II. VICCOLO Dl M M» \ma n CHEZ
Il me fut impossible de la retenir. Bile avait hâte de quitter la maison, pressée, disait-elle, d'aller porter un cierge à la [>lus proche église.
Je sortis moi-même el la laissai aller, désespéranl (I en apprendre davantage.
On devine bien que je ne contai pas mon histoire au palais Aldobrandi : la marquise était trop prude, don Ottavio trop exclusivement occupé de politique pour être de bon conseil dans nue amourette. Mais j'allai trouver mon peintre, qui connaissait tout a Rome, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, et je lui demandai ce qu'il en pensait.
— Je pense, dit-il, que vous avez vu le spectre de Lucrèce Borgia. Quel danger vous avez couru î si dangereuse de son vivant, jugez un peu ce qu'elle doit être maintenant qu'elle est morte! Cela fait trembler.
— Plaisanterie à part, qu'est-ce que cela peut être ?
— C'est-à-dire que monsieur est athée et philosophe et ne croit pas aux choses les pins respectables. Fort bien ; alors que dites-vous de cette autre hypothèse? Supposons que la vieille prête sa maison à des femmes capables d'appeler les gens qui passent dans la rue. On a vu des vieilles assez dépravées pour l'aire ce métier-là.
— A merveille, dis-je; mais alors j'ai donc l'air d'un saint pour que la vieille ne m ait pas l'ait d'offres
de service. Cela m'offense. Et puis mon cher, rappelez-vous l'ameublement de la maison. Il faudrait avoir le diable au corps pour s'en contenter.
— Alors, c'est un revenant à n'en plus douter. Attendez donc ! encore une dernière hypothèse. Vous vous serez trompé de maison. Parbleu! j'y pense : près d'un jardin? petite porte basse?... Eh! c'est ma grande amie la Rosina. Il n'y a pas dix-huit mois qu'elle faisait l'ornement de cette rue. Il est vrai qu'elle est devenue borgne, mais c'est un détail... Elle a encore un très beau profil.
Toutes ces explications ne me satisfaisaient point. Le soir venu, je passai lentement devant la maison de Lucrèce. Je ne vis rien. Je repassai, pas davantage. Trois ou quatre soirs de suite, je fis le pied de grue sous ses fenêtres en revenant du palais Aldobrandi, toujours sans succès. Je commençais à oublier l'habitante mystérieuse de la maison n° 13, lorsque, passant vers minuit dans le viccolo, j'entendis distinctement un petit rire de femme derrière le volet de la fenêtre, où la donneuse de bouquets m'était apparue. Deux fois j'entendis ce petit rire, et je ne pus me défendre d'une certaine terreur, quand, en même temps, je vis déboucher à l'autre extrémité de la rue une troupe de pénitents encapuchonnés, des cierges à la main, qui portaient un mort en terre. Lorsqu'ils furent passés, je m'établis en faction sous la fenêtre, mais alors je n'entendis plus rien. J'essayai de jeter des cailloux, j'appelai
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même plus ou moins discrètement; personne oe parut, et une averse <jui survint m'obligea de faire rel raite.
J'ai honte de dire combien de lois je m'arrêtai (levant cette maudite maison sans pouvoir parvenir à résoudre l'énigme qui me tourmentait. Une seule lois je passai dans le viccolo de Madame Lucrezia avec don Ottavio et son inévitable abbé.
— Voilà, dis-jc, la maison de Lucrèce.
Je le vis changer de couleur.
— Oui, répondit-il, une tradition populaire fort incertaine veut que Lucrèce Borgia ait eu ici sa petite maison. Si ces murs pouvaient parler, que d'horreurs il nous révéleraient! Pourtant, mon ami. quand je compare ce temps avec le notre, je me prends à le regretter. Sous Alexandre VI, il y avait encore des Romains. Il n'y en a plus. César Borgia était un monstre, mais un grand homme. Il voulait chasser les barbares de l'Italie, et peut-être, si son père eut vécu, eut-il accompli ce grand dessein. Ah! que le ciel nous donne un tyran comme Borgia el qu'il nous délivre de ces despotes humains qui nous abrutissent!
