INAUGURATION DE LA CONSTITUTION
1793 , anniversaire de la prise des m inaugura solennellement la première 1 républicaine de la France.
,es circonstances étaient critiques. La )ublifiue reculait partout. Elle reculait à l'ouest , devant les Vendéens ; ail nord-est sur le Rhin ; au nord dans les Flandres. Mayence avait été repris par les prussiens; Valenciennes et Coudé >loqués par les autrichiens ; Lyon , Mar- ^oulon étaient en pleine insurrection. A
..^ ..ur, la disette sévissait. Les populations,
surexcitées par le danger, étaient cependant remplies d'énergie.
Une solennité d'une majesté sévère et d'un caractère grandiose comme celle qui était projetée, pouvait encore ajouter à l'enthousiasme et à l'héroïsme de la nation. I^es quarante-quatre mille municipalités de France avaient accepti; la Constitution, et chaque jour des adresses de félicitations et d'encouragement arrivaient à la Convention. Une seule commune, qui comptait
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cent vingt habitants , Saint-Tonnant , dans les Gôtes-du-Nord , avait demandé ouvertement le rétablissement des Bourbons.
Pour rehausser l'éclat de la fête et augmenter la portée politique de l'acceptation de la Constitution , les Assemblées primaires envoyèrent à Paris quatre cents commissaires. Ils furent reçus en grande pompe et conduits dans les sociétés populaires, notamment aux Jacobins qui leur offrirent leur salle pour s y réunir et délibérer avec eux. Là on s'expliqua ; les commissaires reconnurent que si le fédéralisme triomphait , s'il n'y avait plus imité de direction ni d'exécution , ce serait la ruine de la République et de la France. On cria donc: a Vive la Répuhlique une et indivisible » et les commissaires électrisés se rendirent à la Convention.
Bientôt , nous Tespérons , dit l'un d'eux , la tôte des calomniateurs de cette cité républicaine ^Paris) tombera sous le glaive de la loi. Nous sommes tous des Montagnards. Vive la Montagne.
On était au 7 août , et d'instant en instant les plus sinistres nouvelles arrivaient de la Vendée, du Midi et des frontières. Un combat malheureux avait eu lieu dans le Nord, où les soldats do la République étaient un contre deux ; les anglais , les hollandais et les autrichiens étaient à trente-cinq lieues de Paris , sans qn*il restât une armée pour couvrir la Capitale. Par cette situation , qui semblait désespérée , on peut se faire une idée de létat de surexcitation, de fureur dans lequel s'agitait Paris lout entier; il fallait même quelque grandeur d'âme pour fètcr l'établissement de la Constitution dans des conditions aussi Périlleuses. A vrai dire, la fête fut moins une fête qu'un serment solennel de sauver la patrie.
I^ plan général de la cérémonie avait été tracé par le peintre l)and, député à la Cîonvention.
^ Français , avait dit David , réunis pour célébrer la fête de l'unité et de * "^aiYisibiliié se lèveront avant l'aurore; la scène touchante de leur union sera ^^^^^^ par les premiers ra^'ons du soleil : cet astre bienfaisant , dont la lumière
s'étend sur tout l'Univers , sera pour eux le sjmbole de la vérité , à laquelle ils adressent des louanges et des hymnes.
Le Conseil de la Commune avait décrété qu'un char porterait les drapeaux « encore souillés des signes de féodalité et d'emblèmes royaux » et que ces drapeaux seraient livrés aux flammes. Déplus, deux urnes cinéraires devaient recevoir ces inscriptions :
Aux mânes des citoyens morts au Champ de Mars. Aux mânes des citoyens morts dans la Journée du 10 août.
Au Champ de Mars une presse, une charrue, une pique devaient rappeler l'union qui existe entre l'artiste , le laboureur et le défenseur de la patrie. La déclaration des Droits de l'homme serait imprimée sur cette presse. Des belges traîneraient dans la boue une aigle impériale, donnée à la Commune par le citoyen Nortès.
