MOU M ANE
Le 1 1 mai 18.., nous rentrions à Tlemcen. L'expédition avait été heureuse; nous ramenions bœufs, moutons, chameaux, des prisonniers el des otages.
Après trente-sepl jours de campagne ou plutôt de «•hassc incessante, nos chevaux é taie ni maigres, efflanqués, mais ils avaient encore l'œil vif el plein
de feu; pas un n'était écorché sous la selle. Nos
hommes, bronzés par le soleil, les cheveux longs,
les buffleteries sales, les vestes râpées, montraient cet air d'insouciance au danger et à la misère qui caractérise le vrai soldat.
Pour fournir une belle charge, quel général n'eût préféré nos chasseurs aux plus pimpants escadrons habillés de neuf!
Depuis le matin je pensais à tous les petits bonheurs qui m'attendaient.
Comme j'allais dormir dans mon lit de fer après avoir couché trente-sept nuits sur un rectangle de toile cirée ! Je dînerais sur ane chaise, j'aurais du pain
tendre et du sel à discrétion ! Puis, je nie demandais si M'11'" Concha aurait une Heur de j-renadier ou du
jasmin dans ses cheveux, et si elle aurai; tenu les
serments prêtes a mon départ; mais, fidèle ou inconstante, je sentais qu'elle pouvait compter sur le grand fond de tendresse qu'on rapporte du désert.
Il n'y avait personne dans notre escadron qui n'eût ses projets pour la soirée.
Le colonel nous reçut fort paternellement, et même il nous dit qu'il était content de nous; puis il prit à part notre commandant, et pendant cinq minutes lui tint à voix basse des discours médiocrement agréables, autant que nous en pouvions juger sur l'expression de leurs physionomies.
Nous observions le mouvement des moustaches du colonel qui s'élevaient à la hauteur de ses sourcils, tandis que celles du commandant descendaient, piteusement défrisées, jusque sur sa poitrine. Un jeune chasseur, que je fis semblant de ne pas entendre, prétendit que le nez du commandant s'allongeait à vue d'œil; mais bientôt les nôtres s'allongèrent aussi, lorsque le commandant revint nous dire : « Qu'on fasse manger les chevaux et qu'on soit prêt à partir au coucher du soleil ! Les officiers dînent chez le colonel à cinq heures, tenue de campagne; on monte à cheval après le café... Est-ce que par hasard vous ne seriez pas contents, messieurs?... »
Nous n'en convînmes pas et nous le saluâmes en silence, l'envoyant à tous les diables, à part nous, ainsi que le colonel.
Nous n'avions que peu de temps pour faire nos petits préparatifs. Je m'empressai de me changer, et, après avoir fait ma toilette, j'eus la pudeur de ne pas m'asseoir dans ma bergère, de peur de m'y endormir.
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A cinq heures, j'entrai chez le colonel. Il demeurai! dans une grande maison moresque, dont je trouvai le patio rempli de monde, Français et indigent qui se pressaient autour dune bande de pèlerins ou île saltimbanques arrivanl du Sud.
Un vieillard, laid comme un singe, à moitié nu
sous son burnous troué, la peau couleur de chocolat a l'eau, tatoué sur toutes les coulures, les cheveux crépus et si touffus qu'on aurait cru de loin qu'il avait un colback sur la tête, la barbe blanche ei hérissée, dirigeait la représentation.
C'était, disait-on, un grand saint et un grand sorcier.
Devant lui, un orchestre composé de deux flûtes et de trois tambours faisait un tapage infernal, digne de la pièce qui allait se jouer. Il disait qu'il avait reçu d'un marabout fort renommé tout pouvoir sur les démons et les bêtes féroces, et, après un petit compliment à l'adresse du colonel et du respectable public, il procéda à une sorte de prière ou d'incantation, appuyée par sa musique, tandis que les acteurs sous ses ordres sautaient, dansaient sur un pied et se frappaient la poitrine à grands coups de poing.
Cependant les tambours et les flûtes allaient toujours précipitant la mesure.
Lorsque la fatigue et le vertige eurent fait perdre
à ces gens le peu de cervelle qu'ils avaient, le sorcier en chef tira de quelques paniers places autour de lui des scorpions et des Serpents, et. après avoir
montré qu'ils étaient pleins de vie, il les jetait à ses farceurs qui tombaient dessus comme des chiens sur un os, et les mettaient en pièces à belles dents, s'il vous plaît.
Nous regardions d'une galerie haute le singulier spectacle que nous donnait le colonel, pour nous préparer sans doute à bien dîner. Pour moi, détournant les yeux de ces coquins qui me dégoûtaient, je m'amusais à regarder une jolie petite fille de treize ou quatorze ans qui se faufilait dans la foule pour se rapprocher du spectacle.
Elle avait les plus beaux yeux du inonde, et ses cheveux tombaient sur ses épaules en tresses menues terminées par de petites pièces d'argent, qu'elle faisait tinter en remuant la tête avec grâce. Elle était habillée avec plus de recherche que la plupart des filles du pays : mouchoir de soie et d'or sur la tête, veste de velours brodée, pantalons courts en satin bleu, laissant voir ses jambes nues entourées d'anneaux d'argent. Point de voile sur la figure. Etait-ce une Juive, une idolâtre? Ou bien appartenait-elle à ces hordes errantes dont l'origine est inconnue et que ne troublent pas de préjugés religieux?
Tandis que je suivais tous ses mouvements avec je ne sais quel intérêt, elle était parvenue au premier rang du cercle où ces enragés exécutaient leurs exercices.
