. — Hélas non ! Nous sommes....
Le domestique , los toisant dos pieds à la tète. — Alors, de quel droit vous permettez-vous de venir nous déranger? Monsieur ne roçoii.que les actionnaires qui n’ont pas besoin d’argent et qui lui en apportent.
Premier Monsieur. — Nous sommes envoyés par M. le procureur général et nous avons deux mots à dire à M. le baron. Priez-le do nous accorder quelques minutes d’entretien.
Le domestique, souriant. — Fallait donc le dire tout de suite. Je vais prévenir monsieur le baron de votre visite.
(U s'absente quelques moments, pendant que les trois messieurs se confondent en signes de gratitude.)
Le qhinet
(Après une attente de trois quarts d’heure, les trois messieurs sont introduits auprès du directeur de là Banque d' Escroquerie foncière qui ment de terminer une fructueuse affaire avec deux de ses correspondants de Vienne. M. te directeur a la mine réjouie, une spéculation sur les blés français et étrangers, faite de concert avec les banquiers allemands et autrichiens, a pleinement réussi.)
M. te baron. — ■ Messieurs....
Premier Monsieur, s’inclinant jusqu’à terre. — Monsieur le baron, nous sommes chargés d’une mission désagréable. Croyez bien, iîionsieur le baron, que... qui... qu’on...
M. le baron, vivement. — Pas tant de manières, vous venez
Premier Monsieur. — Hélas ! monsieur le baron, o’est le cœur ulcéré que... quoi... qui... Mais mon devoir do commissaire de police...
.1/. le baron. — Bon, bon. Seulement on eût pu m’envoyer au moins un procureur général au lieu d’un policier subalterne. Je toucherai deux mots de cette inconvenance à BùrJeau. Ce Dubost est vraiment bien mal appris.
Les trois Messieurs, en chceur. — Monsieur le baron est trop aimable. '■
M. le baron. - Jean !
Le domestique. — Monsieur le barou?
M. le baron, — Allez me chercher ma- valise jaune, celle de Mazas, avec toilette. (Aux trois messieurs) : Allez m’al teudre dans l’antichambre.
(Les trois messieurs sortent à reculons. Une demi-heure après, M. le baron, suivi de Jean, se dirige vers la porte de la rue. Jean lient la valise. Le premier Monsieur fait signe a l’un de ses compagnon* qui sollicite du domestique lu faveur de le décharger de Sun fardeau. Jean acquiesce ù ce désir. Le coupé de M. te baron attend devant la maison. Le premier Monsieur ouvre lu portière , tenant son chapeau à ta main. Le baron s’installe à l’intérieur avec Jeun, Le premier Monsieur monte à côté du cocher. Les deux autres s’apprêtent à suivre au pus de
Chez le Juge u’Instruction
Le juge d'instruction, s’arrachant les cheveux. — Maladroit que je suis... Comment ai-je pu vous confondre avec ce va-nupieds que l’on doit m’ameuer et qui a chipé un pain do deux livres ; alors que monsieur le baron est un de nos plus illustres financiers, un roi du marché, et je puis le dire, l’honneur de notre pays.
Le baron, modeste. — Vraiment, vous me comblez, mon cher juge d’instruction.
Le juge d'instruction (u part). I l m’appelle mon cher juge d’instruction ! Oh ! délices, orgues et avancement ! Je vous en prie, monsieur le baron, daignez prendre un siège. (Le baron s’asseoit sur un fauteuil,) Non, je vous en supplie, prenez ma place. Vous êtes ici chez vous.
M . le baron. — Vous m’avez fait appeler ?
Le juge d'instruction. — Je ne me serais jamais permis cet acte impertinent. C’est M. le Procureur général lui mémo qui a bien voulu choisir mou cabinet, pour solliciter de vous quelques expli-
M. le baron. — Ah! oui, cette malheureuse affaire, soixante millions, un coup de déveine.
(Entre M . le Procureur général. Salutations, congratulations, marques réciproques d'urbanité exquise.)
M. le baron. — Je disais donc que cette affaire de soixante millions a été singulièrement grossie. On a parlé de petits bourgeois ruinés, do suicides, de scènes violentes dans los bureaux de la banque d’Escroquerie Foncière. Vous ne me ferez pas l’injure, messieurs, d’ajouter foi à ces bruits malveillants. Il y a certainement doux ou trois cents imbéciles qui vont être réduits à la mendicité, mais cela ne me regarde pas.
