‹ Le chambard socialisteChapitre 376 sur 412 · LE CH AM B A RD · texte numérisé non relu

LE CH AM B A RD

geste noble elle désigna son col gracieux, qui sa cercla d’une ligne de sang. Et mon reproche tomba.

Cependant grondait en moi le Décalogue récité par soixante ancêtres durant soixante générations : «'Tu ne tueras point. » Kt cette maxime, que je voudrais étendre même aux animaux qui nous servent de pâture, se lut dans mon regard.

— Celui que je tuai était un meurtrier, dit l'apparition.

— Nous sommes tous meurtriers! lui criai-je, La haine prouve l'amour et l'exprime.

— Tu as raison. Kt ainsi tu te condamnes loi-même. Tous sont mortels. Avancer l’heure d'un être néfaste, n’est-ce point servir in justice?

Je voulus répliquer. Une seconde apparition surgit. Je reconnus la p Aie et sensuelle tille de Juda qui prit la vie cl’Holopherne après lui avoir pris le cœur.

. Celte vue me fut insupportable. Exaspéré encore par son sourire de courtisane satisfaite, je me précipitai sur Judith et lui hurlai :

— Va-l’en, catin! Va-t’en rejoindre Dalila, ta sœur en in-

Sans doute habituée à ce reproche des consciences droites, elle me répondit en ramenant d’une voluptueuse torsion des reins sa ceinture tombante :

— Les religions dont les représentants suivirent hier le char du prince tué l’autre dimanche font de moi une héroïne. Tu es bien difficile, mou ami.

Tout conspirait à m’accabler : un troisième spectre survint. C'était un drôle de mine basse, que relevait la llamme d’un regard llxe. Il avait l'allure d’un valet et le crâne d'un peu-

— Oui, j’ai tué le roi Henri vociféra-l-il, Dieu me l’ordonnait. Et, malgré les cris que la tortura m’arracha, on put entendre le pape Sixte chanter un Te Deum eu mon honneur. Mon image n’est pas restée chez les hommes, mais mon crime a été glorifié par une médaille envoyée à toute la ohré-

J’allais répliquer, car les bonnes raisons ne me manquaient, pas, quand survinrent deux jeunes Grecs beaux comme des lils d’Apollon.

— Nous avons tué le tyran d’Athènes, me dit Flarmodius.

— Oseras-tu nous blânier ! lit Aristoglton. Alors soit, renie donc l’éducation qui te vient de notre race. Et de qui. alors, t< réclameras-tu ? Pour nous rayer du livre des morts immortels, il faut que tu rayes aussi Platon et son maître Socrate, et Aristote, leur puissant continuateur. Ose-le donc !

— Ose donc, lit un nouveau spectre, ose donc» aussi renier Rome, fille d’Athènes. C’est dans le foie de César, en plein Sénat, que je portai mon couteau. Vingt siècles d’apologies classiques m’ont glorifié de ce crime.

— Enfla, je pourrai parler, ma dis-je. Judith, Ravaillac, Ilarmodius et Aristogilou, Brutiis, c’est ie passé. Personne, en notre siècle, n’oserait, ..

Une nouvelle -apparition glaça net ma pensée. C’était un vieillard dont je reconnus les traits pour m’en être repu les yeux, un jour, après une longue faction sous les fenêtres de l’illustre. À sa mort, un peuple, celui-là même qui accompagna hier au Panthéon le prince assassiné, suivit son char jusqu’au Panthéon. Les mêmes chefs de l’armée, de la magistrature et. de la démocratie versèrent les mêmes larmes. Cette évocation m’enhardit au point que j’osai interroger le Maître, le chantre des héroïsme» et des tendresses, des fureurs tourbillonnantes et des délicates paternités.

— Ne m’as-tu point lu? lit-il en fronçant, sou sourcil olympien. N’ai-je point dit d’un autre prince qui mourut, hélas ! dans son lit •

Tu peux tuer cet homme avec tranquillité !