En voulant s'approcher encore davantage, elle lit
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tomber un long panier à base étroite qu'on n avait pas ouvert. Presque en même temps le sorcier el L'enfant firent entendre un en terrible, el an grand mouvement s'opéra dans le cercle, chacun reculant avec effroi.
Un serpent très gros venait de s'échapper <lu |>inier, et la petite fille l'avait presse de son pied. En un instant le reptile s'était enroulé autour de sa jambe. Je vis couler quelques gouttes de sang sous l'anneau qu'elle portait à la cheville. Elle tomba à la renverse, pleurant et grinçant des dents. Une écume blanche couvrit ses lèvres, tandis qu'elle se roulait dans la poussière.
— Courez donc, cher docteur, criai-je a notre chirurgien-major. Pour l'amour de Dieu, sauvez ce pauvre enfant.
— Innocent! répondit le major en haussant les épaules. Ne voyez-vous pas que c'est dans le programme? D'ailleurs mon métier est de vous couper les bras et les jambes. C'est l'affaire de mon confrère là-bas de guérir les filles mordues par les serpents.
Cependant le vieux sorcier était accouru, et son premier soin fut de s'emparer du serpent.
— Djoûmane! Djoûmane, lui disait-il d'un ton de reproche amical.
Le serpent se déroula, quitta sa proie et se mit à ramper. Le sorcier fut leste à le saisir par le bout de la queue et, le tenant à bout de bras, il lit le tour du
cercle montrant le reptile qui se tordait et sifflait sans pouvoir se redresser.
Vous n'ignorez pas qu'un serpent qu'on tient par la queue est fort empêché de sa personne. Il ne peut relever qu'un quart tout au plus de sa longueur, et, par conséquent, ne peut mordre la main qui l'a saisi.
Au bout d'une minute le serpent fut remis dans son panier, le couvercle bien assujetti, et le magicien s'occupa de la petite fille qui criait et gigotait toujours. Il lui mit sur la plaie une pincée de poudre blanche qu'il tira de sa ceinture, puis murmura à l'oreille de l'enfant une incantation dont l'effet ne se fit pas attendre. Les convulsions cessèrent; la petite fille s'essuya la bouche, ramassa son mouchoir de soie, en secoua la poussière, le remit sur sa tète, se leva, et bientôt on la vit sortir.
Un instant après, elle montait dans notre galerie pour faire sa quête, et nous collions sur son front et sur ses épaules force pièces de cinquante centimes.
Ce fut la fin de la représentation, et nous allâmes dîner.
J'avais bon appétit et je me préparais à faire honneur à une magnifique anguille à la tartare, quand notre docteur, auprès de qui j'étais assis, me dit qu'il reconnaissait le serpent de tout-à-l'heure. Il me fut impossible d'en manger une bouchée.
Le docteur, après s'être bien moqué de mes pré-
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jugés, réclama ma pari de l'anguille et m assura que le serpent avait un goûl délicieux.
— Ces coquins <| h <* vous venez de voir, me dit-il,
sont (les connaisseurs. Ils vivent dans des tavei nés
comme des Troglodytes, avec leurs serpents : ils onl de jolies (illes, témoin la petite aux culottes bleues. On ne sait quelle religion ils ont, niais ce sont des malins, et je veux faire connaissance de leur cheyk.
Pendant le dîner nous apprîmes pour quel motif nous reprenions la campagne. Sidi-Lala, poursuivi chaudement par le colonel R..., cherchait à gagner les montagnes du Maroc.
Deux routes à choisir : une au sud de Tlemcen en passant à gué la Moulaïa, sur le seul point où des escarpements ne la rendent pas inaccessible; l'autre par la plaine, au nord de notre cantonnement. Là il devait trouver notre colonel et le gros du régiment.
Notre escadron était chargé de l'arrêterai! passage de la rivière, s'il le tentait; mais cela était peu probable.
Vous saurez que la Moulaïa coule entre deux murs de rochers, et il n'y a qu'un seul point, comme une sorte de brèche assez étroite, où des chevaux puissent passer. Le lieu m'était bien connu, et je ne comprends pas pourquoi on n'a pas encore élevé un blockhaus. Tant il y a que pour le colonel il y avait toutes chances de rencontrer l'ennemi, et pour nous de faire une course inutile.
Avant la fin dn dîner, plusieurs cavaliers de Maghzen avaient apporté des dépêches du colonel R... L'ennemi avait pris position et montrait comme une envie de se battre. Il avait perdu du temps. L'infanterie du colonel R... allait arriver et le culbuter.
Mais par où s'enfuirait-il? Nous n'en savions rien, et il fallait le prévenir sur les deux routes. Je ne parle pas d'un dernier parti qu'il pouvait prendre, se jeter dans le désert; ses troupeaux et sa smala y seraient bientôt morts de faim et de soif. On convint de quelques signaux pour s'avertir du mouvement de l'ennemi.
Trois coups de canon tirés à Tlemcen nous préviendraient que Sidi-Lala paraissait dans la plaine, et nous emportions, nous, des fusées pour faire savoir que nous avions besoin d'être soutenus. Selon toute vraisemblance, l'ennemi ne pourrait pas se montrer avant le point du jour, et nos deux colonnes avaient plusieurs heures d'avance sur lui.
La nuit était faite quand nous montâmes à cheval. Je commandais le peloton d'avant-garde. Je me sentais fatigué, j'avais froid; je mis mon manteau, j'en relevai le collet, je chaussai mes étriers, et j'allai tranquillement au grand pas de ma jument, écoutant avec distraction le maréchal des logis Wagner, qui me racontait l'histoire de ses amours malheureusement terminées par la fuite d'une infidèle qui lui avait emporté avec son cœur une montre d'ar-
CHASSEUR DAFRIQUE EN 1843 pur RAFFET