LIBERTÉ CONQUISE
Lu peau d’un vieux brave. - Le récit de Fttmi B... - Cites le commissaire de Chaumont. — Oui teuse reconnaissance.
— Le commissaire battu el content. — Invitation a dejeu-
ner Comme quoi il est utile d'être bien avec ta police.
Vnûatie en sécurité. — Complot pour passer la frontière.— Le jour du départ. - La bonne tante Françoise. - Gauche et droite. — Le salut dn gendarme. — La borne-/ ronliiire. — L’écusson du canton de Va ml. — Les neiges éternelles. — Le contrebandier. — Liberté.
' L'excellente face de mon oncle passa par toutesles couleurs.de IVr-en-ciel dont peut s'imprégner la peau d'un vieux brave qui en a vu de tous les calibres, au cours des trois conges successifs de sept nus nui lui avaient valu les suprêmes honneurs de marebis-ebef diirtillcrie, médaillé el enfin décoré. Bien sùr, il n'avait jamais vu un simple pékin, on plutôt deux simples pekins. avoir en vingt-quatre heures de si drôles d'aventures que B...
— Comment! lui ! Mais fi prison par le commissaire !
B. . . était toujours uu beau milieu de la ri L’oncle ouvrit la porte, alla à lui.
— Vous cherchez monsie— v '
Lorsque B. . . fut entré :
— Nom do Dieu 1 exclama le v
'° La figure do 't .“"marquait uu effarement jn-ofond II voyait « nement l'oncle fort en coleie. ce qui nel. i p ,
vite et. lui lendunt ln mum : . ,
L„ des ai.ia «dit 1». ' »«• Km t» mW. d
et il me désignait - chez vous. U est ou/e heures. Je m eu faire ma partie... avec los gendarmes. A midi, nous déjeunerons ' Et. s'adressant à moi :
3 dit hier qu’il avait été f
...lui dit-il. Ce; soldai, e:
tout ca avec la côtelette, -le ne peux pas r cinq. 'Voilà cinq minutes que je devrais Le brave homme, que vingt et un i
ester, il est déjà on/e heures être au café.
ms de ponctualité militaire
avaient Coulé dans un moule chronométrique, avait ainsi toute sa journée régléo à la minute.
— Eh bien? dis-je à B...
— Tout re qu'il y a de plus incroyable... Mais, et toi, avant tout. Comment as-tu fait ?
Je lui racontai mon histoire. Il reprit :
— Quand je fus sur le trottoir de la gare de Chaumont, je vis que, déjà, une di/aine de personnes avaient été prises, faute do passeports, dont deux femmes. On on ramassa encore quatre ou cinq. Au départ du train, nous étions une quinzaine. Le commissaire nous quitta sans mot dire. Nous restâmes seuls avec les deux gendarmes, qui nous conduisirent, à travers la ville, jusqu'au commissariat. Nous attendîmes jusque vers neuf heures, nous racontant mutuellement nos infortunes. La plupart de mus co-arrêtés étaient des négociants ou îles ouvriers qui n'avniont pas pris la précaution de ru munir de passeports. el qai, je îe sus pins tard par le coimaissnire lui-même, purent repartir par lo train suivant, après avoir justifié do leur identité.
Moi? mais tout ce qu'il y a de plus facilement. Je n’ai nullement caché mon identité. Mieux que cela, c'est le commissaire luimême qui s'est chargé de 1a reconnaître. Tu pourrais voir à la gare de Dôle, où, avec un peu de bonne volonté, l’employé du chemin de fer le retrouverait, le billet que nous avions pris à Trovos, timbré et signé de ce même commissaire de Chaumont qui m'a arrêté.
J’ouvrais les yeux tout grands :
— Comment? Le commissaire? Timbré ton billet, à toi... Par quel subterfuge ?
— Dame! 11 no l'aurait très probablement pas fait pour tout lo monde. El, au fond, je préfère avoir été arrêté seul. . . J’ai tout lieu de croire que toi, tu y serais resté... Ou ça aurait du moins été très dur. Ecoute donc :
Mon tour venu, commença B..., je suis introduit Chez le commissaire. Sans lover la tète, il m’interroge :
Vous avez été trouvé dans un compartiment du train express
passant à Chaumont à quatre heures du matin sans passeport?
— Oui, monsieur.
— Vous vous appelez ?
— Henri B. . .
Le commissaire leva la tête, et répéta :
— Vous vous appelez Henri B...?
El, comme une sorte d’interrogation :
— Tiens, j'ai connu un monsieur Henri B..., jadis, à Châteauroux... Mais, c’est bien vous... Vous no me remettez pas?
