‹ Le Chambre bleueChapitre 45 sur 70 · LU INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LU INTRODUCTION

l'étrenne à Nice, il y a deux ou trois ans. Peut-être un jour serez-vous assez désœuvrée pour en écouter la lecture et me donner une tasse de thé pour la peine. »

Les deux premières nouvelles citées dans cette lettre pourraient bien être Lokis et Djoumane. La lettre du 2 septembre 1868 semble en effet donner ces deux nouvelles comme ayant été faites à la suite l'une de l'autre. Il est vrai que cette dernière lettre indique qu'elles étaient terminées le 2 septembre 1868, alors que Mérimée n'arriva à Cannes que le 27 novembre. Mais c'est là peut-être une légère inexactitude voulue par l'auteur. Il désirait sans doute flatter l'Autre Inconnue en lui laissant croire que ces deux nouvelles étaient récentes et que, par conséquent, elle était la première à les connaître.

Quant à celle dont elle eut l'étrenne à Nice en 1866 ou en 1867, elle est difficile à identifier. Il ne peut s'agir de la Chambre bleue qui date de 1846. Gomme il ne peut davantage être question ni de Lokis ni de Djoumane, auxquels il est fait allusion dans la même lettre, il faut bien croire qu'il s'agit ici d'une nouvelle perdue.

La trouvera-t-on jamais? C'est peu probable. Y a-t-il d'autres nouvelles que nous ne lirons jamais? C'est à peu près certain, puisque la maison de Mérimée brûla en

Il est clair, en tout cas, que Mérimée n'y perd rien. Car si les Dernières nouvelles montrent qu'il resta toujours un conteur alerte et adroit, elles n'ont rien ajouté à sa gloire.

Léon Lemonnieh.

IL VICCOLU

MADAVIA LUCREZIA

Dernière» A'<m<

J'avais vingt-trois ans quand je partis pour Rome. Mon père me donna une douzaine de lettres de recommandation, dont une seule, qui n'avait pas moins de quatre pages était cachetée. Il v avait sur l'adresse : « À la marquise Aldobrandi. »

— Tu m'écriras, me dit mon père, si la marquise est encore belle.

Or, depuis mon enfance, je voyais dans son cabinet, suspendu à la cheminée, le portrait en miniature d'une fort jolie femme, la tête poudrée et couronnée de lierre, avec une peau de tigre sur l'épaule. Sur le fond, on lisait Roma 18.. Le costume me paraissait singulier, il m'était arrivé bien des fois de demander quelle était cette dame. On me répondait :

— C'est une bacchante.

Mais cette réponse ne me satisfaisait guère; même je soupçonnais un secret; car, à cette question si simple, ma mère pinçait les lèvres, et mon père prenait un air sérieux.

Cette fois, en me donnant la lettre cachetée, il re-

garda le portrait à la dérobée; j'en fis de même involontairement, et l'idée me vint que cette bacchante poudrée pouvait bien être la marquise Aldobrandi. Comme je commençais à comprendre les choses de ce monde, je tirai toutes sortes de conclusions des mines de ma mère et du regard de mon père.

Arrivé à Rome, la première lettre que j'allai rendre fut celle de la marquise. Elle demeurait dans un beau palais près de la place Saint-Marc.

Je donnai ma lettre et ma carte à un domestique en livrée jaune qui m'introduisit dans un vaste salon, sombre et triste, assez mal meublé. Mais, dans tous les palais de Rome, il y a des tableaux de maîtres. Ce salon en contenait un assez grand nombre, dont plusieurs fort remarquables.

Je distinguai tout d'abord un portrait de femme qui me parut être un Léonard de Vinci. A la richesse du cadre, au chevalet de palissandre sur lequel il était posé, on ne pouvait douter que ce ne fût le morceau capital de la collection. Comme la marquise ne venait pas, j'eus tout le loisir de l'examiner. Je le portai même près d'une fenêtre afin de le voir sous un jour plus favorable. C'était évidemment un portrait, non une tête de fantaisie, car on n'invente pas de ces physionomies-là : une belle femme avec les lèvres un peu grosses , les sourcils presque joints, le regard altier et caressant

il. VICCOLO in madwia LUCREZIJI • >

tout à la lois. Dans le Fond, on voyait son écusson surmonté d'une couronne ducale*. Mais ce qui me

frappa le plus, c'est que le costume, à la poudre près, était le même que celui de la bacchante de

mon père.

