‹ Le Champ de Mars, 1751-1889Chapitre 54 sur 99 · POUR FÊTER LE RETOUR DE L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

POUR FÊTER LE RETOUR DE L'EMPEREUR

■OLÉON était rentré à Paris au milieu

un enthousiasme extraordinaire. C'était

en ainsi que devaient toniher les Bour-

ms. Ils n'avaient pas su comprendre,

pendant leur éloignement, la portée

des événements qui s'étaient accomplis

depuis la Révolution; ils n'avaient su

donner satisfaction à aucun des vœux ,

à aucune des aspirations du pays.

Il semblait, tant le gouvernement qui fuyait devant le

vainqueur d'iéna et d'Austerlitz, était impopulaire, que le retour

de l'île d'Elbe fût une chose naturelle et attendue. Dans le peuple

comme dans l'armée, on sentait l'explosion d'une joie saine et

d'une émotion bien française.

Bonaparte ayant repris le commandement de son armée , la France humiliée et vaincue de 1814, la « France des Boiirbons « redevenait la grande France. Les 108 départements du Consulat, les 130 départements de l'Empire paraissaient , du même coup , rétablis et animés d'une vie nouvelle.

Ce n'était pas que la nation ne fût lasse de batailles. Ces perpétuelles tueries qui, depuis 1789, lui avaient pris le meilleur

BANQUET PODR FETER LE RETOUR DE i/eMPEREUR. 2-19

^'^ son sang et lui avaient dévoré plus de deux millions ^i'hoiunies, l'avaient frappée d'une redoutable anémie. Elle voulait cependant qu'on sût bien qu'elle était, plus que jamais, résolue à combattre pour son indépendance et pour son intégrité.

h€^i> deux mois qui suivirent le retour de Napoléon se ressenlirent de ces dispositions guerrières. En souhaitant ardemment la paix: on se préparait à la lutte.

Pendant cette courte période des (^ent jours , les événements dont Paris est le théâtre , revêtent un caractère militaire.

Le 2 avril 1815, la garde impériale donnait un grand banquet à la {^rde nationale de Paris et aux troupes composant la garnison.

Sni vaut les ordres qu'ils avaient reçus, à midi les divers régiments et les députations des douze légions de la garde nationale se rendirent au Champ de Mars , tambours et musique en tète. Vi^^ foule nombreuse, cette foule qui est de toutes les fêtes, les accompagnait. Les cris de « vive l'armée » se mêlaient aux cris de ce xive l'Empereur » .

-^ ^l€îux heures, 15.000 hommes de toutes annes étaient réunis. I^s ce vieux grognards » et les gardes nationaux étaient assis sans Ordre, les uns à côté des autres et fraternisaient, se rappelant, noa ss^Qs orgueil, qu'ils avaient donné, ensemble, leur sang pour la doreuse du pays. Les musiques, couvertes souvent parles ciiantjg ^çj, convives, jouaient les morceaux les plus entraînants.

^oîns bruyant était le banquet des officiers, pour lequel des -'^^î^ avaient été disposées avec quelque apparat dans les galeries

-l^ss salons de l'Ecole militaire. Là , étaient réunis les officiers A^ garde impériale, ceux de la ligne et ceux de la gîirde natio-

^* I^es maréchaux de l'Empire présents à Paris et un grand ^^^k>re de généraux, v assistaient conftmdus avec la masse des

^^Vi dessert, on porta la santé de l'Em])ereur, au bruit des ^^^liarges d'artillerie. Au dehors, les cris de « viveTEmpereur »,

répondant au canon, s'élevaient de toutes parts. A ce moment , mus par une pensée commune, sans qu'aucun ordre fût donné, les officiers et les soldats tirèrent leurs armes et jurèrent de vaincre ou de mourir pour la France et pour l'Empereur.

Quelques assistants ayant alors crié : « à la Colonne ! » un immense cortège se forma instantanément et se mit en marche, précédé des tambours et de la musique de la garde impériale. Un officier portait dans ses bras le buste de Napoléon qui avait figuré dans la salle du banquet de l'Ecole militaire. Cette foule, à laquelle des hommes et des femmes s'étaient joints, se dirigea vers les Tuileries , et s'arrêta sous les fenêtres du cabinet de l'Empereur.