Je dois à la vérité de dire que je ne reconnaissais pas encore ce brave commissaire, qui m'avait connu à Chàteauroux, el qui avait l’air d'avoir conservé do cette connaissance un souvenir qui ne pouvait que m’être agréable en ce moment.
— Mais, oui, vous vous rappoloz bien, continuait le commissaire,
j’étais de ce temps-là à Chàteauroux, et vous, vous étiez dans une K-
— Comment diable, continua lo magistrat, n'avez-vous pas pris do passeport? Ah! vous avez de la veine d'être tombé sur moi ! Ça vous aurait fait avec un autre une tlchuo affaire. Ali ! ces canailles de Parisions. ils nons en donnent dn M à retordre! Dire qu’il a encore fallu, ce matin, que j'aille poser sur le quai au lever du jour !... Ah ! pour du coup, vous allez déjeuner avec moi... Nons causerons du vieux temps...
Et voilà comment, sans avoir eu besoin de donner d'anlres explications, je suis tombé sur un commissaire qui m’avait connu jadis et qui m'a invité à déjeuner... Un fort bon déjeuner, du reste.
On allez- vous ? me dit-il, quand l'heure du départ fut arrivée?
Je lui montrai mon billet :
— Vous allez à Dôle? Mon cher, vous pourriez encore être arrêté on route. Je vais vous viser votre billet. Vous n’aurez qu'à le montrer, si on vous demande quelque chose. Vous direz qno vous êtes envoyé à Dôle pour mon service.
— De mieux en mieux, me dis-je en a. parte. Me voilà bol et bien de la police. Pour du coup, je n’ai plus rien à craindre.
Le commissaire prit mon billet, y imprima un superbe timbre, l'illustra de sa griffe. 1! me reconduisit à la gare, me mit dans le train, et quand la locomotive siffla le départ, il me criait encore, en me saluant de ln main :
— Bon A'ovage ! Et quand vous repasserez, venez me demander la colelelto de l'amitié.
— C'est merveilleux, dis-je... Et cela vaut mieux, on effet, qu'il l’ail arrêté, que moi. qu'il n'avait pas connu à Chàteauroux. .. Et tu os arrivé à Dôle ? Comment as-tu eu l'idée do venir ici nous retrouver?
— A Dôle, quand j'ai demandé, à l'IiôteLoà demeurait Monsieur V.... ton onele, dont tu m’avais parlé, ancien militaire décoré, j’ai appris ton aventure, qui avait déjà été racontée par la' petite bonno. On m'a dit que tu avais filé sur Poligny. J'ai couché à Dôle, ot me voici...
A ce moment, l’oncle rentrait.
— Midi deux minutes, .-cria-t-il. Nous devrions déjà être à table.
H fallut que B... racontai de nouveau son histoire. L’oncle riait à en étouffer. A la fin. il dit sentencieusement :
— Ce qu’ils sont bêles, ces. pékïns de commissaires. Aht si c'avait été un soldat ! vous ne l’auriez pas foutu- dedans comme cela...
— Alors, mon oncle, lui dis-je, vous anriez mieux aimé qHO l'ami B... fàt pincé?
— Tonnerre do Dieu ! reprit le brève homme. Ne me fais pas dire ce que je ne veux pas dire. Je n’ai pas appris le latin... Je puis bien m’ombarbouiller.., Mais, ça ne fait rien, tu seras bien d’avis avec moi que ces péki ns-là, c’est vraiment trop bête, do laisser échapper deux gaillards comme vous... Au fait, nous t’avons bien laissé filer aussi, au Luxembourg... Allons, tant mieux, el à votre santé.
El, après avoir clioqué nos verres, il enfila sous ses lèvres riantes une colossale et limpide rasade.
Nous n’étions qu’à vingt kilomètres de la frontière. 11 y a là, au
trême gauche et des applaudissements du centre. — La clarté... l'extravagance. . . l’ anarchie. . . Je serai toujours fler... 11 me semblera toujours... République ot Révolution ! (Applaudissement prolongés du centre. L’orateur de retour il son banc est vivement félicité par ses
L ANCIEN pitocUHEuh GÉNÉRAL Flandin, à ht tribune. — Messieurs, à l’éloquent discours que vient de prononcer mon honorable collègue, M. Lasserre, je n'ai rien à ajouter.
Voix nombreuses, — Alors, pourquoi parlez-vous? '
Flandin. — Pour venir apporter un peu de clarlé dans le débat.. . Car c'est surtout ce dont nous devons nous préoccuper. Je proposerai donc à la Chambre d’ajouter aux deux articles déjà votés et qui se contredisent, un troisième article qui les annulera purement ot simplement. Nous ■ n'aurions ainsi qu’à recommencer notre loi par un article 4 un pou refondu.