Je tenais encore le portrait à la main quand la marquise entra.

— Juste comme son père! s'écria-t-elle en s'avan-

çant vers moi. Ah ! les Fiançais! les Français ! A peine arrivé, et déjà il s'empare de Madame Lucrèce.

Je m'empressai de faire mes excuses pour mon indiscrétion, et me jetai dans des éloges à perte de vue sur le chef-d'œuvre de Léonard que j'avais eu la témérité de déplacer.

— C'est en effet un Léonard, dit la marquise, et c'est le portrait de la trop fameuse Lucrèce Borgia. De tous mes tableaux, c'est celui que votre père admirait le plus... Mais, bon Dieu! quelle ressemblance! Je crois voir votre père, comme il était il v a vingt-cinq ans. Comment se porte-t-il ? Que fait-il ? Ne viendra-t-il pas nous voir un jour à Rome.'

Bien que la marquise ne portât ni poudre ni peau de tigre, du premier coup d'oeil, par la force de mon génie, je reconnus en elle la bacchante de mon père. Quelque vingt-cinq ans n'avaient pu faire disparaître entièrement les traces dune grande beauté. Son expression avait changé seulement, comme sa toilette. Elle était toul en noir, et son triple menton.

son sourire grave, son air solennel et radieux, m'avertissaient qu'elle était devenue dévote.

Elle me reçut d'ailleurs on ne peut plus affectueusement. En trois mots, elle m'offrit sa maison, sa bourse, ses amis, parmi lesquels elle me nomma plusieurs cardinaux.

— Regardez-moi, dit-elle, comme votre mère... Elle baissa les yeux modestement.

— Votre père me charge de veiller sur vous et de vous donner des conseils.

Et, pour me prouver qu'elle n'entendait pas que sa mission fût une sinécure , elle commença sur l'heure par me mettre en garde contre les dangers que Rome pouvait offrir à un jeune homme de mon âge, et m'exhorta fort à les éviter. Je devais fuir les mauvaises compagnies, les artistes surtout, ne me lier qu'avec les personnes qu'elle me désignerait. Bref, j'eus un sermon en trois points. J'y répondis respectueusement et avec l'hypocrisie convenable.

Comme je me levais pour prendre congé :

— Je regrette, me dit-elle, que mon fils le marquis soit en ce moment dans nos terres de la Romagne, mais je veux vous présenter mon second fils, don Ottavio, qui sera bientôt un monsignor. J'espère qu'il vous plaira et que vous deviendrez amis comme vous devez l'être...

Elle ajouta précipitamment :

— Car vous êtes à peu près du même âge, et c'est un garçon doux et rangé comme vous.

IL VICCOLO Di M\D\M\ LUCREZIA 7

aussitôt, «'II*' envoya chercher don Ottavio. .!<■ \ i^ un grand jeune homme pâle, I 'air mélancolique,

toujours les yeux baissés, sentant déjà sou cafard.

Sans lui laisser le temps de parler, la marquise

me fit eu sou nom toutes les offres de servies les

plus aimables. 11 confirmai! par de grandes révérences

toutes les phrases de sa mère, et il fut convenu que, dès le lendemain, il irait me prendre pour faire des courses par la ville cl me ramènerait diner en famille au palais Aldobrandi.

J'avais à peine fait une vingtaine de pas dans la i ne, lorsque quelqu'un cria derrière moi d'une voix

impérieuse :

— Où donc allez-vous ainsi seul à cette heure, don Ottavio?

Je me retournai, et vis un gros abbé qui me considérait des pieds à la tête en écarquillant les yeux.

— Je ne suis pas don Ottavio, lui dis-je. L'abbé, me saluant jusqu'à terre, se confondit en

excuses, et, un moment après, je le vis entrer dans le palais Aldobrandi. Je poursuivis mon chemin, médiocrement flatté d'avoir été pris pour un monsiomor en herbe.