Napoléon parut et remercia. Tout ce monde se porta ensuite sur la place Vendôme et se déroula autour de la colonne de la grande armée. Le buste de l'Empereur fut dressé au faîte du monument , et au même instant , comme si cela avait été prévu, les fenêtres des maisons s'illuminèrent joyeusement. On dansa sur la place où officiers, soldats , gardes nationaux et bourgeois étaient réunis dans im même sentiment d'allégresse et de confiance dans l'avenir.

Il fut officiellement constaté que, aucun accident, aucun trouble , aucun désordre , n'assombrirent cette fête militaire qui laissa, dit-on, dans l'esprit de Napoléon, une impression profonde.

Six semaines après, bien des braves, parmi ceux-là qui avaient juré de vaincre ou de mourir, trahis par la fortune, tombaient dans les champs de la Belgique , entraînant avec eux la France qu'ils avaient promis de servir.

1" Juin 1815.

?OLÉON transporté par une frégate anglaise àbarquail à l'Ile d'Elbe, le 4 mai 1814. es forces militaires , dont il disposait en 1 qualité de souverain de l'Ile, s'élevaient à onze cents hommes de troupes régulières emmenés par lui de France; il leur adjoignait plus tard quatre cents miliciens recrutés sur les lieux mêmes.

Au moment de son départ de Fontainebleau , le trésor de X"*Empereur, trésor bien modeste, si on songe aux millions qui lui liaient passés entre les mains et qu'il avait consacrés aux l:>esoins de la* guerre , s'élevait à trois millions quatre cent *mUe francs.

Celait peu , mais c'était assez peut-être pour vivre à l'Ile ^'Etbe, si le subside annuel de deux millions qui lui était assuré I^ar le gouvernement français lui avait été payé et s'il s'était -Résolu à accepter la situation qui lui avait été faite ; mais i'inac- ■^ion pesait à ce grand remueur d'hommes.

Passionnément occupé des événements qui s'accomplissaient «n France , convaincu d'ailleurs que la lutte lui était encore Jpossible et qu'elle devait lui être favorable , le 26 février 1815 ,

Napoléon quittait l'Ile d'Elbe avec les onze cents soldats attachés à sa fortune et mouillait au golfe Juan, le P*" mars à trois heures.

Sa marche au milieu du pays fut une marche triomphale : sur son passage , l'armée se joignait à lui et lui faisait escorte.

A Lyon , il prit officiellement possession du commandement suprême et lança , le 12 mars , plusieurs décrets ; le dernier de ces décrets prononçait la dissolution de la Chambre des pairs et de la Chambre des députés ; il ordonnait en outre , pour le mois de mai , la réunion , à Paris , des collèges électoraux , sous le titre d'Assemblée du Chamj) de Mai^ « afin de prendre des mesures convenables pour corriger et modifier nos constitutions selon l'intérêt et la volonté de la nation » .

Le 13 j l'Empereur quittait Lyon et , sans avoir tiré un seul coup de fusil , rentrait au château des Tuileries , le 20 mars. Louis XVIII avait quitté Paris la veille, doutant jusqu'au dernier moment du succès de « l'usurpateur ».

c( La grande mesure décrétée contre Bonaparte , dit Chateauw briand, fut un ordre de courir sus. Louis XVIII, sans jambes, » courir sus le conquérant qui enjambait la terre ! Cette formule » des anciennes lois, renouvelée à cette occasion, suffit pour » montrer la portée d'esprit des hommes d'Etat de cette époque. » Courir sus, en 1815 ! Courir sus! et .s7/,ç quoi? Sus un loup? » Sus un chef de brigands? Sus un seigneur félon? Non : si^^ y) Napoléon , qui avait couru sus les rois , les avait saisis et » marqués pour jamais à l'épaule de son N ineffaçable ».