Reinacii, ii ses hommes. — AUez-y, approuvez !...
Flandin, qui depuis le coinmencement de son discours se pétrit benoitenent tes mains, ôprouv'ant, dirait-on, à cet attouchement de su propre personne un sensible plaisir. — Messieurs, je n’ai plus qu’un mot à dire. Souvenez-vous qu’avant tout nous devons être clairs (Le grand Flandin descend de ta tribune. — Applaudissements prolongés .)
Le ministre catapulte, de son banc. — D’accord avec la commi s sion, le gouvernement déclare accepter sans réserve la proposition do M. Flandin (Très-bien ! très-bien).
L’inkitable Lasserre, de son banc. — D’accord avec le gouvernement, la commission déclare repousser avec énergie la proposition de M. Flandin. (Moment de stupeur. Escla/femenl de l'extrême gauche).
Voix a droite et a gauche. — Ils sont fous !
Reinacii, aux domestiques du centre. — Eh ! bien? Applaudissez donc, tas de brutes!...
Le chckur des Reinachiess. — Mais l’un dit blanc, l’autre dit noir !...
Reinacii, furibond. — Qu’est-ce quo çâ peut bien vous faire ! Ma parole, on dirait quo ces gaillards-là travaillent pour rien! Allons,
Les Reinaciiiens, dornplés, applaudissent Atout rompre en criant
(-■i ce moment Flandin remonte à son banc, au milieu de l'approbation du centre et en continuant A se mastiquer les mains.)
Tuhhel, pensif, le regardant avec un sourire. - Ce monsieur à des manières bien onctueuses, il doit être de relations charmantes...
Charles Ferry, solennel. — C’est certainement un des membres les plus puissants de cette assemblée...
Turrel. — En vérité, vous avez pu le... juger... C’est délicieux...
Je cours le féliciter... (Il s'éloigne, puis retient vivement.) J.îoubliaîs do vous féliciter vous-même d’avoir su mettro à nu...
Charles Ferry, avec un geste. — Quoi donc?
Turhkl. — ... Les ignominios quo publie tous les jours cet infâme Cliambard. Lu Préfecture, j’en suis sûr, saura vous récompenser dn lier service que vous lui avez rondu.
Charles Feury, rayonnant. — Vous croyez, vraiment ?... Est-co que vous êtes en relations avec Lépine.,.
ensemble comino cul ot chemise.
Turrel. — Toat.ce que vons voudrez, mon cher collègue...
Charles Ferry. — En vérité, je ne sais comment reconnaître. . .
Turrel arrangeant. — (Test une affaire de réciprocité. A charge de revanche... (Ils se palpent les mains et se quittent.)
Le garde des sceaux Guérin, A la tribune. — Messieurs, il me vient une idée qui, habilement mise en pratique, pourrait jeter dans cette aiscussion un peu do là clarté qui lui manque. Car la clarlé est la première qualité des débats parlementaires utiles. Je propose donc d’intercaler entre les différents articles de la loi contre toutes les libertés les dispositions additionnelles suivantes qui en rendront la lecture un pou moins arido. Entre l’article l" et l'article 2 : le premier couplet de la complainte do Malborought. (Applaudissements frénétiques des Reinachiens.On chante :« Malborought s’en va-t-en guerre, etc.) Entre les articles 2 et 3, le couplet de la romance : lin te voyant sous l'habit -militaire! (Bravo! bravo! On chante encore.) Entre les articles 3 et 4. le grand air de Guillaume Tel! Guerre aux. tyrans! ii (Très bien! très bien! On chante de plus en plus.) Butin, entre les articles 4 et 5, le fameux duo d« la Reine de Chypre :« Triste
Quand Guérin descend de la tribune, au milieu d’une cacaphonie épouvantable, les Reinachiens lui font une véritable ovation. Leur patron Joseph loi-même est si heureux qu'il tire do sa profonde la bourse en peau de chrétien à lui léguée par son « vénéré beaupère » ot distribue à scs fidèles serviteurs quelques pièces de - monnaie. Mais le tumulte grandit do seconde en seconde. Chacun ehnntoson refrain, les fins hurlent, les autres aboient, beaucoup brament, certains sifflent. Tumulte iitonï. Cotte scène do l’olie furieuse ne prend fin qu'à l'arrivée dos soldats, chargés par les électeurs d'enfermer à Charenton la majorité déséquilibrée. Quand la force armée s'empare de lai, Thurel s'écrie :
— C’est la première fois qu’on me fait, violence !... Mais je ne proteste pas!... Je veux savoir ce que c’est... Je veux qu’on aille jusqu'au
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pied de la montagne, nu petit village, les Rousses, à cheval sur la ligne qui sépare la France du canton de Vaud. Souvent, j'avais entendu parler dos Rousses par mou père, originaire du Jura, qui racontait d'effrayanles histoires de contrebandiers do son temps. Je crois bien même me rappeler que son père à lui. mon grand-père, donc, un fier lapin qui avait une douzaine d’enfants — je ne l'ai jamais connu, l’excellent vieillard — devait tremper de temps à autre dans ces liis-
Atteindre les Rousses, c'était la liberté! Commun!, les atteindre? D'nne façon bien simple. En trouvant un homme sûr qui, au courant dn secret, nous conduirait en voiture au point le plus proche, de telle façon que nous puissions franchirJa frontière sans passer devant le poste de gendarmes qui garde le passage par la route nationale.
