ENTRE QUATRE MURS
La elmnibreUe de lu place de V Ecôle-de-Médechi — A Versailles, après vingt-trois uns. — Les dénonciateurs. — Ce qui peut vous faire arrêter. — La flûte suspecte. — Tony- Moilin. — La petite imprimerie de la rue du Jardinet. — View Souvenirs. — Les perquisUionneurs de lu rue de Seine. — Horrible arrestation. — Jusqu’à lu fusillade. ■ — La presse et les noies indicatrices. — La grillade des morts au Luxembourg. — Hors Paris. — Drôles d'aventures en perspective.
... Je no crois pas qu'il puisse exister de prison plus effroyable que les quatre murs d'une petite chambre dans laquelle personne ne vous retient A la vérité, mais dont cependant il vous est interdit do passer le seuil, si vous ne voulez vous exposer A une mort certaine ou tout au moins à une arrestation- Si c’était seulement l'arrestation! Hli! alors, je crois bien que vous l'eussiez vile franchi, ce seuil condamné! Alais, après l'arrestation, c'est l'insulte do la rue, le cruel convoi vers Versailles, les coups qui pleuvont sur vos tètes nues dans cette scélérate et A jamais maudite avenue de Paris, qui depuis deux mdis s'offre le sanglant spectacle des prisonniers parisiens.
Pour la première fois depuis vingt-trois ans, l’élection du nouveau président de la République m’amenait ces jours derniers à Versailles. Je revis cette place où avaient gémi et souffert les nôtres. Je revis l'avenue fameuse, la grande cour du GUAteau, où, abrités derrière lo Louis XIV do bronze, députés, fonctionnaires, Versaillais do toute nuance, guettaient nu loin le nuage de poussière qui montait et se rapprochait peu A peu : .
Ils apparaissaient enfin et tout ce monde était en joie. Le groupe misérable est lù, outre le monarque que fontrosplendir les durs rayons de soleil frappant lo bronze comme d'un coup d’épée, elle Fondé do marbre, qui semble les foudroyer tous du même regard hautain et méprisant. Parfois, dans ce tas poussiéreux, se détache quelque ligure amie, un membre du comité républicain des derniers jours de l'Empire, un camarade de loge maçonnique, un électeur fidèle. Le député, mêlé A la foule des vainqueurs, détourne la tète. Lo pauvre diable, qui lui a donné son vote, tout récemment peut-être, est bien vile poussé vers les Chantiers ou vers Salory... Le soir, lo député raconte cela aux Réservoirs, et l'histoire semble drôle...
— Ça ne vous a rien fait, demande on riant un collègue?
Le député répond; très sérieux :
— J'espère bien que nous leur avons oll'erl assez do fois la concilia-
L'un d’eux, dont on rne dît le nom, ajouta même un jour, d'une voix formidable :
— Et puis, ces gens-là ne sont plus des nôtres. Ce sont tous des bonajini-tislos.
A ce moment, la Commune avait déjà ' fàit tomber la Colonne. Aussi l’exclamation indignée du député fit-elle rire encore mieux les collègues du pauvre homme, qui piqua le nez üaus son assiette, et se tint coi. songeant probablement au nombre de bulletins que lui enlevaient chaque jour les fusillades. S'il n'allait plus être réélu, fnule d’électeurs ! El, dans sa pensée, il allait jusqu’à souhaiter la mise en liberté <*° t°us ces « bonapartistes », dont les prisons et déjà les pontons regorgeaient. Tout pour retrouver ses électeurs, son mandat qui allail lui échapper peut-être ! Il eût, ma foi, souhaité jusqu'à la résurrection des morts, dont les cadavres semaient les champs do 1 effroyable guerre civile. . .
Les quatre murs de la chambretto où j'avais trouvé asile — jusqu'à la fuite hors Paris — n'offraient au fond qu'une sécurité fort relative. La maison avait été perquisitionnée, il est vrai, et il n'y avait plus à craindre le coup de filet militaire, presque régulier, de la cour martiale. J'avais encore h redouter — et tous ceux qui se trouvaient dans ma situation lo redoutaient également — les dénonciations du premier venu, 'du voisin, du concierge, du marchand de journaux, de quiconque élit pu se douter qu'un insurgé se cachait là.
J'ai déjà dit deux mots de la lâcheté de la population. Elle fui si honteuse, colle lâcheté, si colossale, si hideuse, que l'autorité militaire elle-même, qui n’était pas douce au plus petit des vaincus, se révolta contre cette incroyable bassesse. Des chefs de corps firent brûler eu masse les milliers de lettres qu’ils recevaient chaque jour. Quelques dénonciateurs, plus remarques que d'autres, furent même appelés à la cour prévôtalc pour s'expliquer. Ils virent tout l'appareil des massacres, et s'eafuirent, épouvantés, craîguanl d'être collés à ce mur où ils avaient rêvé d'envoyer le voisin dénoncé par eux, parfois leur débiteur, leur rival en affaires ou en amour...