Par le décret de Lyon, Napoléon appelait la France à un plébiscite ayant pour objet l'approbation d'un acte additionnel aux constitutions impériales ; le résultat de ce plébiscite devait être proclamé à l'Assemblée fixée au Champ de Mars , pour le 26 mai 1815.

Le 26 mai, les travaux d'appropriation n'étant point teniiinés , l'assemblée du Champ de Mut fut remise au P'' juin.

Ce jour là, des amphithéâtres demi-circulaires, pouvant contenir quinze mille personnes, faisaient face à l'Ecole militaire

à laquelle était adossée une tribune élevée sur laquelle devaient prendre place rrEmpereur, les membres de sa famille, les hauts dignitaires de l'État et les autorités civiles et judiciaires ; au delà, à environ deux cents mètres , se trouvait un autre trône isolé . dominant le Champ.

I^ scène était grandiose. Rien n'avait été négligé pour frapper riinagination des assistants. Tout jusqu'au nom du Cfuitnp (ht Mai emprunté aux assemblées de la vieille France , rappelait le grand empereur d'Occident: Charlemagne, le modèle ([ue Napoléon avait sans cesse devant les yeux.

La cérémonie avait été réglée avec un soin particulier. ( )n y sentait la main du maître.

Dès six heures du matin . le grand maréchal du Palais avait fait occuper les avenues de TEcole militaire par la garde impériale ; les avenues extérieures du Champ (le Mars étaient gardées par la gendarmerie. En face du trône , sur toute la longueur du ( !hamp, on avait massé la garde impériale et la garde nationale.

Les députations entrèrent par la grille de Grenelle et prirent place, à partir de huit heures et demie sur les gradins. Quelques instants plus tard, les collèges électoraux pénétrèrent à leur tour dans l'enceinte , par la grille , du côté des Invalides et furent placés selon Tordre des départements qu'ils rej)résentaient , au centre des gradins , dont les côtés de droite et de gauche étaient réservés aux députations militaires.

I^ cour de cassation , la cour des comptes . le conseil de l'Université , le corps municipal , partis de Paris à neuf heures et demie , prirent place à gauche et à droite du trône . dans les tribunes , où des fauteuils avaient été également réservés ])our le conseil d'Etat et pour les grands dignitaires de la Légion d'honneur.

A onze heures , le cortège quitta le Palais des Tuileries , par le jardin; il prit la place de la Concorde, les Champs Klysées. TaUée des Veuves , les quais et le pont d'Iéna. Sur son passage . la haie était formée: dans le jardin des Tuileries, par la garde

impériale; du pont Tournant au pont d'Iéna par la garde nationale.

Les lanciers rouges ouvraient la marche, précédant le général commandant Paris, accompagné de son état-major ;

Venaient ensuite :

Les hérauts d'armes à cheval ;

Une voiture réservée aux maîtres des cérémonies ;

Deux voitures pour les officiers de service ;

Une voiture pour quatre ministres ;

Deux voitures pour les grands aigles de la Légion d'honneur ;

Deux voitures pour les grands officiers de l'Empire ;

Une voiture pour les grands officiers de la couronne ;

Une voiture pour les Princes, grands dignitaires de l'Empire ;

Une voiture pour les frères de l'Empereur ;

La voiture de l'Empereur , autour de laquelle se trouvaient quatre maréchaux de l'Empire, les aides-de-camp et les écuyers de l'Empereur, ses officiers d'ordonnance et ses pages.

Derrière la voiture de FEmpereur, venait le premier inspecteur général de la gendarmerie , précédant une voiture pour les grands officiers de la couronne et deux voitures pour les officiers de ser\dce.

Les grenadiers et les dragons de la garde fennaient la marche.

La voiture de l'Empereur chargée de dorures était traînée par huit chevaux richement caparaçonnés, toutes les autres voitures étaient attelées de six chevaux.

La même attention avait été apportée aux détails de la solennité. Quand l'assemblée fut remise au P'" juin, le Moniteur fit connaître le cérémonial arrêté par l'Empereur :

Mercredi 31 mai , il y aura spectacle gratis à tous les théâtres.

