‹ Le Chambre bleueChapitre 46 sur 70 · II. VICC0L0 Dl MAIl.WI A II I R] VA \ I · texte numérisé non relu

II. VICC0L0 Dl MAIl.WI A II I R] VA \ I

— Comment! vous venez à Rome, et voua o'avez

l>as entendu parler de madame Lucrèce! Quand nous serons entrés, je vous conterai son histoire.

Mais voici bien une autre diablerie! Je ne sais ce

qu'a cette clef, elle ne tourne pas. Essayez vousmême. M^t^CAtryA. 32, ->y

En effet, le cadenas et la clef ne s'élaieni pas \ns depuis longtemps. Pointant, au moyen de deux OU trois jurons el d'autant de grincements de dents, je parvins à l'aire tourner la clef; mais je déchirai mes gants jaunes et me disloquai la paume de la main. Nous entrâmes dans un passage obscur qui donnait accès à plusieurs salles basses.

Les plafonds, curieusement lambrisses, étaient couverts de toiles d'araignée sous lesquelles on distinguait à peine quelques traces de dorure. A l'odeur de moisi qui s'exhalait de toutes les pièces, il était évident que, depuis longtemps, elles étaient inhabitées. On n'y voyait pas un seul meuble. Quelques Lambeaux de vieux cuirs pendaient le long des murs salpêtres. D'après les sculptures de quelques consoles et la forme des cheminées, je conclus que la maison datait du xvfl siècle, et il est probable qu'autrefois elle avait été décorée avec quelque élégance. Les fenêtres, à petits carreaux, la plupart brisés, donnaient sur le jardin, OÙ j'aperçus un rosier en fleurs, avec quelques arbres fruitiers et quantité de broccoli.

Après avoir parcouru tontes les pièces du rez-de-

chaussée, je montai à l'étage supérieur, où j'avais vu mon inconnue. La vieille essaya de me retenir, en me disant qu'il n'y avait rien à voir et que l'escalier était fort mauvais. Me voyant entêté, elle me suivit, mais avec une répugnance marquée. Les chambres de cet étage ressemblaient fort aux autres ; seulement, elles étaient moins humides; le plancher et les fenêtres étaient aussi en meilleur état. Dans la dernière pièce où j'entrai, il y avait un large fauteuil en cuir noir, qui, chose étrange, n'était pas couvert de poussière. Je m'y assis, et, le trouvant commode pour écouter une histoire, je priai la vieille de me raconter celle de madame Lucrèce; mais, auparavant, pour lui rafraîchir la mémoire, je lui fis présent de quelques pauls. Elle toussa, se moucha et commença de la sorte :

— Du temps des païens, Alexandre étant empereur, il avait une fille belle comme le jour, qu'on appelait madame Lucrèce. Tenez, la voilà!...

Je me retournai vivement. La vieille me montrait une console sculptée qui soutenait la maîtresse poutre de la salle. C'était une sirène fort grossièrement exécutée.

— Dame, reprit la vieille, elle aimait à s'amuser. Et, comme son père aurait pu y trouver à redire, elle s'était fait bâtir cette maison où nous sommes.

Toutes les nuits, elle descendait du Quirinal et venait ici pour se divertir. Elle se mettait à cette fenêtre, et quand il passait par la rue un beau cavalier

AQUARELLE DE MÉRIMÉE (Manuscrit de M. le Vicomte de Suzannet/

IL VICCOLO i>i MADAME Ll CRI /.i \

comme vous voilà, monsieur, elle I appelail : s il étail bien reçu, je voua le laisse à penser. Mais lei hommes sonl babillards, au moins quelques-uns, el ils auraienl pu lui faire du tort en jasant, Aussi \ mettait-elle bon ordre. Quand elleavail dil adieuau galant, ses estafiers se tenaienl dans l'escalier par où nous sommes montés. Ils vous le dépêchaient, puis \ous I enterraienl dans ces carrés de broccoli.

Allez! on y en a trouvé des ossemeiils. dans ce jardin !

Ce manège-là dura bien quelque temps. Mais voilà qu'un soir son frère, <;ui s'appelait Sisio Tarquino, passe sous sa fenêtre. Elle ne le reconnail pas. Elle l'appelle. Il monte. La nuit tous chats sont gris. II en lut de celui-là comme des autr Mais il avait oublié son mouchoir, sur lequel il y avait son nom écrit.

Elle n'eut pas plus lot vu la méchanceté qu'ils avaient faite, que le désespoir la prend. Elle défait vite sa jarretière et se pend à cette solive-là. Eh bien, en voilà un exemple pour la jeunesse'

Pendant que la vieille confondait ainsi tous les temps, mêlant les Tarquins aux Borgias, j'avais les yeux fixés sur le plancher. Je venais d v découvrir quelques pétales de rose encore Irais, qui me donnaient fort à penser.

— Qui est-ce qui cultive ce jardin.' demandai-je à la vieille.

— C'est mon fils, monsieur, le jardinier de M, Va-

nozzi, celui à qui est le jardin d'à coté. M. Vanozzi est toujours dans la Maremme; il ne vient guère à Rome. Voilà pourquoi le jardin n'est pas très-bien entretenu. Mon fils est avec lui. Et je crains bien qu'ils ne reviennent pas de sitôt, ajouta-t-elle en soupirant.

— Il est donc fort occupé avec M. Vanozzi?

— Ah ! c'est un drôle d'homme qui l'occupe à trop de choses... Je crains qu'il ne se passe de mauvaises affaires... Ah! mon pauvre fils!

Elle fit un pas vers la porte comme pour rompre la conversation.

— Personne n'habite donc ici? repris-je en l'arrêtant.

— Personne au monde.

— Et pourquoi cela?

Elle haussa les épaules.

— Ecoutez, lui dis-jeen lui présentant une piastre, dites-moi la vérité. H y a une femme qui vient ici.

— Une femme, divin Jésus!

— Oui, je l'ai vue hier au soir. Je lui ai parlé.

— Sainte Madone ! s'écria la vieille en se précipitant vers l'escalier. C'était donc madame Lucrèce? Sortons, sortons, mon bon monsieur! On m'avait bien dit qu'elle revenait la nuit, mais je n ai pas voulu vous le dire, pour ne pas faire de tort au propriétaire, parce que je croyais que vous aviez envie de louer.

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