Le procureur. — Oenx-ei, nous nous on chargeons, M. le baron.
Il y a la loi contre la mendicité.
M. le baron. — Certainement, aussi, ttu certain nombre de mes clients ont perdu la cervelle au point de se la faire sauter...
Le procureur. — Faire sauter ! los malheureux. Ils ont bien fait de se soustraire au châtiment qui les attendait.
M. te baron. — Ainsi tout se borne à ces dégâts insignifiants. Je puis fournir l’emploi détaillé dos fonds. D’abord, la dernière course d’Autenil m’a été très préjudiciable. J’ai perdu là deux ou trois millions. Une épidémie a ravagé mes écnries. La petite Zulina Boufbitte devient d’une exigence...
Le procureur. — M le baron, nous craindrions d'être indiscrets en vous en demandant davantage. Agréez toutes nos excuses pour le dérangement que nous vous avons causé.
M . le baron, indécis. — Comment, vous ne m’envoyez pas à Mazas ? J’avais pris mes précautions, croyant que, comme l'an
Le procureur. — Oh ! nous n’en sommes plus là. Nous avons reoonnu tout le .parti que les journaux à scanealo tiraient de ces mesures. Le pouvoir est aujourd’hui entre les mains d’hommes soucieux do la dignité des hautes classes et qui réservent toute leur énergie pour réprimer les agitations malsaines de la populace. M. le baron, vous êtes libre.
M . le baron, — Messieurs, je me souviendrai de votre civilité.
Le procureur. — Monsieur le baron... (11 s’incline).
Le juge d'instruction. — Monsieur le baron... (Il frappe du front le parquet, sans jeu de mots).
Le baron . leur tendant la main. — Messieurs..., enchanté d’avoir fait votre connaissance.
(Le procureur cl le juge d’instruction serrent la main du baron avec une félicité mêlée d'orgueil).
Le domestique. — Messieurs, au plaisir.
(Le baron sort suivi de Jean, à qui le commissaire demande la permission de serrer la main. Jean, plein de condescendance, lai accorde cette faveur),
Le juge d'instruction. — Huissier ! Est-ce que le prévenu Dupont est là.
L’huissier. — Celui qui a volé un pain ?
Le juge. — Oui. S’il est là faites-le reconduire au Dépôt. Je l’interrogerai dans huit jours. Ce soir il gâterait la saiue atmosphère de mon cabinet.
(Dupont est reconduit au Dépôt, menottes aux mains).
L’impératrice d’Autriche naviguant sur son yacht le Greif a fait naufrage entre Gibraltar et Alicante. Grâce nux prompts secours apportés par un navire français le yacht et l’impératrice
Nous complimenterons le navire français une autre fois.
Puisque nous parlons de l’impératrice d’Autriche, annonçons qu’elle doit s’installer pour quelque temps dans le midi de la France où son mari François Joseph la rejoindra.
Ce bon Joseph ! L’est-il assez ?.
Un cuirassé allemand saute. Coût : quarante vies humaines. Et Guillaume s’écrie : « Ayons fermement confiance en Dion et soumettons-nous avec résignation à ses arrêts insondables ».
Ce que je trouve plus insondable encore que les arrêts du Dieu do Guillaume, c’est sa cruelle bouffonnerie et la bêtise do ses
(Le baron entre , suivi des trou messieurs, dont le premier est glace de froid et les autres ruisselants de sueur. A ce moment le juge d’instruction a lê nes dans des paperasses. L’entrée des visiteurs ne l’arrache pas ri ses recherches.)
Le juge d'instruction, sans lever la tête. — • Vous avez à répondre de délit de vol d’aliments à la devanture d’un boulanger. Vous avez dérobé un pain. Ne cherchez pus à égarer la justice, misérable! Votre affaire est chaire. Avouez ou je vous...
Le baron. — Monsieur le juge d’instruction vous faites erreur. Le juge d’instruction, sursautant. — Comment, vil mécréant ! Vous osez ouvrir la bouche et m’accuser d’erreur?
Le baron. — Je suis M. le baron directeur de la Banque d’Es- Croquerio foncière.
Le juge d'instruction (se lève mû par nn ressort invisible mais puissant). — Oh ! oh ! (Il suffoque et balbutie.) Pourrais-je jamais vous faire oublier cette coupable confusion. Veuillez agréer tous
Le baron, protecteur. — Bien, mon ami. Qu’y a-t-il ponr votre