A huit heures du soir, une batterie de canons placée sur la terrasse des Tuileries donnera le signal d'une salve de cent coups de canon qui sera répétée par les batteries de Montmartre , du pont d'Iéua , des Invalides , de l'Ecole militaire, de Vincennes et des ouvrages de la butte Chaumont , de Belleville et de Charonne.

Jeudi , à six heures du matin , la batterie des Tuileries donnera le signal d'une même salve , qui sera répétée par toutes les autres batteries.

Au départ de l'Empereur du palais des Tuileries , à son entrée dans le Champ de Mars et à son arrivée à l'Ecole militaire , les salves d'artillerie seront répétées.

Les mêmes salves auront lieu au retour de S. M.

L'Empereur, après s'être arrêté dans les grands appartements de l'Ecole militaire , se rendra dans la tribime et prendra sa place sur son trône.

Les princes , les ministres , les grands officiers , les grands aigles de la Légion d'Honneur, les grands officiers de la Couronne , les officiers de service , prendront autour du trône leurs places accoutumées.

L'Empereur étant assis , on célébrera la messe.

La musique sera placée à droite et à gauche de l'autel.

Après la messe , le grand maître des cérémonies , ayant pris les ordres de S. M., avertira Mgr le prince archi-chancelicr, qui s'avancera sur les marches du trône et présentera à l'Empereur la députation centrale des collèges.

Cette députation étant rangée en face et au pied du trône , un des membres portera la parole.

Après son discours , le prince archi-chancelier ajant pris de nouveau les ordres de l'Empereur, fera connaître le résultat des votes ; le chef des hérauts d'armes proclamera l'acceptation de la Constitution.

Après cette proclamation , tous les tambours battront , et la batterie de l'Ecole militaire donnera le signal d'une salve , qui sera répétée par toutes les batteries.

La députation centrale retournera à sa place.

Après le serment de S. M., tous les assistants , debouts et découverts, Mgr l'archi-chancelier prononcera , à haute voix , la formule du serment que tous les membres prêteront.

On entonnera le Te Deum.

Le Te Deum terminé , le président des collèges électoraux et les chefs des députations militaires approcheront du trône , avec les Aigles , le ministre de l'Intérieur tenant l'Aigle de la garde nationale de Paris , et les ministres de la Guerre et de la Marine tenant les Aigles du Y^ régiment de l'armée de terre et du 1^ corps de la marine.

L'Empereur donnera des Aigles dans la forme ordinaire ; les députations les rapporteront à leurs places.

Les Aigles de la garde impériale et celles de la garde nationale de Paris , portées, les unes par les colonels de la garde , les autres par les présidents des collèges de Paris , seront placées à la tête des troupes dans le Champ de Mars.

L'Empereur s'j rendra; les officiers feront cercle autour de S. M., et l'Empereur, comme colonel de la garde im])ériale et de la garde nationale , remettra directement les Aigles à ces deux corps.

Ensuite les troupes défileront.

S. M. retournera dans les appartements de l'Ecole militaire , et montera en voilure pour retourner au palais des Tuileries.

L'acte additionnel avait pour but « de combiner le plus a haut point de liberté politique et de sûreté individuelle avec (( la force et la centralisation nécessaire pour faire respecter par « l'étranger l'indépendance du peuple français et la dignité de (( la C'ouronne ! » Cet acte consacrait presque toutes les garanties concédées par la Charte de Louis XVIII et en octroyait de nouvelles : le jury était accordé aux délits de presse ; la responsabilité des ministres était organisée ; la chambre des députés et les collèges électoraux obtenaient la nomination de leurs présidents ; l'âge d'éligibilité des députés était abaissée à vingt-cinq ans ; la pairie était héréditaire ; les séances de ces grands corps de l'Etat devenaient publiques ; l'interprétation des lois était attribuée aux Chambres ; les levées d'hommes ne pouvaient avoir lieu sans leur concours; la religion catholique cessait d'être religion de l'Etat. Mais cette constitution laissait subsister un amas confus de lois impériales au moyen desquelles le despotisme restait anué. Elle en maintenait une, entre autres, que Ijouis XVIII lui-même avait abolie : celle relative à la conJ&scation, loi redoutable livrant au caprice du prince ou aux entreprises des courtisans la fortune des citoyens.

