‹ Le Champ de Mars, 1751-1889Chapitre 16 sur 99 · POMPK FUNEBRE EN L'HONNEUR DES CITOYENS MORTS A NANCY · texte numérisé non relu

POMPK FUNEBRE EN L'HONNEUR DES CITOYENS MORTS A NANCY

E n'était pas sans difficultés et sans luttes

que les principes révolutionnaires avaient

pénétré dans l'année. Les soldats et les bas-

ficiers , comme on disait alors , avaient vite

lopté les idées qui s'étaient fait jour avec 89.

'ais les officiers, presque tous de familles

3bles, résistaient sourdement, apportant ainsi

dans l'exercice de leur mandat, des ferments de discorde qui ne

devaient pas tarder à produire les plus déplorables effets.

L'armée était donc ouvertement divisée . Les soldats , forts des droits qui leur étaient acquis, cbercbaient en tout^ circonstances a les faire prévaloir , môme contre le sentiment de leurs chefs. Non contents de discuter les actes de ceux-ci , ils avaient peu à peu organisé, an sein des régiments, des Comités fortement constitués et résolus à l'action. Des troubles sérieux avaient éclaté à ce sujet dans divers régiments et sur plusieurs points du territoire.

Le 6 août 1790 , le ministre de la guerre , La Tour du Pin , ému de ces faits, s'était présenté à l'Assemblée nationale :

« Le roi m'envoie , avait-U. dit , vous prévenir de la licence eflS'énée qui s'est introduite dans l'armée... Tous les jours mon cabinet est rempli de soldats qui viennent fièrement m'intimer la volonté de leurs commettants... La France ne pouvant exister sans soldats, ne pourra bientôt plus exister avec eux. Le soldat n'a ni juges ni lois ; rendez-lui ses juges et que le soldat séditieux tremble devant ces conseils de guerre, qui pendant si longtemps l'ont retenu dans la subordination , la discipline et l'amour du devoir ».

L'Assemblée nationale , le jour même où le danger lui était signalé , avait rendu un décret dont il importe de connaître les deux premiers articles ainsi conçus :

Art. 1*''. — Les lois militaires actuellement existantes continueront d'être observées , jusqu'à la promulgation des lois nouvelles ;

A.RT. 2. — Excepté le Conseil d'administration , toutes autres associations établies dans les régiments, cesseront à partir de la publication du présent décret.

Mais le mal était déjà profond et ce décret ne fut point immédiatement obéi.

Parmi les régiments où l'indiscipline avait pris le caractère le plus grave , figuraient ceux de Nancy : le régiment Meslrede-Camp , celui de Ghâteaii-vimx et le Régiment du roi. Les griefs que ces régiments prétendaient avoir contre leurs chefs étaient de diverses natures : le paiement de la solde s'effectuant , selon eux , de manière irrégulière ; le renvoi de l'armée des soldats dont les idées semblaient trop avancées, et dont la présence au corps gênait l'action rétrograde des officiers. C'était là le fond de leurs réclamations , mais ce qui présentait surtout une gravité exceptionnelle résidait dans l'état d'esprit des officiers vis-à-vis de leurs subordonnés.

Les régiments de Nancy étaient accusés d'avoir mal administré

POMPE FUNEBRE EN l'hONNBDR DES CITOYENS MORTS A NANCY. 41

OU même dissipé les deniers qui leur étaient confiés ; désireux de porter leurs doléances au ministre de la guerre , ils désignèrent , contrairement aux dispositions du décret du 6 août , des députés ayant mission d'expliquer les faits. Dès leur arrivée à Paris, la Tour du Pin les fit incarcérer à la prison de la Force.

Quelques jours plus tard , ces mêmes députés , transférés aux Invalides , obtenaient d'être entendus par le Comité militaire de l'Assemblée nationale. Ils repoussaient avec énergie l'accusation de dilapidation pesant surtout sur le Régiment du roi; ils insistaient sur l'esprit de division introduit dans les régiments de Nancy , sur les collisions pouvant en résulter ; ils demandaient enfin qu'une enquête eût lieu sur les faits qui leur étaient reprochés. Un mémoire justificatif était joint à leur demande.

Si les régiments incriminés s'en étaient tenus à cette démarche, quelque irrégulière qu'elle fût, tout aurait pu s'arranger, mais de graves actes d'indiscipline et de rébellion furent de nouveau commis à Nancy. Le pouvoir législatif eut alors le devoir d'intervenir.

Force devait rester à la loi. Le 16 août, l'Assemblée nationale décrétait que la violation à main armée , par les troupes , des décrets sanctionnés par le roi, étant un crime de lèse-nation, ceux qui avaient excité la rébellion à Nancy , devaient être punis.

Le même décret ordonnait à la municipalité, aux gardes nationales de Nancy et au commandant militaire de la place , de s'assurer des coupables et de requérir , si besoin était , l'intervention d'une force militaire tirée des garnisons et des gardes nationales de la Meurthe ou des départements voisins.

Ce nouveau décret mit le feu aux poudres. Le 31 août, le général de Bouille, entièrement acquis au roi , en donna lecture devant les troupes assemblées. Il refusa ensuite de recevoir les délégués des régiments mutinés , et leur intima l'ordre de se rendre , « reposés sur les armes » , en dehors de la ville.

La présence des régiments suisses rendit tout mouvement inutile. Comme il arrive souvent en pareille circonstance,

quelques coups de fusil ayant été tirés, rengagement devint bientôt général et se répandit dans les rues et dans les maisons de Nancy. Ce fut une véritable boucherie.

M. de Bouille eut gain de cause cependant. Le Régiment du roi capitula et fut immédiatement envoyé à Verdun ; le régiment Mesire-de-Campj dispersé ou fait prisonnier, fut dirigé sur Toul ; enfin le régiment de Château-Vietcx ^ le plus éprouvé, reçut l'ordre de partir à Vie et à Marsal.

Cette sanglante répression , peut-être nécessaire , coûta la vie à plusieurs centaines d'hommes. Elle eut , à Paris , un extraordinaire retentissement. On put y craindre un instant un soulèvement général qui eût été fatal au pays. Les pouvoirs exécutif et législatif montrèrent heureusement une décision qui domina le mouvement et le fit avorter.

Un procès fut intenté aux soldats de Chdteat^Vieux. Ils compefrurent devant un conseil de guerre. Vingt-et-un d'entre eux furent condamnés à être pendus ; un autre fut rompu vif ; soixante-quatre furent envoyés aux galères.

Ce jugement sévère ayant été exécuté , les bataillons de la garde nationale de Paris , vivement poussés par Lafayette , dont Bouille était parent rapproché , se réunirent par députation à l'Hôtel-de- Ville et votèrent une adresse de félicitations à la garde nationale de Metz. Afin d'atténuer en partie l'effet de cette adresse, qu'elle savait frappée d'impopularité, l'assemblée arrêtait que, « déplorant sincèrement l'erreur funeste où paraissoient avoir été induites tant les gardes nationales que les troupes de ligne qui ont accompagné M. de Bouille dans son expédition de Nancy, erreur qui a fait couler le sang des Français par la main des Français , il seroit fait des compliments de condoléance à ces troupes, sur la perte qu'elles avoient essuyée ».

On ne s'en tint pas là et on fit bien.

Absolument défavorable à M. de Bouille, Paris en était arrivé à la plus bruyante et à la plus dangereuse exaspération. Lafayette avait compris et on avait aussi compris en haut lieu , qu'il était

Page 1