Et, pendant les heures de notre prison do famille, nous consultions une carte topographique que nous avait procurée l'onclè. Nous marquions d'un trait rouge los chemins. C'est là quo nous irons. El puis, nous arriverons là, à ce croisement do routes. . Les gendarmes sont loin. Et, du reste, il n’y a plus qu'un saut. .
Un jour, l'oncle entra, rayonnant :
— Ça y est. J'ai trouvé ton homme. Un vieil ami do Ion père. 1! a sa voiture, Vous partirez le soir. Vous coucherez à Glmmpigneule. ot, à la pointe dn jour, il vous conduira à deux cenls pas do la frontière. Là, il vous abandonnera. C'est si près, qu'il vous verra passer.
A entendre l'oncle, cinq minutes après avoir serré la main de notre guide, nous pouvions le saluer de notre casquette, levée au soleil do la libre Helvétie.
Lo jour du départ arriva. Il y eut. ce , midi-là, grand déjeuner chez l'oncle. La famille, jusqu'aux (ont petits enfants, tout avait été invité. Je vois encore une vieille et bonne tante, l'unique sœur de mon père, la tante Françoise, on l'appelait, dévote — la seule do la famille — qui pleurait do joie en m'embrassant, moi, qui avais été de cette Commune qui avait arrêté les curés. Adorable femme ! Elle reprochait à son frère le soldat de ne pas l’avoir avertie plus tôt de ma présence. , .
— Je l'anrais caché dans l’église, disait-elle.
Après le déjeuner, elle fila, sileneiense, en me jetant un dernier
ri — Elle va prier pour toi, me dit l'oncle. Elle sait que tn dois passer la frontière demain matin. Je parierais, ajouta-t-il avec un gros et
Le programme fut exécuté de point en point. Cela ne se brou ilia qu’à la fin, lorsque nous fûmes arrivés à la dernière élape, aux deux cents mètres qui nous restaient à franchir.
— Vous voyez bien ce chemin blanc, nous dit notre gnidc, un grand vieillard à la parole franche et au cœur pins franc encore. Eh bien , il ne vous faut pas prendre par la. Suivez ce petit sentier. Toujours à gauche. Sans cela, vous tomberez sur le poste-frontière. Et daine, ma foi, les gendarmes ne vous diraient probablement rien, mais il vaut mieux passer derrière eux que devant.
Une dernière poignée de main.
— Vous me ferez signe, hein! de là-bas. Je ne vous verrai peut-être ^ En marche! El surtout pas à gaucho. Hélas! nous manœuvràmas si
devant nous, à vingt-cinq pas, une petite maison grise. Un banc, el. sur ce banc, un gendarme on culotto ot veste do coutil gris, qui fumait sa pipe. Lo képi bien à bande blanche me fil tressaillir. Si près du
— Pas de blague, dis-je à B... Lentement, el allumons nue pipe.
La pipe allumée, nops marchâmes tranquillement. Le gendarme salua. Nous aussi. Et toujours en avant!
— Voilà la borne, me dit B... tout bas.
A quelques pas, la borne-frontière se profilait. Ab! cette fois, c'est fini. Encore dix pas..., cinq..., un. Nous y sommes. Je voudrais la peindre ici, cette Ijorne bénie, avec, d'un côté, l'écude France, un aigle sur un N, je ne sais plus. Mais, le côté suisse, je l’ai dans l'œil, cet écusson du canton libre de Vaud. C'est fini. Nous sommes libres. El circonstance à noter, le dernier homme qui nous ait salués, c’est précisément le gendarme, le gendarme qui nous venge ainsi lui-même de toutes les terreurs que nous ont imposées ses frères et amis.