La publication de l'acte additionnel avait causé presque immédiatement un mécontentement général parmi la population civile ; restaient l'armée , les hommes compromis , les patriotes abusés qui voyaient encore dans Napoléon la garantie de l'indépendance nationale ; restaient aussi tous ceux que la nécessité rattachait à la fortune de l'Empereur.

Cependant l'assemblée du Champ de Mai eût un caractère réellement auguste , dont l'impression survécut longtemps dans Tesprit de ceux qui en furent les témoins. L'empire n'eut point de solennité plus saisissante.

ASSEMBLEE DU CHABfP DE MAI. 257

La messe terminée, les membres de la dépulation centrale des collèges électoraux , au nombre d'environ cinq cents , s'avancèrent au pied du trône , en gravirent l'escalier et furent présentés par l'archichancelier de l'Empire.

Duboys (d'Angers) , prononça l'adresse suivante au nom du peuple français :

Sire , le Peuple Français vous avait décerné la couronne , vous l'avez déposée sans son aveu ; ses suffrages viennent de vous imposer le devoir de la reprendre.

Un contrat nouveau s'est formé entre la nation et Votre Majesté.

Rassemblés de tous les points de l'Empire , autour des tables de la loi , où nous venons inscrire le vœu du peuple , seule source légitime du i)Ouvoir , il nous est impossible de ne pas faire retentir la voix de la FranC/C , dont

nous sommes les organes immédiats , de ne pas dire , en présence de l'iilurope , au chef auguste de la nation , ce qu'elle attend de lui , ce qu'il doit attendre d'elle.

Nos paroles seront graves comme les circonstances qui les inspirent.

Que veut la ligue des rois alliés avec cet appareil de guerre dont elle épouvante l'Europe et afflige l'humanité ?

Par quel acte , par quelle violation avons-nous provoqué leur vengeance , vnotivé leur agression ?

Avons-nous , depuis la paix , essayé de leur donner des lois ? Nous voulons seulement faire suivre celles qui s'adaptent à nos mœurs.

Nous ne voulons point du chef que veulent pour nous nos ennemis , et noun voulons celui dont ils ne veulent pas.

Ds osent vous proscrire personnellement ^ vous , Sire , qui , maître tant de fois de leurs capitales , les avez raffermis généreusement sur leurs trônes ébranlés ! Cette haine de nos ennemis ajoute a notre amour pour vous. On proscrirait le moins connu de nos citoyens que nou« devrions le défendre avec la même énergie : il serait , comme vous , sous l'égide de la loi et de la puissance françaises.

On noofl menace d'une invasion ! et cependant , resserrés dans des frontières que la nature ne nous a point im[>osées , que longtemps et avant votre règne , la victoire et la paix avaient reculées , nous n'avons pas franchi cette étroite enceinte , par respect |K>ur les traités que voub n'avez point signés , et que voos avez offert de respecter.

Ne demande-t-on que des garanties ? Elles sont tontes dans nos institotions et dans la volonté du peuple français , unie d«';ik>rma]s à la vAtre.

Ne craint-on pas de nous n\f[te\er des temps , no état de choses naguère si différent , et qui pourrait encore se produire !

Ce ne serait pas la première fois que nous aurions vaincu l'Europe armée contre nous.

Les droits sacrés , imprescriptibles, que la moindre peuplade n'a jamais réclamés en vain au tribunal de la justice et de l'histoire , c'est à la nation française qu'on ose les disputer une seconde fois , au XIX^ siècle , à la face du monde civilisé.

Parce que la France veut être la France , faut-il qu'elle soit dégradée , déchirée , démembrée , et nous réserve-t-on le sort de la Pologne ?

Vainement veut-on cacher de funestes desseins sous l'apparence du dessein unique de vous séparer de nous , pour nous donner à des maîtres avec qui nous n'avons plus rien de commun , que nous n'entendons plus , et qui ne peuvent pas nous entendre ; qui ne semblent appartenir ni au siècle , ni à la nation qui les a reçus un moment dans son sein , que pour voir proscrire et avilir par eux ses plus généreux citoyens.

