LES ATELIERS NATIONAUX
Le jour du banquet fut alors renvoyé au 22 février; les organisateurs, afin de se conformer aux ordonnances de police, avaient décidé que la réunion aurait lieu, non plus aux Champs Elysées, mais bien dans un terrain particulier, situé rue de Chaillot et appartenant à M. Nitot. Un seul toast devait être porté par Odilon Barrot : « A la réforme et au droit de réunion » .
Un programme avait été dressé pour la marche des invités qui devaient se réunir devant l'église de la Madeleine et en partir à 11 heures 1/2. En présence de l'attitude résolue du gouvernement , l'opposition , au dernier moment , renonça sagement à son projet et déposa à la Chambre , une demande de mise en accusation du ministère.
Le 24 février rendit toutes ces dispositions inutiles.
Le lendemain , un gouvernement provisoire , composé de Dupont (de l'Eurej, Lamartine, Crémieux, Arago, Ledru-Rollin, Gamier-Pagès et Marie était constitué. Il distribuait les ministères et proclamait la République.
Gamier-Pagès, maire de Paris faisait afficher la proclamation suivante :
Le Gouvernement de la République française s'engag-e à garantir l'existence de l'ouvrier par le travail ;
Il s'engage à garantir le travail à tous les citovens ;
Il reconnaît que les ouvriers doivent s'associer entre eux pour jouir du bénéfice de leur travail ;
Le Gouvernement provisoire rend aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va échoir de la liste civile.
C'est ce jour-là, que I^martine se trouvant à l'Hôtel-de- Ville en présence d'une foule affolée, rugissante et qui réclamait le drapeau rouge, prenait la parole, électrisait la foule et lui faisait comprendre son devoir.
Si vous m'enlevez le drapeau tricolore , disait-il , sachez-le bien , vous
m'enlevez la moitié de la force extérieure de la France ; car l'Kurope ne connaît que le drapeau de ses défaites et de nos victoires dans le drapeau de la République et de l'Empire.
En vovant le drapeau rouge , elle ne croira voir que le drapeau d'un parti. C'est
soi LE CHAMP DE MARS.
le drapeau de la France , c'est le drapeau de nos armées victorieuses , c'est le drapeau de nos triomphes qu'il faut relever devant ['Europe. La France et le drapeau tricolore , c'est une même pensée , un même prestige , une même terreur au besoin pour nos ennemis.
Songez combien de sang il vous faudrait verser pour faire la renommée d'un autre drapeau.
Le drapeau rouge, je ne l'adopt«raijamais, et je vais vous dire dans tm seul mot. pourquoi je m'oppose à son adoption de toutes les forces de mon patriotisme : c'est que le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec la République et l'Empire, avec vos libert(';s et vos gloires , tandis que le drapeau rouge n'a fait que le tour du Champ de Mars , traîné dans le sang du peuple.
l..iM.STiT[NR. — Coliii ij n'pioU qu'une harpe éolionin'. n'siuinant au gré
lie iout(^>^ li'N brises.
Ciiriratiire pur CitAM , eïlritili; rip l' Ai'emlite'r nalioiinle rniiiique,
JiH*i(i IV'vripr. Jp ^'ouveniPiiient . iulèlft à ses pronipssps , décrt^Lait " lVtal)lis^;olllenL iniiiiôdial (l'alelifrs nationaux ». ("était un pesant bunlet qu'il s'attachait au pied.
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LES ATELIERS XATIONArX li2l^
L'organisation du travail était , en effet , une tûche lourde et difficile. Pensant que la question n'était point insoluble , Louis Blanc s'était consacré à son étude. Dès que les ateliers nationaux furent constitués , le Champ de Mars reçut un nombre considérable de terrassiers chargés de niveler le sol et de combler les fossés.
L'atelier du (Jlhamp de Mars , placé sous la haute direction du ministre de la guerre, avait été réglé et organisé par la direction du génie qui y employa successivement près de six mille hommes.
. Les travaux ne marchaient cependant pas avec toute la régularité désirable. Il avait fallu dans les ateliers ouverts , élever des poteaux sur lesquels on avait placé l'inscription suivante :
Tout pay^esseux est un ix^leur.
Il y eut, il faut bien l'avouer, beaucoup de « pauvres ouvriers sans ouvrage » qui, visés directement par l'inscription ci-dessus, ne voulurent point se considérer comme atteints. Pour ces étranges travailleurs, qui ne faisaient guère ({u'exercer leur gosier^ tantôt l'enflammant, tantôt le rafraîchissant, Paris devint ville conquise. Tous les jours , la capitale était sillonnée par eux ; ils cherchaient du travail , là où ils savaient n'en pouvoir trouver , criant à la trahison et accusant le gouverne^ ment et les ateliers nationaux de ne point leur fournir libéralement les movens de ne rien faire.
Les promenades succédaient aux manifestations; les esprits se surexcitaient, Paris pouvait tout craindre pour sa tranquillité.
Ce fut la jeunesse des écoles, intelligente et généreuse qui enraya ce mouvement d'esprit dont les tendances devenaient inquiétantes.
