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L’ÉPREUVE

Jean. à Jacques [Suite)

— .Monsieur, hasardai-je, je suis venu pour...

— Ma maison, Monsieur, n’a pas besoin de vos services.

— Je la plains, Monsieur, répliquai-je ; elle ne sait pas de quel trésor elle se prive !

Et je quittai solenüitellemont Joseph Prud’homme.

Je me mis en quête d’un autre patron, qui voudrait bien me patrnuer. .Pell vis cinq sans réussir. Enfin, le sixième me confia dos livraisons à placer. Pas d’appointements : seulement des remises. Il né s’agissait que de les gagner en trouvant des

Les cadrans marquaient midi, et je n’avais pas mangé depuis l’availt-veille. Six heures durant, je traînai ma faim. On me rabroua souvent. Cela formait partie intégrante de mon » état » : inutile de protester.

Je vis quelques dizaines do bourgeois, boutiquiers, concierges. Le guignon ne lâcha point sa proie. Ils dédaignèrent mes livraisons quo je leur dépeignis pourtant si séduisantes, et que, d’ailleurs, je n’avais pas lues.

Un étourdissement cercla mon front. J’essayai de presser lo pas. Il mo sembla qu’en m’asseyant la force me manquerait pour me relever.

Décidément, qu’est-ce que j’allais faire? Je me révoltai. Je jouais un rôle trop bête ! L’éprouve suffisait, au moins pour aujourd'hui ! Jusqu’où la prolongerais-je? jusqu’à la mort? Allous ! je peux liéler une voilure, me faire conduire chez moi, car j’ai un home ! prendre cent sous, car j’ai de l’argent! et avec cos cent sous, payer le cocher, dévorer d’abondantes victuailles! La misère tue; est-ce de ma faute? Je suis rentier! A la rigueur, je puis vivre sans travailler? Demain, jo verrai. Jo mo sentirai plus fort pour recommencer. — C’est dit !

Jo suivais alors la rue de Provence, fouettée d’une pluie menue, brouillée d’ombre. Un fiacre passa. Mais, sur le point do l’arrêter, un revirement so fit dans mou cerveau. J’eus honte.

Je tenais donc ainsi le grave engagement pris envers moimême ? Quelle prompte brisure île mon carcan de misère ! Oui, recommencer demain! joli expédient ! J’agrémentais ainsi mon désert avec des oasis! Je coupais mon rude mois par d’agréables points d’orgue! Je deviendrais nu prolétaire doublé, au besoin, d’nn rentier! Système commode! Est-ce quo les travailleurs en chômage peuvent jouer ce j'ou-là? Non, je ne veux pas! Je lutterai aussi longtemps que mes genoux ue fléchiront pas! Si je tombe, eh bien ! on jettera mon corps à l’hôpital ! — si toutefois, diablo ! il y a'des lits vacants.

Aveugle, jo cheminai toujours, puis, défaillant, sentant beaucoup do vibrations autourde moi, jo m’arrêtai suruue chaussée bruyante. Jo rocouuus le théâtre du Vaudeville, vêtu d’une clarté de gaz. Un cocher me cria : Gare ! Les chevaux firent halte. La glace d’un fiacre miroitait devant moi. Avec des allures titubantes, J allongeai la main, et j’ouvris. J’odorais un parfum d’ylang-ylang. Je fus frappé par la vision d’nne joune femme élégante. Je perçus ces paroles qu’elle dit à son cavalier :

— Donne donc à ce pauvre garçon.

Envertiginé, bras ballants, muet, statufié, jo sentis une main d'homme cherchant la mienne, y glissant une pièce do monnaie.

Dessus mes doigts so crispèrent, et jo m’enfuis dans nu olau. sans remercier, sans regarder. Jo courais me cacher.

Enfin, dans une rue sans passants, je palpai avec soin lo métal. Il mo sembla sentir le module d’un franc. Devant une lueur louche, Je regardai. Oui, un franc! uu franc !

Joie débordante ! je tenais maintenant le pouvoir de vivre !

Mon corps frôlait la porte d’11110 crémerie. J’entrai crânement cotte fois, et non pins en ardélion. Du haut de mes vingt sous, je sentais que je domitiais dans ce lieu désert. Cette cremorio devenait mon obligée. Je la dotais de la millionième partie d’un million que je pouvais porter à d’autres !

La crémière me salua d’un caressant « que faUt-il servir à Monsieur?»

