GALLIFFET
Ce nom, maudit par les mères, abhorré des orphelins, plus odieux que celui de Saint-Arnaud, plus sinistre que celui de Cavaignac le Boucher de Paris, soulevait, il y a dix ans encore, la juste réprobation des républicains.
Et nous en sommes à l’entendre acclamé par une Chambre française, soi-disant républicaine. Quelle chute dans l’abjection !
Je me rappelle la réunion de la salle Saint-Biaise, où Gambetta connut les premières amertumes «te l'impopularité. Le cri dominant, le mot que les citoyens de Belleville lui jetaient à la lace, comme l’expression synthétique de leurs griefs, c’était Galliffet.
Pendant une heure, ces trois syllabes flagellèrent le pontife’ de l’opportunisme, le tout-puissant politicien. Elles signifiaient : — Tu as trahi la République en lui imposant ce prétorien de l’Empire ; tu as insulté le peuple en contiant l’armée nationale à ce soudard éhonté ; tu as provoqué Paris, la grande ville républicaine, en réhabilitant ce massacreur de femmes, d’enfants et de vieillards!
Galliffet I il suffisait de crier cela pour raviver les haines assoupies, pour rallumer le désir de vengeance. Tout ce qui se flattait d’aimer la République, proscrivait ce nom, synonyme de boucherie humaine et de barbarie.
C’est à peine si une voix s’élevait, de temps à autre, timide et suppliante, pour revendiquer cet homme. Mais elle partait du camp ennemi; c’était quelque ancien bote des lupanars impériaux qui défendait son acolyte.
Ces protestations isolées donnaient comme un regain de violence aux malédictions des démocrates.
Quand on vantait sa vaillance, mille voix s’élevaient pour répondre : Ses exploits de guerre n'ont jamais consisté qu’à pendre les prisonniers au Mexique, à torturer les républicains de ce malheureux pays. Il a passé chez, eux comme le spectre de Fernand Gortez, ressuscitant les pires supplices, monstre d’inhumanité et de froide sauvagerie.
Sa dignité d’homme ? Lisez les chroniques scandaleuses de l’Empire. Recherchez donc l’origine de sa fortune. Apprenez donc à quelles complaisances infâmes il doit les galons de sa casquette haut pontée.
Ses capacités militaires ? Il ne les montra que dans l'intrigue. Son rôle s’est borné à écraser les officiers de valeur ; toute sa tactique se dépense en cabales contre les généraux susceptibles de l’éclipser.
Ses convictions ? Il a servi Badinguet : il a comploté la destitution de Maximilien ; il s'est rallié à la République, ce qui ne l'empêchait, sous le 16 Mai, de jeter bas la statue de Gabet-.
Son patriotisme se manifeste dans les pages sanglantes de notre histoire. Impitoyable envers les fédérés vaincus, il martyrisait à plaisir les vieillards, il ajoutait au supplice de la fusillade, l’insulte ordurière envers les femmes, le sadisme sur les enfants tombés entre ses pattes de fauve.
Or, présentement, Galliffet est le maître en France. 11 a Rcinach pour prophète.
Les représentants du peuple lé hissent au pavois : ils l’imposent comme idole au pays qu’il rançonne et qu’il est prêt à dévaster.
U peuVsHl lui plaît. jeter sous sa botte grasse de caillots de sang, la dignité nationale ; il n’a qu’a commander, on lui obéira. En lui, nous retrouvons le type des Galligula, des Claude, brutes ivres d’orgie et de férocité. Son apothéose nous ravale au-dessous du Bas Empire romain.
La République opportuniste, cuve immonde où iermentent toutes les abjections, toutes les iniquités, toutes les corruptions, devait aboutir à ce scandale qui dépasse la plus perverse imagination.
Galliffet, c’est le sauveur attendu par la bourgeoisie perdue de crimes et réduite à son dernier hoquet.
GÉRAULT-RICHARD