Alors les spectres surgirent en masse et tous criaient à la

— Les riches m’ont pris ma part, et. la faim m’a tué,

— La compagnie a laissé le grisou envahir la mine, et le grisou m’a tué.

— Trop vieux pour travailler, j’ai été chassé par mon patron. et la misère m’a tué.

— Le gouvernement m’a envoyé au Dahomey, et la. fièvre

— Mou père était un voleur, ma mère une prostituée. Leur crime et leur vice m’ont tué.

— Tu as refusé hier un morceau de pain à un memlinnf, ton frère, ton indifférence l’a tué...

Rrisé d’émotion, je m’éveillai de ce cauchemar. EL tout haut je Criai :

— 11 ne faut pas tuer ! 11 ne faut plds tuer !

Eugène Fournière.

IÉhacun sa 'Chanson

La veille des funérailles, il y avait réunion au ministère de l'intérieur, et l’on y entendit des chansons bien diverses. Casimir, seul dans la grande salle, tout ému de l’honneur qui lui avait été décerné, fredonnait tristement :

J'avnis juré de vivre sans duchesse.

J'avais juré de mourir sans curé;

-t'entends les fleurs, le printemps, la jeunesse Kt la gaîté, souvenir adoré.

Ali! pauvre fou, pour une présidence.

Pour un fauteuil que j'ai voulu tenir J'ai !out donné : les rêves do l’enfance.

Mes quarante ans, mon modeste avenir.

Kt la tranquillité jusqu'à la mort me charme;

Hélas I mon cœur flétri ne saurait la Chasser,

Ali ! laissez-moi verser Quelque dernière larme.

Dans la pièce A côlé on entendait la grosse voix de Dupny chantant à ses intimes, hilarant, quoique blackboulé ;

Je n’peux pas, je n’peux pas lAcher la colonne;

Cqui rosi’ du pouvoir, faudra qu'on mlc donne Je suis un malin, quoique gras,

L'av’ûir elle est aux Auvergnats.

Kt dans l'antichambre, la joie des Bardeau, Roche, Etienne et Reinach était encore plus bruyante.

- Ils dansaient la ronde connue :

Sur le pont d'!a Concorde On y palpe, l'on y danse I Los pananiistes font comme ça :

Et ils faisaient les gestes à l’avenant.

Le buste delà République, que tout ce bruit lit tomber, les arrêta uu instant. Mais ils continuèrent de plus belle en foulant les débris de Marianne.

Casimir les vit eu passant et recommença sa complainte :

J'avais juré de vivre sans duchesse.

J’avais juré de mourir saus curé.

Les deux ou trois sorties tentées dans Paris par le propriétaire du château de Vizillo. nu lendemain de son élection a la présidence, ne.l'ontpas enchanté. 11 a estimé quelepa vs « dont, suivant su propre et modeste expression il est devenu le chef» ne lui avait pas fait un accueil enthousiaste, et il a pensé à rehausser le prestige un peu suranné de sa fonction. C'est dans ce but qu’il a donne l'ordre à ses fidèles de la presse reptilienne de répandre peu à peu l’idée de lui attribuer un uniforme spécial.

Que sera cet uniforme? Quelle sera sa forme, sa richesse, sa qualité ? Sera-t-il civil ou militaire, ou auvergnat ? Verra-t-on ressusciter en lai comme un vestige de la toge sanglante des empereurs romains, ou du manteau d’hermine fleurdelisé de nos anciens rois ? S’arrêtera-t-on à la redingote grise de Napoléon ou. au parapluie de Louis-Philippe ? Poignante incertitude !

< ;ar il n’y a pas A dire, l’habit noir est trop terne. Depuis que M. Dupuy le porte, il est perdu de réputation. Il faut trouver autre chose. L’aetionnaire d’Auzin l’a bien senti, et c’est pour procéder au choix delà livrée présidentielle qu’il a réuni dans son cabinet tous les membres du gouvernement.