Leur présence a détruit toutes les illusions qui s'attachaient encore à leur nom.

Ils ne pourraient plus croire à nos serments ; nous ne pourrions plus croire à leurs promesses. La dîme , la féodalité , les privilèges , tout ce qui nous est odieux était trop évidemment le but et le fond de leur pensée , quand l'un d'eux, pour consoler l'impatience du présent , assurait ses confidents qu'il leur rendait de l'avenir.

Ce que chacun de nous avait regardé pendant vingt-cinq ans comme litres de gloire , comme services dignes de récompense , a été pour eux un titre de proscription , un sceau de réprobation.

Un million de fonctionnaires , de magistrats , qui , depuis vingt-cinq ans , suivent les mêmes maximes , et parmi lesquels nous venons de choisir nos représentants , cinq cent mille guerriers , notre force et nos gloires , six millions de propriétaires investis par la révolution , un plus grand nombre encore de citojens éclairés qui font une profession réfléchie de ces idées devenues parmi nous des dogmes politiques , tous ces dignes Français n'étaient point les Français des Bourbons ; ils ne voulaient régner que pour une poignée de privilégiés , depuis vingt-cinq ans punis ou pardonnes.

L'opinion même , cette propriété sacrée de l'homme, ils l'ont poursuivie jusque dans le paisible sanctuaire des lettres et des arts.

Sire , un trône , un moment relevé par les armes étrangères , et environné d'erreurs incurables , s'est écroulé en un instant devant vous , parce que vous nous rapportiez de la retraite , qui n'est féconde en grandes pensées que pour les grands hommes , tous les errements de notre véritable gloire et toutes les espérances de notre véritable prospérité.

Comment votre marche triomphale , de Cannes à Paris , n'a-t-elle pas dessillé tous les jeux ? Dans l'histoire de tous les peuples et de tous les siècles , est-il

une scène plus nationale , plus héroïque , plus imposante ? Ce triomphe , qui n'a point coûté de sang , ne suffit-il pas pour détromper nos ennemis. En veulent-ils de plus sanglants? Eh bien I Sire , attendez de nous tout ce qu'un héros fondateur est en droit d'attendre d'une nation fidèle , énergique , généreuse , inébranlable dans ses principes , invariable dans le but de ses efforts , l'indépendance à l'extérieur et la liberté au dedans.

Les trois branches de la législature vont se mettre en action , un seul sentiment les animera. Confiants dans les promesses de Y. M., nous lui remettons , nous remettons à nos représentants et à la Chambre des pairs , le soin de revoir, de consolider, de perfectionner de concert , sans précipitation , sans secousse , avec maturité , avec sagesse , notre système constitutionnel et les institutions qui doivent en être la garantie.

Et cependant , si nous sommes forcés de combattre , qu'un seul cri retentisse dans tous les cœurs ! « Marchons à l'ennemi qui veut nous traiter comme la dernière des nations ! Serrons-nous tous autour du trône , où siège le père et le chef du peuple et de l'armée. »

Sire , rien n'est impossible , rien ne sera épargné pour nous assurer l'honneur d l'indépendance , ces biens plus chers que la vie. Tout sera tenté , tout sera «xécuté pour repousser un joug ignominieux. Nous le disons aux nations , puissent leurs chefs nous entendre ! s'ils acceptent vos offres de paix , le Peuple français attendra de votre administration forte , libérale , paternelle , des motifs <ie se consoler des sacrifices que lui a coûtés la paix ; mais si l'on ne nous laisse que le choix entre la guerre et la honte , la nation toute entière se lève pour la guerre ; elle est prête à vous dégager des offres trop modérées , peut-être , que TOUS avez faites pour épargner à l'Europe un nouveau bouleversement. Tout Français est soldat : la victoire suivra vos Aigles , et nos ennemis , qui comptaient sur nos divisions , regretteront bientôt de nous avoir provoqués.

