‹ Le chambard socialisteChapitre 148 sur 412 · L’ÉPREUVE · texte numérisé non relu

L’ÉPREUVE

Jean à Jacques

Ami, depuis un mois tu ne m’as pas vu. Voici pourquoi : j’ai fait sur moi-même uno étude psycho-sociologique.

Rappelle-toi notie dernier entretien. Tu me déclaras incapable de sentir ce qtte tu nommes » l’étal d’esprit prolétarien ».

— Jean, m’as-tu dit, tu connais la pauvreté, mais non la misère. Tu vis seul, avec tes cent vingt francs de rente par mois, indépendant, puisque pain, gîte, vêtements, te sont assurés. Tu os un privilégié,

[ Ton observation porta. J’y vis comme un reproche.

!• Le lendemain, ‘20 janvier, à la prime lueur, je sortis,, mal nippé h aveo cinquante francs dans ma poche pour vivre trente jours.

| ; Je me mis en quête d’un cabinet qualifié ambitieusement de I garni. Coût mensuel : quinze francs.

1 Puis, je oalculai.

ï Charcuterie pour déjeuner; «ordinaire» ou recharouterio pour t dîner; deux livres do pain par jour; eau à volonté; luxe d’un dcim-.M'iicr lu dimanche. Total pour un mois': trente-cinq fraucs. I Si je veux y voir la nuit, jo prendrai la ehaudelle — sur ma I nourriture. Quant au calorique pendant le jour, mes draps délit |ou les monuments publics me le fourniront.

î Reste le blanchissage ? Solution qui s’impose, : je diminuerai les ■ portions de charcuterie.

r* J’ai mené un mois cette vie. Elle soulève dos objections sérieuses i de la part de l’estomac — et dn reste.

i Uno monotonie qui s épaissirait dans ma nielle comme le noir n cercueil. Puis, nue chasteté obligatoire. Je ne pouvais pas lemmcni inviter une femme à manger aveo moi cinq sous de oharouterie!

Es-tu content de ton élève ? Oseras-tu me dire maintenant qne e connais pas la misère ? Réponse, s; v. p.

Jacques à Jean

Bravo, Jean, pour tou bon vouloir. Mais tu te trompes totalement sur la valeur de ton épreuve : elle ne t’a pas initié à l’état d’esprit prolétarien.

Tu as vécu misèrent pondant nn mois, voilà tout.

Se sentir piqué dans un galetas par la faim et le froid, cela ne suffit pas. Le moindre voyageur, en des régions quelque peu désertes, subit ces rigueurs.

Puis, n’oublie pas que tu étais un ait lieu d’être plusieurs. Ton cœur, ton cerveau ne saignaient pas dans ta misère.

L’image rose do ta rente luisait toujours devant toi pondant ce rude mois. Un rentier fort modeste, soit ! puisque les vingt-quatre pièces de cent sous que tu touches mensuellement se trouvaient réduites à dix. Mais, enfin, tu pensais avec une allégresse capitaliste : J’ai de quoi vivre !

Sonde jusqu’au tréfonds ce mot topique. 11 confère à l’homme, qui le prononce, un colossal privilège, il l’élève à une caste supérieure. Car, ne possédant que ton travail, si tu ne trouvais pas à le vendre ? comment pourrais-tu vivre?

Toutefois, je 10 félicite. Cette mignonuo éprouve constitue, non nn simple jeu de curiosité, mais uno chaude aspiration à la justice. Tu possèdes lu structure morale de l’homme qui préfère l'humanité à lui seul.

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