Le rassemblement général devait avoir lieu sur l'emplacement de la Bastille. Les décombres de la prison couvraient encore le sol. Au milieu de ces décombres, David avait élevé « la fontaine de la Régénération, représentée par la Nature ». C'était un sphinx gigantesque, qui, de ses mains pressait ses deux mamelles , d'où jaillissait avec abondance « l'eau pure et salutaire ». Le président de la Convention rempKt une coupe de cette eau , et en but une gorgée , après avoir « arrosé le sol de la Liberté » à la manière antique. Ensuite, les commissaires choisis parmi les envoyés des Assemblées primaires burent tour à tour dans la même coupe. Chaque fois , une salve d'artillerie annonçait « la consommation de l'acte de fraternité ».
Des strophes appropriées furent ensuite chantées sur l'air de la Marseillaise , et le cortège partit par les boulevards. En tète , venaient les sociétés populaires ; elles portaient une bannière , sur laquelle était peint « l'œil de la surveillance , pénétrant un nuage épais. »
Le deuxième groupe comprenait la Convention nationale en corps, chaque conventionnel tenant à la main un bouquet d'épis
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de blé. Huit d'entre eux portaient , sur un brancard une arche renfermant des tables sur lesquelles étaient gravés le texte des Droits de V Homme et VActe constitiUionnel.
Venaient ensuite les envoyés des Assemblées primaires des départements formant une chaîne autour de la Convention. Un cordon tricolore les unissait , représentant « ' le lien léger . mais indissoluble , de rindi\isibilité ». Chacun d'eux tenait une branche d'olivier , « signe de la réconciliation entre Paris et les départements » et une pique qui devait servir à former , au Champ de Mars , le faisceau national.
« La masse respectable du Souverain » le peuple , s'avançait derrière, sans aucun ordre. On avait mêlé tous les rangs, toutes les fonctions, en signe d'égalité : a Tout s'est confondu en présence du Peuple , source unique de tous les pouvoirs , qui , en émanant de lui , lui restent toujours soumis. »
Debout sur un plateau roulant , les élèves de rinstitution des Aveugles chantaient des hymnes . et les Enfants trouvés étaient portés dans leurs berceaux.
Sur un char triomphal formé par ime charrue, étaient assis deux neillards traînés par leurs enfants. Ce symbole de la piété filiale et de la vénération pour la vieillesse précédait une troupe (le soldats entourant un autre char attelé de huit chevaux blancs, (^lui-là contenait l'urne cinéraire des héros morts pour la Patrie.
Au centre d'un autre détachement d'infanterie, mêlé de <^valerie et fermant la marche, des tombereaux revêtus de tapis s^niés de fleurs de lys « étaient chargés des dépouilles des attributs de la royauté et de la noblesse w. Les bannières qui flottaient au-dessus portaient comme inscription :
'*wpfe, voilà ce qui a fait toujours le malheur de la société liumaine,
Ia deuxième station eut lieu boulevard Poissonnière. Là, sous ^^ arc de triomphe, au fronton duquel se lisait :
Ainsi qu^une vile proie , elles ont chassé le tyran devant elles. attendaient les héroïnes des 5 et 6 octobre 1789, assises sur leurs
canons. Le Président de la Convention distribua à chacune d'elles une branche de laurier.
Sur la place de la Révolution , une statue de la Liberté avait été dressée. Elle devait rester et fut inaugurée avec pompe. Dans le plus profond silence, on lui offrit en sacrifice lesattrilbuts delà royauté. Les commissaires des assemblées primaires , chacun une torche à la main , mirent le feu à ces attributs. I^ mémoire du « tyran w ayant été vouée à l'exécration publique , le voile ({ui couvrait la statue de la Liberté fut enlevé et des milliers d'oiseaux délivrés , « portèrent au ciel le témoignage de la liberté rendue à la terre ».