Malgré les avertissements de la marquise, peutêtre même à cause de ses avertissements, je n'eus rien de plus pressé que de découvrir la demeure d'un peintre de ma connaissance, et je passai une heure avec lui dans son atelier à causer des moyens d'amusements, licites ou non, que ({orne pouvait

me fournir. Je le mis sur le chapitre des Aldobrandi.

La marquise, me dit-il, après avoir été fort légère, s'était jetée dans la haute dévotion, quand elle eut reconnu que l'âge des conquêtes était passé pour elle. Son fds aine était une brute qui passait son temps à chasser et à encaisser l'argent que lui apportaient les fermiers de ses vastes domaines. On était en train d'abrutir le second fils, don Ottavio, dont on voulait faire un jour un cardinal. En attendant, il était livré aux jésuites. Jamais il ne sortait seul. Défense de regarder une femme, ou de faire un pas sans avoir à ses talons un abbé qui l'avait élevé pour le service de Dieu, et qui, après avoir été le dernier amico de la marquise, gouvernait maintenant sa maison avec une autorité à peu près despotique. Tel était le personnel de la famille à laquelle j'étais recommandé si particulièrement.

Le lendemain, don Ottavio, suivi de l'abbé Negroni, le même qui, la veille, m'avait pris pour son pupille, vint me chercher en voiture et m'offrir ses services comme cicérone.

Le premier monument où nous nous arrêtâmes était une église. A l'exemple de son abbé, don Ottavio s'y agenouilla, se frappa la poitrine, et fit des signes de croix sans nombre. Après s'être relevé, il me montra les fresques et les statues, et m'en parla en homme de bon sens et de goût. Cela me surprit agréablement. Nous commençâmes à causer et sa

IF, VICCOLO Dl MADAME u CRBZIil

conversation me plut. Pendanl quelque temps, noua

avions parle italien. Tout a coup, il me dit en lia ruais :

— Mon gouverneur n'entend pai un moi de votre

langue. Parlons français, nous serons pins libres.

On eût dit que le changement d'idiome avail transformé ce jeune homme. Rien dans ses discours ne sentait le prêtre. Je croyais entendre un de nos libéraux de province, .le remarquai qu'il débitail tout d'un même Ion de voix monotone, cl que souvent ce débit contrastai! é1 rangement avec la vivacité de ses expressions, (.était une habitude prise apparemment pour dérouter le Negroni, qui, de temps à autre, se faisait expliquer ce que nous disions. Bien entendu que nos traductions étaient des plus libres.

Nous vîmes passer un jeune homme en bas \ iolets.

— Voilà, me dit don Ottavio, nos patriciens d aujourd'hui. Infâme livrée! et ce sera la mienne dans quelques mois! Quel bonheur, ajouta-t-il après un moment de silence, quel bonheur de vivre dans un pays comme le vôtre! Si j'étais Franchis, peut-être un jour deviendrais-je député!

Cette noble ambition me donna une forte envie de rire, et, notre abbé s'en étant aperçu, je fus obligé de lui expliquer que nous parlions de l'erreur d'un archéologue qui prenait pour antique une statue de Bernin.

Nous revînmes dîner au palais Aldobrandi. Presque

aussitôt après le café, la marquise me demanda pardon pour son fils, obligé, par certains devoirs pieux, à se retirer dans son appartement. Je demeurai seul avec elle et l'abbé Negroni, qui, renversé dans un grand fauteuil, dormait du sommeil du juste.

Cependant la marquise m'interrogeait en détail sur mon père, sur Paris, sur ma vie passée, sur mes projets pour l'avenir. Elle me parut aimable et bonne, mais un peu trop curieuse et surtout trop préoccupée de mon salut. D'ailleurs, elle parlait admirablement italien, et je pris avec elle une bonne leçon de prononciation que je me promis bien de répéter.

Je revins souvent la voir. Presque tous les matins, j'allais visiter les antiquités avec son fils et l'éternel Negroni, et, le soir, je dînais avec eux au palais Aldobrandi. La marquise recevait peu de monde et presque uniquement des ecclésiastiques.

Une fois cependant, elle me présenta à une dame allemande, nouvelle convertie et son amie intime. C'était une madame de Strahlenheim, fort belle personne établie depuis longtemps à Rome. Pendant que ces dames causaient entre elles d'un prédicateur renommé, je considérais, à la clarté d'une lampe, le portrait de Lucrèce, quand je crus devoir placer mon mot.

