‹ Le chambard socialisteChapitre 364 sur 412 · L’INFANTICIDE · texte numérisé non relu

L’INFANTICIDE

Le procureur est noir, le président est rouge.

Dans celte salle où pèse un crime, nul ne bouge.

Nul regard ne s'attache au plafond ténébreux,

Comme si tous les fronts sentaient flotter sur eux Le glaive suspendu sur une seule tête.

En haut, rayonnement de dames en toilette Osant à peine faire un doux bruit d’éventail;

En bas, la foule obscure et sans nom, ce bétail Auquel on a construit un parc dans l’auditoire;

Au fond, un crucifix ouvrant ses bras d’ivoire.

Une fille est assise au banc des accusés.

Elle est pâle; ses traits par la débauche usés Le sont, hélas I aussi par la misère infâme.

On devine qu’il a fallu que cette femme Passât par la faim sombre avant d’arriver là,

La faim étant le grand sentier fangeux. Elle a L’abattement farouche et morne de la brute.

Lç mauvais ou le bon, rien en elle ne lutte :

On voit dans son regard cette férocité,

Faite d’inconscience et de stupidité,

Qui n’est pas l’animal et n’est pas l’âme humaine.

Le torse replié dans sa robe de laine,

Immobile, elle pousse un sanglot étouffant.

Et cette misérable a tué son enfant.

Elle se lève et dit :

— Je n'aurais pas dû naitre.

J'étais folle quand j’ai tué ce petit être.

Monsieur le président, j'ai mérité mon sort Et je devrais mourir, puisque l'enfant est mort;

Mais, vous savez, j’étais folle. Je viens de dire Que j’étais folle. Vous, monsieur, qui savez lire.

Vous n’auriez pas perdu comme moi votre esprit.

Le mal et puis le mal, c’est tout C| qu’on m’apprit;

A treize ans, voyez-vous, j'avais de petits hommes;

Je mangeais mon pain sec : ils me donnaient des pommes. Et je m'habituais au vice tous les jours.

Monsieur mon avocat, en faisant son discours,

Vous a trouvé des mots profonds pendant une heure. C’était trop beau, je n’ai pas compris. Moi, je pleure.

Moi je dis que j’étais folle, et c’est tout. Je suis Laide et j’ai pour cela souvent eu des ennuis :

L’amant que j’avais fait me battait sans vergogne ;

C’était un fou furieux et c’était un ivrogne;

Mais je l’aimais toujours davantage. J'ai dit Que je l’aimais toujours davantage. Un bandit Trouve bien le moyen qu’une fille lui cède.

Monsieur, que voulez-vous faire quand on est laide? Lorsque j’eus notre enfant, je n’avais plus un sou;

Et mon homme disait qu’il me tordrait le cou.

Tant les cris du petit l’avaient rendu revêche.

Je voulus mettre alors l’enfant dans une crèche;

Mais il fallait payer un cautionnement

De dix francs et sept francs pour l’enregistrement.

Sans compter qu’il fallait donner à la nourrice Le sucre et le savon. C’est un lâche supplice Que.de nous condamner, nous autres, gens de peu,

A tueri nos enfants, ces anges du bon Dieu.

Un soir, je n’avais plus de lait pour le pauvre être.

Il pleurait. Je l’avais Oiis près de la fenêtre.

Dans des hardes, afin qu’on l’entendit d’en bas, - Qu’on eut pitié de nous et qu’il ne mourut pas.

Dans la rue on fut sourd. Oh ! tenez, je sanglote.

Je perds la tête! Hélas I sa petite menotte Se crispait; il était blême, il , poussait des cris,

Et tout son corps tremblait. Moi, monsieur, je compris Que la faim le tuait lentement. La folie Me prit, je ne veux pas que. le jury l’oublie,

Et, voyant mon enfant comme cela souffrir,

Le courage me vint de l’aider à mourir.

Monsieur, moi j’ignorais que celte chose affreuse,

Faite sur un enfant par une malheureuse,

Fut un crime qui dût m’amener devant vous;

On ne dit pas les lois aux filles comme nous.

J’avais pitié : voilà. Vous ne voudrez pas croire.

Vous autres tous, qu’avant de lui donner à boire De ce poison qu’un peintre avait chez nous laissé.

J’ai soulevé le drôle et l’ai bien embrassé.