L'instant était solennel. Les cris de « vive la Nation , vive la France » gagnèrent le Champ de Mars et son immense population.

Cambacérès prit alors la parole et fit connaître les résultats officiels du plébiscite auquel les citoyens avaient été appelés. U proclama que l'acte additionnel aux constitutions de l'Empire était accepté à la presque unanimité des votants. En eflfet, le nombre des votes négatifs n'était que de 4.792, tandis que celui des votes affînnatifs s'élevait à 1.530.357; il est vrai qu'il y avait 2.000.000 d'abstentions et que Parmée avait été appelée à se prononcer.

Le chef des hérauts d'amies dit alors :

a Au nom de l'Empereur , je déclare que l'acte additionnel aux constitutions de l'Empire a été accepté par le peuple français ».

Sur l'ordre du grand chambellan, une table fut apportée devant le trône impérial. Sur cette table était l'acte additionnel. Gambacérès remit une plume à Joseph Bonaparte , et celui-ci l'ayant présenté à son frère. Napoléon revêtit l'acte de sa signature. La table ayant été enlevée , l'Empereur, assis et couvert, prit la parole :

Messieurs les électeurs des collèges de département et d'arrondissement , Messieurs les députés de l'armée de terre et de mer au Champ de Mai , Emi)ereur, consul , soldat , je tiens tout du peuple ; dans la prospérité , dans l'adversité , sur le champ de bataille . au conseil , sur le trône , dans l'exil , la France a été l'objet unique et constant de mes pensées et de mes actions. (]omme le roi d'Alliènes , je me suis sacrifié pour mon peuple dans l'espoir de voir se réaliser la promesse donnée de conserver à la France son intégrité naturelle , ses honneurs et ses dcoits. L'indi^rnalion de voir ces droits sacrés acquis par vinjçt-cinq années de victoires , méconnus et perdus à jamais , le cri de l'honneur français flétri , les vœux de la nation , m'ont ramené sur ce trône , qui m'est cher, par ce qu'il est le palladium de l'indépendance , de l'honneur et des droits du peuple.

Français ! en traversant au milieu de l'allégresse publique les diverses provinces de l'empire , pour arriver dans ma capitale , j'ai dû compter sur une longue paix ; les nations sont liées par les traités conclus, par leurs gouvernements , quels qu'ils soient. Ma pensée se portait alors toute entière sur les moj'ens de fonder notre liberté j)ar une constitution conforme à la volonté et à l'intérêt du peuple I

J'ai convoqué le Champ de Mai ! Je ne lardai pas à apprendre que les princes qui ont méconnu tous les princii)es , froissé l'opinion et les plus chers intérêts de tant de peuples , veulent nous faire la guerre. Ils méditent d'accroitre le Rovaume des Pa vs-Bas , de lui donner pour barrières toutes nos places frontières du nord . et de concilier les différents qui les divisent encore en se partageant la Lorraine et l'Alsace. Il a fallu se préparer à la guerre. Cependant , devan courir personnellement les hasards des combats , ma j)remière sollicitude a d être de constituer sans retard la nation. Le peuple a accepté l'acte que je lui présenté !

Français ! lorsque nous aurons repoussé ces injustes agressions et que l'Eu- • ope sera convaincue de ce qu'on doit aux droits et à l'indépendance de vingt- :imt millions de Français , une loi solennelle , faite dans les formes voulues par 'acte constitutionnel , réunira les différentes dis})ositions de nos constitutions ujourd'hui éparses. Français , vous allez retourner dans vos déparlements, ites aux citovens que les circonstances sont grandes ! Qu'avec de l'union , de L'énergie , de la persévérance , nous sortirons victorieux de c^tte lutte d'un grand 'yeuple contre ses oppresseurs ; que les générations à venir scruteront sévèrement ^otre conduite , qu'une nation a tout perdu quand elle a perdu l'indépendance. Dites-leur que les Rois étrangers, que j'ai élevés sur le trône ou qui me doivent la conservation de leur Couronne , qui tous , au temps de ma prospérité , ont brigué mon alliance et la protection du peuj)le français . dirigent aujourd'hui tous leurs coups contre ma personne. Si je ne voyais que c'est à la patrie qu'ils «n veulent , je mettrais à leur merci cette existence contre laquelle ils se montrent si acharnés. Mais, dites aussi aux citoyens, que tant que les Français me conserveront les sentiments d'amour dont ils me donnent tant de preuves , cette rage de nos ennemis sera impuissante.