I )e là on se rendit à la place des Invalides , où , sur la cime d'une montagne se dressait une figure colossale, œu\Te de David, comme la fontaine de la Bastille et la Liberté de la place (le la Révoluti(m. Cette figure représentait le peuple français rassemblant de ses bras vigoureux le faisceau départemental. Le fédéralisme , sortant d'un marais fangeux , écartait d'une main les roseaux et de l'autre s'efforçait de détacher quelque partie du faisceau. « Le peuple français , d'un coup de massue^ le replongeait dans les eaux. »
Tout le cortège défila devant cette allégorie et entra enfin dans le (Hianip de Mars. Le Président de la Convention et les Commissaires occupèrent le sommet de l'autel de la patrie; la Convention, les envoyés des Assemblées primaires se placèrent sur les degrés. Chaque groupe de peuple vint alternativement remettre autour de l'autel, à titre d'ofirande, les fruits de son travail et les instruments de son métier.
Le Président Hérault de Séchelles , ayant déposé sur l'autel tous les actes de recensement des votes des Assemblées primaires, prit immédiatement la parole :
Français , dit-il , vos mandataires ont interrogé dans 86 départements votre raison et votre coDscience , sar l'acte constitutionnel qu'ils vous ont présenté : 86 départements ont adopté l'acte constitutionnel. Jamais un vœu plus unanime n'a organisé une République plus grande et plus populaire. H y a \m an , notre
SOUS la sauvegarde de toutes les vertus » . Le peuple la prit et la porta en triomphe.
Hérault et une partie du cortège se rendirent ensuite vers le temple élevé pour recevoir Turne cinéraire des français morts pour la patrie. 11 prononça là un discours remarquable:
Ail moment où nous venons de proclamer solennellement , en présence du peuple français , Tacoeptation de l'acte constitutionnel , pourrion&-nous ne pas couronner cette auguste journée par le touchant adieu que nous devons à ceux de nos frères qui ont succombé dans les combats ! Ils ont été privés de concourir à cette Constitution de leur pajs ; ils n'ont pas dicté les articles de la liberté française , mais ils les avaient préparés , in8])irés y par leur dévouement héroïque.
Hommes intrépides ! je vous salue avec respect , je dépose sur vos restes
protecteurs la couronne de lauriers que la Convention et la Patrie vous présentent. Ce ne sont pas des pleurs , que nous donnerons à votre mémoire. . . — Pourquoi ces larmes ? serait-ce pour vos parents et vos amis ? Votre renonmiée les console. Ils n'ont jamais ])u souhaiter que vous fussiez exempts du trépas ^ mais dignes d'avoir vécu. Serait-ce pour vous ? Vous êtes morts pour la Patrie ! . . . nous ne vous outragerons point par des pleurs.
0 nos frères ! c'est en vous admirant , c'est en vous imitant que nous voulons vous honorer, et si , comme il est doux de le supposer quand on aime , les morts conservent quelques sentiments pour ceux qui vivent , je viens vous dire que nous sommes prêts à nous dévouer à votre exemple. Je viens vous dire que nous tâcherons de vous surpasser La mort moissonne également le lâche et le brave. . .
Chers concitovens ! Guerriers magnanimes ! nous serons dignes de vous ,
nous vous aurons vengés , nous vous raconterons que nos mains ont achevé votre ouvrage , que vos armes , dont nous avons hérité , étaient invincibles , que la République triomphe, cette République que l'humanité a chargée de sa cause, et qui doit sauver l'univers î
Cette cérémonie , dont on eût pu , à d'autres époques , voir les côtés prétentieux , empruntait aux circonstances un véritable caractère de sublimité. Il est certain que le peuple qui, en recevant des mains de Hérault l'acte constitutionnel et en jurant pieusement de le défendre, criait d'une seule voix: Liberté^ Egalité^ Fraternité ^ ou la mort l était capable des plus grandes et des plus nobles actions.
L'heure était venue, en effet, des résolutions désespérés. Mais
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pour ces hommes surexcités et grandis par des passions extraordinaires , le danger ne comptait plus : plus il semblait grand , plus il était bravé. Tous les ressorts de la volonté et de l'énergie humaines étaient tendus à se rompre. Fatalement, la Révolution, attaquée de toutes parts, devait périr si ceux qui avaient mission de la défendre, ne devenaient pas audacieux jusqu'à l'héroïsme , énergiques jusqu'à la mort.
12 Novembre 1793.
(21 Brumaibb an II)-