‹ Le chambard socialisteChapitre 332 sur 412 · JUSTICE ET CHARITÉ · texte numérisé non relu

JUSTICE ET CHARITÉ

Le fait suivant est raconté par M. Clemenceau dans son journal la Justice, numéro du 27 mai :

Un vieux guenilleux affalé, stupide et doux, sale, déchiré, poisseux, est traduit à la barre de la société. Il se présente abruti au guichet des mois de prison, attendant sa part, comme il ferait pour sa ration de soupe à la distribution d’une société charitable. Une femme est là cjui l’accuse. Une jeune charcutière de trente ans, endimanchee, avec des frisons sur les yeux. Réplète, haute en couleurs, l’œil êmerillonué, la parole sèche et vibrante. Voici le dialogue :

I.e. témoin. — Oui, monsieur le président, je le reconnais parfaitement. Il est entré ot il m'a demandé un croûton de pain, en disant je ne sais quoi. Connue «le juste, je lui ai refusé. Alors, il m’a dit : « C’est, bien, quand ce qui doit arri-

Le juge. — Qu’entendioz-vous par ces mots?

L’accusé. — Rien.

Le juge. — Alors, vous ne niez pas? Vous êtes obligé de reconnaître que, non content de mendier, vous avez essayé d’extorquer une aumône pnr la menace, et quelle menace! 11 11'est que trop aisé de comprendre à quels crimes abominables vous faisiez allusion.

L’accusé. — Heuli !

Le juge. — C’est bien, taisez-vous.

Conclusion de cette conversation : trois mois de prison pour le guenilleux.

Et le Christ était là. qui regardait faire, sans comprendre apparemment, car il n’a pas bougé. Quelle occasion, pourtant, de placer son mot, d'expliquer au juge que a qui doit arriver c’est le jugement final annoncé par l’Ecriture, et que le pouilleux n'avait rien fait que de répéter ce que dit le Livre.

Trois mois de prison pour un croûton de pain demandé avec citation de la parole divine à l'appui, c'est beaucoup. J’avoue que si j’avais été sur le siège du juge, c'est à la chrétienne — rachetée par le sang de Jésus — que je les aurais appliqués de bon cœur pour son : « comme de juste, je lui ai refusé », Mais cela n’a pas frappé le juge, et ce comme de .juste lui a paru naturel. Ce mot ingénu exprime en effet, à le bien considérer, tout un état social. Les trois mois de prison du juge, bien qu’ils donnent à peuser, sont moins éloquents que ce simple comme de juste. C’est le dernier mot de l’ordre

Comme, de juste, le juge aura sa croix pour avoir, dans le cours d’une brève existence, distribué des siècles de prison ;

la chrétienne, pour quelque don fait à l'Eglise, sera bénie du ciel ; et le pouilleux philosophera dans sa prison sur le croûton de pain enfin obtenu du geôlier miséricordieux. Ainsi se fait la grande répartition entre les enfants du même Dieu.

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BIBLIOGRAPHIE

La Question sociale, rovue économique, politique et littéraire, dirigée par P. Argyriadès, qui avait suspendu pour quelques mois sa publication, reprend aujourd'hui sa place de combat. Sa mission sera, comme par le passé, d'apporter des arguments scientifiques en faveur do la tranformation économique de la société actuelle, de signaler toutes les tentatives ou réformes qui se produisent dans les différents pays du monde au point de vue du travail et de poursuivre quand même l’entente do toutos les fractions du parti socialiste pour des luttes plus efficaces.

Lo numéro de mai (n° 1, 5' année, 8- série) contient des articles d’ Argyriadès, Paule Minck, Hamon, \ erneau, Museux, Moitet, Brant. Cornelissen, A. Olivier, Souùtre, etc.

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— Pan ! Pan! Encore un fou de peloton... Jo me rappelle la eontidonce de Rigault. ils nous fusillent commo des chiens... Mon-

Partout dos soldats, lignards ot chasseurs, ceux que j'ai vus la veille derrière les grilles du Luxembourg et devant la barricade de la rue Soufflot. Les débits on sont remplis. Ils trinquent bruyamment

blanches, la ceinture bourrée do revolvers.