Français ! ma volonté est celle du ])euplc ! mes droits sont les siens ; mon honneur, ma gloire , mon bonheur, ne peuvent être autres que l'honneur, la gloire et le bonheur de la France I

Ce discours, prononcé d'une voix ferme et émue , fut couvert d'applaudissements. Quand les acclamations eurent cessé, l'archevêque de Bourges, premier aumônier, s'approcha du trône et présenta à l'Empereur, les évangiles.

Napoléon étendit la main ; « Je jure , dit-il , d'observer et de faire observer les Constitutions de l'Empire ».

Toute l'assemblée répéta ce sennent.

La cérémonie se continua, conformément au programme, jusqu'au moment où l'Empereur s'étant levé et ayant quitté le manteau impérial, s'avança sur les premières marches du trône. Les tambours battirent un ban et Napoléon dit :

« Soldats de la garde nationale de l'Empire, soldats des troupes de terre et de mer , je vous confie l'aigle impériale aux couleurs nationales, vous jurez de la défendre au prix de votre sang contre les ennemis de la Patrie et de ce trône ! Vous jurez qu'elle sera toujours votre signe de ralliement 1 Vous le jurez ! » • Tandis que les cris ce Nom le jurons » retentissaient, l'Em-

pereur enveloppé des aigles de tous les corps armés , allait se placer avec son cortège sur le trône élevé au milieu du Champ de Mars. Là, en qualité de colonel de la garde nationale de Paris et de la garde impériale , il remettait les aigles aux présidents du département et des six arrondissements et aux chefs de la garde. Puis, les troupes en marchant par bataillon et par escadron se massaient autour du trône, les officiers en première ligne.

L'Empereur dit alors :

Soldats de la garde nationale de Paris , Soldats de la garde impériale ,

Je vous confie l'Aigle impériale aux couleurs nationales.

Vous jurez de périr, s'il le faut , pour la défendre contre les ennemis de la patrie et du trône. Vous jurez de ne jamais reconnaître d'autre signe de ralliement.

Vous , soldats de la garde nationale de Paris , vous jurez de ne jamais souffrir que l'étranger souille de nouveau la capitale de la grande nation. C'est à votre bravoure que je la confierai. Et vous , soldats de la garde impériale , vous jurez de vous surpasser vous-mêmes dans la campagne qui va s'ouvrir, et de mourir tous , plutôt que de souffrir que les étrangers viennent dicter la loi à la patrie.

La garde impériale jura tout d'une voix. Elle, du moins, devait tenir son serment.

Cinquante mille hommes, dont vingt-sept mille gardes nationaux défilèrent alors devant Napoléon, aux cris de « vive l'Empereur » et aux acclamations du peuple.

La fête du Champ de Mai, l'une des plus grandes que la France ait vues, où l'élément civil jouait pourtant un rôle considérable, fut presque exclusivement militaire. Si elle laissa froids bien des français désabusés, il en fut d'autres qui y puisèrent la conviction que l'aigle impériale allait de nouveau s'élancer victorieuse sur la vieille Europe.

Ce rêve , hélas ! fut de courte durée. Réunis contre celui qui les avait si souvent atteints et meurtris, les vaincus de Marengo, d'Iéna, de Friedland , d'autres encore , allaient prendre une écla-

tante revanche que le génie du général et la vaillance des soldats devaient être impuissants à conjurer.

Le 18 juin, dix-sept jours après l'assemblée du Champ de Mai, sous l'effort des armées anglaise , prussienne , hanovrienne et belge, le trône réédifié par le vaillant lutteur, s'effondrait à Waterlo, laissant la France sanglante, désespérée, aux mains de l'étranger vainqueur.

20 Juin 1816.

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