Quand don Ottavio se lançait dans les régions politiques, il était impossible de l'arrêter. Nous étions à la place du Peuple que son panégyrique du despotisme éclairé n'était pas à sa fin. Mais nous étions à cent lieues de ma Lucrèce à moi.
Certain soir que j'étais allé fort tard rendre mes
devoirs à la marquise, elle me dit que son fils était indisposé et me pria de monter dans sa chambre. Je le trouvai couché sur son lit tout habillé, lisant un journal français que je lui avais envoyé le matin soigneusement caché dans un volume des Pères de l'Église. Depuis quelque temps, la collection des saints Pères nous servait à ces communications qu'il fallait cacher à l'abbé et à la marquise. Les jours de courrier de France, on m'apportait un in-folio. J'en rendais un autre dans lequel je glissais un journal, que me prêtaient les secrétaires de l'ambassade. Cela donnait une haute idée de ma piété à la marquise et à son directeur, qui parfois voulait me faire parler théologie.
Après avoir causé quelque temps avec don Ottavio, remarquant qu'il était fort agité et que la politique même ne pouvait captiver son attention, je lui recommandai de se déshabiller et je lui dis adieu. Il faisait froid et je n'avais pas de manteau. Don Ottavio me pressa de prendre le sien, je l'acceptai et me fis donner une leçon dans l'art difficile de se draper en vrai Romain.
Emmitouflé jusqu'au nez, je sortis du palais Aldobrandi. A peine avais-je fait quelques pas sur le trottoir de la place Saint-Marc, qu'un homme du peuple que j'avais remarqué, assis sur un banc à la porte du palais, s'approcha de moi et me tendit un papier chiffonné.
— Pour L'amour de Dieu, dit-il, lisez ceci,
IL VICCOLO l»l MAIiAMA LUCREZLA Si
Aussitôt, il disparut en courant à toutes jambes.
J'avais pris le papier et je cherchais de la lumière
pour le lire. A la lueur d'une lampe allumée devanl
une madone, je vis que c'était an billet écrit au
crayon et, comme il semblait, d'une main tremblante. Je déchiffrai avec beaucoup de peine les mots suivants :
« Ne viens pas ce soir, ou nous sommes perdus! On sait tout, excepté ton nom, rien ne pourra noue séparer. Ta Lucrèce. »
— Lucrèce! m'écriai-je, encore Lucrèce! quelle diable de mystification y a-t-il au fond de tout cela? « Ne viens pas. » Mais ma belle quel chemin prendon pour aller chez vous?
Tout en ruminant sur le contenu de ce billet, je prenais machinalement le chemin du viccolo di Madama Lucrezia, et bientôt je me trouvai en face de la maison n° 13.
La rue était aussi déserte que de coutume, el le bruit seul de mes pas troublait le silence profond qui régnait dans le voisinage. Je m'arrêtai et levai les yeux vers une fenêtre bien connue. Pour le coup, je ne me trompais pas. Le contrevent s'écartait.
Voilà la fenêtre toute grande ouverte.
Je crus voir une forme humaine qui se détachait sur le fond noir de la chambre.
— Lucrèce, est-ce vous? dis-je à voix basse.
On ne répondit pas, mais j'entendis un petit claquement, dont je ne compris pas d'abord la cause.
— Lucrèce, est-ce vous? repris-je un peu plas haut.
Au même instant, je reçus un coup terrible dans la poitrine, une détonation se fit entendre, et je me trouvai étendu sur le pavé.
Une voix rauque me cria :
— De la part de la signora Lucrèce !
Et le contrevent se referma sans bruit.