— Quels yeux! m'écriai-jc ; on dirait que ces paupières vont remuer!

if. VICCOLO ni MM» \M I I ' « RBZ1 v 1 I

\ celte hyperbole un peu prétentieuse que j<- hasardais pour m'établir en qualité de connaisseur auprès de madame de Strahlenheim, «'II*' tressaillit

d'effroi H se cacha la figure dans son mouchoir.

— Ouavez-vous, ma chère? dit la marquise.

— Ah! rien, mais ce que monsieur vient de dire ! . ..

On la pressa de questions, et, une fois qu'elle nous eut dit ([lie mon expression lui l'appelait une histoire effrayante, (die fut obligée de la raconter.

La voiei en deux mots.

Madame de Strahlenheim avait une belle-sœur nommée Wilhelmine, fiancée à un jeune homme de Westphalie, Julius de Katzenellenbogen, volontaire dans la division du général Kleist. Je suis bien fâché d'avoir à répéter tant de noms barbares, mais les histoires merveilleuses n'arrivent jamais qu m des personnes dont les noms sont difficiles à prononcer.

Julius était un charmant garçon rempli de patriotisme et de métaphysique. Kn parlant pour l'armée, il avait donné son portrait à Wilhelmine. et Wilhelmine lui avait donné le sien qu'il portait toujours sur son cœur. Cela se fait beaucoup en Allemagne.

Le 13 septembre 1813, Wilhelmine était a Cassel, vers cinq heures du soir, dans un salon, occupée a tricoter avec sa mère et sa belle-sœur. Fout en travaillant, elle regardait le portrait de son fiancé,

placé sur une petite table à ouvrage en face d'elle. Tout à coup, elle pousse un cri horrible, porte la main sur son cœur et s'évanouit. On eut toutes les peines du inonde à lui faire reprendre connaissance, et, dès qu'elle put parler :

— Julius est mort! s'écria-t-elle, Julius est tué!

Elle affirma, et l'horreur peinte sur tous ses traits prouvait assez sa conviction, qu'elle avait vu le portrait fermer les yeux, et qu'au même instant elle avait senti une douleur atroce, comme si un fer rouge lui traversait le cœur.

Chacun s'efforça inutilement de lui démontrer que sa vision n'avait rien de réel et qu'elle n'y devait attacher aucune importance. La pauvre enfant était inconsolable ; elle passa la nuit dans les larmes, et, le lendemain, elle voulut s'habiller de deuil, comme assurée déjà du malheur qui lui avait été révélé.

Deux jours après, on reçut la nouvelle de la sanglante bataille de Leipzig. Julius écrivait à sa fiancée un billet daté du 13 à trois heures de l'après-midi. Il n'avait pas été blessé, s'était distingué et venait d'entrer à Leipzig, où il comptait passer la nuit avec le quartier général, éloigné par conséquent de tout danger. Cette lettre si rassurante ne put calmer Wilhelmine, qui, remarquant qu'elle était datée de trois heures, persista à croire que son amant était mort à cinq.

L'infortunée ne se trompait pas. On sut bientôt

IL VIGCOLO DI MADAMA LUCRKZIA 1.5

que .lulius, chargé de porter un ordre, étail sorti <!*• Leipzig à quatre heures et demie, el qu'à trois (juarts de lieue de la ville, au delà de l'Elster, un traînard de l'armée ennemie, embusqué dans un fossé, lavait tué d'un coup de feu. La balle en lui perçant le cœur, avait brisé le portrait de Wilhelmine.

— Et qu'est devenue cette pauvre jeune personne ' demandai-je à madame de Strahlenheim.

— Oh! elle a été bien malade. Elle est mariée maintenant à M. le conseiller de justice de Werner, et, si vous alliez à Dessau. elle vous montrerait le portrait de Julius.

— Tout cela se l'ait par l'entremise du diable, dit l'abbé, qui n'avait dormi que d'un œil pendant l'histoire de madame de Strahlenheim. Celui qui faisait parler les oracles des païens peut bien faire mouvoir les yeux d'un portrait quand bon lui semble. Il n v a pas vingt ans qu'à Tivoli, un Anglais a été étranglé par une statue.