Nous arrivons à la rue de la Vieille-Estrapade. Là une barricade. Encore deux officiers à brassard ot capote grise.

— Allons! Allons! crient-ils aux passants, qu'on me démolisse ça. Et vite !

Et il faut prendre son pavé, lo jeter dans lo fossé plein d'armes ot

— Faut-il aussi quo jo prenne lo mien i dit subitement près de moi. trois côuleurs.

Et il arrache violemment son pavé.

Avant de continuer sa route, l'homme do police — car. je le saurai

sont les pourvoyeurs des cours martiales — jolie uu regard autour de lui :

— Et dire que dans ces crapulos-là — hurlo-t-il on nous fixant d’un œil dur — il y en a peut-être qui l'ont construite, celte foutue barri

El, après une pose :

— Oui, mais, les cachons, ils nous l'ont bougrement payé. Fallait voir çà, cette nuit, au Luxembourg! Oh là là! ce qu'on en a abattu

Maintenant, c'est l’effroyable spectacle du lendemain de la victoire. Los rues défoncées, les maisons écorchées par les obus et les balles, les pavés noirs ou rouges, noirs de poudre, rouges de sang, les trottoirs semés de mille choses diverses que l'on a jeté la nuit par les fenêtres pour se débarrasser de tout co qui pourrait rappeler, aux yeux des perquisitiouneurs, quo l'on a touché, de prés ou de loin, à la Commune.

Un coup-d'œil sur la place du Panthéon, où va se dérouler le lerrible drame de MiUière. Nous avançons jusqu’à la mairie. Deliouis devant un pillier, un groupe d'officiers lisent l'affiche de Delescluze. appelant le peuple aux armes. Je suis assez prés pour la reconnaître. Jo voudrais m’avancer plus près encore, entendre ce qu’ils disent. Mais je recule d'horreur. Dans l’encoignure, qui se découvre devant moi, une demi-douzaine do cadavres, dont l'un, replié sur lui-même,

Horrible et inoubliable vision!

Sur les marches du Panthéon, dos soldats. Sur la place, des soldats encore. Et, an milieu, un marin qui crie et chante on brandissant je ne suis quoi dans son bras levé. Il me semble que c’est un corsage déchiré de femme. Autour de lui, on rit...

De la petite rue qui longo la bibliothèque Sainte-Geneviève débou-

che un détachement de soldais. Une cinquantaine do prisonniers au

Rue Saint-Jacques, adossé à la devanture de cet établissement de liquoriste connu jadis sous le nom do V Académie, un vieux à barbe

veille — ou depuis la nuit. Ses jamhes étendues sont ronges do sang.

Je rodescouds vers lo boulevard. Il est tout pavoisé de drapeaux. Déjà, à cette heure matinale — il n'est pas encovo huit heures — les cafés regorgent de consommateurs, officiers ot civils. Les civils parlent encore plus haut que les soldats.

La chaussée déborde de militaires de toutes armes. Rue des Ecoles, beaucoup do monde devant le grand terrain vague ou s'élève maintenant la nouvelle Sorbonne. J’ai su ensuite qu’on y fusillait depuis la

Je croise un fourgon qui marche au pas. La porto du fond est ouverte. Il est mi plein do cadavres. Il en ramasse à chaque halle, s’arrêtant à chaque tus do pavés.

Au coin do la rue Racine et do la rue do TEcolo-de-Médccine, les deux barricades sont éventréos. Au fond du fossé, une mitrailleuse a roulé, écrasant un cheval blanc blessé dont on Voit l’échine sanglante. Sous cette ruine, le cadavre d’un fédéré de taille géante, la face aplatie sons la roue do l’affût.

Le café Soufflot est dévasté. La veille, lors de l’attaque de la rue dos Ecoles, les assaillants y ont poussé un canon. 11 a fallu, pour le pointer sur la barricade qui fermait la rue Saint-Jacques, crever la devanture. Lo canon est encore là, au milieu dos tables empilées, des murs mis on miettes.

Les trottoirs sont jonchés do feuillage et do branches, coupés net par les projectiles.