Je commandai un bouillon, une omelette de trois œufs, au Uni. Beaucoup de lard, insistai-je. Oui, ma faim s’accrochait passionémeut à co lard. Je l’appelais, je lo, voyais, je lo rêvais, dans sa couleur chatoyante, découpé dans sa séduction, incrusté graoieusemont dans mon omelette fumante.

Je dévorai ce festin. Puis, je demandai l’addition ».

Elle montait à dix-neuf sous, — plus que je n’avais supposé. Jo fronçai le sourcil, sous la morsure d’un pénible doute. Un cas de conscience — do contenance, tout au moins — se posait.

Garderais-je, ue garderais-je pas « le reste » ? Car ce sou précieux, dans uue autre crise, pouvait devenir mon sauveur? Me permettre de chercher du travail pendant dix) vingt heures do plus. Anxieux, j'agitai co terrible problème. Je soutais- les regards de la patronne peser sur moi. Elle vainquit. Je n’osai pas reprendre losou sur la table.

En sortant, je me dirigeai droit vers un asile de nuit...

Je m’arrètc-là. Je ne voux pas, je le répète, rédiger le journal quotidien de mes luttes, de mes humiliations pondant uu mois. Les humiliations, cette plaie du pauvre, voilà surtout ce que je voudrais peindre.

Dès le premier jour, jo compris quo mon attitude constituait un manque de logique, en face des hommes à qui je demandais du travail. Nous ne traitions pas d’égal à égal. Ils pouvaient parfaitement se passer de mes services, et je ne pouvais, moi, me priver de leur argent, dn support même dfPma vie. La faim m’ota bien vite mes allures, éteignit le fou de mes prunelles, mit une sour-

J’avalai dos couleuvres; c’est le rôle du prolétaire. Non agréé par un patron, — pensons à pater, avec son droit de vie et de mort sur l’enfant, — il n’a plus, en effet, qu’à mourir.

Eu réalité, je mendiais du travail. J e tâchais d’en conquérir en plaisant à des maîtres. Après tout, quand ils veulent bien choisir un homme, dans la foule des quémandeurs, ne lui accordent-ils pas, on réalité, une faveur?

Oui, j’ai vingt fois sollicité, à bout de forces, éperdu, pour devenu commissionnaire, porte-faix, « homme de peine » (Hem? ce mot tragique ?). Mendioité toujours, va! N’ai-jo pas mendié en ouvrant la portière d’un fiacre, et, plusieurs fois, on chantant dans des cours, — quand les portiers ne mo chassaient point ? Lo burlesque enlacé à l’horrible !

Ecris-moi, mon ami.

Jacques à Jean

Tou épreuve maintenant est tout à fait sérieuse, et montre tes nobles aspirations.

Mais, je dois encore te le dire : tu t’es illusionné une fois de plus.

Sans doute, lu as vécu tout un mois de la vio du prolétaire en chômage, subi les tortures des crèvo-de-faim, fléchi sous les mortifications, qui sout si bien le lot des solliciteurs de travail, quo tu as fini par voir que tu te révoltais illogiquement contre la fatalité logique do la situation.

Mais celte couronne d’épiues qui t’a ensanglanté, n’a pas ou, ne pouvait pas encore avoir puissance de le substituer nu vrai prolétaire; pourquoi? Par cotte simple raison que tu voyais le terme certain do ton martyre, et que chaque jour écoulé en réduisait la

Le vrai prolétaire, lui, se voit condamné Mon à temps, mais à perpétuité. Lo sentiment quo sa chaîne ne se brisera jamais, pleure en lui, le hante partout, l’engloutit dans un état d’esprit spécial; et justement cot état d’esprit manquait à tes souffrances; elles n’ont pu lo suppléer.

Là gît toute la question.

Puis, je le répète, uue femme et des enfants angoissés ne guettaient pas ton retour ?

Il le resterait un moyen de remplacer, ou partie, ces lacunes : te dépouiller de ton privilège. Mais pire que le mal serait ce coup stérile.

Non, garde précieusement ton minimum, au contraire; pour l’employer, comme tu le fais déjà, en outil d’émancipation, en consacrant le tissu de ta vio, dont il te rend maître, à l’action cl à l’é’udü pour le progrès. Privilégié, obtiens ton pardon, innocente-. toi à les propres yeux, à force de dévouement à l’Humanité.

Henri Brissac.

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