Le 3 avril, à dix heures du matin , elle se réunit sur la place du Panthéon et, dans le plus grand ordre, se rendit au (^hamp de Mars. lii, une réunion avait lieu, où on discutait les moyens d'obtenir par la violencje , des sacrifices en faveur de la classe ouvrière : ces sacrifices devaient être réclamés a aux riches w ;
on parlementa , on s'entendit et la jeunesse des écoles « fraternisa , » comme on disait alors , avec les ou\Tiers ; elle travailla avec eux pendant une partie de la journée, et re\dnt à Paris, recueillant sur son passage , avec les applaudissements des bons citoyens , des offrandes nombreuses qu'elle versa au gouvernement , pour les travailleurs ([ui méritaient qu'on les secourût.
Quelques jours après , Paris s'éveillait au milieu d'émotions nouvelles. Le gouvernement réorganisait la garde nationale et décidait que tous les grades seraient donnés à l'élection; seules, les places d'officiers d'état-major , devaient être réparties entre les p]coles et les cor])orations ouvrières.
Le 17 avril , les « ouvriers » auxquels il restait bien, peu de temps pour s'occuper de leurs travaux, se rendaient au Champ (le Mars , drapeaux et tambours en tète , pour procéder à ces élections ou tout au moins pour les préparer.
Cela eût été simple et n'eût présenté aucun danger, sauf pour les femmes et pour les enfants, attendant le pain du jour, mais . comme une traînée de poudre enflammée , le bruit s'était répandu dans Paris ([ue nombre d'exaltés, membres des sociétés communistes . s'étaient confondus avec les ouvriers et cherchaient à fomenter des troubles , visant directement le gouvernement provisoire. Le rappel fut immédiatement battu dans les rues et la garde nationale se prépara à faire face à la manifestation projetée.
Il était une heure ([uand les a travailleurs » marchant par (U)rj)oration et on colonnes serrées, (fuittèrent le Champ de Ahirs précédés par une bannière sur laquelle on pouvait lire:
AhoJiUoit (l(* r exploitation de V Homme par V homme,
Orf/anisaiio^i (ftf ti-ar.ail.
Tout ce monde se rendait à riIotel-de-Ville. Au pont Notre- Dame, la garde nationale ferma le passage, coupant court ainsi à loute velléité de résistan(N^ C'était une journée perdue.
Le soir même, le calme le plus parfait régnait dans la c^pi-
réapparut cependant et l'Assemblée nationale, régulièrement constituée, put fixer sa première séance au 4 mai.
Pour célél)ror cette date , on avait résolu de préparer une fête nationale à laquelle la province lut invitée à se faire représenter. La fête dut Hre remise au 10 mai puis au 14; afin d'expliquer ce retard ({ui pouvait être uuil interprété , le gouvernement fit savoir ({ue les délégués provinciaux n'étaient pas tous arrivés, mais on n'ignorait j)as, dans les sphères politiques, que les hésitations gouvernementales provenaient d'une cause plus grave: les comuiunistes s'agitaient et parlaient ouvertement d'un mouvement révolutionnaire dont la fête de la Concorde aurait été Toccasicm. 11 devenait donc nécessaire, avant toute chose, d'enrayer ce mouvement et pour cela on reporta définitivement la céréuKmie au 21 mai.
Charles Blanc . alors directeur des Beaux-Arts , prépara un programme qui ne fut point goûté de tout le monde et donna lieu à de vives récriminations.
(( Toujours le même plagiat des temps i)assés, disait Alexandre Dumas, dans son journal: Zr Mois. Nous aurons les bœufs à cornes dorées, les chœurs déjeunes lilles. Les vers ne seront pas de Chénier ou de Lebrun , la musique ne sera pas écrite par (rossec. Voilà toute la différence. )j
Le 11 nuii. les délégués du Luxembourg avaient placardé leur protestation.
Le 13 mai . les détenus politiques avaient fait afficher un placard montrant les mauvaises dispositions dont ils étaient animés.
Les amis (1<^ la Pologne avaient également fait connaître leur simtimeut sur la fête (jui se préparait.
L'enthousiasme faisait défaut: Paris ne simgeait guèi"c à S'amuser. S(miI(* . une dcune dont Thistoire n'a pas conservé le nom . i)r(MUiit la fêle au sérieux. Le 10 mai , elle avait adressé à TAssemblée ime pétition ainsi concjue :
(lilovens rei)n''seiiluiils. je suis iinc belle renniic, ôjjfée de 25 ans . j'ui l'inij pieds
Le 15 mai. les démocrates assemblés à la place de la Bastille, avaient décid(î de se livrer, banuières et drapeaux déployés, à une manifesUition dont le but restait mystérieux. 11 y avait là, tant à la place (jue sur les boulevards, en\iron vingt mille manifestants. Tout ce monde se groupa sur la place de la Concorde , p\iis constatant que l'Assemblée n'était pas gardée , et (ju'un coup de main était facile , les meneurs en décidèrent inniiédia temen t Tenvahissemen t .
Tout le monde connaît cet événement déplorable et nous n'avons pas mission d'en retracer l'histoire, il nous suffira de dire que la garde nationale , ai)pelée en toute hâte , put pénétrer dans la (Ihambre ([uand une partie des émeutiers Teut abandonnée et (ju'avec les gardes nationaux rentra la plus grande partie ^es iv})résentants.
ViiiQ fois en(M)r(» les agitateurs étaient défaits et Tordre rétabli : Paris songea alors à la fête de la Concorde et se prépara à la célébrer.
Cotte fois, il n'était plus question de retarder la cérémonie, on était au 17 mai et la cérémonie devait avoir lieu le 21.
he programme publié le 11 mai était conçu dans les termes suivants :