— Cà ne fait rien, me dit B..., marchons. Nous ue connaissons pas lo pays. Et, si le sentier faisait un détour, nous pourrions nous retrouver en France. Lo meilleur est de marcher jusqu’à ce qao nous rencontrions un village où nous puissions vraiment nous reposer à l’ombre du drapeau suisse.
Et nous marchons, nons iparelio’is. Je me retourne cependant pour voir si nous apercevons notre vieux guide. Riun. Je lève ma casquette, ol je l'agite. L'intention y est.
Nous grimpons à travers les sentiers rocailleux, à l'ombre des pins gigantesques. Nous sommes en plein Jura, respirant à poumons largement ouverts l’air pur ot odorant do la montagne. Autour de nons, les mousses montrent leur fleurettes blanches. Les roses des Alpes étalent leurs roses corolles. Nons en cueillons une brassée, regrettant de ne plus vivre à cos temps heureux où, au détour du eherain. le voyageur pouvait déposer son offrande au pied de quelque diou on de quelque déesse pro lectrice.
Un toit de grosses tuiles rondes. Un chalet. Un paquet de maisons. Une auberge. Où sommes-nous? Entrons.
— Où sommes-nous ici ? demandons-nous à la servante.
— En Suisse? " ° ’ m°n U’UI'
La belle lillle se mit à rire.
— Alors, servez-nous ù déjeuner.
Un homme s’est approché. Figure embroussaillée, les yeux enfoncés dans l’orbile. Un gros chien de montagne l’accompagne et le suit pas à pas. Ses pieds disparaissent sous un tas do chiffons informes qui lui font comme des pieds d’éléphant. Drôle do compagnon. Il nous aborde :
— Vous n’èles pas de la montagne, messieurs, nous dit-il, car jo vois que mes pieds vous semblent extraordinaires.
Et riant, d'un bon rire, qui éclate, sonore, dans le silence des arbres :
— Vous n’avez donc jamais vu de contrebandier ?
Un contrebandier ! un insurgé, Ini aussi! Quelle rencontre, après
— Eh parbleu! contrebandier notre ami, notre frère, topons-lû. El. ù table ensemble! Nous ne sommes pas contrebandiers, mais nous
L'homme aux piens d'uléphant on crevait de rire. Il arrachait, de ses crocs de chien aux gencives roses ot fortes, des tranches entières de gigot, qui disparaissaient comme des gouttes de pluie dans un gouffre. . .
Nous racontons a l'homme notre histoire. Nous lui disons que nous sommes deux Parisiens, tout à l'heure encore poursuivis et traqués comme il l’est lui-même tous les jours...
— Ah! tonnerre, hurlait-il. Si jo vous avais connu, c'est moi qui vous l’aurais fait passer, la frontière, à la barbe des geridarmos. Ali ! jo lus connais, .les sentiers. . . A propos, qu’est-ce que c'était que ça, la Commune?
Nous lui dîmes rapidement les colères et les rêves de ceux qui l'avaient faite. Colères de vaincus, rêves de précurseurs, et, à nos paroles, l'œil du contrebandier s'allumait d'une joie fauve.
— C’est ça la Commune ! criait-il entre doux énormes bouchées sanglantes. Ah ! nom de Dieu! Si j’y avais été...
Nous dûmes apaiser son enthousiasme. Il voyait déjà rougir dans le ciel l’aurore do la prochaine...
— La Commune! hurlait-il en haussant son verre... moi aussi, jo suis un révolté. En guerre, chaque jour, avec les gabclous qui me guettent et qui me foutraient une balle dans la peau, s’ils voyaient dépasser nia frimousse à l’angle du rocher.
Et, plus sombre :
— Je ne suis pourtant pas un voleur. Je travaille comme un chien — plus quo toi, mon vieux, dit-il en caressant l'énorme bête qui fixait sur nous ses grands yeux blancs — plus qu’un chien. La femme et les putits en vivent... Allons, messieurs, bonjour... Je file... Ici,
Le chien suivit le maître. Le contrebandier disparut sons bois. Et nous restâmes tous doux, pensifs, le cœur serré, songeant à cette révolte de tous les jours qui mord au cœur une part de l'humanité...
Nous redescendîmes le Jura, ayant devant nous, dans notre joie immense de la liberté reconquise, le grandiose spectacle, nouveau pour nous et qui nous éblouissait, dos Alpes immortelles. Et nous marchions silencieux, troublés par cet effrayant ot sublime tableau d’une nature insouciante, dont les plus sanglantes évolutions ne sauraient émouvoir la triomphante sérénité...
Un Vieil Insurgé.
(La /In au prochain numéro).
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