‹ Le Chambre bleueChapitre 48 sur 70 · II. VICCOLO Dl MADAMA Ll CB i./.i I .'il · texte numérisé non relu

II. VICCOLO Dl MADAMA Ll CB i./.i I .'il

— A propos, lui demandai-je comme il ouvrait la porte pour sortir, expliquez-moi doue commenl

vous vous ries trouvé là, juste à point pour me venir en aide ?

— J'ai entendu le coup de fusil, répondit-il, non sans quelque embarras, et je suis sorti aussitôt. craignanl pour vous quelque malheur.

li me quitta précipitamment, après m'avoir de nouveau recommandé le. secret.

Le matin, un chirurgien, envoyé sans doute par don Ottavio, vint me visiter. 11 me prescrivit un cataplasme, mais ne me fit aucune question sur la cause qui avait mêlé des violettes aux lis de mon sein. On est discret à Rome el je voulus me conformer à l'usage du pays.

Quelques jours se passèrent sans que je pusse causer librement avec don Ottavio. Il était préoccupe, encore plus sombre que de coutume, et, d'ailleurs, il me paraissait chercher à éviter mes questions. Pendant les rares moments que je passai avec lui, il ne dit pas un mot sur les hôtes étranges du viccolo di Madama Lucrezia. L'époque fixée pour la cérémonie de son ordination approchait, et j'attribuai sa mélancolie à sa répugnance pour la profession qu'on l'obligeait d'embrasser.

Pour moi, je me préparais à quitter Rome pour aller à Florence. Lorsque j'annonçai mon départ à la marquise Aldobrandi, don Ottavio me pria, sous je ne sais quel prétexte, de monter dans sa chambre.

32 PROSPEF. MÉRIMÉE

Là, me prenant les deux mains :

— Mon cher ami, dit-il, si vous ne m'accordez la grâce que je vais vous demander, je me brûlerai certainement la cervelle, car je n'ai pas d'autre moyen de sortir d'embarras. Je suis parfaitement résolu à ne jamais endosser le vilain habit que l'on veut me faire porter. Je veux fuir de ce pays-ci. Ce que j'ai à vous demander, c'est de m'emmener avec vous. Vous me ferez passer pour votre domestique. Il suffira d'un mot ajouté à votre passe-port pour faciliter ma fuite.

J'essayai d'abord de le détourner de son dessein en lui parlant du chagrin qu'il allait causer à sa mère; mais, le trouvant inébranlable dans sa résolution, je finis par lui promettre de le prendre avec moi, et de faire arranger mon passe-port en conséquence.

— Ce n'est pas tout, dit-il. Mon départ dépend encore du succès d'une entreprise où je suis engagé. Vous voulez partir après- demain. Après- demain, j'aurai réussi peut-être, et alors, je suis tout à vous.

— Seriez-vous assez fou, lui deinandai-je, non sans inquiétude, pour vous être fourré dans quelque conspiration ?

— Non, répondit-il; il s'agit d'intérêts moins graves que le sort de ma patrie, assez graves pourtant pour que du succès de mon entreprise dépende ma vie et mon bonheur. Je ne puis vous en dire da

fax, /léèM&ft', tëjt^J /i« r ***£****' /£* 'J&f *U

///^ //# />;' t^s/tys/c' . ù/u* s, */*% rx? f<-

// yfï*? /s /^n/ , i / >*/s/* s //o/ r+*nfr?ir. yv,^

/s^>/ /y s/du. /VJjUL

a* - /</y^A^Af// *j

/y*/ /fs/> /s*'/ //' ?i yA r> i /j . , ** */* <■> 7a* ^~

/>>''!/Sj; //* <Y"

i* .*>* >') n\' f/i;sr>s, s/ J***/*^

/irions! & éufo frl^ /.'* tïtf/K ■'"' &*$ €**4

UNE PAGE DU MANUSCRI" de M. le Vicomte de Suztttuiet

h. sticcolo m mai) \m \ ii i i;i./.ia .;..

vantage maintenant. Dana déni jouis, voua aaurei tout.

Je commençaia à m'habituer au mystère, el j<- me résignai. Il lui convenu < j n<- nous partirions à trois beurea du matin et que nous ne nous arrêterions qu'après avoir gagné le territoire toscan.