Partout des morts, du sang en largos flaques, dos uniformes abandonnés, des tas d’armes brisées... Un champ de bataille après la lutte implacable.

A la hauteur do la fontaine Saint-Michel, je mo sons saisir lo bras. C’est mon ami B., que j’ai quitté la veille à la mairie du Panthéon. Je lui conte rapidement ce quo j’ai fait depuis notre dernière entrevue la nuit passée rue Cuvier, le terrible réveil, ma fuite à travers les cadavres et les barricades.

— J’ai passé la nuit rue Montagne-Saintc-Gonovièvo, me dit-il à sou tour, et je ne sais comment je suis ici. Toute' la nuit, des perquisitions, des arrestations, des fusillades. Tout ce dédale de petites rues noires est pavé do morts. Un peloton do chasseurs est monté dans notro maison. Nous avons été descendus une trentaine. Moi, je in'é-

toùl tremblant. Un soldat l’aborde: — «Tu te rends, vieux.» Lo vieillard regarda le soldai d'un air suppliant: — « Mais, oui, monsieur,

« Le soldat tenait son revolver lové. 11 continua

« — Alors, lu te rends, c'est bien vrai.

« — Oui, monsieur.

« — Allons, c'est bien, tourne-toi.

n Le vieux séjourna, et tomba pour ne plus se relever. Le soldat veuait de lui brûler la cervelle. »

Aussi loin quo nos regards pouvaient porter sur le quai, nous voyions que soldats campés, huileries d'artillerie prèles à partir. Le estafettes se succédaient à tout instanl, filant au grand galop de leurs chevaux. Un fusillier marin passa, le fusil sur l'épaule, portant accroché à la ceinture un képi de commandant fédéré, au qundrnplc galon d’argent.

— Toute la nuit, reprit B., on a fusillé dans le marché de la place Maubert, dont on a fermé les grilles. Contre la grande barricade, il y on a des tas. II y en aussi au bas des escaliers de pierre qui mènent à la rue Jean-de-Boauvais. Après la prise de la rue Saint-Sévcrin, les fédérés, réfugiés dans l’église, ont tous été fusillés. Ils sont encore au carrefour. En passant nicSnint-.Iacques, j'ai vu dans un angle deux femmes fusillées, dont l'une avait encore, fichée dans sa chevelure brune, une cocarde rouge. . .

— C’est le massacre organisé, repris-je.

— El la Cour martiale transportée au Luxembourg depuis hier

— Allons chez moi, continua B..., ma maison est sûre. Nous vorrons-là co que nous avons il faire.

Arrivés chez B..., qui demeurait place de l'Ecole-dc-Médecine — B... est mort cotte année secrétaire de la commission du Danube à Galatz — nous y Irouvàines notro ami commun A..., étudiant en médecine. aujourd’hui médecin dans un département proche de Paris, et qui avait été major d’un bataillon fédéré.

—C’est bien simple do circuler sans danger d’èlro arrêté, médit tranquillement A... On n'nrrête pas un médecin. Mets comme moi un brassard d'ambulancier. Et il me passa au liras lo brassard il croix rougo de la Convcnlion de Gonève.

Nous sortimes. A... et moi, et nous convînmes d'aller tout d'abord rue de Madame, voir co qu'est devenu notre vieil ami Rogeard, l’autour des Propos de Labiênus.

Nous remontâmes la rue de Tournon, et primes la rue do Vaugirnrd, filant vite ot sans trop regar lcr autour do nous. Nous avions déjà dépassé la porto du petit Sénat qui s’ouvre en face du dépôt de cavalerie do la garde républicaine, quand nous entendîmes sonner sur le trottoir un double pas. En même temps, une main s'abattait sur chacun de nous :

— Où allez-vous comine ça?

— Mais, nous allons... nous allons nous promener.

— C'est bien, c'est bien. Entrez d’abord ici avec nous.

El les deux hommes de police, porteurs du brassard tricolore, nous poussèrent dans lu cour déjà grouillante de prisonniers.

Nous étions à la Cour martiale.

Un vieil insurgé.

(A suivre)

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