J’ai, dans le temps, eu deux autres petits : l’hospice Me les a pris, et c’est une grande injustice Qu’ils me soient de la sorte à jamais enlevés.

Autant il les vaudrait morts qu’aux Enfants-Trouvésl On ne me les a plus montrés. Je me demande Comment ils sont. La fille (elle doit être grande)

Au mois de mars aura ses six ans; le garçon A deux ans et trois mois. Je parle sans façon,

C’est dur de n’avoir pas un écu dans ses poches Quand on aime un brigand qui n’aime pas ses mioches. Mais, vous savez, souvent on aime sans raison.

La fille est condamnée a trois mois de prison ;

Car, malgré la clarté qui lentement se môle A la profonde nuit que le mal fit en elle,

Son crime reste noir et terrible, laissant’

Sur ce monstre naïf une tache de sang.

— Hein t-cffi’ost-ce-que vous' dites, père Vireloquo?

— Je cfiS... bougres d’imbéeiles !:..

— Voyons, vous n’avez donc pas entendu... Ua doit vous aller pourtant, vous qù’Otes philosophe, qu’on défende les principes... in-dis-cu-ta-bies !... Vous me regardez d’un drôle d’air... Comment! j’ai pas dit là vérité !... Quand votre femme vous trompe, c’est peut-être pas un crime !... Allons, père Vireloque, venez trinquer... Non?... Il y a pas d’offense !... Mais, tenez, si vous n’êtes pas de notre avis... (11 ricana) c’est que vous n’avez jamais été cocu.

Lentement, penchant son front sur sa main, Yireloqiie dit :

— J’ai été cocu...

— Ho !...

Mais Vireloque, se souciant peu de leur surprise, continuait

— Oui, cocu... archi cocu!... je l’ai été... et je dis : Pauv’ femme !... Ah ! y a bien longtemps de ça... J’étais un beau gars, jeune, solide, amoureux comme un matou... et j’ai fait la cour à la Thérèse... Je l’aimais bien, pardi ! c’était un morceau de roi... uue fille belle entre toutes!... Savez-vous ce qui me plaisait eu elle ?.. . J’avais pas causé dix fois... non, j’avais dansé, j’avais papoté dans les coins... et je me frottais contre sa gorge qu’elle avait superbe, pointant en l’air... Et alors c’était des roucoulements, des : Je vous adore ! des : — Vous êtes jolie, jolie !... Et elle, la pauvre, s’est dit ; — Ce gars-lâ m’aime bien... je , vas lui donner ma vie... ce sera pour toujours un protecteur, un ami..

« Ouais!... le protecteur n’a pensé qu’à la posséder furieusement... Ça s'appelle aimer!... Je la tuais de caresses 1 Elle avait un corps; me suis-je inquiété si elle avait un cœur, une conscience?... Misère et corde ! je. n’y pensais même pas... et au bout de six mois, j’étifis, quoi! un coucheur acharné... pas ça de plus ! et je ne voyais pas qu’il y avait des fois où elle me regardait tristement, comme pour me dire — Aime-moi mieux, aime-moi autrement !... Et comme je la reprenais, comme une brute, j'arrivais à lui communiquer les rages de mon rut... Je la dégradais, je l’abêtissais... Moi, qui avais pris charge de sa vie, je ne pensais pas un seul instant â l’éduquer, à l’instruire, à lui faire comprendre ce qu’est le droit et le devoir... C’était la bête à plaisir... et pas autre chose!..'. Et puis, voilà. qu’est passée à portée de moi une autre belle fille, qui avait elle aussi les tétons en l’air... J’en avais pas assez d’une... J’étais un rude .homme, je vous dis... an fond, une rosse...

« Le temps a passé... Je suis devenu le bonhomme qui rentre chez lui, mange, boit, couche... La femme meuble de cuisine et bassiueuse de lit...

« Et vous êtes tous comme ça ! et vous ne savez pas que chez la femme il y a une autre curiosité que celle du aéduit : faim de vérité, soif de justice... Vous disiez bien, crétins que vous êtes! la femme, c’est votre bien, votre chose, votre outil à convulsions... Mais l'amie, la compagne, l’associée de conscience, n’en faut pas...

« J’ai été cocu, c'est bien fait.

» Vôus avez été, vous êtes, vous serez cocus... c’est bien fait...

» Et là-dessus, bonsoir... »

Et Vireloque se leva, jeta deux sous sur la table, et tristement s’en alla.

Jules Lermina.

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