Persuadé qu'il était inutile de me coucher, devant partir de si bonne heure, j'employai la dernière soirée que je devais passer à Home à faire des visites dans loutes les maisons où j'avais été reçu. J'allai prendre congé de la marquise, et serrer la main à son fils officiellement et pour la forme. Je sentis qu'elle tremblait dans la mienne. Il me dit tout bas :

— lin cet instant, ma vie se joue a croix ou pile — Vous trouverez en rentrant à votre hôtel une lettre de moi. Si à trois heures précises je ne suis pas auprès de vous, ne m'attendez pas.

L'altération de ses traits me frappa; mais je l'attribuai à une émotion bien naturelle de sa part, au moment où, pour toujours peut-être, il allait se séparer de sa famille.

Vers une heure à peu près, je regagnai mon logement. Je voulus repasser encore une fois par le viecolo di Madama Lucrezia. Quelque chose de blanc pendait à la fenêtre où j'avais vu deux apparitions si différentes. Je m'approchai avec précaution. C'était une corde à nœuds. Etait-ce une invitation d'aller prendre congé de la aignora? Cela en avait tout l'air,

Dernières Nouvelles. 3

et la tentation était forte. Je n'y cédai point pourtant, me rappelant la promesse faite à don Ottavio, et aussi, il faut bien le dire, la réception désagréable que m'avait attirée, quelques jours auparavant, une témérité beaucoup moins grande.

Je poursuivis mon chemin, mais lentement, désolé de perdre la dernière occasion de pénétrer les mystères de la maison n° 13. A chaque pas que je faisais, je tournais la tête, m'attendanl toujours à voir quelque forme humaine monter ou descendre le long de la corde. Rien ne paraissait. J'atteignis enfin l'extrémité du viccolo ; j'allais entrer dans le Corso.

— Adieu, madame Lucrèce, dis-je en ôtant mon chapeau à la maison que j'apercevais encore. Cherchez, s'il vous plaît, quelque autre que moi pour vous venger du jaloux qui vous tient emprisonnée.

Deux heures sonnaient quand je rentrai dans mon hôtel. La voiture était dans la cour, toute chargée. Un des garçons de l'hôtel me remit une lettre. C'était celle de don Ottavio, et comme elle me parut longue, je pensai qu'il valait mieux la lire dans ma chambre, et je dis au garçon de m'éclairer.

— Monsieur, me dit-il, votre domestique que vous nous aviez annoncé, celui qui doit voyager avec monsieur...

— Eh bien, est-il venu.'

— Non, monsieur...

— Il est à la poste; il viendra avec les chevaux.

— Monsieur, il est venu tout à l'heure une clame

il VIGCOLO Dl maii \M \ LUCRIZ1 \

qui a demandé à parler au domestique <!<• monsieur. Elle a voulu absolument monter chez monsieur et m'a chargé de dire au domestique de monsieur, aussitôt qu'il viendrait, que madame Lucrèce était dans vot re chambre.

— Dans ma chambre? m'écriai-je eu serrant avec force la rampe de l'escalier.

— Oui, monsieur. Et il parait qu'elle part aussi, car elle m'a donné un petit paquet; je l'ai mis sur la vache.

Le cœur me battait Fortement. Je ae sais quel mélange de terreur superstitieuse el de curiosité s'était emparé de moi. Je montai l'escalier marche à marche. Arrivé au premier (je demeurais au second), le garçon qui me précédait fit un faux pas, et la bougie qu'il tenait à la main tomba et s'éteignit. Il me demanda un million d'excuses, et descendit pour la rallumer. Cependant, je montais toujours.

Déjà j avais la main sur la clef de ma chambre. J'hésitais. Quelle nouvelle vision allait s'offrir a moi? Plus d'une fois, dans l'obscurité, l'histoire de la nonne sanglante m'était revenue à la mémoire.

Etais-je possède d'un démon comme don AJonfl

11 me sembla que le garçon tardait horriblement.

J'ouvris ma porte. (Iràce au ciel! il v avait de la lumière dans ma chambre à coucher. Je traversai rapidement le petit salon qui la précédait. Un coup d œil suffît pour' me prouver qu'il n'y avait personne dans ma chambre à coucher. Mais aussitôt j'entendis

derrière moi des pas légers et le frôlement d'une robe. Je crois que mes cheveux se hérissaient sur ma tête. Je me retournai brusquement.