— Par une statue! m'écriai-je; et comment cela?

— C'était un milord qui avait fait des fouilles à Tivoli. Il avait trouvé une statue d'impératrice, Agrippine, Messaline... peu importe. Tant il y a qu'il la fit porter chez lui, et qu'à force de la regarder et de l'admirer, il en devint fou. Tous ces messieurs protestants le sont déjà plus qu'à moitié. Il l'appelait sa femme, sa milady! et l'embrassait. tout de marbre qu'elle fût. Il disait que la statue

s'animait tous les soirs à son profit. Si bien qu'un matin on trouva mon milord roide mort dans son lit. Eh bien, le croiriez-vous? Il s'est rencontré un autre Anglais pour acheter cette statue. Moi j'en aurais fait faire de la chaux.

Quand on a entamé une fois le chapitre des aventures surnaturelles, on ne s'arrête plus. Chacun avait son histoire à raconter. Je fis ma partie moimême dans ce concert de récits effroyables; en sorte qu'au moment de nous séparer, nous étions tous passablement émus et pénétrés de respect pour le pouvoir du diable.

Je regagnai à pied mon logement, et, pour tomber dans la rue du Corso, je pris une petite ruelle tortueuse par où je n'avais point encore passé. Elle était déserte. On ne voyait que de longs murs de jardin, ou quelques chétives maisons dont pas une n'était éclairée. Minuit venait de sonner; le temps était sombre. J'étais au milieu de la rue, marchant assez vite, quand j'entendis au-dessus de ma tête un petit bruit, un st! et, au même instant, une rose tomba à mes pieds. Je levai les yeux, et, malgré l'obscurité, j'aperçus une femme vêtue de blanc, à une fenêtre, le bras étendu vers moi. Nous autres, Français, nous sommes fort avantageux en pays étranger, et nos pères, vainqueurs de l'Europe, nous ont bercés de traditions flatteuses pour l'orgueil national. Je croyais pieusement à l'inflammabilité des dames allemandes, espagnoles et italiennes à la

il. VICCOLO in M \i» \m \ Ll CRKZI \ 15

seule vue d'un Français. Bref, à cette époque,

j'étais encore hien de mon pavs, et, (1 ailleurs. I;i

rose ne parlait-elle pas clairemenl

— Madame, dis- je a voix basse, <in ramassant la rose, vous avez laissé tomber votre bouquet...

Mais déjà la femme avail disparu, et la fenêtre s'était fermée sans faire l<- moindre bruit. Je lis ce que tout autre eût fait à ma place. Je cherchai la porte la plus proche; elle était a deux pas de la fenêtre; je la trouvai, et j'attendis qu'on vint me l'ouvrir. Cinq minutes se passèrent dans un profond silence. Alors, je toussai, puis je grattai doucement; mais la porte ne s'ouvrit pas. Je l'examinai avec plus d'attention, espérant trouver une clef ou un loquet; à ma grande surprise, j'y trouvai un cadenas.

— Le jaloux n'est donc pas rentré, me dis-je.

Je ramassai une petite pierre et la jetai contre la fenêtre. Elle rencontra un contrevent de bois et retomba à mes pieds.

— Diable! pensai-je, les dames romaines se figurent donc qu'on a des échelles dans sa poche.' On ne m'avait pas parlé de cette coutume.

J'attendis encore plusieurs minutes tout aussi inutilement. Seulement, il me sembla une ou deux fois voir trembler légèrement le volet, comme si de l'intérieur on eût voulu l'écarter, pour voir dans la rue. Au bout d'un quart d'heure, ma patience étant a bout, j'allumai un cigare, el je poursuivis mon

chemin, non sans avoir bien reconnu la situation de la maison au cadenas.

Le lendemain, en réfléchissant à cette aventure, je m'arrêtai aux conclusions suivantes : Une jeune dame romaine, probablement d'une grande beauté, m'avait aperçu dans mes courses par la ville , et s'était éprise de mes faibles attraits. Si elle ne m'avait déclaré sa flamme que par le don d'une fleur mystérieuse, c'est qu'une honnête pudeur l'avait retenue, ou bien qu'elle avait été dérangée par la présence de quelque duègne, peut-être par un maudit tuteur comme le Bartolo de Rosine. Je résolus d'établir un siège en règle devant la maison habitée par cette infante.