— Messieurs, leur dit-il, vous savez quelle importante, quelle essentielle question nous avons à traiter aujourd’hui : le choix d’un costume pour le chef de l'Etat. Le chef de l’Etat, c'est

moi. .Mais ma personnalité n’est tout de même pas en jeu. Ali ! s'il n'y avait que moi !... Mais il n'y a pas que moi... Messieurs, songez à la France et A la République !...

Aussitôt la discussion commence. Chacun des assistants donne son avis. Le prèsWent du Conseil penche pour la veste, qui est son vêtement de prédilection, et dont il possède lino collection d'échantillons variés.

M. llanotaux déclare que les questions de costumes lui sont aussi étrangères que les affaires qu'il dirige au quai

M. I.ourties, ministre du commerce, propose, le costume très primitif de Mercure, lequel se compose d'un petit chapeau et d’un caducée tenu dans la main. AI. I.ourties conseille la suppression des ailes attribuées aux chevilles du dieu dos transactions commerciales, emblèmes qui pourraient Aire pris pou!' une transparente allusion à la rapidité des capitalistes malheu-

Lo général Mercier serait heureux île voir adopter une tenue synthétisant tous les uniformes de l'armée, depuis la chéchia rouge du turco- jusqu’à l'élégant godillot du troiibade, on passant parle léger pantalon basané de l'artilleur.

AL Félix Faure, ministre de la marine, se rallie à la proposition do son collègue do la guerre, mais il réclame l'adjonction au costume ainsi détaillé d’un fanion de toile A voile et d’une cuirasse de navire de guerre.

AL Bnrtliou croit qu’un président de la République a pour premier devoir d’acquérir les suffrages des femmes. Et il supplie M- Casimic-Perier de choisir un costume qui, tout en restant dans la décence, nu paralyse pas l'effet, de ses formes plastiques.

Alais AI. Guérin, garde, des sceaux, mèlaut, on ne sait trop pourquoi, le nom do AI. Turrel à son discours, proteste avec énergie au nom de la morale.

Les deux autres ministres présents, MAI. Poincaré et Déliassé, ne pèchent pas par excès d’originalité ; Fun est, pour le maintien du statu quo, l'autre se range à des avis déjà exprimés.

AI. le président n'est pas content. Il foudroie ses domestiques — pardon, ses ministres — d’un regard sévère et leur fait assavoir que leur incapacité l'oblige à demander conseil au pape.

11 télégraphie en effet au chef de la chrétienté, lui expose ses angoisses et le supplie de l'éclairer. Le prisonnier du Vatican lui fait parvenir cêtta réponse; dont les conclusions sont immédiatement adoptées.

« Alon fils bion-airné, le costume d’un chef d'Etat doit être, en même temps qu’une défense contre la pluie ou le soleil, un symbole. Aia Sainteté vous conseille donc, pour vous vêtir, de prendre un grand manteau blanc (pureté, innocence), un bonnet violet (modestie), et de porter en guise d’attributs, dans la main gauche, le goupillon du bedeau de Notre-Dame, et dans la main droite, le sabre du marquis de Gallifet. »

Éîclios de la Bourse

Soyons justes et reconnaissons que lûivèncmeul île Cusiinir-Perior à la présidence do la République n'a pas fait que des mécontents. Il n'y a même que ces gueux de socialistes, les sans lo sou, qui aient accueilli lu nouvelle par des protestations. Abus dans les salons du noble faubourg elle provoqua une allégresse sans bornes. D'un antre côté, voici ce que l'on pouvait lire dans les journaux financiers, ces organes autorisés des patriotes de Ja Bourse :

« Malgré les manœuvres de la dernière lieuro et. malgré les madii- « nations de la Société, M. Casïmir-Perier est nommé.

" La Bourse va être contente an delà 'te. toute expression car « J/. Pèrier est son homme, etc. »

Extrait (hiParis-Jiourse, numéro du 28 juin, en première nace sous les initiales J. II.

Sans commentaire !

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(Kl)

SOUVENIRS D’UN VIEIL INSURGÉ

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