Une femme vêtue de blanc, la tête couverte d'une mantille noire, s'avançait les bras étendus :

— Te voilà donc enfin, mon bien-aimé! s'écriat-elle en saisissant ma main.

La sienne était froide comme la glace, et ses traits avaient la pâleur de la mort. Je reculai jusqu'au mur.

— Sainte Madone, ce n'est pas lui ! . . . Ah ! monsieur, êtes-vous l'ami de don Ottavio?

A ce mot, tout fut expliqué. La jeune femme, malgré sa pâleur, n'avait nullement l'air d'un spectre. Elle baissait les yeux, ce que ne font jamais les revenants, et tenait ses deux mains croisées à hauteur de sa ceinture, attitude modeste, qui me fit croire que mon ami don Ottavio n'était pas un aussi grand politique que je me l'étais figuré. Bref, il était grand temps d'enlever Lucrèce, et, malheureusement, le rôle de confident était le seul qui me fut destiné dans cette aventure.

Un moment après arriva don Ottavio déguisé. Les chevaux vinrent et nous partîmes. Lucrèce n'avait pas de passe-port, mais une femme, et une jolie femme, n'inspire guère de soupçons. Un gendarme cependant fit le difficile. Je lui dis qu'il était un brave, et qu'assurément il avait servi sous le grand Napoléon. Il en convint. Je lui fis présent d'un portrait de ce grand homme, en or, et je lui dis que

il. VICCOLO Dl MADAM4 LUCREZIA 37

mon habitude étail de voyager avec une arnica pom me tenir compagnie; el que, attendu que j'en changeais fort souvcnU je crovais inutile de I<n faire mettre sur mon passe-port.

— Celle-ci, ajoutai-je, me mène à la ville prochaine. On m'a dit <jue j'en trouverais là d'autres qui la vaudraient.

— Vous auriez tort d'en changer, me dit le gendarme en fermant respectueusement la portière.

S il faut tout vous dire, madame, ee traître de don Ottavio avait l'ait la connaissance de cette aimable personne, sœur d'un certain Vanozzi, riche cultivateur, mal noté comme un peu libéral et très-contrebandier. Don Ottavio savait bien que, quand môme sa famille ne l'eût pas destiné à l'Eglise, elle n'aurait jamais consenti à lui laisser épouser une fille d'une condition si fort au-dessous de la sienne.

Amour est inventif. L'élève de l'abbé Negronî parvint à établir une correspondance secrète avec sa bien-aiméc. Toutes les nuits, il s'échappait du palais Aldobrandi, et, comme il eût été peu sûr d'escalader la maison de Vanozzi, les deux amants se donnaient rendez-vous dans celle de madame Lucrèce, dont la mauvaise réputation les protégeait. Une petite porte cachée par un figuier met tait les dejix jardins en communication. Jeunes et amoureux. Lucrèce et Ottavio ne se plaignaienl pas de l'insuffisance de leur ameublement, (j ni se réduisait, je crois 1 avoir déjà dit, a un vieux fauteuil de cuir.

Un soir, attendant don Ottavio, Lucrèce me prit pour lui, et me fit le cadeau que j'ai rapporté en son lieu. Il est vrai qu'il y avait quelque ressemblance de taille et de tournure entre don Ottavio et moi, et quelques médisants, qui avaient connu mon père à Rome, prétendaient qu'il y avait des raisons pour cela. Avint que le maudit frère découvrit l'intrigue; mais ses menaces ne purent obliger Lucrèce à révéler le nom de son séducteur. On sait quelle fut sa vengeance et comment je pensai payer pour tous. Il est inutile de vous dire comment les deux amants, chacun de son côté, prirent la clef des champs.

Conclusion. — Nous arrivâmes tous les trois à Florence. Don Ottavio épousa Lucrèce, et partit aussitôt avec elle pour Paris. Mon père lui fit le même accueil que j'avais reçu de la marquise. Il se chargea de négocier sa réconciliation, et il y parvint non sans quelque peine. Le marquis Aldobrandi gagna fort à propos la fièvre des Maremmes, dont il mourut. Ottavio a hérité de son titre et de sa fortune, et je suis le parrain de son premier enfant.

27 avril 1846.

Page 1