Je me relevai aussitôt en chancelant, et d'abord je me tàtai, croyant me trouver un grand trou au milieu de l'estomac. Le manteau était troué, mon habit aussi, mais la balle avait été amortie par les plis du drap, et j'en étais quitte pour une forte contusion.
L'idée me vint qu'un second coup pouvait bien ne pas se faire attendre, et je me traînai aussitôt du côté de cette maison inhospitalière, rasant les murs de façon à ce qu'on ne pût me viser.
Je m'éloignais le plus vite que je pouvais, tout haletant encore, lorsqu'un homme que je n'avais pas remarqué derrière moi me prit le bras et me demanda avec intérêt si j'étais blessé.
A la voix, je reconnus don Ottavio. Ce n'était pas le moment de lui faire des questions, quelque surpris que je fusse de le voir seul et dans la rue à celte heure de la nuit. En deux mots, je lui dis qu'on venait de me tirer un coup de feu de telle fenêtre et que je n'avais qu'une contusion.
— C'est une méprise! s'écria-t-il. Mais j'entends
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venir du monde. Pouvez-vous marcher? Je serais
perdu si l'on nous trouvail ensemble. Cependant, je ne vous abandonnerai pas.
Il me prit le bras el m'entraîna rapidement. Nous marchâmes ou plutôt nous courûmes tanl que j<*
pus aller; niais bien toi force me lut de ni asseoir sur une borne pour reprendre haleine.
Heureusement, nous nous trouvions alors à peu de distance d'une grande maison où Ton donnait un bal. U v avait quantité de voitures devant la porte. Don Ottavio alla en chercher une, me fil monter dedans et me reconduisit à mon hôtel. Un grand verre d'eau que je bus m'ayant tout à l'ait remis, je lui racontai en détail tout ce qui m'était arrive devant cette maison fatale, depuis le présent d'une' rose jusqu'à celui d'une balle de plomb.
Il m'écoutait la tête baissée, à moitié cachée dans une de ses mains. Lorsque je lui montrai le billet que je venais de; recevoir, il s'en saisit, le lut avec avidité et s'écria encore :
— C'est une méprise! une horrible méprise!
— Vous conviendrez, mon cher, lui dis-je, qu'elle est fort désagréable pour moi et pour vous aussi. On manque de me tuer, et l'on vous l'ait dix ou douze trous dans votre beau manteau. Tudieu! quels jaloux que vos compatriotes'
Don Ottavio me serrait les mains d'un air désole. et relisait le billet sans me répondre.
— Tâchez donc, lui dis-je, de me donner quelque explication de toute cette affaire. Le diable m'emporte si j'y comprends goutte.
Il haussa les épaules.
— Au moins, repris-je, que dois-je faire? A qui dois-je m'adresser, dans votre sainte ville, pour avoir justice de ce monsieur, qui canarde les passants sans leur demander seulement comment ils se nomment. Je vous avoue que je serais charmé de le faire pendre.
— Gardez-vous-en bien! s'écria-t-il. Vous ne connaissez pas ce pays-ci. Ne dites mot à personne de ce qui vous est arrivé. Vous vous exposeriez beaucoup.
— Comment, je m'exposerais? Morbleu! je prétends bien avoir ma revanche. Si j'avais offensé le maroufle, je ne dis pas; mais pour avoir ramassé une rose,... en conscience, je ne méritais pas une balle.
— Laissez-moi faire, dit don Ottavio. Peut-être parviendrai-je à éclaircir ce mystère. Mais, je vous le demande comme une grâce, comme une preuve signalée de votre amitié pour moi, ne parlez de cela à personne au monde. Me le promettez-vous?
Il avait l'air si triste en me suppliant, que je n'eus pas le courage de résister, et je lui promis tout ce qu'il voulut. Il me remercia avec effusion, et après m'avoir appliqué lui-même une compresse d'eau de Cologne sur la poitrine, il me serra la main et me dil adieu.