Le moindre indice suffisait à vous rendre suspect. Dans cette effroyable terreur des sabres, les yeux s'ouvraient tout grands :
— Tiens t mais voilà monsieur B... qui entre depuis hier avec des provisions 1
Ou encore :
— Mais monsieur B... achète bien des journaux! il on apporte deux ou trois fois par jour,..
Conclusion :
— Pour sûr, il doit avoir quelqu'un d’étranger clioz lui... Si ou
Et le concierge, ou le voisin, monte, s'arrête à la porte de la chamlirette, écoute... Il entend causer... Mais on cause tout bas.,. Le soir, ou interroge discrètement les locataires. Ou va écouter de nouveau lorsqu'il est sorti... Sûrement, il y a quelqu'un... Et on voilà assez pour être dénoncé, empoigné, et en route pour la prévôté.
Un de mes amis, et des plus connus aujourd’hui, fut ainsi dénoncé
parce qu'il envoyait acheter une demi-douzaine de journaux chaque matin. Cela parut -suspect. H fut pris, et fit huit ans de bagne.
Un autre, enfermé chez an ami que ses occupations appelaient toute (a journée an dehors, eut le tort de fumer exagérément. L'odeur du tabac qui passait sous la porte io dénonça. 11 fut' pris, lui aussi Plus heureux que lo précédent, son amour de la cigarette ne lui coûta nue la déportation. 1
Mes craintes n'étaient donc pas absolument vaines, au milieu do celte épidémie de dénonciations. Je n'eus toutefois pas à me plaindre de mon séjour chez l'ami B... Le seul supplice que j'ai enduré, pendant ces huit à dix jours de captivité forcée, fut celui que m'infligea un voisin d.V1,m"U !Ul j°uait avi-'c un8 féro,''u insistance de la flûte. Cette tinte inexorable fut pour moi uu cauchemar, et un cauchemar d'autant plus sérieux que l'animal on voulait à cetlo infortuné,» MarsMUaUe. qu'il écorchait du reste avec uu rare bonheur. La Marseillaise, celait presque un chant séditieux, en ces heures de réaction furieuse, où appeler quelqu'un « citoyen » vous valait comme on l'a vu, l'honneur tle la cour martiale.
La Marseillaise I Si un soldai allait monter, faire foire l'enragé flûteur. l'arrêter peut-être... fouiller de nouveau ce sixième étage mal pensant I... Vraiment, j'on tremblais, et j’enrageais chaque joui- jusqu'à ce que lu flûte eût mis fin à ses mélodies et que, l'heure tardive venue, je n'entoudisso plus, dans le silence de l'état de siège, que l'appel lugubre de la sentinelle, debout sous mes fenêtres, derriire les grilles de l'École de médecine...
Perquisitions, dénonciations, pendant un mois, Paris fut soumis tout entier à ce houleux régime. Je vions de le dire, la lâcheté éiait à l'ordre du jour. Et elle n'avait pas de limites. Les uns étaient biches simplement par peur de leur peau. D'antres l'étaient parce qu'ils espéraient on tirer profil, t.a majeure partie était lâche par bas esprit de vengeance et de cruauté.
Le plus effroyable exemple »îo cette lâcheté fut l'arrestation du docteur Tony-Moilin. La mort de Tony-Moilin a été racontée autre part. J'y ai déjà fait allusion. Ce que l'on connaît moins, c'est l'arrestation elle-même, l'oilieuse collaboration des misérables qui jouèrent dans ce sinistre drame le rôle abject do dénonciateurs, de poui'voyeurs du peloton d'exécution.
Je rencontrai pour la première fois Tony-Moilin dans les derniers jours de l'année 18119. C'était, mes souvenirs sont précis, dans une pelile imprimerie qui siégeait alors rue du Jardinet, une rue étroite, aux pavés bossues et humides, qui a disparu. Cette rue aboutissait à un passage obscur qui la reliait à l'amorce du boulevard Saint Germain, percé alors jusqu'à la rue Hautefeuille. Dans la maison même que traversait ce -passage habitait la so;ur do Blanqui. Aime Antoine. Le célèbre conspirateur venait de temps à autre v chercher asile, et je me rappelle avec quelle vénération j'y feuilletais, vers cette année 1869, les collections des Débats, que le grand révolutionnaire avait feuilletées lui-même. Il y avait là, dans le modeste polit salon de la vénérée sœur de Blanqui, un portrait de Blanqui en ISIS, dont, le perçant regard vous traversait la peau. Je revis ce portrait pour
IÆ CHAMBA.RI)