Dans ce beau dessein, je sortis de chez moi après avoir donné à mes cheveux un coup de brosse conquérant. J'avais mis ma redingote neuve et des gants jaunes. En ce costume, le chapeau sur l'oreille, la rose fanée à la boutonnière, je me dirigeai vers la rue dont je ne savais pas encore le nom, mais que je n'eus pas de peine à découvrir. Un écriteau au-dessus d'une madone m'apprit qu'on l'appelait il viccolo di Madama Lucrezia.

Ce nom m'étonna. Aussitôt, je me rappelai le portrait de Léonard de Vinci, et les histoires de pressentiments et de diableries que, la veille, on avait racontées chez la marquise. Puis je pensai qu'il y avait des amours prédestinées dans le ciel. Pourquoi mon objet ne s'appellerait-il pas Lucrèce?

AQUARELLE DE MÉRIMÉE (Manuscrit de M. le Vicomte de Suzannet)

il VICCOLO i»i MADAME LUCRBZ1 \ 17

Pourquoi ne ressemblerait-il pas a la Lucrèce de la craie rie Aldobrandi ?

Il faisait jour, j'étais à deux pas d'une charmante personne el nulle pensée sinistre n'avail pari ;• l'émotion que j'éprouvais.

J'étais devanl la maison. Elle portail l<' n" L3. Mauvais augure... Hélas! elle ne répondait guère à l'idée que je m'en étais faite pour l'avoir vue lit nuit, Ce n'étail pas un palais, tant s'en faut . Je voyais un enclos de murs noircis par le temps et couverts de mousse, derrière lesquels passaient les branches de quelques arbres à fruits mal é chenille s. Dans un angle de l'enclos s'élevait un pavillon à un seul étage, avant deux fenêtres sur la lue, toutes les deux fermées par de vieux contrevents garnis a l'extérieur de nombreuses bandes de 1er. La porte était basse, surmontée d'un écusson effacé, fermée comme la \ cille d'un gros cadenas attaché d'une chaîne. Sur celte porte on lisait, écrit à la craie : Maison à vendre ou à louer.

Pourtant, je ne m'étais pas trompé. De ce enté de la rue, 1rs maisons étaient assez rares pour que toute confusion fût impossible. C'était bien mon cadenas, et, qui plus est, k\^\\\ feuilles de rose sur le pavé, près de la porte, indiquaient le lieu précis on j'avais reçu la déclaration par signes de ma bien-aimée, el prouvaient qu'on ne balavail guère le devant de sa maison.

le m'adressai à quelques pauvres gens du voisi-

/>■ Vouvellea.

nage pour savoir où logeait le gardien de cette mystérieuse demeure.

— Ce n'est pas ici, me répondait-on brusquement.

Il semblait que ma question déplût à ceux que j'interrogeais et cela piquait d'autant plus ma curiosité. Allant de porte en porte, je finis par entrer dans une espèce de cave obscure, où se tenait une vieille femme qu'on pouvait soupçonner de sorcellerie, car elle avait un chat noir et faisait cuire je ne sais quoi dans une chaudière.

— Vous voulez voir la maison de madame Lucrèce? dit-elle, c'est moi qui en ai la clef.

— Eh bien, montrez-la-moi.

— Est-ce que vous voudriez la louer? demandât-elle en souriant d'un air de doute.

— Oui, si elle me convient.

— Elle ne vous conviendra pas. Mais, voyons, me donnerez-vous un paul si je vous la montre?

— Très-volontiers.

Sur cette assurance, elle se leva prestement de son escabeau, décrocha de la muraille une clef toute rouillée et me conduisit devant le n° 13.

— Pourquoi, luidis-je, appelle-t-on cette maison, la maison de Lucrèce ?

Alors, la vieille en ricanant :

— Pourquoi, dit-elle, vous appelle-t-on étranger? N'est-ce pas parce que vous êtes étranger?

— Bien; mais qui était cette madame Lucrèce? Etait-ce une dame de Rome?

Page 1