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LES DEUX IVRESSES

Quand la misère, au fond des bouges apparue,

Pousse les travailleurs affamés dans la rue;

Quand le peuple s'ébranle et que sur le pavé Retombe le bruit sourd de sou flot soulevé;

Le bourgeois dit avec un gros sourire bête :

* C'est encore le vin qui leur trouble la tète ! »

Et toujours le mépris marque de son 1er chaud Les ivresses d'en bas, jamais celles d'en haut.

En bas, c’est la taverne où la débauche obscène Est le masque hideux de la souffrance humaine;

Où, dans l'apaisement passager des douleurs,

Le chant sort de la plainte et le rire des pleurs :

Où s’accoudent tous ceux que la Morgue réclame Où la corruption est plus triste qu’infâme,

Où la joie un inslant berce l’infortuné

Qu a son bagne éternel Malthus a condamné

Et qui verse aux maudits du moderne calvaire,

De l’oubli dans leur cœur et du vin dans leur verre!

On est pauvre, on est triste, et rude est la saison.

Quand on entre, il fait froid, le soir, à la maison.

Dans la journée on a travaillé sans relâche,

Hélas! et maintenant qu'on a fini sa tâche,

On songe à l'avenir plein de maux inconnus.

L’enfant réchauffe en vain ses pauvres membres nus L'aïeul malade gît dans un coin de la chambre Où s'engouffre en sifflant la bise de décembre;

Et l’on a besoin d'air, de vie et de soleil !

Un jour la pauvreté donne un mauvais conseil :

« Femme, dit l'ouvrier, je prends sur mà semaine « Quelqus sous. 11 est bon qu'après huit jours de peine v. Et de travail, on ait sa part dans le bonheur.

« Boire de l’eau toujours ôte sa force au cœur; v. Et souvent j'ai senli quand j'étais à l'ouvrage,

« Aussi bien que mes bras s'affaiblir mon courage ».

Et l'ouvrier s'en va, pour oublier un peu,

Vider au cabaret un flacon de vin bleu.

Ou bien l'on a grandi, bâtard de la nature,

Comme ces tristes fleurs qui poussent sans culture :

Nul abri, pas de mère au iront pensif et doux Montrant du doigt un livre ouvert sur ses genoux;

On a marché saris but et seul dans l’ombre noire,

Et, n'ayant rien appris, on veut apprendre à boire.

Ou bien encore, on s’est dit, un jour de printemps,

Qu'on est des travailleurs, mais que l’on a vingt ans,

Et qu'il n'est pas mauvais de s'égayer ensemble,

Etant les compagnons que le travail rassemble,

Alors on part, le bras sous le bras, la gaîté Dans le cœur; et tu ris lâ-haut, Fraternité !

Car lorsque l’atelier, faisant taire les forges,

Chante sous la tonnelle avec les rouges-gorges.

Les cœurs battent, les mains se rencontrent; Dupont Chante les droits du peuple, et Béranger répond.

Mais en haut, c’est le vice honnête homme, le vice Croyant en Dieu, changeant d’habit dans la coulisse;

Le vice du bon ton, le vice aux airs fringants,

Qtti sentie musc et l’ambre et qui porte des gants;

Le vieux vice classique, ayant fait ses études,

Qui raille avec esprit les pâles multitudes,

Vote pour la morale, engraisse des câlins Et qui permet’ l'ivresse aux bourgeois puritains.

A Prudhomme oubliant madame sa compagne,

Lorsque l’ivresse sort d'un flacon de champagne.

Voyez, L'ombre que font les couples enlacés . Passe, vient et revient sur les rideaux baissés.

La porte est close. O punch ! tandis que flambe Pâtre Tu léchés les cristaux de ta langue bleuâtre;

El Venus, au reflet des lustres sur les murs,

Dans les cadres dorés a des gestes impurs ;

Et le regard se trouble; et la tille de joie,

Dégrafant son corset et sa robe de soie,

Ivre, folle, présente aux baisers avinés Son épaule amaigrie. et ses tétons fanés.

Gioire aux buveurs! non pas aux buveurs des tavernes S'enivrant d'un vin fade aux lueurs des lanternes,

Mais aux buveurs assis à la table des dieux,

Se couronnant de fleurs, s'enivrant de vins vieux Et laissant une odeur de chair prostituée Sur les sofas où leur débauche s’est ruée !

Vivat! on est de ceux qui chancelant encor,

Jettent sur leur ivresse un manteau frangé d'or;

On est le fils heureux, fier d'un destin prospère, Qui-ptend sur ses genoux la maîtresse du per»; ;

Qii triiïq'tie à l'héritage, au trépas, à l’oubli Pii devait ce grand mort dans l’ombre enseveji;

On fait jë'mal; et, pris des hoquets de l'orgie, ’

On laissé' âl}er son front sur la nappe rougie; •

Puis, quand au bas du ciel l’aube pâle apparaît,

On se bjottit'à deux dans un fiacre discret; "•

Et c'est je phvé seul qui se lamente et gronde. Pauvres, laissez passer l’ivresse du grand monde!

Clovis Hugues.

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